I.10 Piégés

Par Flammy

Chapitre 10 : Piégés

 

~821 jours avant le cataclysme

 

~0~

 

Les Izanamiens sont divisés en quatre castes. Celle du peuple, qui permet de produire des richesses comme la soie. Celle des ninjas, qui reste dans l’ombre et est purement militaire, aux ordres directs de l’empereur. Celle des courtisans, purement politique. Et celle des samouraïs, entre militaire et politique. Ce sont les samouraïs qui gèrent le peuple et l’équilibre du teikoku, ainsi que les forces armées classiques.

Notes de Max.

 

~0~

 

Noelia courrait à la suite de Noor.

 

Il se contentait d’une marche rapide, mais ses grandes enjambées la forçaient à accélérer la cadence. Fixé sur son objectif, Noor échangeait parfois des sifflements avec le corbeau qui les guidait. Il modifiait alors légèrement leur trajectoire de fuite. Mettant ses inquiétudes de côté, Noelia se rendit compte que quelque chose clochait. Au début, Noor s’était montré très rassurant. Plus le temps passait, moins il parlait. Sa main se crispait de plus en plus autour de ses doigts et ils semblaient progresser presque au hasard.

 

Noelia dut se rendre à l’évidence. Même si Noor refusait de le lui dire, ils étaient certainement déjà encerclés par les gardes. Un frisson lui parcourut la nuque. Comment tout avait pu dégénérer si rapidement ? Depuis qu’ils étaient arrivés à proximité des contrées izanamiennes, les ennuis s’accumulaient et les écrasaient. Noelia sentit le ressentiment naître et lui brûler les entrailles. Tout ça parce qu’ils avaient voulu soigner Callune. S’ils l’avaient abandonnée comme Hawk l’avait toujours exigé, ils ne seraient jamais venus là et ils n’auraient jamais été coincés dans un royaume où tous souhaitaient leur mort.

 

« Hu-hum. Je ne voudrais pas me montrer désobligeante, petite nymphe, mais la petite arduinna n’a jamais rien demandé, rappela Ondine. Et l’efrit vous avait proposé une autre solution, dans le royaume dryadien. »

 

Noelia se crispa. Elle supportait de moins en moins l’Esprit qui partageait ses pensées, se permettait de tout commenter et de prendre le contrôle de son corps lorsque quelque chose ne lui convenait pas. Cette insinuation, c’était la goutte de trop. Si Noor ne l’obligeait pas à avancer, elle se serait probablement arrêtée pour hurler tout son soûl.

 

« Qu’est-ce qu’il y a ?! Tu ne crois pas que j’ai déjà assez d’ennuis ?! Tu veux quoi, me faire craquer ? Ça t’amuse de me tourmenter comme ça ? Je me demandais pourquoi tu restais avec moi, j’ai enfin compris ! »

 

Se mettre en colère et tempêter contre une voix dans sa tête avait un côté très étrange. Mais se défouler ainsi lui faisait du bien. Elle n’était pas calmée pour autant, mais au moins, elle pouvait exprimer ce qu’elle pensait vraiment.

 

« Tu sais pourquoi je reste avec toi, je n’ai pas le choix. Je voulais juste remettre les choses au clair, petite nymphe. Tu te trompes de coupable. »

 

Noelia ne chercha même pas à comprendre le sens des paroles d’Ondine. Elle n’avait pas assez de souffle pour continuer à s’énerver. Autant l’ignorer. Une nouvelle série de coassements, un nouveau changement de direction.

 

« Au contraire, petite nymphe. Tu devrais peut-être prendre le temps de… »

« Mais arrête ! Si tu tiens tant que ça à tout contrôler, pourquoi ne pas nous donner une solution pour les gardes ? Tu es un Esprit, non ? Avec tous les pouvoirs que ça implique ! »

 

Ondine garda le silence et Noelia commença à se calmer. L’intrusion de l’Esprit et ses jugements de valeur se firent moins présents. Visiblement, la question avait douché sa suffisance.

