I.3 La Déchéance

Par Flammy

Chapitre 3 : La Déchéance

 

~908 jours avant le cataclysme

 

~0~

 

Sur Consort, la sorcellerie est extrêmement répandue et chacun en a déjà vu au moins une manifestation, même faible. Le niveau d’un Sorcier dépend de deux éléments, son endurance, déterminée à la naissance, et ses connaissances, qui dépendent entièrement de son travail au cours de sa vie. Seuls les hommes Humain peuvent naître Sorciers, personne ne peut le devenir, même si certains, très faibles ne sont jamais détectés au cours de leurs vie. La plus grande concentration de Sorciers est naturellement à Eoiel, où quasiment tous les hommes ont des pouvoirs.

Notes de Max.

 

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L'expression de Hirst se ferma tandis qu’elle se crispait de plus en plus.

 

Cette histoire puait.

 

Ça puait beaucoup trop, même pour elle, alors qu’elle avait l’habitude de tremper dans des trucs louches. Vol, chantage, ça elle gérait. Mais là…

 

Ambroise, pencha la tête sur le côté, son visage toujours d’une immobilité glaçante. Seules les boucles formées par ses cheveux se déformaient légèrement. Ses yeux demeuraient froids et son sourire sans âme. Elle ressemblait à une poupée, avec des réactions totalement dénuées d’émotion, même si elle tentait de donner le change. Plus que tout le reste, ce spectacle donnait envie à Hirst de fuir.

 

— Ainsi donc, vous n’êtes pas venus ici pour discuter de ce Prêtre de la Divinité et de ses hommes qui ont sévi dans vos terres ? C’est pourtant la raison évoquée dans le message envoyé par le roi Armand IV. Les mêmes bruits ont été colportés par les courtisans dans mon antichambre.

 

Comment c’était possible de parler si lentement, en articulant aussi exagérément ? Et surtout, avec si peu d’intonation ? Un cadavre était plus expressif ! Plus l’entretien avançait et plus Hirst flairait les embrouilles. Du coup de l’œil, elle étudia la pièce, baignée de lumière, pour trouver le meilleur moyen de s’échapper en cas de souci. Il fallait s’attendre à tout avec une telle poupée désincarnée.

 

— Mais tout de même… Je dois admettre que votre requête me surprend.

 

Une boucle de cheveux s’écrasa un peu plus que les autres. Était-ce sa façon de montrer qu’elle était ennuyée ? En même temps, c’était facile à comprendre. Qui ne serait pas profondément emmerdé face à une demande pareille ? Le roi Armand IV avait exigé que son fils s’occupe de ses basses besognes. Armand IV n’avait jamais été connu pour sa bonté d’âme et son ouverture d’esprit, mais d’habitude, cela se cantonnait aux échanges commerciaux. Pas aux massacres gratuits et aux caprices impopulaires. Et surtout, pourquoi fourrer le prince dedans ? Certes, cela avait beaucoup fait jaser que son unique héritier soit l’enfant d’une concubine non Humaine, mais de là à risquer sa réputation…

 

À quoi jouait le roi ?

 

Enfin…

 

Ambroise allait prendre quelques minutes de réflexions pour ne pas les froisser face à leur but totalement crétin et refuserait de les aider. Ils seraient ensuite obligés de rentrer chez eux. Fin de l’histoire. Ils auraient fait ce qu’ils avaient pu, chacun aurait sauvé la façade. Armand IV aurait râlé sûrementl, mais il ne n’aurait pas pu exiger plus. Le plan de Liam reposait sur ça. Lui non plus n’avait pas envie d’être là. Personne en fait. Sauf peut-être Alyss, cet imbécile heureux toujours souriant qui ne devait pas comprendre les pièges qui se montaient juste devant son nez.

 

Sauf que… Hirst n’aimait pas du tout le comportement d'Ambroise. Pas du tout.

 

— J’accepte de vous aider à éliminer les derniers Tempous.

 

Liam sursauta et se raidit, comme si on venait de le piquer. Dyonise écarquilla les yeux avant de caresser son bouc pour essayer de se donner contenance. Même lui et ses mauvais a priori sur la Haute Prêtresse de la Lumière étaient pris de court. Seuls Alyss et Eishik restèrent imperturbables.

 

— Après tout… nous les croyions déjà éteints, cela ne changera pas. Cette gent peut être tellement puissante… Elle a bouleversé le destin de contrées entières. Particulièrement le votre, si j’ai bonne mémoire. Je comprends que votre roi veuille s'occuper de cela et éviter que les drames se répètent.

 

Ambroise garda le silence quelques instants, aussi immobile qu’une statue.

 

— Manipuler le temps, murmura-t-elle. C’est un pouvoir bien trop grand pour le laisser entre les mains de n’importe qui.

 

Ambroise inclina très légèrement la tête.

 

— Je vous aiderai. Un messager viendra à votre rencontre lorsque je serai plus a mène de vous être utile.

 

Parfait mondain, Alyss effectua une révérence en signe de remerciement avant de prendre congé, un sourire doux toujours accroché aux lèvres.

 

Un silence de mort régnait dans la salle d’audience de la Lumière.

 

Les conséquences cascadaient petit à petit dans l’esprit de Hirst. Ils n’avaient plus d’excuse pour ne pas remplir leur mission à bien. Ils se retrouvaient dans des emmerdes pas possibles. Hirst contempla le visage serein d’Ambroise. Elle demeurait souriante malgré leurs ignobles objectifs. Aucun royaume ne pardonnerait à Mandchou un deuxième génocide en moins de trente ans. Ils s'exposaient à une guerre de représailles.

 

Ça empestait vraiment. C'était le moment de revoir ses projets pour son futur proche. Son instinct lui hurlait qu’elle risquait de mourir beaucoup trop jeune à son goût à rester avec Alyss et son escorte.

