I.4 L'Intrusion

Par Flammy
Notes de l’auteur : TW Torture dans ce chapitre

Chapitre 4 : L’Intrusion

 

~833 jours avant le cataclysme

 

~0~

 

Les Izanamiens ont des traditions et une culture très fortes héritées du monde des canitas, et dont ils ne veulent se départir. Le maniement des armes, un code de l’honneur extrêmement rigide… Tout cela attire les raillerie, ainsi que leur histoire. Ils étaient visiblement au service d’un empereur canita, et cet asservissement est ce qui est le moins toléré par les autres clans. Ne pas percevoir les canitas comme des monstres est inenvisageable. Heureusement, grâce à différents heurts, les Izanamiens se rattrapent dans leur haine des dimidius, mais là aussi, que cette haine soit justifiée et non évidente, dérange profondément.

Notes de Max.

 

~0~

 

De très mauvaise humeur, Emishi resta longuement dans la salle de réunion, le temps de terminer le flacon de saké et d’attendre que les effets de l’alcool s’estompent. Il se sentait toujours aussi furieux, contre lui-même et contre la stratège, ce qu’elle faisait naître en lui. Il fallait qu’il se défoule, qu’il se dépense et se force à penser à autre chose. De l’entraînement physique lui ferait le plus grand bien. S’épuiser et s’abrutir de fatigue devrait lui remettre les idées en place.

 

Motivé par ce nouvel objectif, Emishi se leva d’un bond et sortit de la pièce d’un pas vif. Une des servantes rangerait derrière lui. Il quitta rapidement les bâtiments centraux du Shiro. Sans la famille royale et sans la stratège, les locaux resteraient à présent totalement vides de toute vie. Sans hésitations, il se dirigea vers l’aile réservée à tout ce qui concernait les armes et leur maniement. Un lieu qui leur avait valu le mépris des autres clans, mais qui leur avait permis de gagner la guerre. Alors qu’il se rapprochait, il se rendit rapidement compte que quelque chose clochait. Depuis quelques années, il y avait toujours de l’animation. Mais depuis le départ de l’empereur Kuruyamada, l’activité s’était en partie calmée. Pourquoi un tel regain ? Des serviteurs courraient, visiblement inquiets, tandis que les samouraïs pressaient le pas. Même des courtisans s’étaient réunis là. Sans oser pénétrer dans le donjon, ils restaient à l’extérieur, complotant en petits groupes comme à leur habitude. L’un des samouraïs, Masakado, l’aperçut et se dirigea immédiatement vers lui.

 

— Emishi-dono ! J’allais justement envoyer quelqu’un vous chercher. Vous êtes au courant ?

— Non, que se passe-t-il ?

 

Sans prendre le temps de s’arrêter, ils continuèrent d’un pas rapide vers les bâtiments des armes.

 

— Vous pourrez vous enorgueillir auprès des nobles et leur asséner que vous aviez raison. Le cerisier dont vous aviez demandé la coupe a servi à un intrus pour pénétrer dans l’enceinte intérieure.

 

Emishi fronça les sourcils, ce qui accentua sa ressemblance avec un rat. Masakado détourna le visage, gêné. Comme beaucoup d’autres, il ne savait pas dépasser son dégoût pour son apparence. Au moins, Masakado lui reconnaissait quelques qualités. Cet avis était loin d’être partagé par tous.

 

— Il a été attrapé ?

— Oui, grâce à vous. L’homme que vous aviez posté a tout de suite sonné l’alerte, cela n’a pas été très difficile.

 

Emishi sourit intérieurement. Sa décision d'assigner en permanence quelqu’un pour surveiller l’arbre trop proche des murailles avait été perçue comme un moyen de punir ceux dont la tête ne lui revenait pas, voir de maltraiter un peu les jeunes recrues. Personne n’avait cru que cela pourrait vraiment se révéler utile.

 

— L’intrus a été enfermé dans le donjon de l’aile des armes. Au final, il n’a causé aucun dégât, ce n’est pas ça qui a provoqué la panique, mais l’idée que le Shiro puisse être l’objet d’attaque. Ils pensaient tous être parfaitement à l’abri ici.

