I.2 La Partie de go

Par Flammy

Chapitre 1 : La Partie de go

 

~833 jours avant le cataclysme

 

~0~

 

Le clan izanamien est le plus “récent” et le plus isolé de tout Atlantide. Lorsque les magiciens vivaient encore avec les canitas, les Izanamiens étaient méconnus, très éloignés et n’ont pas été massacrés comme les autres clans. Suite à la séparation du monde en deux, ils sont restés (par erreur ?) du côté des canitas. Ce problème n’a été résolu qu’il n’y a que quelques centaines d’années, ce qui explique en partie le décalage entre cette contrée et les autres.

Notes de Max.

 

~0~

 

Emishi parcourait à grandes enjambées les jardins qui entouraient Shiro, le château fortifié d’Izumo. Depuis des années, il avait gardé l’habitude de vérifier tous les remparts de pierre blanche, du vieillissement des infrastructures à tous les légers signes qui pourraient indiquer une intrusion dans l’enceinte protégée. Même le singe tombait de l’arbre.[1] Il avait commencé au début de la guerre, au cas où les autres clans de magiciens auraient envoyé une petite escouade d’élite s’infiltrer pour s’occuper des têtes névralgiques izanamiennes. Au vu de la situation au moment du déclenchement des hostilités, une telle mission suicide aurait été leur seule et unique solution d’avoir une chance de sortir gagnant des affrontements.

 

Comme à chaque fois qu’il repensait aux déroulements des événements des dernières années, Emishi se crispait. Tout s’était beaucoup trop bien passé pour son clan, à croire que les Esprits s’étaient ligués pour leur permettre de conquérir Atlantide. Même la disparition de la magie s’était révélée comme une bénédiction pour eux. Ils étaient les seuls magiciens à avoir conservé des traditions liées aux combats armés. Cela leur avait donné un immense avantage pour la guerre, puisqu’ils possédaient déjà des stocks d’armes et que les castes des samouraïs et des ninjas maîtrisaient leur maniement. Sans compter qu’il s’était rapidement avéré que quelques Izanamiens avaient gardé leurs pouvoirs magiques, un atout plus que considérable. Et cette heureuse surprise ne concernait que le roi Kuruyamada et ses plus proches fidèles, que des hommes qui ne le trahiraient pas. Oui… Il y avait quelque chose de dérangeant dans cette magnifique conjonction d’éléments en leur faveur. Comme si les projets de son souverain étaient guidés par quelque chose d’autre. Quelque chose de plus grand et plus puissant que les simples mortels qu’ils étaient. Les Esprits ? Ou autre chose ?

 

Emishi nota mentalement de demander l’abattement d’un cerisier dont les branches se rapprochaient trop des murailles intérieures, offrant une entrée pour n’importe quel individu sachant un minimum grimper aux arbres. Les faiblesses s’accumulaient déjà assez dans leurs défenses, pas besoin d’un chemin balisé pour d’éventuels intrus. Il aurait fallu réarmer et réorganiser correctement le Shiro, ainsi que ses différentes enceintes concentriques, mais les femmes ainsi que les nobles qui y habitaient refusaient tout changement qui compromettrait l’esthétisme des lieux. Des imbéciles. Autant se cacher la tête sans se cacher les fesses[2]. Pour eux, les combats étaient définitivement finis, ne restaient plus que les batailles politiques et les luttes intestines, qui se remportait sans verser de sang. Ils ne comprenaient pas que les troubles de leur époque mettraient plusieurs générations avant de s’apaiser. Seuls leur confort et leurs privilèges comptaient. Pour eux, il n’était qu’un oiseau de mauvais augure, un militaire austère et peu agréable à l’oeil qui jouait les rabats-joies et les opportunistes. Ils verraient, ces nobles idiots. Un jour, ils s’agenouilleraient à son passage.

 

Emishi reprit sa ronde. Il aperçut sur son chemin un petit groupe de femmes qui se prélassaient dans les jardins, à l’ombre d’un arbre sans feuille dont les fruits luminescents les éclairaient d’une lueur surnaturelle. Des reflets mettaient en valeur les broderies de leur kimono de soie. Chacune d’elle portait plusieurs couches de vêtements, dont seule l’extrémité des manches était visible. L’une d’elles jouait du shamisen avec un doigté expert, tout en exhibant subtilement les tissus de ses huit kimonos différents. Une femme de très haut rang, probablement l’épouse d’un samouraï respecté. Elle était jeune et manquait encore de finesse pour étaler sa richesse. Emishi ne la connaissait pas, il devait s’agir d’un mariage récent.