 

~0~

 

Alyss sortit de la salle d’audience de la Haute Prêtresse de la Lumière avec un doux sourire aux lèvres. Délicatement, à gestes lents, il repositionna ses vêtements et rejeta en arrière ses longs cheveux dorés parsemés de plumes chatoyantes. Hirst le fixa, complètement blasée. Non seulement il était plus féminin qu’elle ne le serait jamais, mais en plus il semblait totalement inconscient des énormes problèmes de leur situation. Comment pouvait-on être à ce point à côté de la plaque ?

 

Quelques nobles s’approchèrent, chargés de requêtes enrobées de paroles mielleuses. Tout dans les bourses, rien dans la cervelle. Ses victimes favorites. Ils restèrent bouche bée à la vue du prince et de sa beauté enchanteresse. La réputation de sa splendeur l’avait précédée mais même prévenus, les notables en perdaient leurs moyens. Alyss se tourna vers eux avec une expression avenante.

 

— Puis-je quelque chose pour vous ?

 

Un silence hébété lui répondit, pendant lequel il fut crûment dévisagé. Jusqu’au moment où l’un des nobles tressaillit, conscient de son manquement à l’étiquette. Hirst ricana intérieurement. Il aurait été tellement facile de les détrousser en se servant d’Alyss comme appât.

 

— N-Non Votre Majesté. Nous ne voulions pas vous déranger. J’espère que votre entretien s’est bien passé.

— À merveille. La Haute Prêtresse de la Lumière s’est montrée d’une rare bonté avec moi.

 

Alyss attendit une réaction de la part de son interlocuteur, qu’il engage une discussion ou qu’il prenne congé, en vain. À côté de lui, Liam frappa dans ses mains et s'occupa de la suite. Capitaine, il s’improvisait chambellan. Il faudrait que Hirst se rappelle de le charrier là-dessus.

 

— Veuillez excuser Son Altesse. La journée a été fatigante et il apprécierait sûrement de se reposer à présent.

 

Les notables qui les entouraient reculèrent d’un pas et effectuèrent une profonde révérence, qu’il devait maintenir jusqu’au départ d’Alyss. Ils patientèrent. Longtemps, attendant un signe de l’étiquette pour se redresser. Au bout d’une dizaine de minutes, l’un d’eux osa relever la tête et jeter un coup d’œil. Il n’y avait plus qu’Hirst, qui s’était glissée derrière eux pour mieux les observer.

 

— Wahou ! Je ne pensais pas que vous tiendriez autant ! Toutes mes félicitations ! Et travaillez un peu votre oreille, c’est triste d’être sourd à votre âge. À la prochaine et merci pour le spectacle !

 

Avant que les notables puissent parler, Hirst s’éclipsa rapidement, se faufilant dans la foule.

 

Bien cachées dans ses poches, elle serrait contre elle les bourses qu’elle avait récupérées au passage.

 

~0~

 

— Soldate ! Pourquoi avez-vous mis tant de temps ? Vous deviez juste signaler notre départ.

 

Hirst venait de rattraper l’escorte dans l’une des grandes avenues de Vianum. Ils n’étaient plus qu’à quelques minutes de marche de leur luxueuse auberge. Cette manie de refuser les chaises à porteurs faisait passer Alyss pour un excentrique. Mais malgré les tentatives de Liam pour le rendre plus raisonnable, le prince restait intraitable. Face aux remontrances, Hirst se contenta d’un sourire énigmatique, son index placé malicieusement devant ses lèvres. Il fallait mieux que certaines de ses habitudes ne remontent pas aux oreilles de son supérieur.

 

— Ça aurait été dommage de ne pas profiter de l’occasion, non ?

— Qu’est-ce que… Réfléchissez un peu bon sang ! Je pensais que vous aviez un peu plus de jugeote que ça. Vous voulez attirer des ennuis à Son Altesse ou quoi ? Espèce de fille du caniveau !

 

Le visage de Hirst se ferma. Sans tenir compte des grommellements de protestation, elle s’arrêta devant eux, au milieu de la foule, et croisa les bras, obligeant Liam et les autres à l’imiter. Elle pouvait accepter beaucoup de choses. Elle-même avait l’habitude de franchir les limites. Mais il ne fallait pas exagérer non plus.

 

— Engueulez-moi autant que vous voulez pour les conneries que je fais, pas de soucis. Mais là, vous dépassez les bornes capitaine ! La réponse d’Ambroise vous a pt’être pas plu, mais c’est pas à moi de payer pour ça !

— Ce n’est pas parce que je suis beaucoup trop laxiste avec vous en temps normal que je n’ai pas le droit de dire la vérité soldate !

 

Ils s’affrontèrent du regard, la tension latente explosant d’un coup. Hirst avait toujours flirté avec les limites depuis leur départ de Mandchou, et même avant. Jusqu’à maintenant, Liam avait réussi à garder son calme et à désamorcer les conflits. Mais pour une fois, il semblait prêt à en venir aux mains pour faire régner l’ordre. Hirst redressa fièrement le menton, inflexible. Elle ne céderait jamais. Surtout pas face à lui.

 

Dyonise, raide comme un piquet, les regarda faire sans commenter alors qu’il aurait pu régler la situation d’un claquement de doigts. Il se terrait dans son rôle d’observateur avec un plaisir malsain de voyeur. Hirst ne l’appréciait pas non plus. De toute façon, elle n’avait jamais aimé les sorciers. Comment déterminer ce qu’ils pouvaient vraiment faire ? À côté de lui, Eishik fixait les pavés de son œil vide. Depuis l’injonction de Ludificus, il les suivait, sans paraître troublé du changement. Personne ne savait que faire de lui et on repoussait à chaque fois cette question à plus tard.

 

Alyss prit les choses en mains, il s’approcha, aussi beau et doux qu’à son habitude. Sa voix sonna comme du cristal, audible malgré les bruits de la rue.

 

— Allons très chers ! Calmons-nous, il n’y a pas de raison de s’énerver. Je suis sûr que le capitaine Liam ne pensait pas ce qu’il disait. Nous avons tous conscience que vous êtes une respectable femme mariée. Le capitaine Liam a la responsabilité de me protéger, il doit donc tout savoir, ne lui en tenez pas rigueur. La prochaine fois, répondez-lui clairement et il tout se passera bien. Sur ce…

 

Alyss inclina légèrement la tête avant de repousser cheveux et plumes dans son dos. Il reprit ensuite sa route, suivis par son escorte. Seule Hirst resta plantée au milieu de la rue. Elle se secoua, blasée.