 

Masakado comme les autres, songea Emishi. Il garda néanmoins sa réflexion pour lui, il ne servait à rien de jeter de l’huile sur le feu maintenant. Il fallait plutôt en découvrir plus sur leur assaillant et les raisons de son acte. S’il travaillait seul ou pas, cette simple donnée pourrait changer énormément de choses.

 

— Est-ce qu’il a parlé ?

— Non, pas encore Emishi-dono. Pour l’instant, il reste muet comme une carpe. D’après ses traits, nous supposons qu’il provient des états Ahuriens, mais impossible d’en être sûr. Ses vêtements et tous ses effets ne possèdent aucune marque distinctive.

 

Un Ahurien ? Cela n’avait aucun sens ! Il aurait compris une attaque des Dryadiens, dont certains membres tentaient de mettre en place une vague forme de résistance. Les Athanoriens aussi s’étaient montrés particulièrement belliqueux envers eux, n’appréciant pas que les Izanamiens partent en guerre à cause d’un drame qui ne concernait qu’eux. Mais les Ahuriens ? Ils avaient été plutôt calmes depuis la fin des hostilités, soulagés que la violence s’arrête enfin, qu’importe le résultat. Alors pourquoi raviver les tensions maintenant ? Sans plus poser de questions, Emishi hâta le pas.

 

Il pénétra dans le donjon et se dirigea immédiatement vers les étages supérieurs. À l’exception du rez-de-chaussée où le sol était pavé, tout l’intérieur était constitué de bois. Les planchers, les murs, les escaliers… Au centre de la tour, un pilier, le tronc d’un seul arbre gigantesque, soutenait toute la construction. Toute la structure et la vie du bâtiment s’organisaient autour.

 

Plusieurs personnes tentèrent de l’interpeller pour lui parler, mais il continua sa route, fixé sur son objectif. Masakado peinait à le suivre avec son armure. Quelle idiotie de s’encombrer avec quelque chose d’aussi gênant et handicapant. Dans un combat, il suffisait de ne pas se laisser toucher, et toute protection devenait inutile.

 

Après plusieurs volées de marches, Emishi parvint enfin jusqu’à une salle lourdement gardée. Sans même s’adresser aux soldats qui la surveillaient, il pénétra à l’intérieur. Deux samouraïs encadraient un homme suspendu par les poignets par une chaîne accrochée au plafond. L’inconnu avait des sourcils sombres très marqués, une peau dorée et les traits effilés typiques des Ahuriens, Masakado ne lui avait pas menti. À part sa position inconfortable, il paraissait en parfaite santé, il n’avait pas dû être blessé lors de sa capture. Il ne portait même pas les traces d’une gifle ou deux. Et les samouraïs espéraient vraiment en tirer quelque chose ? Pourquoi ne pas lui offrir le thé aussi ? Satané Meiyo.

 

-Sortez d’ici. Tous. Je m’en occupe. Et détachez-le avant de partir.

 

Les hommes présents le dévisagèrent. Tous rechignaient toujours à lui obéir, même si la situation n’avait pas dégénéré que grâce à sa clairvoyance. Mais s’ils restaient là, les résultats ne viendraient jamais. Il faudrait probablement se montrer un peu… brutal pour convaincre l’intrus de parler. Et le code de Meiyo des samouraïs ne l’autoriserait pas. Devant les réticences évidentes des hommes présents, Emishi ajouta avec un sourire en coin :

 

— Allons bon, vous pensez vraiment que je serais en danger avec un prisonnier seul ? Dans le pire des cas, il ne pourra pas s’échapper du donjon. Et vous ne n’aurez plus de régent sur le dos. Une pierre, deux oiseaux[1].

 

Plus que tous les autres, ce fut ce dernier argument qui décida les samouraïs à quitter les pièces. Sa position de régent ne plaisait à personne et tous rêvaient de se débarrasser de lui, même si aucun Izanamien n’aurait osé l’assassiner froidement, non pas à cause de ses talents au combats, peu rivalisaient avec lui dans une lutte armée, mais en raison de ce fichu Meiyo trop rigide. Au moins, on avait jamais tenté d’empoissonner sa nourriture. Il continuait de le vérifier par acquit de conscience.