 

Le petit groupe de courtisanes égayait les jardins de leur rire cristallin et de leur musique. On ne leur demandait que cela. Se montrer belles et charmantes, satisfaire aussi bien les yeux que les oreilles ou l’âme de leurs interlocuteurs. Il existait toute une hiérarchie parmi les Izanamiennes d’Izumo, avec multitudes d'usages et de rouages à suivre pour s’élever. La réussite d’une bonne épouse pouvait rejaillir sur son mari et l’aider. Emishi avait conscience de ce monde étrange, celui du sexe faible, si codifié et important. Il avait beau maîtriser l’univers des hommes à la perfection, celui-là le laissait perplexe, l’indifférait même. Il souhaitait ne devoir son succès qu’à lui-même, pas à une tierce personne. Et de toute façon, les courtisanes lui rendaient bien sa froideur à leur égard.

 

Lorsqu’il se rapprocha du petit groupe, les rires et la musique se turent. Les femmes détournèrent le visage, gênées et mal à l’aise. Seule la nouvelle venue prit suffisamment sur elle pour continuer à sourire et lui adresser des salutations rituelles.

 

— Que l’obscurité brille pour vous, Emishi-dono.

 

Il se contenta d’un hochement de tête pour lui répondre. Il n’avait pas de temps à perdre avec du babillage et il savait pertinemment que les femmes ne lui parlaient que par respect des usages. D’habitude, elles fuyaient son contact trop revêche et son physique pas assez… reluisant. Plus jeune, son visage ingrat lui avait souvent valu d’être comparé à un rat, avec ses petits yeux et ses traits tout en longueur, impression particulièrement renforcée par ses joues creuses et son nez pointu. Son teint blafard, ses cheveux noirs rasés, rien n’arrangeait vraiment son apparence. Et il s’en fichait totalement, il avait pris l’habitude de jouer dessus. Son manque de beauté dérangeait ses interlocuteurs qui, même s’ils se méfiaient de lui, se laissaient toujours prendre au piège. Quand on ne parvenait pas à fixer quelqu’un dans les yeux, on ne pouvait que perdre pied lors d’un débat. Il se servait donc de son visage comme d’un atout. Il voulait être reconnu pour ses qualités, pas pour un minois avenant. Et il avait réussi, au-delà des toutes les espérances de son père et de son entourage. Il maniait les armes et la magie comme peu d’Izanamiens, ainsi que les pièges. On le considérait comme le ninja le plus doué de sa génération. Le plus jeune capitaine d’unité de l’histoire aussi. Ces qualités contrebalançaient largement ses quelques défauts physiques. Même si on continuait à se méfier de lui et à fuir sa présence, trop incommodante. Un jour, ils verraient.

 

Emishi recommença sa ronde. Qu’importe l’esthétisme des lieux, pour lui, la sécurité primait avant tout. Et même si une attaque restait peu probable… Les précautions se prennent à l'avance. Il ne s’était pas élevé si haut dans la hiérarchie izanamienne en se tournant les pouces.

 

~0~

 

À la fin de ses vérifications journalières, Emishi retourna vers le Shiro qui se dressait au sein de la muraille centrale, entouré par plusieurs cercles de jardins et d’enceintes fortifiées. La bâtisse blanche surplombait tout le reste, majestueuse et imprenable, surmontée par un magnifique toit traditionnel en bois. Depuis les tours les plus hautes, on pouvait voir toute l’île principale des royaumes izanamiens, si le ciel était suffisamment dégagé. Même si ces postes de garde assez ennuyeux étaient réservés aux plus jeunes recrues, il lui arrivait encore de s’y rendre pour quelques heures de surveillance. Ne jamais baisser sa vigilance, être capable de tout connaître et de tout maîtriser dans le Shiro, là résidait la clé pour gagner en cas d’attaque sur la capitale.

 

Mais pour ce jour-là, il en avait fini avec ses activités militaires. Les instances politiques d’Izumo requéraient sa présence. Tous les nobles haïssaient reconnaître qu’ils devaient traiter avec lui. Pourtant, tous les ninjas se montraient inflexibles. En temps normal, ils ne prenaient leurs ordres que de l'empereur Kuruyamada. En son absence, seul Emishi pouvait ou non donner des missions à ses hommes. Il était donc régulièrement flatté pour obtenir ses faveurs et l’appui des ninjas. Grâce à cette étrange position, entre l’ombre des ninjas et la lumière du monde des intrigants, il avait un poids politique considérable. En partant gérer Atlantide tout entière, son souverain lui avait laissé la charge du destin des royaumes izanamiens. Cette fonction aurait dû revenir au prince héritier. Mais celui-ci était trop concentré sur son nombril et ses lubies pour venir s’enfermer dans le Shiro. Tant mieux. Cette situation convenait parfaitement à Emishi.