 

— Tss. Une respectable femme mariée ? Ça serait pas lui, j’serais certaine qu’il se fout de ma gueule.

 

~0~

 

Installé dans un salon privatif plus que luxueux, Alyss prenait tranquillement le thé avec son escorte. L’étiquette aurait voulu qu'uniquement le prince s'assoie et profite de la collation. Liam faisait tout son possible pour la faire respecter, mais lui seul suivait les usages, droit comme un I derrière la méridienne où son protégé se reposait, en compagnie d’Eishik. Sous le regard effaré de Liam et curieux de Dyonise, ses bandelettes ondulaient jusqu’à la table pour chaparder des petits canapés. Pourquoi sa divinité Ludificus leur avait ordonné de s’occuper d’un tel individu ? N’avaient-ils pas déjà assez d’ennuis ?

 

Toujours souriant, Alyss porta sa tasse à ses lèvres. Son monocle suspicieux fiché sur Eishik, Dyonise tenta plusieurs fois de l’approcher pour examiner ses vêtements, en vain. Dès qu’il dépassait une limite, les bandelettes se montraient plus agressives et Dyonise battait en retrait. Sa curiosité ne l’empêchait pas d’écouter son instinct de survie et, plus que quiconque, il savait qu’il ne fallait pas prendre à la légère les sortilèges inconnus. Liam avait essayé de lui faire signe de ne pas insister, mais il continuer d’étudier de loin, pour le moment. En tant qu’émissaire d’Eoiel, Liam ne pouvait pas frontalement faire des remontrances à Dyonise. Comme si un élément perturbateur ne suffisait pas.

 

Hirst, les jambes passées par dessus l’accoudoir de son fauteuil, tentait d’aider Dyonise en lançant des grains de raisin. Histoire de détourner l’attention des bandelettes, affirmait-elle. Il savait parfaitement qu’elle en profitait pour parfois l’atteindre « malencontreusement », mais il ne la laisserait pas croire qu’elle parvenait à l’énerver. Une personne ferait preuve de décence et resterait digne malgré leur situation.

 

Alyss paraissait parfaitement serein, pas le moins du monde perturbé par la présence d’Eishik ou par son entretien avec la Haute Prêtresse de la lumière. C’était déjà cela, au moins le prince se portait bien. Quand il n’était pas occupé par sa collation, il fixait l’étrange énergumène avec une douce expression, comme s’il attendait quelque chose de sa part. Au bout d’un long silence qui ne troubla à aucun moment le visage sans défaut d’Alyss, il demanda d’une voix mélodieuse :

 

— Sire Eishik, votre venue est pour le moins inopinée. Pourquoi souhaitez-vous nous accompagner ?

 

L’œil d’un bleu violet morne se détacha difficilement du tissu soyeux d’un coussin pour se poser sur Alyss.

 

— Accompagner qui ?

— Eh bien… Mon escorte et moi.

— Je ne sais pas.

— Pourquoi nous avoir suivis alors ?

— Parce que l’homme l’a demandé.

— Quel homme ?

— Celui de tout à l’heure.

— Vous voulez dire sa divinité Ludificus ? Celui avec le chapeau haut de forme ?

 

Les questions et les réponses s’enchaînaient, d’une voix traînante pour certaines, d’un timbre clair et harmonieux pour les autres. À aucun moment Alyss ne se troubla, contrairement à son escorte qui échangeait des regards éberlués face à la conversation surréaliste. Liam trouvait cet discussion totalement non productif, mais jamais il ne se serait permis de l'exprimer. Eishik ne dit rien, mais Alyss interpréta visiblement un clignement de paupière particulièrement véloce pour lui comme une réponse positive.

 

— C’est sa divinité Ludificus qui vous a remis ce pendentif ?

 

Alyss désigna d’un signe de tasse le symbole qui le présentait comme l’un des protégés du dieu Eishik. Celui baissa son œil avec une lenteur désespérante pour le contempler.

 

— Je ne sais pas.

— Mais est-ce qu’il sait quelque chose cet abruti ?! S’exclama Hirst, à bout de nerfs.

— Je ne sais pas.

 

Le silence retomba. Personne ne cernait cet étrange phénomène et Liam n’avait même plus le cœur à reprendre sa subalterne sur son vocabulaire pour le moment. La présence d’Eishik, en plus des autres problèmes auxquels il devait faire face, lui donnait le vertige. Au moins, avec le prince Alyss, il avait déjà l’habitude de gérer un être indolent, totalement hors des réalités. Cela ne lui ferait qu’un enfant de plus à garder, même si pour cela,  il lui faudrait plusieurs nuits d’insomnie pour tout assimiler correctement. Lorsqu’il eut fini sa tasse, Alyss conclut :

 

— Vous avez visiblement grand besoin d’aide. J’espère que nous pourrons vous être utiles.

— Franchement, c’est quoi ce truc ? Et pourquoi Ludificus nous l’a refilé ? Comme si on avait pas assez d’emmerdes comme ça !

— Soldate ! Surveillez votre langage, surtout en présence de Son Altesse !

 

Liam la fusilla du regard, mais elle se contenta de lui lancer un baiser du bout des doigts. Il se crispa encore plus. Si l’étiquette ne lui imposait pas de rester immobile, il l’aurait déjà sortie de force de la pièce. Il fallait absolument sauver les apparences, même au milieu d’une mascarade aussi grotesque.

 

— Non mais sans blague ! Qu’est-ce qui a pris à la Haute Prêtresse de nous dire qu’elle nous aiderait à tuer des gens qui ont rien demandé ? Elle n’aurait jamais dû !