 

« Je ne peux pas. »

« Pourtant, sur l’île, tu m’as aidée plusieurs fois avec ta magie. »

« Certes, mais les conditions étaient différentes. Nous nous trouvions sur mon territoire et mon autel est descellé. Ce n’est pas le cas de l’autel d’Izanami. Cela… perturbe grandement les flux d’énergies de mon monde vers le tien. Je ne peux rien faire pour toi ici. »

 

Noelia sentit un frisson lui parcourir le dos. Elle n’avait retenu qu’une seule information. L’autel d’Ondine était descellé ? Pourquoi ? Et qu’est-ce que ça impliquait ? Est-ce que les Ondiens avaient retrouvé leur magie ? Est-ce que, ironiquement, le sacrifice avait eu les effets qu’ils espéraient ?

 

« Bien sûr que non petite nymphe, je ne suis pas totalement inconsciente, merci bien. Dans l’état actuel des choses, je pourrais leur rendre leur magie. Mais je ne le ferai pas. Je doute que rendre leur pouvoir à un seul des clans soit une bonne idée. Et cela leur fera les pieds. »

 

Noelia sentit l’irritation de l’Esprit la titiller. Ondine n’avait pas digéré cette histoire de sacrifice. Vraiment pas. Noor changea brusquement de direction et Noelia faillit perdre l’équilibre. Le corbeau revenait de plus en plus fréquemment transmettre ses rapports. Leur situation ne s’annonçait pas bien du tout.

 

« Il va falloir vous débrouiller par vous-même. Je ne peux agir que sur toi, grâce à notre lien d’Âme-Liée. Mais je doute que te noyer t’aide beaucoup petite nymphe. »

 

Du sarcasme. Ondine se permettait du sarcasme dans un tel contexte ? L’Esprit se fichait-il à ce point de sa situation ? Avait-elle déjà rempli son rôle et Ondine cherchait en fait juste à se débarrasser d’elle ? Comment savoir ?

 

« Mais non voyons. Je t’aurais déjà tué, je ne m’embarrasse pas de chichi. »

 

Rassurant, c’était absolument rassurant. Sans la poigne de Noor, Noelia se serait probablement écroulée dans un coin pour rire de manière hystérique.

 

Noor s’arrêta brutalement et Noelia lui rentra dedans. Elle tomba au sol sans que son compagnon d’infortune essaie de la rattraper. Noelia leva les yeux vers lui, surprise. Sa peau sombre tachetée semblait grisée. Il ouvrait et fermait la bouche, perdu. Au-dessus de lui, le corbeau tournait, croassant parfois. Noor baissa le regard vers elle. La peur commençait à poindre et à envahir son visage.

 

— On… On est encerclé. On ne peut pas s’en sortir. Je… Ils vont bientôt arriver. Je… Je suis désolé.

 

Il paniquait tellement qu’il ne semblait pas affolé. Trop inquiet pour trembler ou montrer son angoisse. Il restait droit, scrutant les horizons. Au milieu des arbres, éclairés par les fruits lumineux, des soldats surgirent des ténèbres. Ils paraissaient tendus, prêts à attaquer. Ils n’étaient pas là pour vérifier leurs origines, ils savaient déjà ce qu’ils trouveraient.

 

La situation s’annonçait compliquée pour eux.

 

~0~

 

Ewoomi avait expliqué les règles du go en quelques phrases à Callune.

 

La première partie s’était terminée rapidement. Callune tâtonnait et son adversaire maîtrisait parfaitement le jeu. Il avait gagné sans difficulté. La deuxième manche avait duré très longtemps. Elle anticipait mieux les coups et Ewoomi réfléchissait plus sérieusement. Les résultats avaient été serrés, Ewoomi avait remporté la victoire de peu. Les parties suivantes étaient expédiées. Callune rétamait systématiquement son opposant en un temps record.

 

Après une énième défaite, Ewoomi leva les mains en signe de reddition. Il souriait largement, plus amusé que vexé.

 

— Votre talent et votre maîtrise m’impressionnent, Callune-hime ! Vous vous révélez très douée au go. Je crains de ne pas présenter un défi à votre mesure.