 

L’Izanamien traversa les jardins traditionnels en diagonale, sans s’inquiéter des graviers ratissés de manière harmonieuse, des rochers recouverts de mousse ou des bonsaïs. Il s’attira quelques regards mécontents mais personne n’osa lui adresser de remarque. Il adorait cette sensation de pouvoir, de sentir ses interlocuteurs brûler de l’ensevelir sous les reproches et se retenir, de peur de le contrarier. Habituellement, il appréciait grandement traiter avec les nobles, autant pour régler tous les soucis du royaume que pour jouir de cette toute-puissance. Malheureusement, ce jour-là, les discussions s’annonçaient compliquées. Il faudrait manoeuvrer finement. Sa prochaine confrontation l’opposerait à la stratège personnelle de l'empereur Kuruyamada. Une femme. Mais quelle femme.

 

Emishi avait toujours méprisé le sexe faible, plus occupé à minauder et à jouer de la musique. Pas elle. Elle bravait tous les usages avec un détachement incroyable. Les femmes ne devaient jamais toucher à une arme ou à un outil servant à leur confection. Elle était l’une des plus grandes archères du royaume, battant les samouraïs sur leur propre terrain. Une femme de haut rang devait s’habiller avec des kimonos de soie, leur nombre indiquant sa valeur. Elle n’en avait jamais porté de sa vie. Une femme devait rester éloignée le plus possible des affaires politiques. Avec lui, elle représentait l’une des figures fortes en ces temps troublés.

 

Et plus généralement, elle délaissait même les traditions de son peuple. Plus que n’importe quel autre clan, les Izanamiens haïssaient les dimidius. Elle en employait deux à son service personnel. La pire des hérésies. Contrevenir aux lois de son sexe aurait dû lui valoir d’être mis au ban de la société, voir exilée. Frayer avec des dimidius et briser un tel tabou, n’importe qui aurait fini lynché. Pas elle. Sans son sens aigu de la stratégie, les Izanamiens n’auraient jamais gagné la guerre.

 

Malgré tous leurs avantages, leur science des armes et les pouvoirs conservés de quelques magiciens, les affrontements auraient dû tourner à leur défaveur. Ils étaient trop en infériorité numérique, les autres clans auraient réussi à s’organiser et mettre en place une riposte efficace. A l'aide de ses plans, ils avaient pu progresser rapidement et atteindre la tête de leur ennemi avant que cela n’arrive. Réséda, le roi dryatique, était tombé en un temps record grâce à ses manoeuvres si osées et imaginatives. Les Izanamiens devaient leur victoire à leur stratège. Tous la méprisaient pourtant et la haïssaient. Pas lui. Il la respectait. Même s’ils passaient leur temps à s’affronter sur la manière de gérer le clan, il l’appréciait pour cela. Il s’agissait peut-être du seul adversaire de talent avec qui il croisait le fer depuis le départ de l'empereur et de son héritier. Sans elle, la vie serait terriblement ennuyeuse à la capitale. Il se devaient donc de l’empêcher de mettre en oeuvre sa dernière extravagance.

 

Emishi quitta les graviers et rejoignit un promenoir couvert qui longeait les jardins. Il répondit d’un signe de tête aux rares personnes qui osaient le saluer en public et se dirigea vers le coeur du château. Tout au centre du Shiro se dressait l’autel d’Izanami, l’Esprit des ténèbres. Les accès en étaient jalousement gardés et seul l'empereur Kuruyamada pouvait s’y rendre. Tous les endroits importants, salle du trône et appartements de la famille royale étaient réunis dans les environs de l’autel. Traditionnellement, en l’absence du souverain et de son héritier, les lieux n’étaient pas utilisés et les rencontres officielles se déroulaient dans les ailes extérieures du Shiro. La stratège refusait de se retrouver reléguer dans une pièce périphérique. Elle n’acceptait donc de parlementer que dans la partie centrale. La plupart des nobles se moquaient de cette étrange lubie. S’ils pouvaient éviter de devoir traverser tout château pour un simple entretien, ils en profitaient avec joie. Ils ne comprenaient pas de telles exigences.