 

Personne ne lui répondit. Raide, Liam passa un doigt dans le col de son uniforme. Il avait l’impression d’étouffer. Après avoir été resservi avec Dyonise, le prince Alyss dégusta une gorgée de thé avec un léger sourire. Rien ne l’atteignait jamais vraiment. Son père le considérait comme apathique. Beaucoup trop faible et indolent. Il lui avait d’ailleurs confié ce rôle pour lui secouer les puces, l’endurcir. Jusqu’à maintenant, cela avait lamentablement échoué. Alyss gardait son caractère constant et ne paraissait pas réellement se préoccuper de sa macabre mission. Il s’intéressait à tout, sauf à la véritable venue de sa visite. Cela serait à Liam de faire en sorte que tout se passe au mieux, et cette responsabilité l’écrasait.

 

Se sortir de l’impasse dans laquelle la Haute Prêtresse de la Lumière les avait fourrés allait se révéler compliqué.

 

~0~

 

Les jours suivants mirent de nouveau les nerfs de Liam à rude épreuve.

 

Incapable de rester sagement à attendre des nouvelles d’Ambroise à l’auberge comme l’exigeait l’étiquette, Alyss décidait régulièrement d’aller arpenter les rues de Vianum, sans même penser à prévenir son capitaine. La première fois, Liam avait croisé par hasard Alyss dans un couloir, le visage caché par la grande capuche de sa cape, prêt à partir. Il avait même paru étonné que le soldat ne soit lui-même pas en tenue. Il n’avait eu que quelques instants pour se préparer avant que le prince ne quitte les lieux, refusant de patienter plus longtemps.

 

Depuis, Liam ne pouvait pas le lâcher des yeux une seule seconde. Alyss évoluait visiblement dans un univers où rien de fâcheux ne pouvait advenir et où il ne pensait donc nullement aux risques. Le raisonner ne servait à rien, il écoutait les remontrances avec son éternelle expression mondaine avant de continuer ce qu’il faisait. Et Hirst tirait un malin plaisir à soutenir Alyss dans ses lubies, à croire que cela l’amusait de le voir essayer de sortir sans escorte pour aller visiter toute une foule d’auberges, de tavernes et d’armureries en tout genre.

 

Heureusement, Eishik remplissait un rôle inattendu. Alyss avait décidé de s'occuper de lui et lui intimait donc de le suivre, ce que l’étrange énergumène faisait sans jamais protester. Et les bandelettes ensorcelées, si elle le protégeait de toute agression, avaient aussi pris le pli de défendre le prince. Un détrousseur de rue en avait fait les frais douloureux. Malgré son indolence et son incompréhension du monde qui l’entourait, Eishik faisait le meilleur garde du corps possible.

 

Un soir, Liam se sentait particulière tendu et nerveux. Avec la Foire des Couleurs qui approchaient, il devenait de plus en plus difficile de gérer correctement Son Altesse, et cela allait empirer. Pourquoi est-ce que le prince ne voulait-il pas entendre raison et juste patienter tranquillement en sécurité ? Avec un peu de chance, elle n’avait jamais eu l’intention de les aider et elle espérait que l’attente les découragerait. En désespoir de cause, Liam engagea discrètement une conversation avec Dyonise, la seule autre personne censée de l’expédition, au détour d’un couloir.

 

— Je suis navré de vous demander cela, mais pourriez-vous essayer de discuter avec Son Altesse de son comportement risqué ? Il ne m’écoute pas, mais en tant qu’émissaire d’Eoiel, il vous prêtera sûrement une oreille plus attentive.

 

Et surtout, il s’agissait d’un observateur extérieur, puissant, qui n’était pas tenu d’obéir à la royauté de Mandchou. Une main dans le dos, Dyonise caressa son bouc avant de répondre.

 

— Vous le prenez vraiment pour un enfant irresponsable, n’est-ce pas ?

— Je vous demande pardon ?

— Le prince Alyss. Ne nous voilons pas la face. Il a une réputation horrible de gamin rêveur sans aucun sens des réalités, plus occupé par son apparence que par ses devoirs et qui est devenu héritier par manque de candidats. Je me trompe ?

 

Liam ne répondit pas. Il ne s’était pas du tout attendu à ce que la conversation prenne un tel cours. Mais il ne pouvait pas réfuter les dires de Dyonise sans mentir. Combien de courtisans se frottaient déjà les mains d’envie devant la faiblesse du prochain roi ? Dyonise émit un petit rire.

 

— Pour être honnête, je n’ai pas encore arrêté mon opinion sur lui. Mais je ne serais pas surpris qu’il soit responsable sciemment de cette réputation. Ces lubies qui vous énervent… Vous n’avez rien remarqué, n’est-ce pas ?

— Remarqué quoi ?

— Je n’avais pas noté non plus. C’est Hirst qui a titillé ma curiosité. Vous devriez lui faire plus confiance, c’est une fine observatrice. Les visites du prince Alyss, les discussions qu’il entretient, les questions qu’il pose… Depuis notre rencontre avec la Haute Prêtresse de la Lumière, rien n’est anodin. Il mène une enquête.

— Une enquête ? Mais nous étions dans une impasse et…

— Il n’enquête pas sur les Tempous, c’est visiblement le cadet de ses soucis. Ce qui l’intéresse, c’est son oncle, Martel le génocidaire. Il semblerait qu'il ait retrouvé sa trace en ville.

 

Liam écarquilla les yeux. Cela faisait des lunes d’argent que le frère aîné du roi avait disparu. Personne ne s’en était vraiment inquiété, il s’agissait d’un guerrier chevronné qui partait parfois en voyage sans prévenir personne. Mais alors, pourquoi le prince Alyss se renseignait-il ?

 

— J’étais personnellement assez surpris que le prince Alyss suive les ordres de son père, je trouvais que cela cadrait assez mal à son caractère. Mais j’ai l’impression que cela lui a surtout servi d’excuse pour mener ses propres investigations.

 

Dyonise, le dos toujours aussi droit, haussa les épaules avant de conclure.

 

— Je me trompe peut-être et il s’agit potentiellement que d’un irresponsable. Mais pour le moment, je réserve mon jugement. Et vous devriez en faire autant malgré vos a priori, cela vous faciliterait votre travail.

