I.L.D.I

Notes de l’auteur : Public adulte seulement, scènes de sexe, LGBT+, le héros est un(e) cyborg hermaphrodite optimisé pour le sexe.
Nouvelle écrite dans le cadre d'un concours de nouvelles. N'hésitez pas à commenter, votre avis et vos commentaires me sont précieux.

Dans une des chambres d'un lupanar de la planète Empyrée...

 

—Tu es vraiment spécial. Cet endroit aussi. Et ta planète aussi, à vrai dire…

Karvos se tait pour reprendre son souffle, puis redresse son dos contre l’oreiller en fixant son partenaire d’un œil tendre.

—Comment tu t’appelles ? Désolé, je ne m’en souviens plus, mais comme j’aimerais beaucoup te revoir…

—Orian.

—Tu n’est pas donné Orian, mais ça en vaut la peine.

—J’entends ça souvent, des hommes, des femmes, et des autres. Tu as dû remarquer que mon planning était chargé.

—Je comprends maintenant pourquoi. Je n’ai jamais eu d'orgasme aussi vite ni aussi fort. Désolé d’ailleurs pour… la rapidité.

—J’ai l’habitude.

Karvos tend une main affectueuse et caresse la joue d’Orian, descend dans la nuque, puis fait jouer ses doigts sur la poitrine menue.

—Il te reste du temps si tu veux recommencer, murmure Orian. Si tu as besoin d’aide, sers-toi dans la table de chevet.

Karvos ouvre le tiroir du meuble et en sort une seringue auto-injectante qu’il se plante dans la cuisse. En quelques secondes, son sexe affaissé se redresse.

—Tu veux que je me change ? demande Orian.

—Surprends-moi.

Les longs cheveux bruns du cyborg scintillent avant de revêtir une teinte blond platine. Ses seins enflent et tendent une peau qui s’assombrit. Son pénis s’allonge et sa vulve se couvre d’un duvet d’or. Ses yeux, devenus violets, se posent enfin sur son client d’un air malicieux :

—Ceci te convient ?

—Parfait. Je ne te l’ai pas dit, mais c’est ma première fois avec un cyborg hermaphrodite. Ce que tu fais avec tes… sexes, avec ta bouche… tout ton corps en fait… c’est complètement dingue.

—Tu veux faire l’amour ou tu veux ma fiche technique ? ironise Orian.

—Tu étais quoi à la base ?

—Est-ce vraiment important ?

Karvos insiste d’un regard pénétrant. Son partenaire soupire puis lâche :

—Je suis né hermaphrodite, ici sur Empyrée, et je ne me suis jamais considéré comme homme ou femme. Je n’ai pas le pouvoir de procréer naturellement, mais j’aime faire l’amour. Comme j’ai toujours été le plus doué du lupanar d’Onyx, je gagne suffisamment d’argent pour trafiquer mon corps, même avec les technologies dernier cri. Et Onyx tient tellement à moi qu’elle n’hésite pas à mettre la main à la poche si nécessaire.

Karvos fait descendre une main chaude et douce sur l’entrejambe d’Orian, évaluant du toucher les merveilles technologiques. Son regard enfiévré de désir n’outrepasse pourtant pas la curiosité :

—C’est criant de réalisme. Peau souple et lisse, pas de cicatrices, même les poils font vrai.

—Les erochirurgiens d’Empyrée sont les meilleurs, et je fais toujours appel au meilleur d’entre eux. C’est d’ailleurs un client régulier. Depuis peu, je possède grâce à lui des nouveaux muscles biomécaniques aux capacités sans limite. Piston, succion, vibrations, torsion, compression, rotation… à puissance et fréquence contrôlée. Même dans ma mâchoire.

—C’était donc ça…

—Je bénéficie aussi des meilleurs implants pour décupler mon plaisir, alors fini de parler ! assène Orian en tirant subitement son partenaire à lui.

 

Sa soirée de travail terminée, Orian évalue ses gains, satisfait. C’est plus que d’habitude, mais ses économies sont toujours loin d’atteindre l’extravagante somme nécessaire à son ultime opération. Dans sa quête éperdue de plaisir, le cyborg ne rêve depuis longtemps que de pouvoir bénéficier d’un ILDI, un « Infinite Lucid Dream Implant ». Empyrée est la dernière planète de la Fédération où cette dernière tolère leur fabrication et utilisation, malgré l’interdiction officielle de l’AGA, l’Assemblée des Grands Actionnaires.

Orian quitte sa chambre et flotte jusqu’au rez-de-chaussée via la colonne d’antigravité. Il va pour frapper à la porte du bureau d’Onyx pour rendre compte de sa soirée, quand il l’aperçoit dans le salon, en compagnie des autres employés du lupanar, tous autour de l’holovision. La belle patronne de l’établissement, une coriace quinquagénaire dans un pulpeux corps de jouvencelle, le voit et lui fait signe d’approcher. Orian s’installe en détaillant les visages inquiets de ses collègues, puis fixe les images tridimensionnelles qui défilent : Une cryogénisation funéraire, faste et somptueuse.

—Le fils du Président de l’Assemblée des Grands Actionnaires est mort, résume Onyx. Ils ont découvert un ILDI dans son cerveau à l’autopsie. Le jeune homme est décédé d’inanition, comme souvent avec un ILDI. Ils ont dit qu’une enquête est en cours, mais le Président va bientôt prendre la parole.

Orian cache son malaise. Un ILDI responsable du décès du fils du plus important personnage de la Fédération… Voilà qui risque de compliquer les projets du cyborg.