 

Au bout de quelques minutes d’agitation, tous les samouraïs quittèrent la pièce et se postèrent à l’extérieur, prêt à intervenir en cas de soucis. L’intrus, les poignets toujours attachés, fit jouer ses épaules et les muscles de ses bras pour les dégourdir. Pour ne pas souffrir d’un retour de l’irrigation, il ne devait pas être suspendu depuis longtemps. D’une démarche silencieuse et souple, Emishi tourna autour de l’Ahurien. Celui-ci gardait ses yeux sombres fixés sur lui, son visage masqué par une expression aussi fermée que possible. Dans l’état actuel des choses, il ne servait à rien de poser des questions, il n’y répondrait pas plus que face aux samouraïs. Il allait devoir le motiver. L’image de la stratège flotta un instant dans son esprit. Au moins, il avait une occasion inespérée pour se défouler.

 

Emishi passa à l’action sans crier garde, alors qu’il se trouvait derrière son prisonnier. Il se jeta sur lui et écrasa son talon dans son dos. L’Ahurien tomba au sol. Sans lui laisser le temps de se redresser, il appuya son pied sur lui pour l’immobiliser. Il attrapa la chaîne et tira dessus pour lever les poignets de sa proie vers lui. Sans marquer une hésitation, il saisit un à un tous les doigts de sa main gauche et les cassa d’un geste vif.

 

Crac. Crac. Crac. Crac. Crac.

 

Le prisonnier hurla sans réussir à entamer l’indifférence de son tortionnaire. Emishi réajusta ses appuis, sa victime était vigoureuse et se débattait avec force, avant de s’attaquer à la deuxième main.

 

Crac. Crac. Crac. Crac. Crac.

 

L’Ahurien continuait de se démener de plus en plus, malgré la douleur. Plus résistant que ce qu’Emishi aurait parié. Il écrasa son pied sur le dos de l’homme.

 

Crac. Crac. Crac.

 

Trois côtes cédèrent. Une fois que le prisonnier fut bien plaqué au sol, le ninja tira de toutes ses forces sur la chaîne.

 

Crac. Crac.

 

Les épaules se déboîtèrent.

 

Son œuvre faite, Emishi lâcha tout et s’éloigna de quelques pas. Sa proie, après un dernier cri, redevint silencieux. Il devait se mordre les joues pour s’empêcher de gémir. Il n’était pas brisé, il faudrait insister un peu. Il recommença à rôder sans un bruit. Laisser l’Ahurien se calmer un peu, reprendre ses esprits, et répéter. Encore et encore. Il avait toujours eu un talent assez dérangeant pour la torture. Rien de personnel contre sa victime. Mais il parviendrait sans soucis à la faire souffrir des heures, voir des jours, sans la tuer. Le prisonnier ne tenta pas de se redresser, il resta allongé sans bouger.

 

Quelque chose clochait.

 

À quoi bon se forcer à ne pas émettre de bruit, s’il faisait le mort ? Emishi comprit brutalement. Il se précipita vers lui et le saisit par ses vêtements. Il en déchira un pan de tissu qu’il roula pour former une petite cordelette. Il tira sur les cheveux de l’Ahurien et leva de force son visage. Le ninja remarqua ses muscles crispés et la lueur résolue au fond de son regard. Entre ses dents fermement serrées, sa langue dépassait. Il essayait de se suicider. Voyant que ses plans avaient été éventrés, l’intrus tenta le tout pour le tout et claqua brutalement des mâchoires, dans l’espoir de réussir à se trancher la langue. Emishi glissa ses doigts dans la bouche pour éviter que son interrogatoire prenne fin prématurément. Il grogna quand les dents se referment sur sa chaire. Sans se laisser déconcentrer, il utilisa la bande de tissu et l’attacha solidement pour bâillonner l’Ahurien. Ainsi sanglé, il ne pourrait plus rien intenter contre lui-même.