 

Liam ne sut pas que répondre. S’était-il vraiment aveuglé à ce point ? Ou Dyonise se jouait-il de lui ? Après tout, il ne le côtoyait que depuis le début de leur voyage. Pouvait-il vraiment faire confiance à ce vieux sorcier ? Par respect des usages, il remercia Dyonise de ses conseils et l’invita à rejoindre le reste de l’escorte dans le salon privatif. Ils étaient à peine rentrés dedans que des bruits de disputes s’élevèrent dans l’auberge et se rapprochèrent de la pièce. Avant que Liam ne puisse réagir, le propriétaire des lieux entra, sans même s’annoncer.

 

— V-Votre majesté ! C’est ignoble ! D’horribles rumeurs courent à votre sujet et excitent les foules ! Certains ont même eu l’audace d'arriver jusqu’ici et réclament des explications de votre part. Je… Je suis navré mais nous n’avons pas réussi à les repousser et…

 

Le tintement d’une tasse l’interrompit. Alyss venait de la déposer dans sa soucoupe. Il ne paraissait pas troublé, bien au contraire, ce qui prit de court l’aubergiste. Liam se crispa. Cela n’augurait rien de bon pour lui.

 

— Et quelles sont ces rumeurs, je vous prie ?

— Je n’oserais pas répéter de telles atrocités devant Votre Altesse, je…

— Voyons, n’hésitez pas. C’est moi qui vous le demande.

 

L’homme bedonnant s’épongea le front. Il chercha du soutien dans l’escorte du prince, en vain.

 

— Je… On vous accuse d’être venu à Vianum pour anéantir les derniers Tempous.

 

Tous les visages se fermèrent. Seul Alyss garda son sourire doux, pas le moins du monde surpris. Il se tourna vers Hirst.

 

— Il semblerait que vous aviez votre réponse. Voilà ce qu’envisageait la Haute Prêtresse de la Lumière. Nous disgracier. Elle espère probablement que le peuple de Vianum s’occupe de notre cas, comme ça elle n’aura même pas pas, officiellement en tout cas, participé à notre déchéance. Elle ne risquera donc aucunes représailles de la part de père.

 

Il attrapa une pâtisserie sur la table basse et tourna légèrement la tête pour s’adresser à Liam.

 

— Capitaine ? Faites préparer nos affaires. Nous partons.

— M-Mais Votre Altesse ! S’affola l’aubergiste. Vous n’avez pas à vous en aller, juste à démentir ! Je suis sûr que ces rustres vous écouteront.

— Oh ? Mais je ne peux les contredire. Nous sommes bel et bien venus pour tuer les Tempous réfugiés à Vianum. Enfin… Officiellement.

 

Pas le moins du monde troublé, Alyss porta sa pâtisserie à ses lèvres. Il la termina sereinement et se leva souplement, rejetant cheveux blonds et plumes colorées dans son dos.

 

— Je vais me remaquiller avant de partir. Cela ne facilitera pas notre tâche, mais au moins nous pourrons nous débarrasser des faux semblants.

 

La remarque donna un coup à Liam. Est-ce que Dyonise avait deviné la vérité ? Il écarquilla les yeux et demanda, pris de court.

 

— Ce qui compte vraiment vraiment ? Que voulez dire ?

 

Le prince Alyss lui adressa un sourire chaleureux, dévoilant une dentition blanche parfaite.

 

— Allons, capitaine, vous n’avez pas compris ? Vous seriez bien le seul.

 

Sans commenter plus, Alyss quitta le salon privatif.

 

~0~

 

Perdue au milieu de badauds anonymes, Hirst croisa ses mains derrière sa nuque. Elle restait en retrait pour surveiller la situation de loin. Ordre du chef. Ils avaient réussi à sortir de l’auberge sans heurt en passant par-derrière. Mais vu le rassemblement enragé qui les avait attendus devant… Mieux valait-il faire profil bas et attention pour le moment.

 

Quelques pas devant elle, Dyonise fendait la foule, lui aussi relégué à l’arrière garde. Il s’agissait du seul de l’escorte à pouvoir détecter la sorcellerie, il lui fallait une vue d’ensemble la plus grande possible et beaucoup de calme et de concentration. Vite ennuyée de ses surveillances, Hirst se rapprocha de lui.

 

— Alors, heureux de te retrouver en vadrouille avec nous dans de superbes conditions ? Tu dois encore plus apprécier la Haute Prêtresse de la Lumière ! D’jà que tu nous avais prévenus que c’était tendu entre les Consuls d’Eoiel et elle…

 

Dyonise ne lui accorda d’un rapide coup d’œil avant de détailler de nouveau la foule, aussi guindé et sérieux qu’à son habitude. Il faisait genre, mais elle savait qu’il l’aimait bien. Même si sa grande taille agaçait prodigieusement Hirst. Elle détestait qu’on la regarde de haut, ce qui arrivait malheureusement souvent quand on était plus petite que la moyenne.

 

— La Haute Prêtresse de la Lumière a fait ce qui était le plus censé dans une telle situation. Les Consuls auraient probablement agi de même.

— Tu restes bien pragmatique. Pense à le répéter au c’ptain avant que ses nerfs lâchent. J’ai l’impression d’être en compétition avec le prince Alyss pour faire criser Liam, et le blondinet a vachement d’avance sur moi !

 

Dyonise haussa un sourcil surpris en direction de Hirst.

 

— Vous parlez ainsi de Votre Altesse ?

— C’est pas mon altesse.

 

Elle adressa un sourire aguicheur à Dyonise qui resta de marbre. Pas le genre de personne qu’on bernait facilement. Pas grave, elle aimait les défis.

 

— Je ne suis pas originaire de Mandchou.

— Comment avez-vous pu vous retrouver être nommée garde royale ? Je pensais que seuls les natifs…

— Mon affectation est juste pour cette mission. À croire qu’on espère que j’y passerais.

 

Dyonise se contenta de la fixer pour poser sa question muette.

 

— J’ai fait chanter la mauvaise personne, dirait-on. C’est une façon comme une autre de se débarrasser de moi.