 

Emishi, lui, se doutait qu’il s’agissait d’autre chose que d’une tocade. Il avait suffisamment traité avec la stratège pour savoir qu’elle ne prenait jamais une initiative sans une arrière-pensée derrière. Elle calculait tout, prévoyait tout, mieux que n’importe qui. Même lui, qui avait été formé depuis son plus jeune âge à ce genre de jeux gardait la désagréable impression d’avoir toujours deux temps de retard sur elle. Mais, plusieurs fois, il avait surpris un regard qui en disait long. Il ne l’avait jamais piégé près de l’autel d’Izanami, elle ne commettrait jamais d’erreur. Malgré tout, il était certain d’une chose. Elle souhaitait y accéder. Il n’avait aucune idée de pourquoi, mais il conservait précieusement cette information. Il doutait que personne d’autre n’en ait conscience, même son roi. Il pouvait s’en servir pour avoir barre sur la stratège, son seul moyen de pression. Il aurait préféré garder cet atout un peu plus longtemps. Il verrait bien ce qu'elle lui voulait.

 

Il quitta le promenoir et traversa rapidement la cour intérieure avant de pénétrer dans les bâtiments les plus luxueux de tout le Shiro. Tout avait été construit en bois précieux. Les couloirs étaient décorés par des panneaux peints, avec de nombreuses parties agrémentées de feuilles d’or, qui reflétaient la lumière et les flammes des lanternes. L'argent, signe ultime de richesse à Izumo, étaient réservées à l'ornementation de l’autel et des appartements de la famille royale. Tout ce faste écoeurait Emishi. Avec moins de ressources gâchées dans le décorum, ils pourraient s’occuper convenablement de l’armée, mais aussi du peuple et mettre en place des structures inspirées d’autres clans, comme les hospices dryadiens. L'ostentatoire et le luxe l’avaient toujours parfaitement indifféré, malgré le fait qu’il vivait dans le Shiro depuis sa naissance. Du Dango plutôt que des fleurs.[3] Enfant, il avait préféré jouer avec les gamins des rues, qui ne jugeaient pas sur l’aspect des gens et des choses.

 

Il parvint enfin jusqu’au salon où sa rencontre de l’après-midi avait été programmée. Sans se faire annoncer par la servante agenouillée à côté de la porte, il poussa sur le côté le panneau de bois finement sculpté et pénétra à l’intérieur, sans un mot. La stratège était assise en seiza devant la table basse, le dos parfaitement droit. Elle était vêtue de sa tenue habituelle, qui choquait tant la sensibilité des autres nobles. Il s’agissait d’une robe longue, découpée dans une soie blanche, couverte de broderies dorées et rouge. L’habit moulait son buste, ainsi que ses bras, tandis qu’un col rigide remontait sur son cou. Le tissu mettait parfaitement en valeur les « défauts » de son corps, ses muscles trop dessinés, ses mains calleuses. La partie basse de sa tenue masquait parfaitement ce que réprouvait la morale, même s’il était jugé aussi indécent que le haut. La jupe de soie blanche frôlait le sol, de manière suffisamment chaste, mais elle était fendue de chaque côté, jusqu’à mi-cuisse. Elle dévoilait une sous-jupe dorée, un vêtement que personne ne devait apercevoir en temps normal. Elle parvenait à faire fie de toutes les conventions avec sa toilette. Lui, il la trouvait magnifique. Et bien plus pratique que tous ces empilements de kimonos fermés par des obis qui coupaient la respiration.

 

Emishi s’inclina pour saluer la stratège. Celle-ci ne prit pas la peine de se plier à la révérence des femmes. Elle se contenta de hocher la tête dans sa direction. Ses cheveux noirs, impeccablement coiffés comme à son habitude, ne suivirent pas son mouvement. En toute occasion, une mèche noire venait barrer son visage et masquer son oeil gauche. Seul le droit, d’un marron clair, était visible. Le reste de sa chevelure était tressé finement et remonté en chignon haut où des pics laqués étaient plantés. Quelques nattes gardaient en partie leur liberté et pendaient dans son dos. Les salutations d’usage terminées, même si elles se limitaient à leur forme la plus dépouillée, Emishi prit place de l’autre côté de la table. Il s’assit aussi en seiza, une posture désagréable et inconfortable d’habitude réservée aux femmes et à leurs kimonos trop encombrants. Il avait toujours jugé que cette position rigide lui permettait mieux de se concentrer sur les discussions.

 

— Stratège. J’étais venu suffisamment en avance pour cultiver l’espoir d’arriver avant vous pour une fois, mais vous m’avez devancé une fois de plus. Je vais finir par envisager que vous dormez ici.

 

La bouche de la stratège frémit et elle porta sa tasse de thé à ses lèvres. Sa façon à elle de rire. Une fois qu’elle eut retrouvé contenance, elle prit la parole sans répondre à la pique de son interlocuteur.