 

Emishi relâcha sa proie et s’éloigna de quelques pas. Il n’aurait jamais cru l’intrus capable d’envisager une solution aussi extrême. Impressionnant. Il serait peut-être un peu plus difficile à briser que prévu. L’Izanamien se craqua consciemment toutes les articulations de la main et dénoua ses muscles pour les détendre. Il avait trouvé la distraction idéale, il ne restait plus qu’à en profiter et à faire durer le plaisir.

 

~0~

 

Au bout de plusieurs heures d’amusement, son compagnon de jeu céda enfin. Emishi se sentait presque déçu, il n’avait pas utilisé ses méthodes les plus subtiles, aucune goutte de sang n’avait quitté le corps du prisonnier. Celui-ci était juste brisé, aussi bien physiquement que mentalement. Allongé sur le dos, il paraissait incapable du moindre mouvement, certains de ses membres formant des angles étranges, à des endroits inappropriés. Le visage tuméfié, il gardait les yeux fermés. Les ouvrir aurait été une mauvaise idée de toute façon. Emishi sourit. Il ne restait plus qu’à poser des questions et cueillir gentiment les explications. Il s’assit sur le sol de la geôle, aussi à l’aise sur des pierres taillées froides que sur un tatami recouvert de soie.

 

— Pourquoi s’être introduit à Izumo ?

 

Aucune réponse. Emishi fit mine de se lever, le plus bruyamment possible. Le prisonnier tressaillit.

 

— P-Pour des informations.

— Des informations sur quoi ? Existe-t-il vraiment un clan assez idiot pour tenter une attaque directe contre Izumo ?

 

Il avait envisagé cela, bien sûr. Mais cela lui paraissait surréaliste, même à lui et à sa paranoïa.

 

— Sur Asha… Vahishta. Vous l’avez enlevée ! Il faut… Il faut qu’elle revienne chez elle !

 

Emishi haussa un sourcil, pris au dépourvu. Il savait qu’une Asha Vahishta était née quelques années avant la guerre dans les états ahuriens. Il s’agissait d’une enfant bénie des Esprits pour sa pureté et la bonté de son âme. Elle était protégée par magie de tous les contacts qui auraient pu la souiller et, alors qu’elle n'était pas sous la protection de Dryade, elle possédait le don de guérir. Considérée comme sacrée au possible aussi, presque plus respectée et vénérée que les Âmes-Liées chez les Ahuriens. Elle n’avait pas perdu ses pouvoirs avec la Grande Extinction, elle s’était révélée comme un atout de taille pour leur adversaire durant la guerre. Mais l’empereur Kuruyamada n’avait jamais essayé de la faire assassiner pour autant. Politiquement parlant, cela aurait relevé du suicide, aucun clan n’aurait pardonné ce crime. De même, personne n’aurait été assez fou pour raviver les braises de la colère en la prenant en otage. Les nobles étaient trop peureux, les samouraïs trop coincés dans leur code de Meiyo. Et les ninjas étaient placés sous ses ordres directs, il aurait été mis au courant d’une telle entreprise.

 

— Asha Vahishta a été enlevée ? Quand ? Dans quelles conditions ?

— Ne feignez pas l’innocence !

 

Le prisonnier s’était emporté et avait crié sa réponse. Cela le fit tousser et se tordre de douleurs quelques instants, avant qu’il ne parvienne à se calmer.

 

— Il y a six lunes. Alors que des hommes à vous se trouvaient dans notre clan en visite officielle. Nous… Nous ne sommes pas si stupides que cela.

 

Emishi se releva, énervé. Il n’avait pas entendu d’une telle mission, mais si la coïncidence était vraie, les Ahuriens avaient raison de se méfier. L’empereur Kuruyamada aurait-il commandité quelque chose de son côté sans l’en informer ? Probable. Mais il sentait que son prisonnier lui cachait quelque chose. Il se rapprocha et posa négligemment son pied sur l’une des chevilles de sa victime. Celle-ci trembla, mais garda les lèvres closes.

 

— Je parie que vous n’avez pas agi seul. Je veux les noms, localisations et descriptions de tous ceux qui ont contribué à cette mascarade.

 

Le silence. Crac. Un cri.

 

— Je n’apprécie guère me répéter. Donc si vous le souhaitez bien…

 

Crac. Les chevilles recelaient toujours des trésors de douleurs cachées.