 

Dyonise s’immobilisa un instant, surpris. Il détailla plus longuement Hirst en caressant son bouc, avant de secouer la tête et de reprendre sa route.

 

— Oublie si ça te dérange. Mais bon, je pense qu’on n’espère vraiment que je ne survive pas à cette mission. Je croyais que j’étais la seule mais…

 

Son expression se fit sombre. Elle hésita un instant avant de se lancer.

 

— Tu es un peu trop compétent comme sorcier pour cette expédition. Laisse-moi deviner, tu n’étais pas prévu à la base ? Qu’est-ce qui s’est passé, comment t’as fait pour te retrouver là ?

 

Les yeux plissés, Dyonise la détailla longuement tout en continuant à avancer. Il redressait parfois brusquement la tête pour fixer un point au loin. Probablement une trace de sorcellerie. Hirst pensait qu’il comptait la snober lorsqu’il daigna enfin répondre.

 

— À l’origine, le roi de Mandchou avait exigé que cela soit mon jeune frère qui accompagne l’escorte. Je l’apprécie beaucoup, mais dès qu’il sort de sa bibliothèque… Ou même dedans… Bref. J’ai demandé à prendre sa place, prétextant que j’avais des affaires à régler à Vianum.

— C’est bien ce que j'me disais. Et à l’origine, c’était pas le capitaine Liam qui était prévu, mais un blanc bec arriviste.

 

Dyonise ne commenta pas. Il n’y avait pas besoin de plus. Cette mission puait déjà depuis leur entretien avec Ambroise, alors un peu plus ou un peu moins ? 

 

— Je ne pense pas que le roi veuille qu’on réussisse. Pas sans dégâts en tout cas. À croire que tout le monde se ligue contre nous ! Ça serait le bon moment pour filer en douce, non ?

 

Hirst adressa un large sourire à Dyonise. Partir seule, cela risquait de mal passer. Mais si c’était pour accompagner un honorable Émissaire d’Eoiel, elle devrait pouvoir éviter d’y perdre des plumes. Le coin des lèvres de Dyonise frémit.

 

— Je pense qu’un autre problème plus pressant va vous occuper.

— Quoi ?

— Soldate. J’apprécierais de ne pas devoir vous tuer pour insubordination. Ma patience a des limites et vous les avez déjà allègrement et régulièrement dépassées.

 

Elle n’avait pas besoin de se retourner pour sentir le souffle de sa Liam contre sa nuque. À sa voix, il n’était qu’il n’était qu’à deux doigts de dégainer son épée. Un sourire sans joie assombrit son visage.

 

— Qu’est-ce qui vous énerve ? L’insubordination, ou le fait que j’ai raison ? Vous êtes pas idiot. Vous avez aussi compris que le roi voulait pas qu’on réussisse. C’est une mission suicide.

 

Hirst sentit Liam trembler dans son dos. Il la frôla, si près qu’il aurait pu l’étrangler sans le moindre souci. Il contint son énervement et sa frustration. La proximité de son protégé, ainsi que celle de la foule, devait l’aider. Alyss se rapprocha, son doux sourire toujours visible sous sa capuche.

 

— Un problème capitaine ?

— R-Rien Votre Altesse, ne vous inquiétez pas. Nous réglions juste un détail. Venez, nous devrions nous mettre en sécurité pour la nuit avant que… que quelqu’un nous remarque.

 

Liam se tourna vers le prince, son calme apparent et son sérieux retrouvés. Il hésita un instant. Après un coup d’œil soucieux à Hirst, il reprit :

 

— Je… Je connais un endroit où nous serions à mon avis tranquilles. Suivez-moi. Soldate, Dyonise, tentez de vous faire les plus discrets possible.

 

Sans un moment de plus, il s’éloigna en collant Alyss comme son ombre. Entre la cape et la capuche, incongrues à cause de la chaleur, la présence d’Eishik qui talonnait Alyss et le capitaine qui surveillait tout, tendu comme un ressort, Hirst laissa échapper un petit bruit sarcastique.

 

— Et il espère vraiment me donner des leçons pour se fondre dans la masse ? Même quand je tape un scandale, je passe plus inaperçue.

 

Dyonise éclata de rire. C’était rare qu’il soit si expressif. Lui aussi devait s’inquiéter.

 

~0~

 

— Cette bâtisse sera parfaite pour nous ! Comment saviez-vous qu’elle serait vide Capitaine ?

— Je… Je n’en étais pas certain pour être honnête.

 

Sa capuche enfin repoussée, Alyss explorait le rez-de-chaussée d’une maison délabrée des quartiers mal famés de Vianum. Seuls quelques rais de lumières filtraient à travers les planches clouées aux fenêtres, ce qui donnait un aspect lugubre à la pièce. Le prince ne s’en préoccupait pas, au contraire. Il paraissait aussi heureux que lors de sa découverte de l’auberge la plus fastueuse de la cité.

 

Liam se sentait terriblement mal à l’aise. Il aurait préféré ne jamais revenir là, c’était encore associé à des souvenirs beaucoup trop dérangeants. Mais avec la réputation du lieu, celle d’un camp de base l’Aile du Corbeau première génération… Même les mendiants n’osaient pas venir ici. Trop de complots, et trop de sang avaient été versés. Liam avait parfois l’impression de voir de l'écarlate dans les taches noirâtres du parquet.

 

Dyonise se contentait d’une moue de dégoût, sans rien dire, en fixant les symboles étranges gravés dans les murs. Le visage totalement fermé, Hirst s’était tendue et enfermée dans le silence. Contrairement à son habitude, elle n’avait lancé aucune remarque, même si elle s’était enfoncée dans ces quartiers à Contrecœur. Seul Eishik restait indifférent à tout.

 

Liam hésita un instant à donner des directives. Il abandonna l’idée, conscient que personne ne l’écouterait. Au lieu de cela, il partit vérifier que la bâtisse n’abritait aucun danger. Lorsqu’il revint, il paraissait légèrement plus détendu, même s’il s’efforçait de ne pas regarder dans la direction de Hirst.

 

— Tout est vide et il n’y a qu’une seule entrée. Il nous suffira de surveiller la porte pour éviter tout ennui.

— Je ne savais pas que vous connaissiez si bien Vianum, capitaine.

 

Liam fut extrêmement gêné par la remarque, mais il aurait été impoli de ne rien répondre à Alyss. Le dos raide, il se concentra sur lui. N’importe quel sujet mais pas ça. Et surtout pas devant Hirst.

 

— Je… Lorsque j’ai commencé mon service, j’ai été dépêché plusieurs lunes d’or ici.

— Oh, comme c’est intéressant. C’était pour une mission particulière ?

— O-Oui.

— Quoi s’agissait-il ? Questionna Alyss avec un sourire.

— Je…

 

À l’autre bout de la pièce, Hirst bailla à s’en décrocher la mâchoire. Elle s’étira, toujours aussi bruyante, avant de se diriger vers l’escalier et ses quelques marches rescapées.

 

— J’vais m’coucher. Vous êtes bien gentils mais j’étais de garde cette nuit, débrouillez-vous sans moi !

 

Sans attendre d’autorisation, Hirst monta à l’étage, sans un regard en arrière.

 

Liam déglutit péniblement. Revenir là était probablement la pire idée de sa vie. L’équilibre précaire de leur groupe n’y survivrait pas.

 

~0~

 

Posté à côté du prince Alyss, Liam tentait vainement d’organiser ses pensées pour dénicher la solution miracle à leurs problèmes. La Haute Prêtresse de la Lumière leur avait assuré de les aider, les empêchant de rentrer chez eux. Ils auraient échoué dans leur mission, certes, mais le roi Armand IV n’aurait rien pu leur reprocher et les apparences auraient été préservées. Là, ils étaient enchaînés à Vianum et à leur sanglant objectif.

 

Annihiler les Tempous. Une idée dérangeante. Cette gent était déjà à moitié éteinte. Pourquoi ternir son image en l’achevant ? Autant laisser le temps faire son œuvre et espérer en silence. Il s’agissait de la solution choisie par les autres dirigeants du continent. Alors pourquoi un tel acharnement contre eux ? Ses opposants sauteraient juste sur l’occasion pour le traiter de sanguinaire et l’affaiblir. La position stratégique de Mandchou lui fournissait déjà assez de détracteurs sans s’en rajouter plus.

 

Le roi Armand avait espéré que tout se déroulerait dans la plus grande discrétion. Sauf que toute la cité devait à présent connaître leurs intentions. Aucun des membres de l’escorte n’avait intérêt à ce que cela se sache. Et à part eux, seule la Haute Prêtresse de la Lumière était au courant. Elle les avait dénoncés. Mais pourquoi leur dire qu’elle allait les aider pour tout révéler ensuite ? Elle les avait piégés. Quel était son but ? Elle ne servait que d’arbitre et de conseillère en temps normal, ne prenant parti pour personne. Liam n’y comprenait rien.

 

Dyonise, d’habitude imperturbable, semblait soucieux.  Seul le prince Alyss ne paraissait absolument pas inquiet. Assis sur un vestige de canapé, il conversait avec Eishik. Il l’interrogeait sur lui et sur sa vie, obtenant à chaque fois des réponses déconcertantes. Égal à lui-même, il évoluait à son habitude, aussi à l’aise dans le luxe que dans la pauvreté et la saleté. Ses cheveux blonds n’en étaient que plus resplendissants, égaillés par ses quelques plumes.

 

Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis leur départ précipité de l’auberge. Hirst devait maintenant quitter sa chambre et prendre son tour de garde. Liam hésita un instant. Il ne parvenait pas à anticiper comment elle réagirait, il risquait un esclandre. Il ne savait toujours pas comment se comporter avec elle. Cette bâtisse… Cela avait été une mauvaise idée de se réfugier là. Mais il ne pouvait pas lui permettre de fixer ses propres règles sans…

 

Quelque chose gratta à la porte.

 

Liam se tendit immédiatement. Il porta la main à son épée et la dégaina le plus silencieusement possible. D’un signe de tête, il demanda à Dyonise d’éloigner le prince. Normalement, il n’avait pas le droit de donner des ordres à l’Émissaire, mais vu la situation…

 

La poignée s’enclencha et quelqu’un pénétra à l’intérieur.

 

Liam se jeta sur le nouveau venu, prêt à le tuer. Ce n’était pas le moment de laisser des traces et… L’inconnu esquiva souplement son attaque d’un pas sur le côté, comme s’il avait anticipé la charge.

 

— C’taine ! Faut faire attention avec ça, vous risquez de blesser quelqu’un !

 

Paisiblement, Hirst le dépassa et rentra à l’intérieur, le plus naturellement du monde. Les doigts de Liam se crispèrent à en craquer les articulations. Il vérifia que personne ne les avait vus depuis l’extérieur avant de refermer la porte. Il se tourna ensuite vers Hirst. Furieux.

 

— Soldate ! tonna-t-il. Pouvez-vous m’expliquer ça ? Que faisiez-vous dehors ?

 

Liam se retenait à grande peine de hurler. Seul le souci de discrétion l'en empêchait. Elle haussa les épaules.

 

— Je suis sortie me promener. Rester enfermée, très peu pour moi.

— Je vous croyais fatiguée ?

— Moins que je ne le pensais. J’avais besoin de me dégourdir les jambes.

 

Liam n’avait pas rengainé son épée. Il la tenait, pointe vers le sol, mais la lame tremblait doucement. Hirst souriait, aussi légère qu’à son habitude.

 

— Mais vous êtes complètement inconsciente !

— Rhooo. Décoincez-vous un peu chef. J’ai fait gaffe.

— Vous vous rendez-vous compte que…

— Me cacher, ça me connaît depuis toujours, non ? Vous êtes bien placé pour le savoir, non ?

 

Le ton tranchant, ainsi que le visage fermé de Hirst coupèrent totalement l’énervement Liam. Il écarquilla les yeux et tourna la tête, pris de court et affreusement gêné. Le malaise s’installa dans la bâtisse en ruine. Sentant la tension, Alyss se leva et s’approcha d’eux, de sa démarche ondulante.

 

— Un souci ? s’enquit-il d’une voix paisible.

 

Liam n’osa rien dire. Comment expliquer la situation sans que tout n’explose ? Après un dernier regard dédaigneux, Hirst se détourna et se dirigea vers l’escalier.

 

— Faudra vous décider un jour quoi faire avec moi Capitaine. Sinon, je choisirais pour vous et ça risque pas de vous plaire.

 

Elle parla sans même se retourner, grimpant les marches deux à deux. Seule une voix étouffée leur parvint du premier étage.

 

— Vous auriez dû me tuer depuis longtemps. Vous allez finir par regretter.

 

Alyss leva les yeux au plafond. Il souriait, indifférent à l’altercation.

 

~0~

 

Liam inspira profondément.

 

Il ne pouvait pas laisser la situation pourrir. Jusqu’à maintenant, Hirst flirtait avec les limites, mais là, elle avait clairement dépassé les bornes. Il se devait d’agir, sous peine de perdre toute crédibilité. S'il lui en restait… Pourquoi de tous les soldats présents en Mandchou, il avait fallu que seule Hirst l’accompagne ? Le destin avait bien d’étranges lubies. Son roi ne pouvait pas savoir pour… ça. Il en était certain. La malchance n’en avait qu’un goût plus amer.

 

Figé devant la porte, Liam soupira. Il devait crever l’abcès un jour ou l’autre. Il aurait juste préféré le faire alors qu’ils n’étaient pas considérés comme les ennemis publics numéro 1 de Vianum. En réalité… Il aurait aimé ne jamais devoir le faire. Ne jamais recroiser sa route. Par acquit de conscience, il toqua. Personne ne lui répondit. Il entra tout de même, prêt à en découdre. Il trouva Hirst collée contre le mur, entre les deux fenêtres. Elle regardait dehors, tendue à l’extrême. Il ne s’agissait pas de ressentiment à l’égard de son chef. Elle était en situation de combat. Liam réagit immédiatement. Il se pencha et fila dans la pièce. Il se positionna à côté de Hirst, aussi crispé qu’elle sans savoir pourquoi.

 

— La garde nous a retrouvés ? Des habitants qui viennent rendre justice eux-mêmes ?

— Rien de tout cela. Ça ne nous regarde pas.

 

Liam fronça les sourcils. Si cela ne les concernait pas, pourquoi rester aux aguets ? Il suffisait d’ignorer. Il jeta un coup d’œil à l’extérieur. Un homme roux plaquait contre lui une jeune femme, visiblement terrorisée. Hirst sortit de ses vêtements une série de couteaux de lancer et ouvrit la fenêtre.

 

— Désolée chef. Mais si j’interviens pas, Max me le pardonnera pas. Fallait me tuer avant.

 

Sans lui laisser le temps de répondre, Hirst visa rapidement et tendit brusquement le bras. Les lames s’envolèrent.

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Jibdvx
Posté le 12/03/2021
Je ne peux qu'imaginer Ludificus suivre toute l'affaire en hochant la tête et en mangeant du popcorn. Obligé que tout fasse partie du plan. J'aime bien comme tu jongle entre les intérêt internes et externes aux personnages. Le lien entre enjeux personnels et inter-royaumes est bien abordé dans ce chapitre. Et obligé, avec des plumes dans les cheveux, Alyss est soit complètement inconscient, soit suffisamment dangereux pour se le permettre !

J'ai pas l'habitude des corrections ma
Jibdvx
Posté le 12/03/2021
mais voilà :
1) "Je serais plus à même" et pas à mene
2) "Comme ça, elle n'aura même pas pas" répétition
3) "Ce qui compte vraiment vraiment" idem
4) "Elle n'avait pas besoin de se retourner pour sentir le souffle de sa Liam(...)" La phrase a pas mal de coquille.
Djina
Posté le 18/04/2020
Toujours moi ,j'ai du mal à lire plusieurs choses à la fois, je préfère alterner longues lectures et courtes :) Alors j'espère que ce relevé succin des coquilles que j'ai pu trouver, ne t'intimide pas ou quoi, c'est dans le seul but de t'aider. IL s'agit souvent de fautes de frappe :) Je ne pense pas être 100% exhaustive ni juste, à toi de voir ;)

1- "il ne n’aurait pas pu exiger plus" -> "il N’aurait pas pu exiger plus"
2- "clairement et il tout se passera bien." -> "clairement et Tout se passera bien. "
3- "Liam trouvait cet discussion totalement non productif" -> "Liam trouvait cetTE discussion totalement non productiVE"
4- "comme ça elle n’aura même pas pas, officiellement en tout cas," -> "comme ça elle n’aura même PAS, officiellement en tout cas,"
5- "sentir le souffle de sa Liam contre sa nuque." -> "sentir le souffle de sa Liam contre Nuque."
6-"À sa voix, il n’était qu’il n’était qu’à deux doigts" -> répétition "
À sa voix, il n’était qu’à deux doigts"
Mes impressions :
Hirst y a rien à dire elle est énervante et charmante à la fois… Et cette histoire avec Liam, cela m'intrigue, tu sais nous faire hurler d'envie de continuer, mais que vais-je devenir quand il me faudra attendre chapitre après chapitre ?
Cette minorité à détruire, ces complots et cette prêtresse des lumières qui me semble d'autant plus ténébreuse au fils de l'eau. Merci
Flammy
Posté le 19/04/2020
Coucou !

Merci beaucoup pour le relevé de fautes, c'est très cool de ta part de prendre le temps de le faire,, ça m'aide à corriger ^^

C'est cool que tu ressentes cette ambivalence pour Hirst, c'était le but =D Et j'avoue que j'aime bien titiller les nerfs des gens avec les chapitres <3 Après, "l'avantage", c'est que j'ai déjà écrit tout le livre 2, donc yaura toujours bien un chapitre par semaine sans souci ^^
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