 

Callune lui offrit un léger sourire. Ce sourire de façade tellement utilisé en politique, que ses tuteurs avaient mis des jours et des jours à lui enseigner. Elle ne répondit rien. Que dire à part qu’il n'était pas question de talent, mais de réfléchir minutieusement ? Sans s’offusquer de son silence, Ewoomi commençait à ranger les pions lorsqu’il s'immobilisa. Le sourire accroché à ses lèvres s’élargit.

 

— Je manque de génie pour vous distraire, mais le professeur Maxwell vous offrira sûrement plus de divertissements. Il s’agit d’un excellent joueur.

 

Maxwell était près du feu en compagnie d’Armita. Il s’arrêta et haussa un sourcil perplexe derrière ses lunettes.

 

— Depuis quand tu me montres autant de déférence ?

— Depuis que je suis forcé de reconnaître que mes talents au go font de moi la honte de mon clan.

 

Callune ne trahit aucune émotion particulière. Une fois qu’elle avait pris le coup de main face à Ewoomi, elle avait pu gagner sans vraiment y prêter attention. Elle avait alors plus songé à ses propres réflexions qu'aux parties. Avec un nouvel adversaire, elle devrait se reconcentrer pour ne pas se laisser surprendre. Elle aurait apprécié continuer à pouvoir trier tranquillement ses idées. Elle avait beaucoup de retard à rattraper. Mais d’un autre côté… Elle souhaitait savoir si ses victoires venaient vraiment d’elle ou des piètres qualités de joueur de l'Izanamien. C’était difficile à appréhender, mais elle voulait… Oui, elle voulait juste vérifier si elle maîtrisait bien le go comme elle le pensait.

 

Elle réfléchirait au petit bout de parchemin logé dans sa poche plus tard. Elle avait le temps de toute façon. Se précipiter était rarement une bonne idée.

 

Callune adressa un léger sourire à Maxwell.

 

— Je serais honorée de jouer contre vous.

 

La bienséance aurait souhaité qu’elle fasse preuve de modestie quant à son niveau, mais avec ses performances contre Ewoomi, une telle remarque aurait été déplacée. Elle s'aperçut alors ce qu’elle refusait de voir jusque-là. Il tenait un couteau à la main. Il cuisinait. L’image de Noelia passa devant ses yeux. Une Noelia qu’elle n’avait jamais pris la peine d’aider dans ses tâches ménagères. Callune sentit sa gorge se serrer. Quelque chose la gênait, sans qu’elle parvienne à mettre le doigt dessus. D’un coup mal à l’aise, elle détourna le regard.

 

— Pardonnez-moi, je ne souhaitais pas vous déranger alors que…

— Je peux terminer toute seule ! intervint soudainement Armita.

 

Empressée, elle avait relevé la tête tellement vite qu’elle manqua de peu de projeter dans les flammes ses longs cheveux blancs. Maxwell hésita un instant.

 

— Tu es sûre ? Je ne veux pas que tu te blesses. Je peux au moins…

— Ne vous tourmentez pas, honorable professeur ! Je superviserai les opérations et je prendrai l’immense risque de manier le couteau à sa place. Il serait indigne de moi de laisser une jeune demoiselle se mettre en danger.

 

Armita ne commenta pas. Elle se contenta de sourire, amusée. Elle retourna à sa préparation, concentrée sur une collection de petits sachets. Des herbes séchées, probablement. Ewoomi se positionna à ses côtés, parfaitement inutile en tant que cuisinier mais prêt à suivre les indications qu’on lui donnerait. Rassuré, Maxwell s’installa en face de Callune et attrapa une poignée de jetons.

 

— Souhaitez-vous que je commence avec un handicap ?

 

Callune fronça les sourcils. Lorsqu’il y avait une trop grande différence de niveau entre les adversaires, on pouvait rééquilibrer la partie. Elle n’avait pas eu besoin de cela face à Ewoomi. Maxwell se montrait-il à ce point meilleur ?

 

— J’aimerai essayer sans, si cela ne vous dérange pas.