 

— La résistance ! C’est la résistance ! I-Ils m’ont aidé et donné des indications pour pénétrer ici. Je devais juste leur offrir le maximum d’informations sur Izumo en échange.

— Mais encore ?

 

Emishi déplaça son pied sur la deuxième cheville. Il n’eut qu’à la frôler pour obtenir les réponses qu’il désirait.

 

— Xanthoceras ! Je… C’est Xanthoceras qui a tout organisé. Il s’agit d’un Dryadien, l’ancien capitaine de la garde royale. Il… Il est aidé par un dimidius. Un certain Suikune, il peut se rendre invisible. Je… Arrêtez, je vous en supplie !

 

Un sanglot étrangla la gorge du prisonnier. Il avait totalement craqué, il n’y avait rien de plus à lui soutirer. Sans un regard de plus pour sa victime, Emishi s’éloigna et se dirigea vers la porte. Il sortit et adressa quelques mots aux samouraïs qui attendaient toujours.

 

— Il est à vous. Il devrait répondre docilement à toutes vos questions maintenant.

— Pourquoi ne pas nous informer directement de ce que vous avez appris ?

— Allons bon, nous savons tous que vous ne me croirez pas et que vous irez le réinterroger, quoi que je dise. Autant nous épargner une perte de temps.

 

Les samouraïs détournèrent le regard, gênés, mais personne ne nia. Sans un mot de plus, Emishi s’éloigna à grands pas. Il se figea à la vue d’un homme négligemment adossé contre un mur, les bras croisés, visage penché en avant. Ses cheveux mi-longs, bruns, retombaient sur son front. Comme d’habitude, ses mèches ébouriffées lui donnaient un aspect bien moins soigné que tous les autres Izanamiens présents. Comme s’il avait besoin de ça pour détoner à Izumo. Plus grand que la plupart des hommes, il les dépassait tous d’une tête. Sa peau, légèrement bronzée, prouvait qu’il n'était pas originaire des terres izanamiennes que peu souvent. La couleur de sa tignasse et de ses yeux, bleus, terminaient de convaincre n’importe qui qu’il s’agissait d’un étranger. Un étranger qui se comportait pourtant en maître dans le Shiro. À l’approche d’Emishi, il se décolla et se déplia, se dressant de toute sa taille, un petit sourire étirant ses lèvres. Cette démonstration laissa Emishi complètement indifférent, qui se contenta d’un signe de tête pour le saluer.

 

— Encelade-san. Que nous vaut l’honneur de votre visite ?

 

Encelade, un des rares magiciens qui naissaient encore avec une affiliation à Ondine, l’Esprit de l’eau. Probablement le seul de sa génération. L’empereur Kuruyamada l’avait pris sous son aile lorsqu’il était enfant. Il était maintenant le responsable de la garde personnelle de l’empereur et avait conservé ses pouvoirs. Aussi l’un des exceptionnels êtres au monde qu’Emishi avait pu considéré comme un ami. Avant, quand ils étaient plus jeunes. Avant que la haine d’Encelade pour les dimidius et les Dryadiens écrase le reste. Ces rages entretenaient sa dévotion et son fanatisme pour les Izanamiens à leur paroxysme. Surtout pour l’empereur Kyruyamada, il brassait et buvait la saleté sous ses ongles[2]. Trop pour Emishi, qui trouvait que cela poussait parfois l’Ondien à prendre des décisions irréfléchies, beaucoup trop risquées.

 

— Pas grand-chose. Quelques vagues rumeurs étaient parvenues jusqu’à nous, mais visiblement, tu as déjà tout réglé.

— Vous parlez de l’Ahurien ? Pas de quoi fouetter un lutin. Il s’agissait d’une tentative stupide, inconsidérée et mal préparée.

 

Emishi s’engagea dans l’escalier, Encelade à sa suite. Il sentait que l’Ondien n’était pas venu juste pour cela, il serait reparti sinon en apprenant que la situation était sous contrôle. Il ne s’en débarrasserait pas si facilement. Il regrettait déjà de ne pas avoir profité plus du prisonnier. Il se dirigea rapidement vers l’extérieur du bâtiment, prêt à refaire un tour des remparts pour vérifier toutes les zones de faiblesses et prendre les mesures adéquates. C’était le moment où jamais de s’engager dans des travaux qui gâcherait un peu l’aspect visuel du Shiro. Les nobles, malgré leur amour de la beauté, accepteraient tout avec ce qui venait de se passer. Encelade le suivit sans s’offusquer de la rudesse de ses manières. Depuis les années, il avait l’habitude.

 

La ronde dura plusieurs heures, pendant lesquelles Emishi ordonna ses pensées. Il hésita un instant à évoquer le départ de la stratège. Encelade, ainsi que l’empereur Kuruyamada, devait être mis au courant. Emishi préféra laisser ce plaisir aux nobles qui avaient fomenté la chute de la stratège. Qu’ils s’occupent eux-mêmes d’organiser la rafle et la traque de dimidius prévue dans son plan insensé. Et aussi de gérer la chasse à l’homme qui suivrait. Maintenant qu’elle avait réussi à sortir de sa prison dorée, cette femme ne permettrait pas qu'on l'enferme une deuxième fois.

 

Encelade restait discret pour une fois, se faisant presque oublier. Presque. Pour préparer à ce point leur future conversation, il allait probablement lui demander quelque chose qui ne lui plairait absolument pas. Une fois les vérifications de l’enceinte intérieure terminées, Emishi se tourna vers Encelade et leva les yeux pour les ficher dans les siens.

 

— Qu’est-ce qui vous amène vraiment ici ? Autant finir cette mascarade au plus vite.

 

L’Ondien ne se vexa pas. Au contraire, il sourit un peu plus largement, presque enjôleur. Physiquement, il était d’une beauté envoûtante, bien plus attrayant à regarder qu’Emishi. Et il aimait en jouer.

 

— Allons voyons, qu’est-ce qui te fais croire que je n’apprécie pas juste de passer un peu de temps avec un vieil ami ?

— Vous êtes vraiment un très bon combattant, et un protecteur de valeur de l’empereur Kuruyamada. Les Izanamiens vous doivent beaucoup, pour toutes les attaques envers notre souverain que vous avez déjoué. Mais, et excusez ma franchise, oubliez les discussions subtiles. Vous êtes décidément trop mauvais pour ça, ne vous ridiculisez pas.

 

Encelade éclata de rire. Il serra affectueusement l’épaule d’Emishi tout en essuyant une larme qui perlait au coin de son œil.

 

— Toujours égal à toi-même à ce que je voie ! Puisque tu n’as pas l’air de vouloir t’amuser, autant aller droit au but. L’empereur Kuruyamada a une mission et il apprécierait que tu t’en occupes personnellement. Le prince héritier a faussé compagnie à son escorte. Une fois de plus. Tu es expert dans l’art de le retrouver et de le ramener à la raison.

 

Encelade avait progressivement gagné en sérieux, jusqu’à ne plus sourire du tout. Il continua, d’une voix ferme qui n’acceptait aucune contestation.

 

— Normalement, des aéris devraient arriver ici d’ici quelques jours. Prend quelques hommes avec toi et gère ça le plus rapidement possible. Les dernières nouvelles du prince proviennent des états ahuriens.

 

Les états ahuriens. Emishi tiqua, tout en essayant de ne rien en laisser paraître. Heureusement, Encelade manquait trop de subtilité pour remarquer son trouble. Emishi hocha la tête.

 

— Je m’en occupe. Le temps de quelques préparatifs et je pars.

 

Sans plus de fioritures, Emishi s’éloigna. Cette fois-ci, Encelade ne le suivit pas. L’Izanamien soupira mentalement. Il faudrait qu’il rappelle Shigeta pour que son second gère le Shiro en son absence. L’héritier et ses lubies lui posaient problème depuis des années. Et dire que, en théorie, ce serait cet irresponsable qui devrait prendre la succession de l’empereur Kuruyamada. Heureusement, il avait d’autres projets pour l’avenir. Un jour, le trône lui reviendrait, et il donnerait aux Izanamiens la place qui aurait toujours dû être la leur. Il ferait un grand roi. Certes peu agréable à regarder, mais diablement efficace.

 

[1] Une pierre, deux coups.

[2] Admirer quelqu’un très très fort.

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Jibdvx
Posté le 12/03/2021
Ça complote ça complote ! J'aime de plus en plus la façon dont tu as agencé les relations entres toutes ces factions. Emishi me fait un peu penser à Toyotomi Hidehyoshi, un désir de pouvoir infini, une sacré niaque, un caractère terrible et un melon surdimensionné. Je me demande comment il réagira s'il croise la route de nos protagonistes...
Djina
Posté le 18/04/2020
Alors merci de prévenir pour la torture, pas agréable, lu vite et donc j'ai empêché mon esprit de s'y fixer. Cette cruauté froide objectivée est tellement Emishi, c'est sûrement cela qui fait qu'on le déteste mais il reste comment dire… Je le trouve "avec plus de Meiyo" que les samouraïs car finalement, il est droit dans sa stratégie. Lui roi ? Hm et ce prince? Cela m'intrigue, un prince rebelle c'est cela que tu nous caches ? :) ça sent l'arnaque et l'Ondien au service de l'empereur, un rapprochement avec notre âme-liée? Intriguée…

La seule coquille ou du moins phrase que je n'ai pas compris :
1-"prouvait qu’il n'était pas originaire des terres izanamiennes que peu souvent." Je n'ai pas compris la fin de la phrase ?

Merci :)
Flammy
Posté le 19/04/2020
Coucou !

C'est justement en me souvenant d'une discussion avec toi que je me suis dit qu'il fallait que je pense à prévenir ici ^^" Ya des moments, j'écris des trucs sans même plus me rendre compte que ça pourrait être dérangeant ^^"

Et oui, Emishi a son propre Meiyo avec sa vision de la droiture et de ce qu'il faut faire, même si c'est euh... particulier comme vision ^^"

Pour tes hypothèses, je ne peux trop rien dire sans spoiler, mais c'est intéressant de voir ce que le lecteur pense =D

Et pour la phrase, elle est mal écrite en effet, c'était pour dire qu'il n'habitait là que peu souvent car un peu bronzé et qu'il y a pas de soleil dans le teikoku ^^

Merci beaucoup pour tes lectures et tes commentaires ! =D
Pluchouille zoubouille !
ClaireDeLune
Posté le 15/04/2020
Voilà qui nous renseigne quelque peu sur le personnage... (bon, en vrai, j'ai lu tous les chapitres dispos hier, et puis je me suis dit que ce serait sympa si je venais commenter...) En tout cas, j'aime bien comme les "crac crac" de ce chapitre (brrrrrr...) répondent au "tac-tac" du précédent, comme pour nous montrer les deux faces du même homme... Le stratège cultivé et la grosse brute sadique. (oups...)
Flammy
Posté le 15/04/2020
Whooo, tu as tout lu en une seule journée ? oO" Tu m'impressionnes ! Merci beaucoup de revenir commenter <3

Oui, c'est exactement ça dans les constructions des chapitres, avec les crac qui répondent aux tac ^^ Et Emishi qui peut être très... différents selon les occasions :p
ClaireDeLune
Posté le 16/04/2020
Tout le tome 2 en tout cas ^^ (J'allais écrire "c'était pas très long" et puis ensuite je suis allée voir que ça faisait quand même 52K mots... Alors je dis rien haha)
Errylle
Posté le 03/02/2020
Bonjour
J'ai lu ton histoire d'une traite, j'aime beaucoup ton univers, ta façon d'écrire et j'ai hâte de connaitre la suite.
Très bonne idée les ~0~ pour aérer le texte !
Flammy
Posté le 03/02/2020
Bonjour !

Who, tu as lu le livre 1 et 2 d'une traite comme ça ? oO" Impressionnant ! Merci pour tes compliments, ça me fait très plaisir :3

J'espère que cela continuera de te plaire !

Et juste par curiosité, parce que j'aime bien faire des stats dessus, tu préfères Lise ou Callune ? ^^

Pluchouille zoubouille !
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