I.6 Manipulations

Par Flammy

Chapitre 6 : Manipulations

 

~0~

 

Chez les Izanamiens, la notion de filiation est extrêmement importante. Avant de vivre comme il l’entend, un héritier doit faire honneur à sa famille, à sa caste et naturellement, à son clan. Il est extrêmement mal vu de faire passer ses intérêts personnels avant ceux du plus grand nombre. En temps normal, la filiation ne passe que par le père, mais pour la famille dirigeante, l’importance est donné à l’aîné, homme ou femme. Malgré cela, même une princesse n’a aucun pouvoir et aucun rôle dirigeant, qui sera confié à son mari.

Notes de Max.

 

~0~

 

Callune remua faiblement avant de s’immobiliser brutalement, surprise. L’esprit parfaitement clair, elle avait renoué avec ses sens,  plus du tout embrumée par la fièvre. Elle se sentait au contraire parfaitement bien, ses idées alertes sautant d’une information à l’autre, analysant, triant. Son côté gauche plus chaud que le droit. Le poids sur son corps, la fin duvet sous elle, aucun caillou meurtrissait ses chairs. Sa tête reposait sur quelque chose de moelleux. Une odeur de viande grillée. Pourtant, elle avait cru entendre Hawk se plaindre du végétalisme de Noor. Une hallucination ? Non. Elle était bien plus confortablement installée qu’à son dernier réveil. La couverture chaude, plus épaisse, n’avait rien à voir avec ce qu’il y avait avant. Il s’agissait d’autres fournitures, plus riches, de meilleure qualité. Aux sons qu’elles percevaient autour d’elle, trois personnes. Pas Noor. Au moins un changement. En réponse à son agitation, une main se posa sur son front. Calleuse. Pas Noelia. Attentionné. Pas Hawk. Deux changements. Hawk et Noelia ne se seraient jamais quittés. Elle avait dû être séparée des dimidius. Elle se retrouvait avec des inconnus. L’homme invisible ? Xanthoceras ? Elle avait besoin de plus d’informations. Une seule solution pour cela.

 

Elle ouvrit les yeux.

 

D’abord éblouie, elle crut qu’il faisait jour et qu’elle se trouvait toujours dans les royaumes dryatiques. Lorsque sa vue s’habitua, elle constata que la lumière provenait juste des flammes. Il faisait nuit, une nuit trop profonde et sombre pour une obscurité naturelle. Il s'agissait les contrées izanamiens. Aussi insensés que soient les projets des dimidius, ils avaient fonctionné. L’avaient-ils abandonnée chez la guérisseuse ? Était-ce la raison de son rétablissement ?

 

Callune tentait de tourner la tête lorsqu’elle réalisa qu’une paume était toujours posée sur son front. Elle jeta un regard sur le côté. Un homme, à peine plus vieux qu’elle, la fixait en souriant. La peau particulièrement pâle et imberbe, les yeux bleus, la tignasse d’un noir de jais… Elle connaissait ce visage. Ces épaules étroites, cette silhouette qui aurait presque pu paraître féminine… La première tentative de l’enlèvement. Celui qui l’avait sauvée. Ewoomi. Callune essaya de parler, mais elle se sentait trop faible, la bouche trop pâteuse. Le regard de l’Izanamien s’alluma et il sourit de plus belle avant de se pencher vers elle.

 

— Ne vous troublez pas plus que nécessaire, princesse. Nous nous occupons de tout.

 

Il se redressa ensuite et s’adressa à ses compagnons, probablement proches du feu.

 

— Mes très chers compères ! interpella Ewoomi avec entrain. Notre malade s’est éveillée. Si vous pouviez réchauffer le bouillon, je vous en saurais gré.

 

Callune tourna la tête, mais les flammes l'empêchait de distinguer quelque chose. Elle entendait juste une personne se mettre en mouvement, manipuler divers objets. Quelques instants plus tard, un autre homme apparut dans son champ de vision. Des lunettes, une barbe de trois jours, une longue et fine tresse brune qui ne prenait que quelques mèches. Professeur Maxwell. Callune fronça les sourcils sans parvenir à se contrôler. Que faisait-il au beau milieu du royaume izanamien, si loin de l’académie ? Pourquoi se trouvait-il en compagnie d’Ewoomi ? Elle ne comprenait pas. Il lui manquait des informations.

 

Ewoomi l’aida délicatement à s’asseoir, ne la touchant qu’un minimum, là où l’étiquette le tolérait. Une fois installée, il resta près d’elle, au cas où. Sa tête lui tournait, elle se sentait affamée et assoiffée. Elle ne savait pas depuis combien de temps elle n’avait pas mangé à cause de sa fièvre, et ses réserves étaient épuisées depuis des années. Elle ressemblait plus à un chaton famélique qu’à une personne en bonne santé. Maxwell s’accroupit devant et s'inclina en signe de respect.

 

— Princesse. Est-ce que vous vous sentez capable de vous alimenter toute seule ?

 

Callune hocha la tête. Tant de sollicitude la mettait mal à l’aise. Même avant, au palais, elle n’avait pas été habituée à tant d’égards. Un mouvement brumeux, dans la périphérie de son regard. Les longs cheveux bouclés de Rose.

 

« Qu’ils sont benêts pour se comporter ainsi avec toi !

Ils ne doivent pas te connaître,

sinon ils ne perdraient pas leur temps. »

 

Callune se figea l’espace d’une seconde. Elle devait l’ignorer, sinon elle commencerait à se comporter encore plus étrangement que d’habitude, donnant une raison supplémentaire à Ewoomi et Maxwell de se détourner d’elle. Elle tendit les mains et le professeur y déposa un bol rempli de bouillon fumant. Probablement son meilleur repas depuis des années. Elle mangea tranquillement, autant pour savourer la nourriture que pour ne pas paraître malpolie et retrouver contenance après l’apparition de la Sidhe, toujours proche d’elle. Elle reprenait naturellement des réflexes qui s’étaient émoussés en compagnie des dimidius. Bien se tenir droite. Offrir une image digne et distinguée. Ne pas montrer ses faiblesses. Rapidement, son estomac douloureux se calma, et elle profita de son repas pour détailler ce qui l’entourait.

 

En plus d’Ewoomi et de Maxwell, une adolescente albinos se restait près du feu, en retrait. Les flammes jetaient des reflets étranges sur sa longue chevelure d’un blanc pur et sur ses yeux rouges sang. Elle paraissait intimidée, particulièrement fluette dans une vaste robe immaculée, dont les broderies avaient été abîmées. Elle ne portait pas de chaussures mais ses pieds n’étaient pas sales. Elle avait dû les ôter un peu plus tôt.

 

Autour d’eux, le camp avait été préparé méthodiquement, signe d’une routine bien huilée. Le matériel utilisé était de bonne qualité et en quantité suffisante pour un long voyage. Il ne s’agissait pas d’une simple balade, mais d’une véritable expédition. Une épée reposait dans un fourreau, appartement probablement à Ewoomi. Ils avaient l'habitude de progresser ensemble. S’être rodés. Seuls les craquements des bûches venaient perturber le silence. Personne ne parlait, ils attendaient visiblement qu’elle prenne l’initiative. Après un dernier regard sur son bol vide, Callune inspira profondément. Il ne servait à rien de faire traîner les choses, autant crever l’abcès tout de suite.

 

— Que… Que s’est-il passé ?

 

Elle n’avait aucune idée de comment elle avait pu se retrouver en leur compagnie. Mais Ewoomi avait vu Hawk tenter de l’enlever. S’étaient-ils croisés ? Y avait-il eu confrontation ? Qu’était-il advenu de Noelia et de Noor ? Maxwell joua avec l'extrémité de sa tresse, visiblement gêné.

 

— Nous espérions que vous pourriez nous le dire.

 

D’un signe de tête, il désigna l’adolescente.

 

— Armita vous a trouvée inconsciente, au milieu des vestiges d’un combat. Il… Il ne restait plus que vous de vivante.

 

Callune écarquilla les yeux. Que s’était-il passé ? Elle imaginait mal Hawk vaincu facilement. Et pourquoi tuer ses compagnons pour la laisser ensuite ?

 

— À quoi ressemblaient les… morts ?

— Deux Izanamiens, reconvertis en brigands de grand chemin.

 

Froncement de sourcils. Cela ne correspondait pas. Il était arrivé quelque chose pendant son sommeil. Callune perdit son regard dans les flammes. Elle sentait que ses sauveurs avaient espéré quelques réponses, elle ne pouvait malheureusement pas leur en apporter de satisfaisantes. Son histoire paraîtrait trop surréaliste pour être crédible, et elle ne souhaitait pas leur mentir. Au lieu de cela, elle préféra détourner la conversation. Elle redressa la tête vers Maxwell.

 

— Je m’étonne de vous rencontrer dans en telles circonstances, professeur. Après toutes les difficultés surmontées pour intégrer l’académie.

 

Il haussa les épaules.

 

— Je n’avais guère d'autres possibilités. Entre partir en vadrouille et devoir éduquer le prince Silène, il m’a paru plus sage de choisir la première option.

— Le prince Silène ?

 

Callune fronça les sourcils. Avec un nom pareil, il ne pouvait s’agir que d’un Dryadien. Mais… elle n’en avait jamais entendu parler. A côté d’elle, Maxwell se figea. Son regard se fit fuyant, tandis qu’Ewoomi s’éloignait pour retrouver l’albinos.

 

— Vous… Vous n’êtes pas au courant, altesse ?

 

Il paraissait horriblement gêné. Il remonta ses lunettes sur son nez, plus pour se cacher que pour voir distinctement. Derrière elle, la Sidhe-Rose riait alors qu’elle était restée calme jusque-là. Cela n’augurait rien de bon.

 

— J’ai… été coupée de toute civilisation depuis que… depuis que j’ai quitté le palais.

 

Elle hésitait sur ce qu’elle devait révéler et comment le présenter. Pouvait-elle vraiment leur faire confiance ? Ils l’avaient aidée, mais… elle préférait prendre trop de précautions. Mal à l’aise, elle réalisa que son séjour avec les dimidius lui avait laissé des marques profondes. Elle ne se serait pas autant méfiée avant. En fait, elle n’y aurait juste accordé aucune attention. Maintenant, elle avançait avec prudence. Il valait mieux suspecter un peu trop que pas assez. Après quelques instants, Maxwell poussa un long soupir.

 

— La situation politique a beaucoup évolué suite à votre départ et à celui de la reine Élisa. Votre père s’est rapidement remarié et…

 

Maxwell hésitait beaucoup en parlant, choisissant soigneusement ses mots. Affreusement gêné, il ne parvenait pas à soutenir son regard. Il chercha de l'aide de l’autre côté du feu, en vain. Doucement mais sûrement, des brumes que seule Callune pouvait distinguer se condensèrent pour former la silhouette du roi Réséda. La pire des Sidhes. Comment réagir ?

 

— Un nouvel héritier est né quelques mois plus tard. Le prince Silène. Je… Je ne me sens pas très à l’aise avec les enfants. J’aurais fait un très mauvais tuteur.

 

Callune focalisa son regard sur les flammes. La nouvelle, en tant que telle, ne la surprenait pas. Son père s’était débarrassé d’elle dans l’espoir de pouvoir concevoir une progéniture plus apte qu'elle. Il avait visiblement rapidement réussi. Trop rapidement. Un sourire carnassier barra le visage du roi Réséda. Elle évalua la chronologie. On assignait normalement un tuteur aux enfants de la famille royale à partir de trois ans. Son coma avait duré trois ans. Il… Il manquait quelques mois. Complètement détachée, elle s’entendit demander d’une voix sans intonation :

 

— Le prince Silène est né combien de mois après mon départ ?

 

Maxwell déglutit péniblement. Il regardait ailleurs, il s’agissait visiblement de la question qu’il avait voulu éviter. Malgré son malaise, il ne détourna pas la conversation et y répondit.

 

— Quatre mois.

 

Callune sentit son cœur manquer un battement. La nausée monta rapidement. Elle avait toujours cru qu’elle était l'unique responsable de sa déchéance, à cause de son incapacité à se défendre seule face à un dimidius. Mais en réalité… Son destin était déjà scellé avant. Son père avait eu besoin de faire de la place pour le nouvel héritier, et il avait sauté sur l’occasion. À partir du moment où un enfant avait été conçu, rien de ce qu’elle aurait pu faire ne l’aurait sauvée, elle ou sa mère. Sa mère… Était-elle au courant depuis le début ? Avait-elle fui pour cette raison ?

 

« Aussi inutile l’une que l’autre. »

 

Son père… lui avait fait croire que tout était de sa faute. Il l’avait manipulée, s’était joué d’elle. Elle avait tout fait pour essayer de le rendre fier, de se montrer digne de lui. Depuis le début, elle n’avait eu aucune chance. Il n’avait même probablement jamais envisagé qu’elle puisse faire quelque chose d’utile. Il avait eu raison en plus. Comme toujours. Le roi Réséda avait toujours été un fin psychologue, capable de cerner ses interlocuteurs en quelques instants.

 

« As-tu vraiment cru que tu pouvais vraiment réussir quelque chose ?

À part baisser une fois de plus dans mon estime,

C’est impossible. »

 

Une sensation de vide et de froid envahit Callune. Il lui restait une question à poser. Malgré l'horrible pressentiment, elle devait savoir.

 

— Qui père a-t-il épousé ?

 

Elle connaissait au moins de nom tous les nobles Dryadiens. Quelques idées lui vinrent en tête, probable. Pourtant, son instinct lui dictait autre chose. Son cœur ralentit et son souffle se figea dans sa gorge nouée.

 

— Il s’agit de… Rose, de la lignée principale des Lipotro.

 

Devant elle, les ombres de Réséda et de Rose se rapprochèrent, tourbillonnèrent autour l’une de l’autre jusqu’à reprendre consistance et représenter une scène que Callune aurait préféré ne jamais voir. Une violente nausée la saisit et elle pencha la tête en avant, laissant ses longs cheveux masquer son visage. Un petit rire nerveux l’agita.

 

Son père n’aura pas choisir plus… déplaisant pour elle. L’héritière Lipotro avait été l’une de ses plus grandes détractrices, du temps de sa vie au palais, à la tourmenter derrière un bon mot et un sourire, ses pics aussi acérés que des flèches. Mais toujours avec subtilité et grâce, qu’on ne puisse rien lui reprocher. Mais plus que cela, c’était l’aspect glauque de la décision de son père qui lui coupait le souffle. Rose n’avait que deux ans de plus qu’elle. Faire un enfant à quelqu’un de l’âge de sa fille… D’un sens, elle aurait dû s’en douter. Les deux lignées s’étaient souvent alliées au cours de leur histoire.

 

Rose avait fait de sa vie un enfer. Son père l’avait épousé et même plus. La guerre avait ravagé le monde, la magie disparue. Qu’allait-elle apprendre de plus ? En trois ans, son univers s’était totalement délité. Restait-il seulement une place pour elle ? Elle…

 

Callune sentit soudain des bras l’enserrer. Avant qu’elle ne puisse réagir, elle se retrouva plaquée contre Maxwell. Il avait posé une main sur ses cheveux, mais il demeurait immobile, comme s’il avait agi sur un coup de tête et qu’il hésitait sur quoi faire maintenant. Les yeux écarquillés, totalement raidie, Callune ne put qu’énoncer froidement :

 

— Je ne suis plus une enfant qui a besoin d’être consolée.

 

Comment réagissait-on à un élan de… de quoi déjà ? Même sa mère lui prenant la main la laissait démunie, alors cette situation…

 

— Je sais. Mais ça fait du bien parfois de craquer.

 

Il n’y avait plus ni princesse, ni professeur. Juste un homme mal à l’aise de voir quelqu’un blessé, à cause des nouvelles qu’il venait de lui apprendre. Le monde l’avait peut-être oubliée et remplacée. Mais quelqu’un continuait à se préoccuper suffisamment à elle pour s’inquiéter de son sort… Elle ne savait pas pourquoi Maxwell agissait ainsi, l'aider n'offrait aucun intérêt. Mais la petite chaleur qu’elle ressentait... Cela lui faisait du bien.

 

Les larmes coulèrent sans qu’elle s’en rende compte, toujours figée.

 

Les Sidhes avaient disparu de son champ de vision.

 

~0~

 

Un peu plus loin, Armita sursauta à la vue de Callune, engloutie dans les bras de Maxwell. Elle voulut se lever, mais Ewoomi lui fit signe de rester immobile. Il s’approcha d’elle sans un mot.

 

— Certaines souffrances ne peuvent pas être guéries par magie, murmura-t-il.

— Mais, je…

— Je suis d’avis que la princesse n'a pas dû passer des jours bien frivoles depuis sa disparition... Même avant... Un titre n'apporte pas toujours le bonheur.

 

Il laissa planer quelques instants de silence, avant de reprendre.

 

— Tu es bien placée pour le savoir, non ?

 

La remarque atteignit Armita comme une gifle. Elle sursauta et baissa les yeux.

 

— Oui je comprends. Et je ferais mon possible pour l’aider. Comme vous le faites avec moi.

 

Un sourire aux lèvres, Ewoomi hocha la tête, satisfait.

 

~0~

 

Hawk serrait les poings sans pouvoir se contrôler. Il talonnait maintenant la femme, cette Tomoe, depuis assez longtemps pour commencer sérieusement à se poser des questions et se traiter d’idiot. Une fois la surprise passée, il ne comprenait plus ce qui avait bien pu le pousser à la suivre comme ça, comme un gentil toutou, sans exiger des réponses. Pourtant, malgré cette pensée, il continuait de prendre sur lui et d’avancer. Elle savait pour le talisman. Il devait donc bien s’agit de Tomoe, dont le nom était gravé dessus. Mais comment avait-elle deviné qu’il était cassé ? Et que pouvait-elle y faire ? Le réparer, comme ça, au beau milieu de nulle part ? C’était stupide. Et son comportement était encore plus idiot. Et il persistait dans sa bêtise.

 

Ils marchèrent plusieurs heures dans un silence total, coupant au milieu des étranges forêts luminescentes. Tomoe paraissait connaître parfaitement les lieux, assez pour se passer de carte ou de chemin, se repérant à des détails qui échappaient à Hawk. Finalement, ils atteignirent une grande clairière, isolée de tout. Une maison en bois se dressait là, visiblement construite récemment et avec tout le savoir-faire et le matériel nécessaire pour. Le genre de bâtiment qu’on s’attend à trouver aux abords des villes, pas dans des trous paumés. Qui s’embêterait à emmener les outils et les artisans jusque-là, surtout sans magie ? Et qui en aurait les moyens ? Cette histoire puait de plus en plus. Mais Hawk devait aller au bout et en tirer des réponses. Il devait comprendre pourquoi il réagissait comme ça, alors qu’il ne se l’expliquait pas. La porte de la maison s’ouvrit et Hawk se figea. Un piège ? Il n’était pas encore trop tard pour…

 

Deux enfants sortirent à l’extérieur. Au bout de quelques instants, il les reconnut. Il s’agissait des garnements qu’ils avaient croisés sur la route, pourchassés par la garde. Et Hawk avait mis ce qui s’était passé à la frontière sur le compte. Les retrouver si rapidement avait quelque chose d’irréel. Ils se précipitèrent sur la femme, s’accrochant à ses vêtements.

 

— Tomoooooe ! Les soldats nous embêtent ! Dis-leur de nous laisser tranquilles !

— Je crains malheureusement pour vous qu’ils ne m’écoutent plus.

 

Les deux petites têtes blondes — l’une dorée, l’autre cendrée — tournoyèrent un instant autour de Tomoe. Ils devaient avoir dans les dix ans et au vu de leur ressemblance, il s’agissait de frère et sœur. La fille paraissait légèrement plus âgée. Plus mature aussi. Ce furent ses yeux, d’un marron très clair, qui se posèrent en premier sur Hawk. Son enthousiasme enfantin s’envola.

 

— C’est qui lui ?

 

Son frère le remarqua enfin, et cette fois-ci, un regard ambré l’examina. Le garçon garda toute sa joie de vivre et vint caracoler autour de lui, sans ressentir la moindre pointe de peur. Il ne se risqua quand même pas à le toucher, probablement prêt à déguerpir d’un bond en cas de soucis.

 

— T’es qui ? T’es qui ? T’es qui ? Répéta l’enfant, d’une voix nasillarde.

— La ferme !

 

Hawk tendit la main vers lui pour l’empoigner. Avant qu’il ne puisse l’effleurer, le garnement avait disparu. Il réapparut un peu plus loin. De la téléportation. Il s’agissait bien d’un dimidius.

 

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?!

 

Les deux gamins se cachèrent derrière les jambes de Tomoe. Une tête angélique dépassait de chaque côté, mais Hawk ne se faisait pas d’illusions. Sur Atlantide, pour que des dimidius réussissent à survivre, il fallait savoir se débrouiller. Ces gosses étaient probablement capables de plus que beaucoup de magiciens. Tomoe ne se troubla pas de l’éclat et de l’énervement qui couvait.

 

— Arty, Apo, allez dans votre chambre, et ne bougez pas tant que je ne vous appelle pas.

— Mais…

— Tout de suite.

 

La voix avait claqué, sèche. Elle n’admettait aucune contestation. La seconde suivante, les deux enfants avaient disparu. Tomoe tendit la main devant elle.

 

— Si tu ne me laisses pas examiner le talisman, je ne pourrais rien faire pour toi. Et cela serait idiot d’avoir parcouru tout ce chemin pour rien.

 

Hawk n’esquissa pas le moindre mouvement.

 

— Et t’es quoi au juste ? Une espèce de bon samaritain pour les parias en tout genre ?

— Je me m’intéresse qu’aux dimidius.

— Et pourquoi ? Tu vas essayer de me faire gober que tu as un grand cœur ?

 

Tomoe se contenta de hausser les épaules.

 

— Ils peuvent se montrer utiles, quand on sait voir plus loin que le bout de son nez.

 

Hawk serra les poings. Il ne s’agissait que d’un nième magicien qui considérait les dimidius comme des pions ou des outils. Mais ce pragmatisme avait quelque chose de réconfortant. Il y avait une logique derrière les actes de l’étrange femme, une logique qu’il parvenait à comprendre. Tomoe claqua des doigts et ouvrit une nouvelle fois la main.

 

— Je n’ai pas toute la journée devant moi. Donne-moi le talisman ou va-t-en. Fais ton choix.

 

Hawk hésita quelques instants. Il avait traversé le continent pour cette discussion. Pourtant, à aucun moment il n’avait essayé d’imaginer comment elle se déroulerait, ce qui en découlerait. Il préférait l’action et le présent. Anticiper ce genre de chose relevait de la rêvasserie, et il avait horreur de cela. Il ne savait pas ce qu’il était venu chercher. Mais autant voir ce qu’il pourrait tirer de cette rencontre. En cas de soucis, il se démerderait. Lentement, il porta les mains à son cou et enleva le talisman. Dans le pire des cas, il perdrait que ça. Ce… Ce ne serait pas grave. Il ne se souvenait même plus comment il l’avait obtenu de toute façon. Il avait juste toujours vécu avec. Il lança le bijou et Tomoe le rattrapa d’un geste fluide. Elle l’examina ensuite attentivement, faisant courir ses doigts sur le métal abîmé. Au bout de quelques minutes, elle redressa les yeux et fronça des sourcils, fixant Hawk.

 

— Rends-toi utile et va allumer un feu. Tout le nécessaire se trouve dans la maison.

 

Il resta immobile une poignée de secondes.

 

— Si tu crois que c’est pratique de travailler dans le noir.

 

Hawk jura. Il se dirigea ensuite la porte de la bâtisse. Il détestait cette bonne femme. Et pourtant, il se retrouvait à obéir, comme un gentil toutou. Il voulait comprendre l’origine de son talisman. Et il haïssait cette situation.

 

~0~

 

— Votre Altesse, veuillez accepter ceci, je vous pris. Il serait bon pour votre santé de vous sustenter encore un peu.

 

Callune esquissa un léger sourire devant la formulation alambiquée. Au final, elle avait très rapidement perdu l’habitude ce genre de langage. Elle hocha la tête en signe de remerciements quand Ewoomi plaça un bol rempli dans ses mains.

 

— Je vous suis redevable. Mais… Je ne suis plus une princesse, vous n’avez pas à me traiter comme telle.

 

Qu’on la considère encore comme une Altesse Royale la dérangeait, sans qu’elle puisse s’expliquer vraiment pourquoi. Son père s’était donné tellement de mal pour couper tout lien avec elle et nier même son existence… Elle préférait éviter de repenser à sa vie d’avant. Ewoomi lui sourit un peu plus largement.

 

— Entendu, Callune-hime.

 

Hime, le suffixe izanamien pour s’adresser à une princesse.

 

— Vous vous jouez de moi ?

— Je ne permettrais pas, voyons !

 

Et pourtant, son sourire hurlait le contraire. Callune se concentra sur son repas. D’un sens, si Ewoomi prenait de telles libertés à son égard, c’est qu’il acceptait de la traiter normalement. Ou alors, il se fiait à sa réputation d’empotée et n’hésitait pas à la railler ouvertement. Pour peu, elle aurait presque préféré les piques de Hawk. Au moins, elle savait parfaitement à quoi s’en tenir avec lui. Ewoomi croqua dans un fruit avant de continuer, à la fois maniéré et complètement décontracté, pour un rendu des plus étranges.

 

— Dans tous les cas, vous me voyez ravi qu’en réalité, ces rustres n’aient pas réussi à vous assassiner. Une si belle jeune femme ! Cela aurait été une perte pour…

— Assassiner ?

 

Callune fronça les sourcils. Ewoomi parut troublé de sa réaction.

 

— Eh bien… Oui, c’est cela. Peu après notre rencontre, quand j’ai déjoué la tentative d’enlèvement, vous avez disparu. Le roi Réséda a annoncé que vous aviez été tuée. Pendant la guerre, il a même accusé les Izanamiens de cet acte.

 

Callune sentit sa main trembler. Elle se força à la contrôler. Elle avait toujours idolâtré son père, considéré qu’il s’agissait de l’exemple à atteindre, si sûr de lui et de ses décisions. Alors pourquoi ne pas assumer le fait de la renier et mentir ? D’un point de vue politique, c’était plus que compréhensible, un vrai coup de maître, qui le mettait en position de force. Son remariage serait perçu comme normal et s’il souhaitait faire pression sur un clan, il aurait une excuse. Mais voir sa disparition reléguée à une simple manœuvre diplomatique… Elle se pensait au fond du trou et pourtant, malgré les années et la distance, son père parvenait à l’enfoncer encore plus. Il avait décidément tout prévu. Elle l’admirait et lui en voulait d’autant plus.

 

Ewoomi ne remarqua pas sa réaction. Il continua avec un sourire, plongé dans ses souvenirs.

 

— Étant présent lors de la première agression, je faisais office de suspect idéal. J’ai donc eu l’insigne honneur de résider quelque temps en prison ce qui, étrangement, n’était pas au goût de mon clan. Les tensions se sont vite révélées… pesantes. La situation a rapidement dégénéré et quand tout s'est avéré trop compliqué à gérer de manière diplomatique, les dimidius sont devenus les nouveaux coupables à la mode. J’ai été relâché mais on ne m’a pas rendu mes affaires. Quelle goujaterie !

 

Il termina son fruit et jeta négligemment le trognon au loin. Il sortit un délicat petit mouchoir blanc et s’essuya doucement les lèvres.

 

— Et après… La Grande Extinction, la guerre… Le saut dans l’inconnu. Vous êtes bien informée de tout cela ?

 

Callune se contenta de hocha la tête. Elle était instruite au moins des principaux éléments. Depuis que Hawk lui avait lancé la vérité comme une arme pour la blesser, elle aurait donné n’importe quoi pour poser des questions et en savoir plus. Pourtant, maintenant qu’elle en avait l’occasion… Elle hésitait. Les zones d'ombre ne manquaient pas et Ewoomi semblait ouvert à la discussion. Mais elle… Elle comprit l’origine de ses réserves. Elle ne lui faisait pas confiance. Elle lui était reconnaissante de son aide. Lui et ses compagnons pourraient même se révéler utiles. Ils s’occupaient d’elle, lui donnait la possibilité de manger et de se reposer dans de bonnes conditions.

 

Mais c’était tout.

 

Elle lui adressa un léger sourire.

 

— Connaissez-vous le go Callune-hime ?

— De nom, mais je n’ai jamais pratiqué.

— Mon devoir est de réparer cet affront alors ! Permettez-moi de vous enseigner les règles.

 

Ewoomi se leva d’un bond et se dirigea vers ses affaires. Il en sortit un plateau miniature et deux sachets de jetons. Callune fronça les sourcils.

 

— Vous voyagez toujours avec un jeu sur vous ?

— Naturellement. Je serais un bien piètre Izanamien sinon. Les règles sont d’une simplicité enfantine, voyez…

 

Il commença les explications avec enthousiasme et Callune remplit son rôle d’élève attentive. C’était dans son intérêt. Ils pouvaient encore se montrer utiles. Elle ne ressentait même pas la plus légère pointe de culpabilité de réfléchir ainsi.

 

L’ombre d’une Sidhe se pencha à son oreille.

 

« Si manipulatrice…

N’as-tu pas honte ? »

 

Pour la première fois, une Sidhe avait emprunté ses propres traits. Cette nouveauté la laissa amère, bien plus que les paroles.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Djina
Posté le 09/05/2020
Oh Ma petite Callune, tu grandis, je suis tellement fière de toi !! Ne t'en veux pas de comprendre la marche de la politique de ton monde de follie, prends confiance et les Sidhes s'en iront... Je veux découvrir tes pouvoirs promis suite à la révélation de Hawk des chapitre dans le passé... Tellement heureuse qu'elle se retrouve avec des personnes qui ont l'air dignes de confiance pour le coup ;). Mais cela m'intrigue ce talisman etc..


C'est très perturbant mais dans ma tête je ne lies pas du tout le monde de Callune et celui de Lise pour l'instant. Fin à part avec ton triger de fou avec Lucidificius ( tu m'excuses si j’écorche les prénoms) et l'autre plume dieu en lien avec Maxhirst et le troubadour en rouge ..... Puis les prêtres de la mort mais c'est toujours pareil, mon coeur grâce à tes mots, ce sentiment... C'est addictif...

Merci, continues (et tes fautes de frappe vont être corrigées je suis sûre, haha mais pas par moi je suis trop dans l'histoire xD)

Pleins de <3 d'encouragements, et je rêves de ton monde version animée, illustrée, de ta saga en vrai dans une librairie et et j'ai découvert que tu l'avais en format ebook!!!! Bravooo Bellissimo <3
Flammy
Posté le 10/05/2020
Eh oui, Callune commence à évoluer, tout doucement mais bon, faut mieux ça que rien, ya quand même pas mal de distance à parcourir ^^ Et pour les pouvoirs de Callune, faudra que je le reprécise plus clairement, mais de toute façon, avec l'Extinction de la magie, c'est un peu compliqué quoi ^^"

Ba écoute, ce n'est ps grave si tu ne lies pas encore les deux mondes, ça finira par venir, faut pas se stresser quoi ^^ Et attention si ça devient trop addictif, la drogue, c'est dangereux pour la santé :p

Merci pour tous tes encouragements, cela me fait vraiment très chaud au coeur pour la suite !
Aryell84
Posté le 15/04/2020
Bonjour Flammy!
Alors je viens de dévorer le tome 1 et le début du tome 2, je suis impressionnée par la construction de l'univers (même si je suis toujours un peu paumée héhé), et j'adore les références dans tous les sens (japonaises, mythologiques...) Alors c'est très très frustrant parce que tu balances des indices et des éléments dans tous les sens sans que j'arrive à tout imbriquer, mais du coup c'est un peu addictif aussi. TROP DE MYSTERE!! (peut-être que modérer un tout petit peu cette frustration permettrait d'accrocher un peu mieux le lecteur, genre en fournissant des mini-résolutions partielles, qui satisferaient un peu le lecteur mais qui s'avèreraient en fait incomplètes en poursuivant... mais après c'est moi, peut-être que je gère très mal la frustration ^^).
J'aime beaucoup Lise et Callune, parce que toutes les deux ne sont pas parfaites: certes elles n'ont pas de chance, mais c'est pas en mode "oh les pauvres petites qui n'ont pas mérité ça", elles ont des gros défauts toutes les deux, et en même temps elles ont de la marge pour une évolution. D'ailleurs on voit bien dans ce chapitre celle de Callune, et c'est vraiment cool de voir qu'elle s'endurcit (enfin je sais pas si c'est cool mais ça fait sens). Bon j'ai lu pas mal de tes réponses aux commentaires donc je me doute que tu ne vas rien me révéler, mais en fait elle n'est pas sans pouvoir non? C'est le collier offert par son père qui lui bloque ses pouvoirs non ? Quel salaud alors!
J'adore le personnage de Tomoe, même si très mystérieuse pour l'instant (comme les 9/10 de l'histoire lol) la partie de go avec Emeshi (j'espère que c'est ça son nom...) était vraiment top pour introduire le personnage!
Bon je termine sur quelques coquilles pour le principe:
- "Je me m’intéresse qu’aux dimidius" → ne
- "que d’un nième" → énième
- "Je ne permettrais pas, voyons" → je ne me permettrais pas
- "d’un sens" → dans un sens (je crois)
- "Vous me voyez ravi qu’en réalité" → de ce qu’en réalité (je crois)
Voili voilou, je me lance dans le chapitre suivant :)
Flammy
Posté le 15/04/2020
Coucou ! =D

Tout d'abord, un énorme merci pour ta lecture et ton commentaire ! Je suis toujours très impressionnée par les gens qui se lise tout ça d'une traite ='D En tout cas, ton enthousiasme me motive vraiment beaucoup ! =D

J'avoue que les mystères, c'est un peu mon pêché mignon xD Normalement, il devrait y avoir plus de réponses dans ce livre, même s'il en restera ^^" Le livre 1 a un peu le défaut d'être surtout un livre pour poser les bases de l'univers.

Et pour Lise et Callune, je suis contente que les deux te plaisent =D En effet, elles sont loin d'être parfaites mais bon, elles essaient quand même, c'est déjà ça on va dire ='D Mais oui, clairement, ya le potentiel pour évoluer ^^

Et pour le collier, en effet, normalement ça supprime bien les pouvoirs. Après, pas de bol, vu la Grande Extinction, ça change pas des masses Callune, mais a priori, oui, on s'est bien joué d'elle et elle a des pouvoirs ^^

Contente que Tomoe te plaise, c'est un perso que j'aime beaucoup ! Pareil pour Eimishi, même si bon, c'est un peu un enfoiré x)

Merci beaucoup pour le relevé de fautes ! =D J'en laisse toujours passer, c'est dingue ^^"

Bref, un très grands merci pour tes retours, ça me booste <3 J'espère que la suite continuera à te plaire =D Pluchouille zoubouille !
Vous lisez