 

Le go n’était basé que sur la réflexion et de l’anticipation. Elle voulait tester ses capacités. Voir jusqu’à où elle pouvait aller. Maxwell hocha la tête avec un sourire. Il remonta ensuite ses lunettes sur son nez et son expression se fit plus sérieuse. Il se concentrait.

 

La partie se révéla plus compliquée que les précédentes. Maxwell prenait son temps avant de poser chaque pion. Il parvenait parfaitement à l’anticiper et à la contrer. Il lui faudrait réussir à réfléchir avec plus de coups d’avance. Ou mettre au point une stratégie plus originale. Au début, Callune avait espéré pouvoir jouer et gérer en même temps ses autres sujets de préoccupation. Au final, elle se dédia à la partie, entièrement focalisée sur un objectif et mobilisant toutes ses forces pour y arriver.

 

Depuis combien de timthrialls ne s’était-elle pas autant donnée ?

 

Il ne restait plus que quelques coups avant la fin, sans qu’on puisse encore déterminer le gagnant. Callune réfléchissait, concentrée à l’extrême. Elle n’avait pas le droit à l’erreur.

 

— Vous avez entendu, Votre Altesse ?

 

Peut-être qu’en plaçant son pion là… Mais c’était risqué. Tout dépendait de…

 

— Princesse ?

 

Maxwell lui saisit doucement le poignet et le serra. Callune reprit brutalement contact avec la réalité. Elle cligna des yeux, légèrement désorientée. Captivée par le jeu, elle avait oublié tout le reste. Maxwell et ses compagnons paraissaient inquiets, Armita, presque apeurée. Ewoomi posa la main sur la garde de son épée et s’éloigna de quelques pas. Un cri déchira le silence de la forêt. Il ne s’agissait visiblement pas du premier. Ewoomi s'apprêtait à parler, mais Maxwell le devança, d’un ton sans appel.

 

— Reste ici et protège Armita et la princesse. Je vais voir ce qu'il se passe.

— Je n’oserais contester vos compétences, mais…

 

Maxwell lui adressa un clin d’œil accompagné d’un sourire.

 

— Ça ne sera pas la première fois que je me mettrai dans une situation pas possible, à ton avis, comment je faisais quand je voyageais seul ?

 

Ewoomi leva les mains en signe de reddition.

 

— Je m'avoue vaincu, mais n'allez pas décéder, d'accord ? Je n'aurai plus l'autorisation de parcourir Atlantide sans vous.

— J'essaierai de faire un effort, promis !

 

Ewoomi attrapa un long bout de bois, taillé et droit. Parfait pour frapper un ennemi à distance.

 

— Prenez garde, noble professeur. Prenez aussi votre arme, si…

— Vu comment je l'utilise, coupa Maxwell, je risque surtout de m’assommer avec. Je me débrouillerai encore mieux avec ça.

 

Il accompagna ses paroles d’un tapotement sur un épais ouvrage, attaché à sa ceinture. Il plaisantait, visiblement mal à l’aise à l’idée de se servir d’une arme, même non tranchante. Avant qu’Ewoomi puisse insister plus, il s’éloigna rapidement.

 

Un autre cri retentit.

 

Après, seuls les crépitements du feu perturbèrent le silence.

 

~0~

 

Hawk courrait. Toute prudence envolée, il se précipitait en avant vers le danger.

 

Il aurait dû retourner prévenir Tomoe. Elle avait même peut-être une idée de ce qui se passait. Et même si elle n’en savait rien, il pourrait récupérer son pendentif avant de s’enfuir loin de ce guêpier. Mais là…

 

Parmi les cris, il avait reconnu la voix de Noelia. Dans le silence feutré dans la forêt luminescente, les sons portaient loin. Si elle était blessée alors qu’il l’avait forcée à venir avant de l’abandonner, il ne se le pardonnerait jamais. Il ne voulait pas perdre sa seule famille, la seule personne qui comptait pour lui. Il ne distinguait plus de hurlements pour le moment. Mais il fallait qu’il se dépêche pour…

 

Hawk entendit une branche craquer près de lui. Il réagit immédiatement. Il se plaqua contre le tronc d’un arbre et l’escalada rapidement. Il pouvait facilement tuer un homme isolé. Mais si sa victime donnait l’alerte, il perdrait trop de temps. Il devait l’abattre par surprise. Les pas se rapprochèrent de lui. Il suffirait d’attendre le bon moment et de lui sauter dessus en…

 

Hawk se figea. Cet homme brun à lunettes, mal rasé avec seules quelques mèches prises dans une longue tresse, il le connaissait. Il le connaissait même un peu trop bien. Le début de ses emmerdes. Maxwell. L’enfoiré. Qu’est-ce qu’il foutait là ? Il ne manquerait pas qu’il vienne encore une fois lui pourrir la vie. Il n’avait pas le temps pour ça. Mais il devait savoir. Au cas où.

 

Il se laissa souplement tomber à côté de sa proie qui sursauta, prise de court. Hawk ne lui donna pas l'occasion de réagir et lui assena un coup de poing dans le ventre, avant de l’envoyer au sol et de l’immobiliser, ventre à terre.

 

— Maxwell, enculé ! Qu’est-ce que tu fous là ? Si tu cherches encore les emmerdes, crois-moi, tu vas les trouver.

 

Hawk se sentait furieux. S’il n’avait jamais rencontré Maxwell, sa vie aurait été nettement moins compliquée.

 

— Hawk ?! Pourquoi…

— Réponds !

 

Hawk saisit Maxwell par les cheveux et tira sa tête en arrière. Il appliqua ensuite une dague contre sa gorge. Le sang perla. Malgré tout, Maxwell garda son calme, pas le moins du monde impressionné.

 

— J’ai juste entendu des cris et je suis venu voir de quoi il s’agissait. C’est toi qui…

— Bien sûr que non, s’énerva Hawk.

 

Il tira une dernière fois sur les cheveux puis poussa brutalement Maxwell au sol. Celui-ci se redressa tranquillement et prit même le temps d’essuyer ses lunettes avant de les remettre sur son nez. Pendant ce temps, Hawk avait sorti sa deuxième dague. Les doigts crispés sur ses armes, il se retenait difficilement d’égorger Maxwell sans en apprendre plus de lui.

 

— Puis-je savoir pourquoi tu m’as sauté dessus comme ça ?

 

Pour peu, on aurait pu croire que Maxwell échangeait juste quelques banalités polies et qu’il n’avait jamais été agressé.

 

— Salopard ! cracha Hawk. Tu t’es bien foutu de ma gueule la dernière fois !

 

Maxwell haussa simplement les épaules.

 

— Je me suis contenté de faire ce qu’on avait convenu.

— Tu m’as surtout caché une partie de la vérité ! Tu savais que jamais la princesse ferait un bon otage ! Alors quoi ? Pourquoi tu m’as aidé à l’enlever ?!

 

Le visage de Maxwell s’assombrit. Sans un mot, il remonta lentement ses lunettes sur son nez.

 

— Je… J’avais peur que la situation génère si elle restait au palais… D’ailleurs…

 

Une série de cris et d’ordres l’interrompit. Des hommes se rapprochaient. Immédiatement, Hawk monta souplement dans un arbre, se nichant dans une zone d’ombre sans fruit lumineux pour le trahir. Maxwell l’imita, avec nettement moins de facilité et d’efficacité, mais avec plus d’aisance que ce que l’on aurait pu espérer d’un érudit qui ne sortait jamais de sa bibliothèque. Il cachait bien son jeu, l’enfoiré.

 

Des soldats passèrent rapidement, sans réellement surveiller ce qui les entourait. Ils ne s’attendaient visiblement pas à rencontrer du monde à cet endroit-là, mais leurs mains crispées sur leurs armes ne laissaient guère de doute sur leurs intentions. S’ils croisaient quelqu’un, ils le captureraient. Dans le meilleur des cas. Ils semblaient aussi prêts à tuer sans poser de question. