I.5 La Mission

Par Flammy

Chapitre 5 : La Mission

 

~905 jours avant le cataclysme

 

~0~

 

D’autres pouvoirs extrêmement répandus sur Consort sont ceux de la Prêtrise. Régulièrement, des enfants Humains naissent dont l’âme est liée à une Plume. L’enfant, aussi bien fille que garçon, hérite alors de capacités extrêmement puissantes, mais aussi très ciblées. Un Prêtre de la Pluie peut faire tomber une averse dans n’importe quelle condition, bien mieux qu’un sorcier, mais il ne peut faire que cela. Au fil des âges, les Prêtres se sont regroupés selon les affiliations aux différents éléments ou autre, chaque branche ayant ses propres codes et rituels. Un seul point commun entre : se mettre au service du plus grand nombre.

Notes de Max.

 

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La tête de Lise percuta violemment les pavés.

 

Complètement sonnée, ses paupières papillonnèrent. Elle ne distinguait rien, des points lumineux dansaient devant ses yeux. Du bruit l’agressait, elle sentait du mouvement autour d’elle. Quelqu’un lui attrapa rudement le bras, tenta de la relever avant de la laisser de nouveau tomber.

 

Q-Quelque chose… Il se passait un truc pas normal. Mais quoi ? Elle ne se souvenait de rien. Après un dernier cri de rage, l'agitation s'éloigna.

 

— Je reviendrais mon sucre d’orge ! Ne t’inquiète pas, ce n’est que partie remise.

 

Lise écarquilla les yeux et se redressa, terrorisée. Claquant des dents, elle regarda autour d’elle. Rien. Riezs n’était plus là, elle se retrouvait seule. Vidée, elle se recroquevilla sur elle-même et tenta de se calmer. Tout allait bien. Elle ne risquait plus rien. Elle…

 

— Eh, la morveuse ! Bouge-toi !

 

Tout se passait trop vite, elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Suite à un nouvel appel, elle leva les yeux. Penchée par une fenêtre, une brune bien en chair lui adressait de grands signes. Il s’agissait du poivrot rencontré à l’auberge, la femme de Maxhirst.

 

— Tu voudrais pas expliquer à mon chef à quel point je viens de te sauver la mise ? Tu me rendrais service ! Pour le voir, tu as juste à…

— Suffit soldate, coupa sèchement un homme.

 

Il apparut à son tour à la fenêtre. Il paraissait en colère et profondément las.

 

— Allez la chercher et, pour l’amour de Ludificus, discrètement !

 

Il passa un doigt dans le col de ses vêtements tandis que Hirst s’éloigna. Il vérifia que personne ne l’observait et referma les volets, la condamnant rapidement. Quelques instants plus tard, la porte de la maison s’ouvrait.

 

— Allez, râla Hirst. Dépêche-toi ! On a pas toute la journée.

 

Après un moment d’hésitation, Lise se leva et obéit sans un mot. Le soleil se couchait, la nuit commençait à dévorer la rue. Elle ne voulait pas y rester. Tout l’effrayait, et Riesz risquait de revenir. Elle n’avait croisé Hirst que deux fois, mais elle avait besoin de ce point de repère.

 

Sans se poser de question, elle se précipita dans la lugubre bâtisse.

 

~0~

 

Dyonise hésita encore une fois entre rester debout ou s’installer sur la chaise miteuse qui trônait au milieu de la pièce. Cela aurait sans aucun doute soulagé ses articulations douloureuses, mais ses vêtements ne sortiraient probablement pas indemnes d’un tel contact. Hum. Il n’était pas si vieux que cela, il pouvait maintenir sa posture encore un peu. Il lui suffirait de penser à autre chose qu’à son arthrite. Il y avait de quoi lui changer les idées de toute façon.

 

Hirst avait une fois de plus agi sur un coup de tête. Elle avait probablement ses raisons, et cela ne servait à rien d’essayer de les comprendre. Elle les expliquerait le temps venu, ou garderait à jamais ses secrets pour elle. Le genre de personne qu’il fallait mieux compter dans ses amis que dans ses ennemis. Elle était intervenue dans la rue pour éloigner Riesz.

 

Riesz.

 

Un sorcier que Dyonise connaissait bien. Membre des Connaws, grand spécialiste des explosions et de la guérison, une compétence qu’il avait été obligé d’acquérir à cause de son incapacité à ressentir la douleur. Il était très réputé à Eoiel pour la qualité de ses sortilèges de soin. Probablement les meilleurs. Lui-même avait été le consulter une fois pour recueillir des conseils pour ses articulations, et il s’en était estimé plus que satisfait. Riesz pouvait se montrer excentrique comme tous les sorciers, et sa fascination pour l’étude de la souffrance pouvait dérouter, mais ce n’était pas un mauvais bougre.

 

Dyonise l’avait senti s’approcher sans s’inquiéter plus. Il lui suffisait de masquer sa propre aura pour que Riesz ne le repère pas et garder la position du prince Alyss secrète. Rien de plus simple. Il ne s’était pas attendu à ce que Hirst l’attaque si aisément — heureusement il n’était pas gravement blessé. Et surtout qu’elle ramène ensuite mademoiselle Lise avec eux, elle qui ne se préoccupait guère que de son sort.

 

Mademoiselle Lise.

 

L’une des personnes qu’il aurait le plus apprécié de croiser à Vianum, tout en sachant pertinemment que ses protecteurs ne le laisseraient jamais lui parler en toute quiétude. Il s’agit du seul témoin recevable de prétendues « malversations » commises par les Connaws. Une ruse de la Haute Prêtresse de la Lumière pour jeter le discrédit sur Eoiel. Après tout, depuis qu’il était arrivé à Vianum, Dyonise avait pu constater à quelle bassesse elle pouvait s’adonner, comme donner le prince Alyss en pâture à une foule hostile et sanguinaire.

 

Rencontrer et interroger correctement mademoiselle Lise, c’était l’occasion rêvée de laver le nom des Connaws.

 

Enfin… Il l’espérait.

 

Il l’avait déjà perçu dans l’Antichambre du Temple de la Lumière, mais maintenant qu’il avait plus de temps pour étudier la jeune femme… Il pouvait sentir un enchevêtrement de sortilèges nombreux et complexes, tous à visée curative. Visiblement deux sorciers avaient été à l’œuvre pour obtenir un tel résultat. Même à Eoiel, citée de la sorcellerie, il n’avait jamais vu autant de sortilèges ancrés dans une seule personne. Tous paraissaient utiles, même si cela aurait nécessité un examen plus approfondi pour s’en assurer.

 

Mademoiselle Lise… avait vécu des jours bien sombres. Il n’osait imaginer l’état de son corps sans sorcellerie. Pourtant, coincée sur le canapé entre Alyss et Eishik, elle semblait, à première vue et pour les profanes, tout à fait normale. Déboussolée et inquiète, mais qui ne l’aurait pas été à sa place ? Liam, toujours aussi tendu et à fleur de peau, se tenait derrière elle, la scrutait sans lui laisser de répit. En fait… Hirst avait réussi son objectif. Son capitaine était plus crispé que jamais. À l’autre bout de la pièce, Hirst s'appuyait contre un mur, glissant son regard entre deux des planches qui obstruaient les fenêtres. Elle surveillait l’extérieur.

 

— Émissaire, vous devriez aller vous reposer, conseilla Liam. Nous aurons encore une longue journée demain.

 

Dyonise lui jeta qu’un rapide coup d’œil avant de se détourner. Il avait deux points bien trop intéressants à étudier. Par quoi commencer ? Hirst ou mademoiselle Lise ? Mademoiselle Lise ou Hirst ? Autant commencer par Hirst, cela serait plus court. Il n’y avait qu’une babiole à vérifier.

 

— Hirst. Pourrais-je voir un instant votre bague ?

 

Hirst lui lança un regard éberlué, totalement prise de court pour une fois.

 

— Euh… Non.

— Pourquoi demandez-vous cela ? Intervint Liam.

 

Dyonise caressa son bouc. Il aurait préféré s’assurer de son hypothèse avant de l’évoquer, mais Liam avait une autorité sur Hirst, aussi maigre soit-elle, qui pouvait se révéler utile.

 

— J’ai senti deux auras de sorcelleries tout à l’heure.

 

Hirst haussa les épaules.

 

— Riesz est un sorcier. Il s’est servi de ses pouvoirs.

— Oui, mais l’autre aura ? Ce n’était pas moi et il n’y a pas trente-six solutions.

 

Personne ne répondit. Du coin de l’œil, Dyonise nota qu’à la simple mention de Riesz, mademoiselle Lise avait violemment sursauté avant de se décomposer et de perdre toutes couleurs. Un filet de sueur coula le long de sa tempe et elle eut un instant le réflexe de se recroqueviller, puis tenta de se contrôler. Dyonise fronça les sourcils. Comment l’évocation d’un nom pouvait-elle provoquer une telle réaction ? Le problème mademoiselle Lise s’annonçait plus compliqué que prévu.

 

Liam prit enfin les choses en main.

 

— Soldate, donnez-lui ce qu’il demande.

 

Avec un soupir à fendre l’âme, Hirst s’exécuta. Malgré un détachement apparent, elle paraissait tendue. Elle ne quitta pas le bijou des yeux. Dyonise l’étudia longuement, dans un silence religieux. C’était exactement ce à quoi il s’était attendu.

 

— Des sortilèges sont ancrés dessus, très finement. C’est du grand art, c’est vraiment très.

— De quoi s’agit-il comme sortilège ? s’inquiéta Liam. Est-ce que cela pourrait se révéler dangereux ?

 

Dyonise haussa très légèrement les épaules. Il devait essayer de se contrôler pour ne pas laisser transparaître son agacement.

 

— Différents sortilèges de protections qui s’activent lorsque le porteur est en danger, selon la situation. On m’avait loué Maxhirst pour…

— Oh l’enfoiré, il a osé !

 

Hirst avait crié sans s’en rendre compte. Elle paraissait furieuse.

 

— Soldate, je suppose que vous n’étiez pas au courant.

— Bien sûr que non ! J’aurais refusé de la garder sinon, je suis pas le genre de petite femmelette qu’on sauve. Il me prend pour qui c’crétin ?!

 

Hors d’elle, Hirst marchait dans la bâtisse pour tenter de se calmer. Dyonise fut un instant pris au dépourvu. Cela ne lui ressemblait pas de s’énerver ainsi.

 

— À votre place, je le remercierais.

— Et puis quoi encore ?!

— Riesz a essayé de vous attaquer, non ? L’un des sortilèges ancrés s’est activé il y a peu, vous protégeant d’un sortilège offensif. Cela doit être pour cette raison qu’il vous a demandé de voir la bague dans l’Antichambre. Pour relancer en cas de besoin des sortilèges qui auraient servi.

 

Blême de rage, Hirst serra les poings à en trembler.

 

— Il va m’le payer.

 

Liam se rapprocha de Dyonise pour observer l'anneau. Il paraissait inoffensive, et pourtant…

 

— Est-ce que Maxhirst peut nous localiser avec ça ? Ou nous écouter ?

— Non. Certaines châsses pourraient recevoir ce type de sortilèges, mais seules des protections sont présentes, rien de plus.

— Bon. Je suppose qu’il n’y a aucune raison pour que tu ne puisses pas la conserver Hirst.

 

Un mystère de résolu. Dyonise tendit l’anneau à sa propriétaire légitime. Celle-ci le toisait d’un air écœuré, avant de repousser d’un geste brusque la main de Dyonise. La bague tomba au sol.

 

— Hors de question que je garde ce truc.

 

Elle essaya de se calmer, en vain.

 

— Je… Je vais faire des provisions.

 

Sans même attendre l’autorisation de son chef, Hirst sortit.

 

Dyonise resta un instant immobile, surpris par la véhémence de Hirst. Il n’avait pas prévu cela. En même temps… Que drôle de couple. Il jeta un coup d’œil à mademoiselle Lise. Il aurait apprécié saisir l’occasion pour l’interroger, mais elle paraissait toujours secouée par la rencontre avec Riesz. Il aurait été idiot de penser que rien n’était arrivé à cette jeune fille. Et il était tout sauf idiot. Entre ses réactions et les sortilèges…

 

Il fallait démêler cette histoire. Il y avait forcément une explication qui blanchirait le nom des Connaws.

 

Forcément.

 

~0~

 

Lise se sentait prise en piège.

 

Elle avait plusieurs fois essayé de se rapprocher de la porte, mais Liam ou Dyonise lui adressait alors la parole et l’invitait à se rasseoir pour se remettre de ses émotions. Ils l’avaient sauvée de Riesz, mais maintenant qu’elle savait où ils se terraient, ils laisseraient plus partir. La nuit était tombée depuis un moment. Alyss, Eishik et Dyonise étaient allés se coucher à l’étage, chacun dans une chambre différente. Lise avait espéré profiter de l'obscurité pour s’éclipser, mais Liam la tenait à l’œil. Il ne lui avait même pas proposé un lit, preuve qu’il ne lui faisait pas assez confiance pour la quitter du regard. Elle dormirait sur le canapé, veillée par un garde austère, ou elle ne dormirait pas. La nuit s’annonçait longue.

 

Elle ne savait pas depuis quand ils se cachaient, mais ils se montraient excessivement prudents, comme si le moindre passant dans la rue représentait une menace. Elle se rappelait de sa rencontre avec le nobliau, peu avant qu’elle ne retrouve sa mémoire. Ils étaient recherchés, considérés comme des monstres. Pourtant, ils l’avaient sauvée alors que rien ne les obligeait à intervenir.

 

Elle aurait aimé poser des questions, mais elle gardait le silence, une migraine lui rongeant l’intérieur du crâne. Son cerveau avait visiblement du mal à gérer le retour de ses souvenirs. Des images du passé lui obscurcissaient parfois la vue et elle entendait des voix de personnes qui n’étaient pas là. Dans un coin de son esprit, tout restait tapi. Ils attendaient juste leur heure pour se rappeler à elle. Certains, plus importants que les autres, lui sautaient au visage sans lui demander son avis. Ses sentiments pour Rudy par exemple. D’autres patientaient. Elle les traiterait plus tard, quand elle se sentirait plus sereine et reposée. Là… La fin de son amnésie avait singulièrement compliqué les choses. Elle ne savait plus comment se comporter avec ses compagnons, que faire ensuite.

 

Elle avait retrouvé la mémoire, certes. Mais elle avait l’impression que cela créait plus de problèmes qu’autre chose.

 

Son regard se tourna vers les fenêtres barricadées. Elle s’attendait presque à apercevoir derrière l’une d’elles les grues de papier que Maxhirst utilisait habituellement pour la pister, mais rien. C’était étrange. Est-ce qu’ils en avaient marre de lui courir après ? Impossible. Pas Rudy en tout cas. Quoique, vu comment elle l’avait traité à son réveil… Même lui pouvait en avoir marre et…

 

Non.

 

Ils devaient leur être arrivé quelque chose, mais quoi ? Un souci chez Madame Jeanne ? Une rencontre avec Riesz ? Un long frisson secoua Lise tendit que les images sanglantes revenaient s’imprimer sur ses rétines. Non, elle devait penser à autre chose. Tout irait bien, elle devait leur faire confiance. Ils avaient juste besoin de toi.

 

— Tu devrais te coucher. La nuit est bien avancée.

 

Liam avait remarqué son trouble et, même s’il restait guindé et sévère, il paraissait légèrement inquiet. Lise se renfrogna et croisa les bras.

 

— Et puis quoi encore ? Si c’est pour qu’un pervers à me mater, non merci.

 

Surpris, Liam regarda dans la pièce, comme pour dénicher ce fameux pervers. Lorsqu’il comprit qu’il s’agissait de lui, il s’écarta d’un bond et rougit, affreusement gêné.

 

— Je… Pour qui me prenez-vous ?! Je suis un soldat d’élite de Mandchou et…

— Soldat qui m'accompagnerait probablement jusqu’aux toilettes si je voulais y aller.

 

Il ouvrit et ferma la bouche plusieurs fois, cherchant ses mots. Il passa une main dans ses cheveux sans commenter l’accusation. Il avait visiblement compris que tout ce qu’il dirait serait retourné contre lui. Un rire leur parvint de derrière la porte d’entrée. Immédiatement, Liam tira son épée. Lise se figea. Elle était à peu près certaine qu’il ne s’agissait pas de Riesz. Elle aurait surréagi sinon. Mais alors…

 

Le battant s’ouvrit.

 

Appuyée contre le mur, Hirst s'esclaffait à s’en étouffer. Elle se redressa difficilement sur ses jambes et rentra à l’intérieur, un large sourire éclairant son visage. Elle empestait l’alcool.

 

— Des années que j’essaie de souffler l’chef et que j’y arrive pas ! E-Et la petite… Bim ! J’t’aime bien toi.

 

Hirst s’effondra dans le canapé à côté de Lise. Les sourcils froncés, Liam referma la porte sans un mot. Il paraissait tendu. Complètement ivre, elle passa un bras autour des épaules de Lise, qui tenta de se dégager.

 

— Oh aller, fais pas ta… Comment qu’on dit déjà ? Rabas… Rabas…

— Rabas-joie.

— Merci chef ! Fais pas tout comme ça ! Bois un coup, ça te détendra !

 

Hirst sortit de ses vêtements une gourde qu’elle déboucha après plusieurs essaies. À moitié avachie sur Lise pour l’empêcher de s’enfuir, elle lui coinça de force le goulot entre ses lèvres. La prisonnière se débattit de plus en plus, refusant d'ingérer l’étrange mixture qui avait probablement soûlé la soldate. Hirst lui pinça le nez pour la forcer. Quelques secondes plus tard, elle crachotait et hoquetait. Elle avait bu sans pouvoir l'éviter. Quelque chose clochait. Il ne s’agissait pas d’alcool. Alors comment…

 

Sa vision commença à se troubler. Lise voulut se lever. Elle s’écroula au sol, inconsciente.

 

~0~

 

— Soldate ? Puis-je savoir pourquoi…

— Rho, ça va hein. Elle aurait été très chiante à gérer sans ça.

 

Plus ivre le moins du monde, Hirst se tenait près d’une fenêtre. Liam s’occupa de Lise et l’installa aussi confortablement que possible sur le canapé. Il prit le temps de dénicher un vestige de couverture miteuse pour la déposer sur elle.

 

— Et qu’est-ce que vous lui avez donné ? J’aimerais éviter de me retrouver avec son cadavre sur les bras.

— Rien de bien grave, juste un somnifère. On devrait en avoir pour plusieurs heures de calme. Détendez-vous un peu ! De toute façon, vu la situation, même si on la tuait ses compagnons nous remercieraient.

 

Liam s'apprêtait à protester lorsqu’il remarqua le visage fermé de Hirst, plongé dans l’obscurité. Elle était sérieuse. Mortellement sérieuse.

 

— Que voulez-vous dire ?

— Vous… Vous n’avez pas idée dans quel état Max l’a trouvée la première fois. Personne n’a idée. J’étais passée emprunter de quoi boire un coup et… J’avais plus envie d’y aller après. Ce qui restait d’elle… C’était pas humain.

 

Son regard fixé vers l’extérieur, elle paraissait encore dérangée malgré le temps écoulé. Liam ne l’avait jamais vu ainsi et cela le mettait terriblement mal à l’aise. Qu’est-ce qui avait bien pu arriver à cette gamine ?

 

— C’était Riesz qui l’avait réduite à ça. Et il aurait probablement recommencé. Quand je disais que Max nous remercierait de la tuer plutôt que de la laisser à Riesz, je ne mentais pas. J’en suis persuadée. Je ne pensais pas réussir à le faire fuir tout à l’heure. Ce n’était pas lui que je visais.

 

Un silence plana avant qu'elle hausse les épaules et se détourne de la fenêtre.

 

— Je suppose qu’elle a eu de la chance. Ca nous emmerde, mais avec ce qui lui était arrivé la dernière fois…

— Je ne vous savais pas aussi sentimentaliste.

— Croyez-moi, ce n’était pas du sentimentalisme. Juste… Ba on achève bien les chevaux qui se casse une patte. Elle avait largement dépassé ce niveau.

 

Hirst s’ébroua, marquant son souhait de changer de conversation.

 

— Vous devriez être content de me revoir chef ! Honnêtement, en partant, j’étais pas sûre de revenir. Ça pue cette histoire. Mais vous savez, la loyauté, tout ça tout ça…

 

Liam haussa un sourcil désabusé.

 

— La loyauté ? Avoue plutôt que tu avais oublié tes affaires. Tu ne laisserais les couteaux de ton père.

 

Hirst se figea. Son visage s’assombrit et elle serra les poings. Elle ressemblait à une bête sauvage, petite mais dangereuse.

 

— Les couteaux de mon père ? Gronda-t-elle. Je n’en ai jamais parlé.

 

Un sourire étira ses lèvres. Cruel. Il avait gaffé. Liam avait conscience de jouer avec le feu. Voire pire.

 

— Alors capitaine ? Comment êtes-vous au courant ? La dernière fois qu’ils ont servi, c’est quand il a été lâchement assassiné.

 

Liam se força à rester le dos droit et immobile, sans laisser un tic trahir quoi que ce soit. Il garda le silence. Il n’avait rien à répondre. Rien de satisfaisant en tout cas. Le regard de Hirst s’emplit de mépris. Elle cracha aux pieds de Liam avant de se diriger vers l’escalier.

 

— Bonne chance pour la garde de nuit, encouragea-t-elle ironiquement.

 

Elle disparut rapidement. Seul son claquement de talons énervé resta lui tenir compagnie.

 

~0~

 

Les Connaws avaient attaqué par surprise.

 

Lise pensait ses ennuis terminés. Elle avait retrouvé Maxhirst, l’homme qui l’avait sauvé de son enfer. Elle les avait aidés, ses amis à lui, à remplir leur mission. Ambroise était sauve. En sécurité.

 

Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes.

 

Elle avait demandé à revoir Ambroise. Elle l’aimait beaucoup. Elle lui rappelait sa tante, Meredith. Ses protecteurs avaient accepté sans une hésitation. Pour la première fois depuis longtemps, ils paraissaient détendus, parfaitement sereins. Ils progressaient dans les rues de Vianum, discutant joyeusement. Rudy lui tenait la main. Leihulm et Maxhirst marchaient juste derrière eux. Pour une fois, ils ne s’inquiétaient pas du moindre bruit, de toutes les ombres qui s’avançaient vers eux.

 

Lise se sentait profondément heureuse. Sa vie avait radicalement changé. Mais elle n’aurait échangé sa place pour rien au monde. C’était Kaea son monde. Pas la Terre. Elle l’avait enfin compris. Et admis. Certaines personnes lui manqueraient mais… C’était supportable. Pas dans l’autre sens.

 

Les doigts de Rudy se crispèrent sur les siens.

 

Surprise, elle arrêta de parler et regarda les alentours. Il n’y avait personne. Pas un chat. Alors pourquoi… Lise fronça les sourcils. Justement. En pleine journée, la rue devrait grouiller de promeneurs.

 

L’attaque la prit totalement de court.

 

Ses compagnons réagirent rapidement. Rudy et Leihulm sortirent leur épée, Maxhirst prépara des sortilèges. Des Connaws avaient amené avec eux des mercenaires. Ils étaient beaucoup plus nombreux qu’eux.

 

Le combat avait fini par bien tourner. Rudy restait près d’elle pour la protéger. Elle ne se battait pas. Elle avait appris les bases mais… il s’agissait d’agresseurs armés qui n’avaient qu’un objectif, la capturer ou la tuer. Ils n’étaient pas là pour faire dans la dentelle.

 

Rudy se démenait de toutes ses forces. Il tranchait, coupait et enfonçait son épée dans les chairs de ses adversaires. Il prenait des risques insensés pour la protéger. Même elle le comprenait. Elle tremblait, complètement paniquée et le cœur douloureux. Elle voulait lui faire confiance. Il avait toujours gagné ses combats. Pourquoi pas là ?

 

Son sang se figea. Un mercenaire approchait dans le dos de Rudy, occupé à lutter. Il ne percevait pas la menace et il ne la verrait que trop tard. L’agresseur leva son épée, prêt à frapper.

 

Lise agit par réflexe.

 

Avec une facilité déconcertante, la lame s’enfonça entre deux de ses côtes et se retira rapidement. Au début, elle ne sentit rien. Une douleur sans nom lui déchira les entrailles. Elle lui brûlait tous les nerfs, l’aveuglait.

 

Elle… Elle crut entendre quelqu’un hurler à s’en casser la voix. Rudy ? Mais… elle l’avait protégé… Pourquoi…

 

Ses muscles s’engourdir. Ses jambes s’effondrèrent sous son propre poids. Elle s’écroula. Quelqu’un la rattrapa. Ou pas. Elle ne sentait plus rien. Elle distinguait juste un éclat roux dans les brumes qui l’enlaçaient.

 

Elle ne regrettait rien.

 

~0~

 

Lise se redressa en sursaut sur le canapé. Son cœur battait la chamade et ses vêtements étaient trempés de sueur. Les mains plaquées contre ses côtes, la douleur lui coupait le souffle, comme lors de ce jour. Les doigts tremblants, elle remonta son débardeur. Rien. Bien sûr. Le sort de Maxhirst devait agir aussi pour ça, mais… étrangement, elle se sentit rassurée de ne rien voir. Pendant quelques instants, elle avait eu peur de trouver une plaie béante. Elle se força à respirer profondément. Ce… rêve lui avait semblé si réel.

 

Elle mit plusieurs minutes avant de se rappeler l’endroit où elle était. La bâtisse délabrée était plongée dans l’obscurité. Elle n’avait pas dû dormir longtemps. Elle ne distinguait personne dans la pièce, on avait dû profiter de son sommeil pour la laisser seule. Elle hésita un instant. Elle se sentait encore terrorisée par… son rêve… ou plutôt son souvenir. Elle… Elle était presque certaine qu’il s’agissait d’un souvenir. Des dizaines d’autres lui étaient revenus comme lui. Mais pour celui-ci… Elle ne se rappelait de rien après. Elle passa une main sur son ventre. Pour justifier son effacement de mémoire, Rudy lui avait dit qu’elle avait failli mourir. Est-ce qu’il faisait référence à ça ? Elle frissonna en repensant au hurlement qu’elle avait entendu avant de sombrer. Inhumain. Désespéré. Rudy avait dû…

 

Un bruit résonna dans la nuit.

 

Lise se figea et tourna la tête. Deux grandes silhouettes inconnues se tenaient derrière le canapé. Elle voulut crier mais l’une d’elles se jeta sur elle pour étouffer le moindre son. Elle tomba au sol et, avant de comprendre ce qui lui arrivait, Lise se retrouva bâillonnée avec une personne appuyant tout son poids sur son dos pour la maintenir plaquée contre le parquet miteux.

 

— Hirst… Nous pensions que tu devais t’occuper de ce genre de détails. Personne ne devait se réveiller.

 

Une voix particulièrement traînante, comme si chaque son était difficilement arraché à son propriétaire. Les intonations sans âmes ne trahissaient aucune émotion. Il s’agissait juste d’une constatation.

 

— Cette emmerdeuse n’était pas prévue au programme, j’ai dû improviser. J’aurais dû plus forcer sur les somnifères.

 

Hirst. Elle avait abandonné toute sa désinvolture habituelle. Au contraire, elle paraissait tendue.

 

— L’Aile du Corbeau n’accepte pas de membres qui se contentent d’approximations ou qui échouent… Nous te pardonnons pour cette fois, en mémoire de ton père. Mais la prochaine fois…

 

Lise ne comprenait pas. Plus que le sens des paroles qui restaient obscures pour elle, elle se sentait perdue à cause des voix. La dernière ressemblait de manière troublante à la première. Pourtant, elle provenait bien du deuxième inconnu. Elle paraissait juste… Légèrement plus aiguë. Une femme ?

 

— Pas besoin de me menacer. Il suffit de l’égorger proprement et de continuer.

 

Lise essaya de se débattre, mais son agresseur l’immobilisait fermement. L’une de ses mains quitta son dos. Quelques instants plus tard, un chuintement lui parvint. Elle paniqua. Elle allait vraiment mourir là ? Sans savoir pourquoi, juste parce qu’elle s’était réveillée au mauvais moment, au mauvais endroit ? Elle leva les yeux, à la recherche d’une aide improbable. Entre deux planches qui obstruaient les fenêtres, elle aperçut une grue en papier voleter à l’extérieur. Elle sentit son cœur accélérer. Maxhirst la cherchait. Est-ce qu’il…

 

L’inconnu lui attrapa les cheveux et tira en arrière pour dégager son cou. Du métal froid effleura sa gorge.

 

— Soldate ! Tonna Liam. Qu’est-ce que c’est que toute cette histoire ?

 

Hirst étouffa un juron. Lise ne distinguait rien. La voix provenait des escaliers, mais elle était incapable de mieux évaluer la situation. Le souffle bloqué, elle se contentait d’essayer de maintenir la position si inconfortable pour ne pas se blesser sur la lame plaquée contre sa peau. Derrière la fenêtre, une deuxième grue de papier rejoignit la première. Si seulement elle tenait assez longtemps…

 

— Cette opération est particulièrement mal organisée. Tu nous déçois énormément Hirst.

 

Toujours la même voix traînante, comme si rien ne l’atteignait vraiment. Elle paraissait morte, dépossédée de toutes intonations. Lise entendit quelques pas.

 

— Je t’avais prévenu, Liam, annonça Hirst calmement. Tu aurais mieux fait de m'buter quand tu en avais l’occasion.

— Soldate, un peu de respect je…

— Quoi ? Tu vas me tuer comme tu as tué mon père ? Dans son dos, alors qu’il cherchait à protéger une enfant ?

— Hirst. Nous ne nous sommes pas déplacés pour t’entendre régler tes histoires de famille.

 

Les quelques mots, lâchés dans un souffle, douchèrent la rage de Hirst. Elle respira plusieurs fois profondément pour se calmer.

 

— C’est vrai. Nous avons une mission et…

— Elle a échoué. L’une des clauses était la discrétion.

— Il suffit de les tuer tous les deux, c’est pas un problème !

— Nous avions pour instructions de laisser l’escorte en vie. Si nous les éliminons maintenant, nous ne serons pas payés. Autant ne rien faire. Il y aura certainement d’autres contrats sur Alyss que nous pourrons compléter. Avec un tel individu… Nous sommes sûrs de le recroiser.

 

L’inconnu se montrait pragmatique au possible, énonçant des faits sans se préoccuper du reste. Il tenait toujours fermement Lise, sa dague plaquée contre sa gorge. Une troisième grue voletait devant la fenêtre. Avait-elle vraiment échoué si loin de la maison de Maxhirst ?

 

— Il te faudra apprendre la discipline, Hirst. Nous ne tolérerons pas d’autres écarts et nous n’hésiterons pas à faire de toi un exemple. Compris ?

 

Un instant de silence flotta.

 

— Nous exigeons une réponse à nos questions.

— C’est compris, lâcha Hirst d’un ton neutre.

— Bien. Capitaine Liam, veuillez-nous excusez pour le dérangement occasionné. La prochaine fois que nos routes se croiseront, tout se déroulera de manière beaucoup plus propre. N’ayez crainte.

 

Hirst renifla dédaigneusement, mais elle ne commenta pas. Elle se dirigea sans bruit vers la porte. Lise n’aurait rien remarqué si elle n'était pas passée devant elle. Elle pensait être bientôt libérée, mais aucun des deux inconnus ne bougea. Hirst se tourna vers eux, surprise.

 

— Ba alors ?

 

Personne ne répondit. Une lumière surgit de nulle part et jeta des reflets bleutés sur le moindre meuble. Dans sa position, Lise ne pouvait pas voir d’où elle provenait. Une nouvelle voix s’éleva dans la pièce, très froide et rocailleuse. Elle avalait même certains sons.

 

— Étrange. Cette petite ne devrait pas être là, elle est déjà morte dans ce monde. Et pourtant… Je n’avais pas rencontré ça depuis très longtemps. Depuis les Feelyss en fait…

 

Lise ne comprenait pas. Qu’est-ce qu’il voulait dire ?

 

— Que devons-nous faire, Hadès ?

— Tuez-la. Il faut lui rendre sa place dans le cycle de réincarnations.

 

Le sang de Lise se glaça. Elle avait cru s’en sortir. Qu’il partirait sans blesser personne, aussi saugrenu que cela puisse paraître. Mais l’apparition du troisième la condamnait. Il allait lui trancher la gorge. Elle ne sentait plus le métal, mais bientôt, il…

 

Une explosion déchira le silence. Toutes les personnes présentes dans la bâtisse furent soufflées et jetées par terre. Libérée de son assaillant, Lise roula sur le sol. Complètement sonnée, elle avait du mal à réaliser ce qui venait de se passer. Des points noirs dansaient devant ses yeux. Quelqu’un lui attrapa le bras et la tira en arrière. On essayait de lui parler mais elle n’entendait qu’un bourdonnement. Elle leva le regard et distingua enfin ses agresseurs.

 

Un petit être d’une dizaine de centimètres flottait dans les airs. Il s’agissait d’un homme miniature, complètement nu. Deux ailes d’ange noires s’épanouissaient dans son dos, tandis que sa tête était recouverte d’un crâne d’oiseau à long bec. Une image s’imposa à Lise. Râ, la Plume d’Ambroise. C'était une autre bestiole magique du genre ? Il y avait un Prêtre dans les environs ? L’un des inconnus ?

 

Comme dans un rêve, elle les détailla. Elle crut halluciner. Elle avait l’impression d’avoir en face d’elle une photo et son négatif. Deux êtres androgynes se tenaient face à elle, grands et fins, avec de longs cheveux. Les traits de leurs visages étaient parfaitement identiques, à un point troublant. Pourtant, il ne s’agissait pas de jumeaux. L’un des deux trahissait quelques formes féminines. Et surtout… L’homme avait une peau d’une blancheur de nacre, avec une chevelure d’un noir aussi profond que celui de ses prunelles. La femme arborait les couleurs opposées. Un épiderme sombre comme la nuit, une tignasse d’un blanc éclatant et des iris laiteus. Tous les deux affichaient le même visage dénué de toute expression, étrange reflet l’un de l’autre.

 

— Lise, est-ce que ça va ?! Lise !

 

Hébétée, Lise cligna des paupières. Elle tourna la tête et remarqua derrière elle Rudy. Il paraissait angoissé, ses yeux bleus fichés sur elle. Il parlait mais elle n’entendait rien qu’un bourdonnement. Par réflexe, elle opina du chef et Rudy sembla soulagé. Il passa un bras autour de ses épaules et l’entraîna vers la sortie. Maxhirst se tenait à l’intérieur de la bâtisse, mortellement tendu. Ses paumes luisaient d’une lueur blanche. Lise l’avait rarement vu comment ça. Maxhirst, c’était un doux érudit bordélique. Pas un combattant sans pitié. C’était… étrange. L’épée à la main, Leihulm attendait à l’extérieur. Il lui suffisait de sortir et elle serait en sécurité. En sécurité… Pourquoi déjà ?

 

Lise regarda derrière elle. Liam se redressait dans les escaliers. Dans sa chute, il avait détruit les dernières marches qui subsistaient encore. Les deux inconnues étaient debout, comme si l’explosion les avait laissés indifférents. Hirst n’était visible nulle part. Pourtant, le sortilège n’avait blessé personne. Elle aurait dû… Le canapé. Elle était cachée. Et tout à l’heure, elle paraissait furieuse et… Lise se figea.

 

— Max ! hurla-t-elle. Attention !

 

Il tourna la tête vers elle, surpris. Cet instant d’inattention le perdit. Hirst surgit, couteaux à la main. Elle se jeta sur Maxhirst qui n’eut pas le temps de réagir. Elle le poussa au sol et planta ses lames. Le sang coula.

 

— Enculé ! Tu croyais quoi ?! Que j’avais besoin d’aide ?! De toi ?! Tu vas m’le payer !

 

Hirst appuya ses paroles en abattant ses armes. Un dans chaque bras et chaque cuisse, elle s’attaqua ensuite aux épaules. Elle les laissait dans les chairs de son époux, sortant à chaque fois de nouveaux couteaux des gaines fixées sur ses vêtements. Une fois la surprise passée, Leihulm se précipita à l’intérieur pour aider son ami, prêt à s'en prendre à Hirst. Maxhirst leva une main vers lui.

 

— Non ne…

 

Il ne termina pas sa phrase. Hirst l’avait giflé de toutes ses forces quand elle s’aperçut que Leihulm était bloqué par un mur invisible. Elle était furieuse, ses traits déformés par la rage.

 

— Tu te fous d’moi ?! Même dans ses conditions, tu…

 

Sa colère l’empêcha de continuer. À la place, elle leva un couteau, prête pour la première fois à viser un point vital.

 

— Hirst, il suffit.

 

La voix, traînante et sans intonation, s’était contentée d’un souffle, mais Hirst s’immobilisa. Toujours à cheval sur Maxhirst, elle ne le quitta pas des yeux pour répondre.

 

— Quoi ?

— Il faut que tu apprennes à te contrôler. À ne pas te laisser submerger par tes émotions. Nous pensons que c’est le moment idéal pour que tu commences à t’entraîner.

 

La main de Hirst trembla sur son couteau. Elle hésita un instant, son regard fiché sur le visage de son mari. Sa lèvre avait éclaté et ses lunettes avaient volé au loin, mais il ne paraissait pas du tout effrayé. Il se contentait de la contempler calmement.

 

— Fait chier.

 

Hirst abattit son bras, plus violemment que les fois précédentes. Le couteau se planta dans le parquet et vibra. Elle se redressa, prenant soin au passage d’écraser Maxhirst.

 

— Tu vaux pas la peine que je gâche cette opportunité pour te tuer.

 

L’incident clos, les deux inconnus se rapprochèrent de la porte. Rudy se crispa, prêt à défendre Lise et Leihulm leva légèrement la pointe de son épée.

 

— Laissez-nous passer et nous ne vous ferons rien. Nous ne sommes pas venus ici pour ça. Vous n’avez aucune chance de gagner ce combat. Nous sommes Prêtres de Mort.

 

Leihulm hésita. Il avait raison. Mais la formulation était étrange. Nous ? Il n’y avait qu’un Prêtre par Plume normalement.

 

— Hirst n’attaquera plus votre ami, si c’est cela qui vous inquiète. Et nous n’essaierons pas non plus de rendre à cette jeune femme sa bonne place dans le cycle de réincarnation, même si cela lui serait bénéfique. Nous avons déjà perdu assez de temps et d’énergie ici. De toute façon…

 

Les deux Prêtres échangèrent un regard de connivence, trahissant une émotion pour la première fois.

 

— Les Ailés se chargeront bientôt de son cas. Sur ce…

 

Ils dépassèrent Leihulm qui les laissa passer. Hirst hésita un instant avant de se rapprocha de Maxhirst. Elle lui assena un dernier coup de pied dans l’estomac et lui cracha dessus.

 

— Tu croyais vraiment que je pouvais t’aimer ? Ou que je n’avais pas remarqué que je n’étais pas vraiment ton genre ? Abruti d’sorcier !

 

Elle tourna les talons et passa la porte. Elle s’arrêta à l’extérieur et s'adressa à Lise.

 

— Eh, la gamine. Tu t’es jamais demandée comment les Connaws avaient pu t'attraper ? Il n’existe qu’un seul sorcier capable de voyager entre les mondes. Max faisait partie des Connaws. C’est à ct’enculé que tu dois ton calvaire. Bise, et défoule-toi bien sur lui !

 

Hirst adressa à Lise un signe de main, accompagnée d’un sourire sarcastique. Elle disparut rapidement, avalée par la nuit.

 

~0~

 

Yphen réduisit en charpie sa troisième grue de papier de la journée. Maxhirst était décidément du genre… acharné. Mais s’ils avaient retrouvé Lise trop tôt, son plan serait tombé à l’eau. Et pour la survie de Neruda… Tout devait se dérouler et s’enchaîner à la perfection. Sinon tout s’écroulerait et Neruda mourait. Elle ne pouvait pas échouer à cette mission. Elle devait remplir son rôle de Gardienne.

 

Debout sur un toit, en partie cachée par une cheminée, Yphen surplombait l’un des quartiers les plus mal famés de Vianum. Personne n’avait essayé de l’agresser, les hors la loi qui vivaient ici conservaient un peu d’instinct de survie. Tant mieux pour eux.

 

Yphen quitta l'ombre lorsqu’elle entendit des pas se rapprocher. Heureusement que son statut de Gardienne augmentait considérablement ses sens, sinon, elle n’aurait rien perçu. Ils savaient se masquer dans les ténèbres et disparaître. Pas pour rien qu’elle avait eu besoin de Lise comme appât pour faire sortir sa proie. Devant elle, les deux Prêtres de la Mort se figèrent dans un ensemble parfait et tournèrent lentement la tête vers eux. Hadès se tenait entre eux, visiblement ennuyé par ce nouveau contre temps. D’une humeur massacrante, Hirst se tendit, attendant des instructions.

 

Yphen leva les mains en signe d’apaisement.

 

— Je ne compte pas vous agresser. J’aimerai juste discuter directement avec Hadès. Un contrat à proposer.

 

Requiem et Gospel se regardèrent un instant et ne commentèrent pas.

 

— Pourquoi se donner tant de mal pour me parler ?

— Car seule une Plume de ton genre peut m’aider. Il faudrait que… qu’un mort reste bien et bien mort, quoiqu’il arrive.

 

Hadès battit des ailes plus rapidement et s’éleva dans les airs, son crâne d’oiseau fixé sur Yphen.

 

— Il s’agit en effet d’une demande bien singulière que je suis le seul à pouvoir honorer. Mais cela va sans dire que ce qui est rare est cher.

— Jouons cartes sur table. J’ai pas un rond. Mais je suis Gardienne, avec tout ce que cela implique. Je peux rendre service. Je suis sûre qu’on peut trouver un arrangement.

 

Hadès hocha du bec.

 

— En effet. Puis-je savoir qui ne doit surtout pas revenir à la vie ?

 

Yphen répondit d’une voix dénuée de toute intonation.

 

— Téthys, la fiancée de Neruda.

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Djina
Posté le 09/05/2020
Coucou ! Je reprends le Cycle hahah et quelle surprise avec ce chapitre !! Tellement d"informations et encore j'écris ce commentaire 12H après sa lecture ! :)

Max a fait ça à LISE ? Elle se sentair de Krea ? pas de la Terre ? Elle devrait être MORTE ?
Hirst, son père mort, faisant parti des corbeaux ?
Une histoire de malversations chez les Connaws ???? Le point de vue de Dyonise ?? Ce point de vue tellement radicalement opposé au reste ?
MAx sauveur, bourreau ?

Le mariage avec HIrst toute cette profondeur et cette rage contenue, je veux en savoir plus, elle n'aime pas être protégée.
Et enfin des Plumes de la mort ? Mon coeur a été retourné dans tous les sens dans ce chapitre je t'avoue !!! Le cycle des incarnations... Les mondes, Rudy.. Je suis perdue, charmée, étonnée, triste. Bien joué !!

J'avais retenu quelques fautes de frappe mais je t'avoue qu'il était tard hier et j'ai pas re noter désolée :( => je sais qu'il y a un heureux/heureuse à modifier, une phrase qui ne se termine pas, avec un que sorti de nulle part mais c'est tout ce dont je me souviens ...

Voilà, je vais aller continuer ces mésaventures....

Remarques : vraiment je crois qu'un glossaire avec tous les prénoms, affiliations, mondes etc je pense que cela semble nécessaire.. Je me perds dans tous ces prénoms et j'ai toujours aimé que les saga que je découvrais avec un monde aussi complexe présente ce genre de glossaire ^^' Ou un marque page avec des prénoms importants, affiliation un peu comme dans la Horde du contre-vent... SI tu connais ?

Je continues, imagination tellement prolifique, cet univers, j'espère qu'il y aura une édition et qu'on te retrouvera dans des boutiques fantastiques que j'adore :) Je trouve que c'est totalement mérité et j'aime bien tes choix de prénoms, tout ce mélange mythologique, japonisant, c'est joli.
Flammy
Posté le 10/05/2020
Coucou !

Contente de voir que tu reprends CE, et contente de voir que ça te plaies toujours =D

En effet, il y a beaucoup d'insinuations et de non dits dans ce chapitre, de quoi causer beaucoup de confusions et de créer beaucoup de doutes :p

En tout cas, je suis contente de voir à quel point tu as l'air intriguée par les personnages, c'est exactement ce que je voulais créer ^^

Pour le glossaire avec les noms, j'y avais pensé à un moment avant d'avoir la flemme ='D Il faudra vraiment que je m'y colle un jour, ne serait-ce que parce qu'avec une lecture fragmentée, ça n'aide pas. Pour le marque par contre, je pense que ça sera trop petit ='D

Et techniquement, ya déjà une édition (du premier livre au moins) vu que je suis passée en auto-édition =p Mais c'est vrai que bon, on trouve pas encore en boutique physique ='D
ClaireDeLune
Posté le 15/04/2020
Noon, pas Téthys, je l'aime bien moi ;( Du moins, les rares apparitions qu'on a eu d'elle !
Chapitre très dynamique, entre les combats, les révélations, l'intrigue qui avance, ça bouge beaucoup ! Et Hirst, sniff, je l'aimais bien moi... Quoique, ça promet une évolution intéressante pour la suite !
Flammy
Posté le 15/04/2020
Si ya pas un peu des morts, c'est pas drôle voyons <3 Et contente que Téthys te plaise même si on la voit pas trop ^^

Niveau intrigue et dynamique , ça va bouger normalement plus que dans le livre 1, donc va falloir s'y habituer ^^ Et on reverra Hirst, pas d'inquiétude, juste pas dans les mêmes conditions quoi ^^
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