 

— Je vous remercie de vous être déplacé, Emishi-dono. Je sais à quel point votre temps est précieux et à quel point vous n’appréciez pas être dérangé dans vos rondes matinales.

 

Emishi tendit sa tasse vide à la stratège, qui la remplit à l’aide d’un petit flacon de saké chaud.

 

— Vous ne m’incommodez jamais voyons. Vous êtes moins stupide que la plupart de nos concitoyens, cela me repose de parler avec vous.

— De votre part, c’est un joli compliment. Je vais le garder précieusement en mémoire, pour la suite de la conversation, pour toutes vos répliques où vous serez bien plus acerbe avec moi.

 

Emishi sourit en baissant les yeux sur sa tasse. Il savait que cela le faisait d’autant plus ressembler à un rat, à un petit comploteur calculateur et manipulateur. Mais face à la stratège, il préférait laisser tomber les faux semblants pour se concentrer sur l’essentiel, leur joute verbale. Elle ne lui ferait pas de cadeaux, il devait se montrer au meilleur de sa forme pour croiser le fer avec elle. Les façades, il ne s’agissait que de détails pour eux deux.

 

— Vous avez bien raison. Mais c’est vous qui jetez de l’huile sur le feu avec vos idées saugrenues.

— Eh bien, cela commence fort ! Vous allez directement à l’essentiel. Vous n’aimez pas perdre de temps à ce que je vois. Et dire que je pensais que ma compagnie vous agréait.

— J’apprécie grandement votre intelligence. Aussi, cela m’exaspère quand vous vous abaissez au niveau des autres femmes avec vos sottises.

— Un nouveau compliment ? Dois-je tant craindre la suite ?

 

Malgré ses mots légers, la stratège garda un visage impassible, froid. Elle ne souriait jamais, ne trahissait aucune expression. Elle se maîtrisait mieux que quiconque à Izumo, et personne n’aurait été capable de dire ce à quoi elle songeait vraiment. Emishi s’y essayait depuis des années, avec seulement de maigres résultats.

 

— Apollon et Artémis. Vos insupportables protégés ont encore semé la pagaille et les samouraïs arrivent au bout de ce que leur code de Meiyo peut leur faire endurer. Vos faits d’armes et votre position ne les préserveront plus très longtemps. Certes, ils se sont révélés très utiles pendant la guerre, mais libérez-les et offrez-leur une mort rapide. Cela sera mieux pour tout le monde.

 

La stratège avait tiqué sur l’appellation « protégé ». Ses doigts s’étaient crispés très légèrement, l’espace d’un instant. N’importe qui d’autre n’aurait rien remarqué. Elle garda le silence longuement tandis qu’ils buvaient. Lorsqu’elle eut fini sa tasse, elle la tendit à Emishi pour qu’il la remplisse, ce qu’il fit de bonne grâce.

 

— Ainsi donc, vous savez ?

— Naturellement. Le roi Kuruyamada m’a ordonné de rester ici pour gérer les affaires courantes, mais aussi pour vous surveiller.

 

Sans plus épiloguer sur cette annonce, il enchaîna, soucieux de régler les problèmes mineurs en premier.

 

— Employer des dimidius comme hommes de main était une idée très osée, surtout à Izumo. Ils ont pu réaliser des exploits que mêmes les meilleurs ninjas auraient peiné à faire. Ils méritent maintenant une mort rapide et propre. Vous ne vous montrez guère charitable à laisser cette situation stagner, les seigneurs sont de plus en plus tendus, et un geste malheureux est si vite parvenu.

 

La stratège porta la tasse à ses lèvres. À aucun moment, son oeil perçant ne se détacha d'Emishi.

 

— Nous savons tous les deux qu’il faut leur offrir plus pour qu’ils oublient leurs frustrations enfantines. Les têtes d’autres dimidius devraient les calmer un moment.

— Allons donc, êtes-vous assez idiote pour croire que cela serait si simple que cela ? Vous me décevez.

 

Emishi quitta sa position contraignante, qui lui coupait toute sensibilité dans les mollets. À quoi bon se donner les outils pour affronter un dragon, s’il se retrouvait face à une souris ? Il s’avachit et replia une jambe, sur laquelle il appuya son coude. La stratège resta imperturbable.

 

— Je ne compte pas leur offrir n’importe quels dimidius, mais ceux qui sont à l’origine du meurtre de Méroé.

— Le meurtre de Méroé ? Vous délirez ! Nous savons tous que ce sont les Dryadiens qui sont à l’origine de cet assassinat, c’est même ce qui a provoqué la guerre !

 

Au moment de la disparition des Esprits, des troubles sans nom avaient agité Atlantide. Tous les clans s’étaient accusés mutuellement d’être la cause de la Grande Extinction. La longue liste des conséquences avait cascadé dans les consciences collectives, dont la plus grave. Comment éviter la famine sans la magie dryadienne pour gérer les cultures ? Dans ce chaos, les nomades athanoriens avaient démontré toute leur puissance face à l’adversité. Peuplades habituellement éclatées, sans véritable chef, Méroé avait réussi l’exploit de réunir sous sa bannière tous Athanoriens. Avec son bon sens et son pragmatisme, elle avait rallié les foules et avait pris un poids politique considérable. Pour la première fois de l’histoire d’Atlantide, les nomades avaient joué un rôle important, celui de médiateur entre les différents clans pour tenter d’apaiser les tensions et trouver une solution à l’Extinction.

 

Les Dryadiens n’avaient guère apprécié de se faire voler leur position dominante.

 

Alors que Méroé organisait des rationnements des réserves et exploitait au mieux les compétences de chaque clan, elle avait été assassinée. Le roi Réséda n’avait même pas pris la peine de faire semblant de regretter sa disparition. Cela avait été la goutte d’eau de trop pour les Izanamiens. Leur peuple avait toujours été mis de côté, jugé comme étrange à cause de leur arrivée tardive sur Atlantide. Contrairement aux autres royaumes, ils n’avaient pas quitté le monde des canitas suite aux massacres. Pour une raison inconnue, l’île qui constituait la majeure partie de leur territoire avait subsisté sur Terre, heureusement isolée. Le « rapatriement » des domaines d’Izumo n’était que relativement récent, quelques centaines d’années. Ce décalage leur avait toujours valu beaucoup de méfiance, mais s’ils s’y étaient habitués, ils s’étaient indignés qu’on traite si mal des Atlantes originels.

 

La guerre avait alors éclaté. Cet ultime affront des Dryadiens n’était pas resté impuni. Il fallait laver le sang par le sang[4].

 

La stratège détailla longuement son vis-à-vis, sans le moindre mot ou frémissement. Elle finit par laisser échapper un soupir et reporta son attention sur sa tasse.

 

— Vous me décevez, Emishi-dono. Le roi Réséda a commandité ce meurtre, nous sommes d’accord. Mais vous envisagez vraiment qu’un dryadien, sans pouvoir, ai eu la force nécessaire et l’endurance pour pénétrer dans le désert athanorien, s’enfoncer jusqu’à la montagne de feu et y trouver Méroé pour la tuer, une femme physiquement en pleine forme et protégée par les siens ? Ce n’est pas crédible un instant. Vous savez parfaitement pour en avoir combattu que la faiblesse des Dryadiens en font de bien piètres guerriers.

 

La stratège redressa son oeil, toujours aussi vif, toujours aussi dur. Avec ses intonations douces et veloutées, il aurait été facile de croire à un simple échange de badineries, si ses mots n’avaient pas porté tant de reproches.

 

— Ouvrez un peu les yeux. Je ne suis pas la première à m'en servir pour mes basses besognes, la maternité de cette idée ne me revient pas. Les Dryadiens utilisent ce genre de pratique depuis toujours. Vous ne vous êtes jamais demandé comment les dimidius pouvaient encore exister, sachant qu’ils sont traqués de tous ? Leur survie intéresse certains.

 

Emishi laissa échapper un rire amer.

 

— Les Dryadiens se révèlent plus hypocrites que je ne le pensais.

— Arrêtez de vous aveugler à cause du code de Meiyo izanamien. Ils ne sont probablement pas les seuls à utiliser les dimidius ainsi. Je parierais même que uniquement notre clan se refuse à ces pratiques.

 

Emishi termina sa tasse d’une traite, énervé. Il savait qu’il devait éviter de trop boire de saké dans ce genre de discussion ou de se laisser emporter, mais cette désillusion lui faisait l’effet d’un bain froid. Et dire qu’il se pensait particulièrement cynique, avec un regard conscient sur le monde. Il se leurrait moins que ses compatriotes, mais il ne pouvait guère s’enorgueillir de plus. Il claqua de la langue pour appeler une servante. Celle-ci, la tête basse, inclinée humblement en avant, lui apporta ce qu’il souhaitait sans même qu’il n’ait à le demander. Certains rituels restaient immuables et il ne réclamait jamais rien d’autre lors de ses rencontres avec la stratège. Une femme un peu moins idiote que ses semblables, il l'exigerait peut-être comme domestique. Cela le changerait des incompétentes qu’on lui assignait de force. Tous considéraient un homme de son rang devait être servi et, régulièrement, on lui attribuait une pauvre âme qui terminait au bout de quelques jours par fuir en larmes. Des faibles.

 

Il oublia bien vite ses soucis ménagers quand une planche de bois précieux quadrillée fut installée sur la table devant lui. Deux bols en porcelaine colorée furent mis de chaque côté, contenant pour l’un des pierres blanches et l’autre des noires. Un jeu de go, le jeu traditionnel du royaume izanamien. Des règles les plus simples possible et pourtant à la complexité sans pareil. Sans une invitation, sans un mot, la stratège saisit un pion immaculé et le déposa sur le plateau. La partie s’engagea dans un silence complet, émaillé par de longues minutes de réflexion et par le bruit des pierres posées.

 

Tac tac.

 

— Et donc pour votre plan de livrer les responsables de la mort de Méroée, vous avez besoin de quitter le Shiro ? Le roi Kuruyamada refuse que vous sortiez, et encore moins seule, sans escorte. Vous savez pourquoi.

— En effet. Mais certains aspects nécessitent un certain talent pour la tromperie et le mensonge dont je doute que beaucoup d’Izanamiens soient pourvus. Une femme aurait nettement plus de chance de réussir, mais je pressens qu’un noble ou un samouraï ne laissera pas une faible créature partir en vadrouille à la rencontre de dimidius.

 

Tac tac.

 

— Quelle image avez-vous des vôtres ! Des manipulatrices et des fabulatrices !

 

Tac tac. Il avait joué trop vite. Cette discussion commençait à l’agacer prodigieusement.

 

— Je suis surtout réaliste. Vous devriez arrêter de les sous-estimer. Vous n’avez pas conscience de tout ce qu’une femme peut faire pour atteindre son objectif. Pour y parvenir à Izumo, il faut mieux se montrer subtile et fine.

— « Les sous-estimer » ? Vous ne vous comptez donc pas dedans ?

— Vous ne me mésestimez pas, moi.

 

Tac tac.

 

— De toute façon, pour que mon plan marche, vous n’avez guère d’autres possibilités que de l'autoriser. Je travaille dessus depuis longtemps déjà, et toute cette machination repose sur la présence d’une femme, qui servira de leurre pour les dimidius. Envoyer un homme éveillerait les soupçons.

 

Tac tac.

 

— Vous avez manoeuvré de façon à ne pas me laisser le choix.

— Je ne le nie pas.

 

Tac tac. Emishi redressa les yeux du plateau pour la première fois de la partie et regarda la stratège. Cela se présentait mal, et sur les deux fronts, le jeu et ses tractations. Elle se révélait toujours redoutable, un opposant bien plus intéressant et difficile à maîtriser que les habituels nobles et samouraïs qui lui servaient d’adversaires en temps normal.

 

— Quand l’empereur Kuruyamada l’apprendra, vous risquez de perdre votre place ici.

 

Tac tac.

 

— Je suis prête à prendre le pari. Si je lui offre la tête de ces dimidius, j’assure au contraire ma position à vie. Et puis, certains nobles connaissent et approuvent déjà mes projets. Ils protesteront.

 

Tac tac. Naturellement qu’ils cautionnaient cette folie. Il s’agissait pour eux de l’occasion rêvée de se débarrasser de cette femme trop encombrante et gênante pour eux. Il fallait essayer un coup risqué. Tenter de contrôler le poison par le poison[5].

 

— Et vous éloigner de l’autel d’Izanami ?

 

Tac… La stratège immobilisa son geste. Un tressaillement agita sa pommette. Elle releva le visage, le pion toujours dans sa main. Elle joua négligemment avec, le faisant passer entre ses doigts. Un lourd silence tomba sur eux, rendant l’atmosphère étouffante. Emishi savait qu’il avait visé juste. Elle n’aurait pas réagi ainsi sinon. Mais il n’avait aucune idée de ce que la suite donnerait.

 

Tac tac.

 

— Je pense qu’on peut dire que la partie est finie et faire le décompte.

 

Emishi jeta un coup d’oeil au plateau. En effet, il était recouvert de petites pierres colorées et en ajouter ne changerait plus rien. Le dépouillement se fit dans un silence religieux. Comme toujours, les résultats étaient serrés. Au final, la stratège l’emporta avec seulement quelques points d’avance.

 

— Cela ne s’est pas joué à grand-chose. Votre dernière manoeuvre était audacieuse, vous avez bien failli gagner. Une prochaine fois peut-être.

 

Sans attendre de réponse, elle se releva d’un geste fluide et gracieux. Malgré tout le temps passé assis, elle ne paraissait pas souffrir de douleur dans les jambes. Elle les cachait surtout à la perfection, résultat d’années d’entraînement.

 

— Nous sommes donc d’accord. Je vais lancer officiellement les préparatifs pour mon départ. J’emmènerais Apollon et Artémis, ainsi vous n’aurez pas à les gérer.

 

Elle inclina la tête dans sa direction avant de s’éloigner vers la porte d’une démarche ondulante. Pour elle, la conversation était close, et elle avait raison. Elle avait gagné. Elle parvenait toujours à obtenir ce qu’elle voulait, malgré tous les efforts d’Emishi. Celui-ci resta assis, les yeux fixés sur le plateau de go. Parfaitement immobile, il sentit une sensation déplaisante lui tordre les entrailles et une chaleur désagréable lui monter aux reins. Grands Esprits, qu’il désirait cette femme ! Il méprisait, voir détestait les autres et leurs frivolités… Mais celle-ci le rendait fou. Et il se haïssait de ressentir de telles choses, surtout pour elle, et il la haïssait de vouloir ainsi partir. Ils savaient pertinemment qu’elle ne reviendrait pas. Mais il ne pouvait plus l’en empêcher. Il ne restait plus qu’à s’avouer vaincu. Perdant pour perdant, au moins ne garder aucun regret.

 

— Tomoe-san ? Prenez soin de vous.

 

Il ne la regarda pas. Il n’avait pas besoin de sa pitié ou autre. Du coin de l’oeil, il la vit s’arrêter. Il aurait aimé pouvoir distinguer l’expression de son visage, mais il se força à demeurer immobile. Après quelques secondes de silence, la porte s’ouvrit. Elle disparut sans un mot.

 

[1] Personne n’est à l’abri d’une erreur.

[2] Faire l’autruche.

[3] Préférer l’utile à l’agréable.

[4] Loi du talion.

[5] Combattre le feu par le feu.

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Jibdvx
Posté le 08/03/2021
De la politique ! YES ! Deux personnages très intéressants. Reste à savoir lequel des deux sauras garder ses yeux sur la partie hehe. Donc une partie de l'archipel Japonais s'est retrouvé sur Atlantide... Ça sent de plus en plus la conjonction des sphères cette histoire de cataclysme. Et si Izanami a déjà joué pour favoriser ses protégés, j'entrevois un placement de pions divins croustillant pour les prochains chapitres !
Djina
Posté le 18/04/2020
Bel échange .. ça change, mais je reconnais l'inspiration japonaise :) J'aime beaucoup le descriptif des tenues, des convenances, du statut de la femme, de la haine amoureuse des 2 stratèges; j'aime Emishi et encore plus Tomoe ! Comment dire ? Je comprends le dédain des convenances de ce jeune homme, malgré sa froideur je le trouve très attachant, je ne saurais l'expliquer, j'ai envie de le protéger, pour qu'il comprenne que tant de rigueur n'est pas toujours bonne. Et Tomoe, je la vois resplendissante, comme toujours Flammy, avec toi je n'arrive pas à voir des fautes d'orthographes ou autre car je suis littéralement dedans, merci, j'espère que tu continueras à nous émerveiller :) Merci!
Flammy
Posté le 19/04/2020
Coucou !

Merci beaucoup pour ton commentaire et pour ta lecture ! =D
Je suis contente que cette inspiration et l'ambiance du chapitre te plaise ^^ Ca fait pas mal de changement d'ambiance mais j'ai beaucoup aimé la travailler, et j'adore l'inspiration japonaise <3

C'est cool aussi qu'Emishi et Tomoe te plaisent, même si pour le coup, Emishi est quand même particulier et Tomoe, on ne la voit pas beaucoup ^^"

En tout cas, un grand merci, ce que tu dis me booste énormément <3
ClaireDeLune
Posté le 15/04/2020
Et bien, j'aime beaucoup Tomoe, un peu moins Emishi qui a des intentions troubles (et des réflexions sexistes)... Plongée très intéressante dans cet univers, c'est super bien fait et on s'y croirait ! Je file commenter la suite ^^
Flammy
Posté le 15/04/2020
Emishi est pas le personnage le plus aimable du monde, on va pas se mentir dessus ='D Mais je l'aime bien dans son genre <3

Et je suis contente si la plongée dans l'univers se passe bien, vu que c'est un gros changement d'ambiance, j'avais peur que ça passe moins bien ^^
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