L’hologramme du Président apparaît. Son physique parfait, sa beauté factice et sa jeunesse artificielle, contrastent avec son air à la fois dévasté et hostile. Sourcils froncés, il avale une grande bouffée d’air avant de commencer :

« Chers citoyens de la Fédération. C’est accablé d’une tristesse et d’une colère infinies que je prends la parole aujourd’hui. Mon fils est mort, et bien que la souffrance de sa disparition me soit insupportable, la découverte d’un ILDI dans son crâne m’anime désormais d’un feu dévorant, m’incitant à tout faire pour obtenir vengeance. Voilà plus d’un siècle que les ILDI sont interdits sur toutes les planètes de la Fédération. Je dis bien TOUTES, même sur Empyrée, mais jusque-là nous fermions les yeux. Car Empyrée, ancienne planète minière aux ressources épuisées, puis planète de transit désormais écartée des spacioroutes commerciales, survit aujourd’hui en étant devenue un monde de plaisir et de luxure, un bordel géant échoué dans la banlieue de la Fédération, où les derniers trafiquants d’ILDI ont prospéré, et prospèrent toujours, sans trop affecter la bonne marche de l’économie fédérale. Nous ne sommes pas intervenus pour toutes ces raisons. Mais aujourd’hui Empyrée a assassiné mon fils. Elle doit payer ! »

Orian, Onyx et les autres frémissent, s’attendant déjà à l’invasion de leur planète par des hordes de soldats sanguinaires, voire à un bombardement pur et simple. Le Président, après une courte pause, reprend sa diatribe dans l’holovision :

« Les agents du SIRTRAD, déjà sur place, enquêtent en attendant les renforts que j’ai fait partir aujourd’hui. Mais que ce soit sur Empyrée ou ailleurs, chaque cité, chaque station, chaque vaisseau, chaque colonie, tout sera fouillé, scanné, disséqué, et toute personne porteuse d’un ILDI ou suspectée d’être en lien avec les trafiquants sera emprisonnée. Quant aux trafiquants, ils font dorénavant l’objet de primes pour leur mise à mort. Contactez les officiers des SIRTRAD locaux pour les détails. Nous allons détruire ce fléau, ensemble, et je compte sur vous. Vive la Fédération. »

Orian entend ses camarades soupirer de soulagement, mais dissimule sa préoccupation. Onyx coupe court à ses pensées grises en interrogeant ses employés :

—Est-ce que l’un ou l’une d’entre vous est en lien avec les trafiquants d’ILDI ?

Un silence pesant lui répond. Elle détaille les visages un par un, puis conclue :

—Bien...

—Onyx, pardonne-moi, mais je ne sais pas ce qu’est un ILDI, intervient un bel eunuque d’une voix timide.

—Trevis, tu es jeune et tu viens tout juste d’arriver sur Empyrée, ton ignorance est légitime. Les ILDI, ou Infinite Lucid Dream Implant, sont des implants cérébraux créant artificiellement, sur demande, un sommeil paradoxal et des rêves lucides, en abaissant l'activité électrique du cerveau dans des zones spécifiques, puis en la sur-stimulant dans les lobes fronto-temporaux dès l'apparition des ondes thêta…

—Laisse-moi traduire, Onyx, coupe Nacha, une plantureuse femme dotée d’implants mammaires en surnombre, nous n’avons pas tous fait des études de médecine. Trevis, Les ILDI permettent de déclencher et maîtriser à loisir un rêve lucide, c’est-à-dire un rêve qu’on peut contrôler à volonté, sans aucune limite autre que celle de la pensée. Les expériences les plus folles deviennent ainsi accessibles en rêve, mais depuis leur invention, l’usage sexuel a rapidement prédominé. Les fantasmes les plus fous peuvent être assouvis sans entrave avec un ILDI. C’est pour cela que beaucoup sont morts d’inanition dans les premiers temps. Les victimes se plongent dans une explosion de plaisir sexuel dont ils ne veulent plus sortir, et finissent par y succomber. Les ILDI ont rapidement rejoints la liste des drogues illégales -et assimilés- après la première hécatombe. Voilà pourquoi le SIRTRAD est sollicité. C’est le Service Interplanétaire de Répression des TRAfics de Drogue.

Chacun reste plongé dans d’inquiétantes pensées un bref instant, l’holovision continuant à diffuser les détails de l’événement en fond sonore.

—Orian, je dois t’avouer quelque chose… souffle Onyx.

Le cyborg hermaphrodite tressaille, imaginant déjà sa patronne être au courant de sa quête. Il déglutit, puis fais un effort pour capter son regard. Onyx reprend :

—Un de tes clients de ce soir, celui prénommé Karvos… C’est l’officier du SIRTRAD local. Il a relevé le précédent il y a à peine une semaine…

Tandis qu’Orian réprime une forte nausée, ses collègues ouvrent des yeux ronds, puis s’esclaffent.

—Ça alors ! Un haut-fonctionnaire de la Fédération qui vient se payer des prostituées ! C’est cocasse ! ironise Nacha.

—Mais ce n’est pas interdit, à ce que je sache, se défend Orian, de plus en plus mal à l’aise. Même Vieille Terre autorise la prostitution.

—Fais quand même attention à toi, et à ce que tu lui diras, prévient la patronne. Il m’a fait savoir qu’il viendrait te voir tous les soirs. Il a grassement payé pour ajuster ton planning.

 

 

Le lendemain, tous les médias n’ont d’yeux que pour Empyrée et pour le décès du fils du Président de l’AGA. Les Empyréens en particuliers restent scotchés à leurs holovisions, en quête du moindre indice, de la moindre information qui puisse finir de les convaincre de quitter précipitamment les lieux. Les reportages se succédant décrivent en détail la planète, de type globe oculaire chaud, en rotation synchrone autour de son étoile, donc une face aride illuminée en permanence, l’autre gelée sous une nuit éternelle. Entre les deux, un terminateur devenu habitable suite à de légères opérations de géo-ingénierie passées, financées par une spaciocorporation minière tombée dans l’oubli. Plusieurs panoramas tridimensionnels des villes du terminateur défilent, ayant tous un point commun : Un coucher - ou lever - de soleil permanent. Sur tous les hologrammes, l’énorme disque écarlate d’une naine rouge semble jaillir de l’horizon pour crever un ciel violacé. Certains invités des médias affirment que le romantisme et la beauté de cet éternel spectacle a valu à Empyrée sa progressive bascule dans les limbes de la luxure.

D’autres reportages mettent l’accent sur l’empire industriel local des ILDI, avec ses usines souterraines dissimulées sous les roches brûlantes de la face exposée à l’étoile, la lumière infernale de cette dernière leur assurant une énergie illimitée et profuse. Des hologrammes des trafiquants connus sont affichés, accompagnés de primes pour leur capture, morts ou vifs.

Quand Orian aperçoit le portrait holographique de Kao, la femme avec qui il a été en contact, son cœur palpite, et des sueurs froides s’insinuent sous sa combinaison. La femme est identique à ses souvenirs, belle et ténébreuse, regard glacial et lèvres pincées, une expression de défi et de soupçon permanent greffé sur un visage encadré de longs cheveux noirs et raides. Orian ne parvient pas à définir ce qui le perturbe le plus : le désir que lui suggère ce portrait, la peur de savoir la femme en danger de mort, ou la prison si son contact avec elle venait à se savoir.

Jamais, de sa vie, Orian n’a ressenti pareille émotion en présence de quelqu’un. Il n’a pourtant vu Kao qu’une seule fois, une poignée de minutes dans un bar miteux. Elle lui avait alors témoigné une totale indifférence, se contentant de scanner rapidement son cerveau dans une sombre alcôve, avant de lui prélever une goutte de sang, en vue de préparer la commande : la fabrication d’un ILDI qu’Orian s’est engagé à payer dès la somme rassemblée. Depuis, l’implant est prêt, mais Kao attend désormais le paiement intégral avant d’aller plus loin.

 

La psychose générale n’a pas affecté la fréquentation du lupanar d’Onyx. Aussi, comme les autres clients, Karvos se présente à l’heure à son rendez-vous ce soir-là. Comme la veille, il salue Onyx derrière son comptoir, mais ne s’arrête pas devant l’holovision qui, pendant la fréquentation des clients, diffuse des hologrammes des employés de l’établissement, dans des poses explicites voire en pleine action, illustrés du détail des prix. Il ne fait pas de halte non plus au distributeur de substances et d’auto-injecteurs en tout genre, allant des stimulants aux aphrodisiaques. La capsule de sexe virtuel, avec sa combinaison sensorielle intégrale de dernière génération, le laisse toujours de marbre. De même que les androïdes de plaisir. Aussi il monte les étages par la colonne d’antigravité, puis scanne son idimplant pour ouvrir la porte de la chambre d’Orian.

Le cyborg hermaphrodite l’attend, nu, dans une position lascive, allongé sur un lit composite intelligent. Les holomurs alentours peignent la profondeur d’un décor de l’antiquité Grecque de Vieille Terre, atmosphère à la mode dans tous les lieux de plaisir de la Fédération. Une faible musique aux basses lourdes vient accompagner les battements de cœur de Karvos qui s’accélèrent quand Orian fait jouer ses muscles biomécaniques, alternant des prouesses de souplesse, en une danse érotique insolite. Ce soir, le cyborg veut lui faire essayer la rotation-compression-piston, une combinaison de mouvements d’une infernale efficacité.

Sans surprise, l’orgasme est encore plus rapide et puissant que la veille. Les trois autres rapports qui suivent, aidés par les auto-injections, sont à peine moins courts. Au bord de l’épuisement, Karvos s’enfonce dans le matelas intelligent qui masse ses muscles endoloris.

—Tu es exceptionnel, Orian, souffle-t-il.

—Je suis passé de spécial à exceptionnel, je me demande ce que tu trouveras à dire demain.

—Oh… Je vais devoir annuler mes rendez-vous avec toi, pour demain, et sûrement davantage.

Un frisson parcoure l’échine du cyborg. Tentant de maîtriser sa voix, il demande :

—Quel dommage. Pourquoi ?

—Je pars en mission demain matin, ça pourra prendre plusieurs jours.

—Quelle mission ? insiste Orian.

—Je ne suis pas censé en parler.

—Tu en as déjà trop dit. Vu le raffut médiatique d’aujourd’hui, tu dois probablement travailler pour la Fédération, et je parie que tu dois partir en chasse des trafiquants d’ILDI dans la zone aride d’Empyrée. C’est la seule explication à une mission de plusieurs jours.

Abasourdi, Karvos fixe son partenaire, les yeux ronds.

—Simple hypothèse bien sûr, mais je ne suis pas idiot, se défend Orian.

—Oui, il est clair que j’aurais dû me taire, je suis quand même surpris par ta vivacité d’esprit. Je me demande… Tu es en lien avec eux ?

—Oh non, regarde-moi, je suis doté du summum en terme de plaisir, qu’est-ce que j’en aurais à faire d’un ILDI ?

L’hermaphrodite se félicite mentalement d’avoir préparé cette phrase à l’avance. Karvos semble convaincu. Sans lui laisser le temps de tergiverser davantage, Orian s’accroupit sur son partenaire, attrape une seringue et lui plante dans la cuisse.

—Tu es infatigable ! s’exclame Karvos, surpris mais docile.

—On va prendre notre temps cette fois. Surtout si je ne te revois pas avant longtemps.

Le cyborg hermaphrodite glisse le membre durcissant de son partenaire dans son vagin et y fait jouer ses muscles biomécaniques en douceur. Alors que Karvos commence à gémir, Orian s’allonge sur lui, tend discrètement un bras vers un autre tiroir pour saisir un type différent de seringue. Sans prévenir, il claque violemment la fesse de l’officier du SIRTRAD puis y injecte immédiatement le produit.

—Aïe ! Qu’est-ce que… proteste l’homme en tentant de se redresser.

Orian plaque son partenaire et intensifie son balancement :

—Désolé, le désir me fait parfois avoir des gestes brusques, je ne recommencerais plus, promis.

La claque semble avoir bien dissimulé la douleur de cette piqûre-là. Ne se doutant de rien, Karvos commence à manifester des signes proches de l’ivresse avancée. C’est le moment qu’Orian attend :

—Tu pars à quelle heure demain ? murmure-t-il à son oreille.

—Je… Qu’est-ce… Six heures VT.

—Combien serez-vous ?

—Comment… Je ne… Les vingt agents du SIRTRAD et un bataillon de soldats.

—Quelle usine, et où ?

—Celle de Pahita, sous le versant Est du Mont Mö.

—Quels sont vos ordres ?

—Détruire… l’usine… et ses occupants. Ohh…

Karvos sombre dans l’inconscience. Le sérum de vérité amnésique, redoutable mais éphémère, a rempli son objectif. Orian laisse le corps endormi de l’homme sur le lit et va prendre sa douche. Quand il se réveillera dans quelques minutes, il aura oublié la dernière conversation.

 

Sa soirée de travail terminée, Orian étudie minutieusement les plans de la face aride d’Empyrée sur son holopad, et identifie la zone de l’usine de Pahita. Kao n’est pas rentrée dans les détails lors de sa rencontre avec Orian, mais il se rappelle bien avoir entendu que l’usine est planquée sous une montagne proche. De grandes chances que ce soit la même. Comme il est hors de question de renoncer à son rêve, il doit se rendre là-bas maintenant et les prévenir, car Orian imagine bien que les trafiquants qui traînent habituellement en ville doivent se faire tout petits depuis la nuit dernière. De plus, la seule pensée qu’il puisse arriver malheur à Kao lui perce les entrailles.

Orian sort sur l’aeroparking du lupanar et prend une grande bouffée de l’air d’Empyrée, qui, en tout endroit du terminateur, exhale un fort parfum d’algue que les natifs apprécient mais que les étrangers peinent toujours à supporter. Le cyborg enfourche sa motag et fait ronronner le moteur antigravité, puis file dans les airs. Le trafic est plutôt calme en cette fin de soirée artificielle. Les énormes tours photosphères qui parsèment la ville sont éteintes, comme les fenêtres de la plupart des immeubles, et seule la douce lumière écarlate de la naine rouge éternellement posée sur l’horizon baigne les lieux, générant des ombres étirées sur chaque façade. Orian prend de l’altitude, dépasse les toits, et commence à entrevoir à l’Ouest les contreforts de la monumentale banquise occupant la face sombre d’Empyrée. L’Est, au contraire, offre en spectacle la Mer Verte, un anneau d’eau étroit mais étiré tout le long du côté le plus éclairé du terminateur. Les contours chaotiques des côtes soulignent de manière irréelle la couleur verte du liquide, enrichi en cyanobactéries et en algues modifiées, il y a longtemps, pour apporter de l’oxygène dans l’atmosphère. Au-delà de la mer, un horizon jaune et brillant, un arc de cercle iridescent annonçant la mort à quiconque s’y aventure sans l’équipement adéquat.

Cet équipement, Orian sait où le trouver. Une fois la périphérie de la ville atteinte, il entame sa descente et slalome entre de vieilles tours et des entrepôts délabrés, vestiges de l’ère minière d’Empyrée. Il fait atterrir en silence sa motag à travers le toit crevé d’un hangar, range son véhicule dans un parking inhabituellement bondé d’engins, puis se rend au niveau d’une grande trappe dissimulée dans un coin. Le cyborg scanne son idimplant sur un des holographitis pour déclencher l’ouverture, puis descend les marches menant à Bazill, le plus grand marché noir de la planète.

—Orian ! Quelle bonne surprise !

Le gardien des lieux, un étrange cyborg surnommé « Faux Nain » à cause de son handicap compensé par de longues jambes artificielles, vient serrer le nouveau venu dans ses bras. Orian lui rend son étreinte amicale puis va pour prendre la parole, mais son interlocuteur le coupe :

—Je te préviens, on est pris d’assaut par tous nos clients depuis l’annonce de l’AGA. On est déjà en rupture de stock de faux idimplants, beaucoup de gens veulent quitter la planète.

—Je ne viens pas pour ça, j’ai besoin de matériel pour me rendre dans la zone aride.

Faux Nain affiche un regard devenu brillant :

—Tu veux dire que tu as enfin réuni la somme pour ton ILDI ? Cela fait un sacré paquet !

—Non. J’ai juste besoin de m’y rendre.

—OK, j’insiste pas. Je t’aurais bien envoyé voir Skarabé, celui qui t’a mis en contact avec Kao, mais tous les trafiquants d’ILDI ont déserté les lieux. Le mieux serait l’échoppe de Barbax, c’est un ancien soldat qui refourgue du matériel militaire de pointe, mais attend toi à des prix contraignants. Tu le trouveras au local C49.

Orian remercie Faux Nain et se lance dans l’allée principale de Bazill, un immense et large couloir puant, bordé de commerces gris, percé d’innombrables canalisations et câbles divers. Le local du faussaire d’idimplants est quasiment en état de siège, de même que certains trafiquants de drogue, dont la masse de clients doit probablement craindre des ruptures à venir. Orian se fraye un chemin parmi une population hétéroclite et colorée : humains de tout bord, d’origines planétaires différentes, cyborgs, mutants, et mêmes des androïdes ou autres robots venus faire leurs courses pour leurs maîtres. Tous les produits ou accessoires interdits ou soumis à quota par la Fédération sont ici accessibles, allant du simple fruit hallucinogène aux armes de destruction. Quelques lupanars clandestins bordent également l’allée, offrant des services prohibés avec des prostitués mutants, souvent des immigrés interdits de séjour. Orian connaît quelques-uns d’entre eux et ne peut s’empêcher d’être pris de pitié et parfois de révulsion en pensant aux sévices qu’ils subissent, parfois des clients, mais surtout de leurs patrons qui les obligent à multiplier des mutations douloureuses et handicapantes, pour le seul intérêt de consommateurs de sexe au goût très douteux.

Orian repère le local C49 et son propriétaire, Barbax, un géant de deux mètres encore doté d’yeux bioniques, fréquents dans certains corps d’élite de l’armée fédérale. Le cyborg hermaphrodite lui expose ses besoins et le receleur s’avère être d’une redoutable efficacité concernant l’organisation de périples en zone hostile. Orian repart, allégé d’une bonne partie de ses économies, mais désormais propriétaire de l’indispensable : Une combinaison nanoptimisée qui régule la température, assure l'hydratation et l'élimination, et protège de tout type de rayonnement, un petit bijou de technologie. Il se dote également d'un brouilleur à large fréquence et d'un générateur de camouflage pour ne pas se faire repérer, de l'équivalent pour sa motag, d'un masque, et d'auto-injecteurs antiradiations.

Quand Orian sort de Bazill, une étrange agitation secoue les quelques occupants du parking. Certains se précipitent à leur véhicule et s'envolent en vitesse, tandis que d'autres se jettent dans la trappe ouverte. L'un d'eux hurle :

—Le SIRTRAD débarque !

Faux Nain se précipite sur la fermeture d'urgence et attend que les quelques fuyards soient passés, puis jette un œil inquiet à Orian. Ce dernier lui lance un regard désolé puis file vers sa motag pour rejoindre le cortège de véhicules s'extrayant précipitamment du hangar. Au-dessus du toit, les camiags du SIRTRAD amorcent déjà leur descente pour encercler le bâtiment, en tirant les premières rafales de rayons. Les engins touchés s'arrêtent et tombent lentement au sol. Ceux qui, farouches, tentent de fuir à pied sont paralysés par des tirs d'ondes neurales. Orian, voyant ses prédécesseurs se faire neutraliser les uns après les autres, retourne dans le hangar pour se dissimuler dans un coin encombré et s'empresse de connecter à sa motag les nouveaux accessoires de camouflage. Tandis que les camiags se posent sur le parking pour vomir des agents fédéraux, le cyborg termine d'enfiler sa combinaison et son masque puis file discrètement vers un sas éventré d'une façade du bâtiment. Si près des agents, le risque de se faire détecter existe, mais tous se dirigent vers la trappe de Bazill sans se retourner. Aussi Orian parvient à s'extirper du guêpier, à se faufiler sous les véhicules fédéraux montant la garde alentour, pour enfin gagner d'autres artères et prendre de l'altitude à l'abri du danger.

Gagnant la zone côtière de la ville en direction de l’Est, Orian augmente le filtre stellaire de son masque pour ne pas être ébloui et brûlé par la naine rouge qui lui fait face, droit devant. La Mer scintille de reflets écarlates jurant avec sa couleur verte presque fluo. Le cyborg s’élève dans le ciel violacé en pensant aux occupants du marché noir, sûrement enfermés et interrogés pour la plupart, peut-être torturés ou drogués pour d’autres. Les agents locaux de la Fédération, qui d’habitude laissent faire le commerce clandestin, pratiquent dorénavant la tolérance zéro sous couvert de chasse aux trafiquants d’ILDI. La pègre d’Empyrée vit désormais ses heures sombres. Orian a de la peine pour beaucoup de ces laissés pour compte qu’il connaît, au fond pas si mauvais que ça. De même pour les trafiquants d’ILDI qui paient aujourd’hui les conséquences du mésusage de certains de leurs clients, dont feu le fils du Président. Pourtant ces industriels de l’ombre ont tous une chose en commun : la quête du bonheur ultime, du plaisir sans fin, du paradis. Nombreux sont ceux qui, en plus de fabriquer et vendre des ILDI, en sont dotés, et alternent les voyages oniriques et leur commerce comme une routine bienfaitrice, une philosophie, une discipline. C’est un ordre à part, presque un monde dans le monde. Et si Orian parvient à bénéficier de l’implant, le paroxysme de son rêve serait de rejoindre leurs rangs.

Il est deux heures VT quand le cyborg commence à survoler l’autre côté de la Mer Verte. C’est la première fois de sa vie qu’il pénètre dans la zone aride, et le spectacle lui coupe le souffle. Dans le ciel d’un violet désormais plus clair, la naine rouge trône un peu au-dessus de l’horizon, permettant au cyborg de l’admirer dans son entier à travers le masque. La plus intense lumière qui baigne le sol rocailleux à perte de vue, où persistent quelques traces de vie visibles, l’émerveille. Avoir vécu toute sa vie dans une aube permanente, même avec les tours photosphères, ne peut en aucun cas préparer à un tel bouleversement. Des larmes de joie et de reconnaissance coulent de ses yeux, et des frissons d’excitation courent sur sa peau, sous la combinaison protectrice. Cette seconde peau ne peut plus être retirée sans néfastes conséquences à partir de maintenant, car l’atmosphère ne filtre plus assez les rayons mortels pénétrant l’air d’un angle de moins en moins aiguë. Sans le masque, les rétines de ses yeux éblouis pourraient brûler, et l’air de plus en plus chaud, de plus en plus radioactif, affecterait ses poumons. En filant toujours vers l’Est, l’astre s’éloignant peu à peu de l’horizon lui fait aussi réaliser qu’il évolue sur une sphère, et il en éprouve un vertige grisant. Vivre sur le terminateur donne toujours l’impression d'être enfermé dans un bocal éclairé par une lampe immobile.

Bientôt, dans son champ de vision, le sommet rutilant d’une montagne s’élève et vient crever le disque écarlate.

Le Mont Mö.

De l’autre côté, Orian sait qu’il trouvera l’entrée de l’usine, dissimulée dans les racines du géant de pierre. Il est quatre heures VT quand il atteint la masse culminant à quelques trois kilomètres de haut. Ici, plus aucune vie n’est possible en pleine lumière, mais quelques lichens survivent dans les plis de la roche éternellement plongés dans l’ombre du versant Ouest. Le cyborg file autour de la montagne, tentant de repérer des traces de technologie ou d’activité humaine, sans succès. Rien ne laisse présager qu’une usine s’y terre. Quand il gagne le côté Est inondé de lumière, il se pose face aux premiers contreforts, puis désactive son brouilleur et son camouflage. Il règle ensuite le qondeur de sa motag pour diriger un message de contact en direction de l’entrée présumée de l’usine, puis active la transmission :

« Ici Orian, je vous joins le code de mon idimplant dans la séquence. Je suis en contact avec Kao pour la future pose d’un ILDI. Je suis venu car j’ai subtilisé des informations d’un officier du SIRTRAD. Vous êtes en danger imminent. J’ai besoin de vous parler. »

Seul le silence et l'immobilité lui répond. Orian attend, trépigne, augmente le filtre de son masque pour supporter la brillante lumière réfléchie sur la montagne. N'y tenant plus, il envoie un second message :

« Le SIRTRAD accompagné d'un bataillon de soldats va débarquer ici aujourd'hui, sûrement avant douze heures VT. Mes informations sont formelles, ils viennent pour vous détruire ! Ils savent où vous êtes, c'est leurs informations qui m'ont permis de vous trouver. Ouvrez, je vous en prie ! »

Orian se sent observé, mais ne parvient pas à identifier quoi que ce soit. Quelques minutes passent, et le cyborg commence à douter que quiconque vienne à sa rencontre. A sa connaissance, aucun client n'a jamais pénétré dans une usine. Les bionichirurgiens se déplacent et les poses d'ILDI se font dans des cliniques clandestines de la ville. Il est vraisemblable que les trafiquants veillent jalousement sur leurs sanctuaires. Orian réfléchit à un autre moyen de se faire recevoir, puis il tente sa chance une troisième fois en laissant s'exprimer sa sincérité:

« Écoutez, je viens vous prévenir parce que je ne veux pas que vous disparaissiez. La pose d'un ILDI est mon rêve depuis très longtemps, mais mon objectif n'est pas de m'emmurer dans l'illusion à tout jamais. Ni d'y succomber. Je suis en quête du plaisir ultime, de la toute-puissance de la créativité de l'esprit. J'ai dédié ma vie au plaisir mais je ne suis pas de ces consommateurs inconscients qui veulent se jeter dans l'oubli ou la démesure. Mon rêve le plus cher serait de rejoindre vos rangs et de vivre comme vous. Je suis persuadé que vous êtes sur la bonne voie et que vous ne souhaitez que le bien de l'humanité, contrairement à ce que pense la Fédération. »

Le cyborg reprend son souffle quelques secondes, scrutant les environs, puis conclue :

« Je sais que vous me recevez. Je comprends que vous ne répondiez pas. J'ai peut-être eu tort de venir ici, je vais retourner au terminateur, mais sachez que mon éternel soutien vous est acquit. »

Orian soupire de tristesse et de frustration. Il patiente encore un peu, puis se résigne à enfourcher sa motag, quand une onde neurale vient le percuter de plein fouet, lui faisant perdre connaissance.

 

Le cyborg hermaphrodite se réveille pieds et poings liés, dans une cellule obscure et puante. Il perçoit tout de suite la rumeur de cris de détresse, de souffrance et d'agonie alentour. Incapable de savoir où il se trouve, au bord de la panique, il hurle de toutes ses forces.

Une porte coulisse, laissant s'engouffrer une vive lumière qui l'éblouit. Des ombres se détachent dans la clarté et pénètrent dans la petite pièce. L'une d'elles s'approche :

—Tu t'appelles Orian, natif d'Empyrée, hermaphrodite, travaillant comme prostitué dans un lupanar de la capitale. Ton idimplant recèle également toutes les modifications dont tu as bénéficié, cyborg. Ce que nous ignorons, c'est pourquoi un prostitué se trouvait à proximité d'une usine de trafiquants d'ILDI alors qu'il n'a auparavant jamais quitté le terminateur, et de plus avec de l'équipement de camouflage de pointe. Il va falloir parler, ou mourir.

Le cœur d'Orian s'emballe et menace d'exploser dans sa poitrine. Incapable d'identifier son interlocuteur, il préfère rester muet. Son geôlier reprend :

—Es-tu un trafiquant d'ILDI ? Ou en lien avec eux ?

Comment est-ce possible ? Aucun doute, c'est le SIRTRAD. Ils ont dû arriver plus tôt que prévu, ou une de leurs sentinelles l'aura repéré. Le cyborg répond :

—Je ne suis pas un trafiquant et ne suis pas en lien avec eux.

—Alors que faisais-tu dans la zone aride au pied d'une de leurs usines ?

Des sueurs froides s'insinuent dans sa combinaison, sa bouche devient sèche. Les entrailles tordues de peur, il souffle :

—Je ne savais pas qu'il y avait une usine ici. J'ai simplement voulu explorer la zone aride et voir en entier la naine rouge. Je m'apprêtais à faire demi-tour quand le rayon m'a frappé.

—Tu mens. Mais tu seras peut-être malheureux d'apprendre que l'usine et tous ses occupants sont réduits en poussière.

Orian tente de maîtriser le choc et de n'en rien laisser paraître. Il essaie de ne pas penser à son rêve désormais brisé, ni à Kao. Son interlocuteur s'approche encore et propose :

—Nous pouvons te laisser la vie sauve, avec une énorme somme d'argent, si tu nous donnes des informations. Par exemple, qui sont les trafiquants que tu as rencontrés, et où les as-tu retrouvés.

Le cyborg pense à Skarabé, le trafiquant traînant souvent à Bazill, et à Kao qu'il a retrouvé dans un bar miteux, mais n'en dit rien. Son geôlier patiente, puis sort finalement de son uniforme une petite boîte contenant quatre implants :

—Nous avons trouvé ceci dans l'usine avant de la détruire. Le code du boîtier correspond à ton identité. Il s'agit de ton ILDI. Aide-nous, et on te le laisse. On fera même en sorte de te le greffer, avec nos meilleurs bionichirurgiens.

Bouche bée, yeux exorbités, Orian fixe l'objet de ses rêves. A portée de mains. Accessible, disponible, et pouvant être posé en échange de quelques informations de peu d'importance. Pourtant, la douleur de savoir Kao morte et l'usine exterminée prend le dessus. Et ce n'est pas comme ça que le cyborg s'imaginait accéder à son désir. Hors de question de collaborer avec le SIRTRAD ou la Fédération. Des meurtriers, rien d'autre. Décidé, il détourne la tête.

—Ton entêtement ne durera pas bien longtemps, cyborg, annonce son interlocuteur en activant une commande faisant apparaître un hologramme.

Orian détaille l'image tridimensionnelle et manque pousser un cri de panique. Kao ! Enfermée et ligotée dans une autre cellule, un désintégrateur pointé sur elle.

—Tu vas parler maintenant, sinon j'ordonne l’exécution de la dernière survivante de l'usine.

—Non ! Ne la tuez pas, s'il vous plaît !

—Tu la connais donc... Où l'as-tu rencontrée ? Parle !

—Je... Non, je ne l'ai jamais vue, mais vous n'avez pas le droit !

—Les ordres de l'AGA sont clairs. Éliminer les trafiquants. Ils ont tué le fils du Président, ils sont une plaie pour la Fédération, pour l'humanité ! Parle maintenant !

Tiraillé, torturé, Orian garde le silence. Son geôlier le fixe, puis subitement active son qondeur et assène :

—Abattez-là !

—Noooon !

Dans l'hologramme, le désintégrateur pointé sur Kao vomit un jet de particules qui disperse le corps de la femme en volutes de vapeur. Tétanisé, mort de souffrance, Orian voit son vis-à-vis braquer une arme similaire sur lui et l'entend compter jusqu'à trois, puis :

—Tu refuses de coopérer ? Tant pis, tu l'auras voulu. Adieu !

Le flux de particules fuse...

Et Orian se réveille.

 

 

Il jaillit d'un lit douillet et trempé de sa sueur, le sang palpite dans ses veines, sa respiration haletante est le seul son qu'il perçoit. Il prend quelques minutes pour se remettre de son cauchemar, puis analyse les lieux. Une chambre inconnue, petite, spartiate. Seul une commode en métal habille la pièce, en plus du lit. Une sensation désagréable lui chatouille le crâne, aussi il lève une main et tâte ses tempes. Il découvre avec effroi de discrètes protubérances, sous une peau lisse et déjà cicatrisée. On lui a greffé des implants ! Orian hurle et se jette contre la porte de la pièce, tentant de l'ouvrir mais ni plaque ni archaïque poignée ne le lui permet. La force de ses muscles biomécaniques lui permet de soulever la commode, et alors qu'il prend son élan pour la propulser sur la seule issue, cette dernière coulisse et révèle une ombre en contre-jour. Le cauchemar se répète. Orian lâche la commode et s'apprête à foncer sur son geôlier, quand celui-ci fait un pas en avant, dévoilant son visage. Incrédule, le cyborg se fige :

—Kao ?

La femme lui sourit. L'émotion va pour le submerger comme une vague, mais la méfiance se dresse comme un rempart :

—Es-tu vraiment Kao ? Prouve-le !

—Tes doutes sont légitimes, Orian. C'est nous qui avons créé ton cauchemar, pour tester ta loyauté et s'assurer de tes convictions.

—Quoi ? Comment avez-vous pu ! J'ai cru mourir d'angoisse, avant d'avoir cru mourir désintégré !

—C'était nécessaire. C'est le protocole pour tous les candidats. Tu as demandé à rejoindre nos rangs et tu as réussi l'examen d'entrée. Félicitations et bienvenue !

Perplexe, l'hermaphrodite réalise la portée de cette révélation, mais une autre inquiétude vient le bouleverser :

—Le SIRTRAD va vous attaquer ! Combien de temps suis-je resté inconscient ?

—Nous sommes dans une autre usine plus éloignée du terminateur. En sécurité. Nous avons évacué les lieux grâce à toi et tu as notre reconnaissance éternelle.

Il soupire de soulagement. Kao l'observe avec des yeux nouveaux, elle qui n'affichait que froid et indifférence lors de leur première rencontre. Elle s'approche, puis lance :

—Nous avons utilisé mon image pour générer ton cauchemar, étant donné que je suis la seule de l'usine de Pahita que tu aies déjà rencontrée. Nous avons tous été surpris par ta réaction, je dois l'admettre. Tu as fait silence sur notre lien, comme convenu pour réussir le test, mais il semble que je t'inspire autre chose qu'une simple relation commerciale.

Orian rougit, et Kao sourit de plus belle avant de compléter :

—Quand tu m'as crue désintégrée, l'analyse de ton cerveau en a dit long. Tu es amoureux de moi. Alors que tu ne me connais absolument pas.

De plus en plus mal à l'aide, Orian change de sujet :

—Vous avez analysé mon cerveau ? C'est l'implant, n'est-ce pas ? Que m'avez-vous greffé ?

—Nous t'avons installé ton ILDI, Orian. Tu fais maintenant partie des nôtres. Rassure-toi, nous ne fouillerons plus ton cerveau, désormais. Tes pensées et tes émotions n’appartiennent plus qu'à toi. Viens m'accompagner, je vais te présenter l'usine et l'équipe.

Peinant à mettre de l'ordre dans ses idées, le cyborg obtempère et quitte la chambre, Kao à ses côtés. Le parfum de la belle jeune femme brune l'assaillant, il se retient d'approcher davantage d'elle pour humer ses cheveux, embrasser son cou, la serrer dans ses bras. Il se force plutôt à admirer les alentours. Ils cheminent sur une balustrade de métal qui domine un immense espace probablement souterrain. En contrebas, une pièce à vivre côtoie un laboratoire, une salle d'entraînement, un gros serveur informatique, un hangar de stockage et une réserve, un transformateur dont les câbles épais percent le plafond, et tout autour de ce bloc de salles, une machinerie complexe et trépidante, bien que silencieuse, assemble des ILDI dans un concert de mouvements robotisés. Les parois de l'immense complexe sont creusées de chambres dont les balustrades rejoignent l'espace de vie via des passerelles. Orian en aperçoit une, plus large, menant à une colonne antigravité qui conduit probablement à la surface.

Tandis qu'ils empruntent l'accès à la zone de vie, Kao lui lance un regard malicieux et jette :

—Tu sais, je suis bisexuelle. Et célibataire. Et aussi cybernéphile, bien que je ne sois pas moi-même améliorée. Tu représentes à toi seul tout ce qui m'attires. Ne t'attardes pas sur notre première rencontre, j'ai l'habitude de conserver une totale neutralité pendant les affaires, surtout que nos clients sont généralement des addicts en tout genre pour lesquels je n'ai jamais eu aucune sympathie.

—Qui te dit que je suis à part ?

—Une quête philosophique et introspective n'a rien d'une addiction. Je pense que nous sommes sur la même longueur d'onde. Tu n'as pas voulu d'un ILDI pour te noyer dans l'oubli, pour te tuer dans le plaisir.

—Je ne l'ai pas voulu non plus pour demeurer seul toute ma vie. Tu sais que j'en ai connu, des partenaires, mais aucun ne m'a jamais fait l'effet que tu m'as procuré. Tu es devenue une obsession.

C'est au tour de Kao de rougir. Reprenant confiance malgré l'inconnu qui l'entoure, Orian glisse ses mains dans les cheveux de la brune et attire lentement ses lèvres contre les siennes. Le baiser est passionné, long, enivrant. Orian n'utilise même pas les propriétés des muscles biomécaniques de sa bouche tellement le plaisir est optimal. Ils s'enlacent et s'oublient presque, quand une voix vient les sortir de leur torpeur :

—Tu n'as pas perdu de temps, Kao !

Ils se décrochent l'un de l'autre, visages écarlates.

—Orian, je te présente notre chef, Marek, bredouille Kao.

L'homme venu à leur rencontre n'a rien d'un chef : petit et malingre, pâle, le visage grossier, les cheveux en bataille. Pourtant une impressionnante aura de charisme et d'intelligence s'en échappe. Il donne une accolade à Orian, puis précise :

—Mes équipes m'ont proclamé chef de toutes les usines sans me demander mon avis. Ces incapables ont dû se rendre compte que je suis le seul être censé pouvoir faire tourner la boutique.

Il éclate de rire. Kao complète :

—Marek est l'héritier des premiers inventeurs des ILDI. Il les a optimisés et les améliore encore. Celui que tu possèdes, Orian, est issu de la dernière génération.

—Il est d'ailleurs temps de faire ton premier voyage. Si tu es capable d'en revenir sans aide, tu auras achevé ton initiation. Suis-moi.

 

Allongé dans un lit de la clinique du complexe, Orian écoute les instructions de Marek :

—Ton ILDI est posé mais nous sommes les seuls à pouvoir l'activer tant que tu n'auras pas réussi l'initiation. Sinon, ce serait trop dangereux, tu pourrais rapidement finir comme cet imbécile, le fils du Président. D'autant que ce nouvel ILDI est plus performant que les précédents, alors la tâche n'en sera que plus ardue. Orian, tu peux déclencher un rêve lucide et le maîtriser à la perfection, juste en t'allongeant, en fermant les yeux, et en laissant vagabonder tes pensées. Profite, tu auras du temps. Pour revenir, il suffit de le vouloir. Très simple, n'est-ce pas ? Peut-être pas tant que ça... Je te laisserais juge. En cas d'échec, on te fera revenir dès que tu montreras le premier symptôme d'oubli.

—C'est-à-dire ?

—L'incontinence, Orian ! Celui qui se perd dans l'ILDI ne capte même plus ses besoins fondamentaux et s'urine dessus, se défèque dessus, ensuite il se déshydrate, attaque ses protéines par manque d'énergie, et finit par mourir de soif et d’acidocétose. Super programme n'est-ce pas ? Ne t'inquiète pas on veille sur toi. C'est parti !

Marek active l'ILDI d'Orian sur un holopad. Le cyborg ne constate aucune différence, mais, dévoré d'impatience, il ferme les yeux et se laisse emporter par ses premières pensées.

 

Le cyborg se retrouve devant Kao, dans le bar miteux de leur première rencontre. Elle s'approche de lui, le regard envahi de lubricité. D'une simple pensée, il la déshabille et ôte aussi sa propre combinaison. Les clients alentour les observant, Orian les fait disparaître, puis se ravise. Pourquoi rester à deux ? Après une rapide réflexion, le cyborg crée une dizaine de Kao semblables et nues. Les copies approchent à leur tour et commencent à caresser toute la surface de son corps. La première Kao attrape le pénis durci d'Orian et le glisse dans son vagin, avant de commencer un va et vient d'une douceur et d'un érotisme inégalé. Les sensations procurées sont décuplées par la performance de l'ILDI. Les mouvements s'intensifient et s'accentuent, tandis que les autres Kao embrassent son corps, glissant leurs lèvres et leurs langues dans les endroits les plus érogènes. Orian sent venir l'orgasme, mais se retient le temps de modifier le décor environnant. Le bar disparaît, laissant un ciel violacé emplir l'infini. Au-dessus de sa tête, plusieurs gigantesques naines rouges bombardent de lumière les corps emmêlés, posés sur un grand matelas flottant dans le vide. Le matelas file vers la stratosphère et crève la limite de l'atmosphère qui les propulse dans l'espace. Entouré d'étoiles scintillantes, de nébuleuses colorées, de mondes verdoyants, Orian génère les parfums les plus exquis dans le vide sidéral et s'en emplit les poumons, puis se laisse aller à l'appétit vorace de ses partenaires. La première Kao le fixe d'un regard de braise et intensifie son balancement, gémissant, puis hurlant de plaisir. L'orgasme d'Orian le souffle comme une onde de choc. Il sent son sexe se fondre, se liquéfier, exploser. Le tsunami de plaisir le submerge et dure une éternité. Cambré à l'extrême, les yeux presque révulsés, de titanesques frissons paradisiaques parcourant son corps, Il s'abandonne à la sensation divine. L'orgasme ne s'arrête pas, ne s'arrêtera jamais.

Un minuscule élan de conscience vient le piquer. Il se retire de sa partenaire et rampe à reculons. L'orgasme se tarit. La première Kao s'endort un sourire aux lèvres, mais déjà une autre vient caresser son entrejambe avec sa bouche. Le pénis durcit de plus belle. Orian est hypnotisé par la beauté des jeunes femmes, par leurs formes sensuelles et tentatrices. Le désir se fait plus fort, plus intense, et il s'abandonne aux dizaines de contacts doux qui parcourent sa peau. La bouche de la seconde Kao lui fait monter le plaisir à une vitesse fulgurante, et un orgasme dévastateur s'empare bientôt de lui.

Perdu dans la majesté de l'univers, Orian multiplie les jouissances successives avec des Kao de plus en plus belles et voraces. Rien ne semble pouvoir arrêter le paradis. L'endurance reste toujours intacte, le désir de même, la température est idéale, il n'a pas faim, ni soif, il ne ressent aucune fatigue. Il veut vivre éternellement cet orgasme cosmique et s'oublier dans le plaisir, devenir le plaisir. Il n'est plus un corps, n'est plus un esprit. Il est Amour. Il est un orgasme sans fin.

Il ne compte plus les copies de Kao avec qui il s'ébat.

Celle avec qui il fait l'amour, il la regarde dans les yeux.

Elle lui renvoie une passion qui enflamme ses pupilles. Sa beauté est stupéfiante. Sa peau ambrée et ruisselante reflète les lueurs de l'univers.

Pourtant, ce n'est pas Kao.

Kao est ailleurs, elle n'est pas là, elle ne sera jamais là.

Orian se laisse traverser par une horrible pensée : Tout le temps qu'il passe au paradis, c'est du temps perdu pour eux. Elle l'attend peut-être. Elle le regarde, allongé sur ce lit de la clinique, se demandant s'il va pouvoir revenir. S'il échouera à l'initiation.

 

Orian s'extirpe de ses partenaires, essayant d'étouffer le regret qui l'assaille déjà.

 

D'une pensée, il efface tout.

 

Et se réveille...

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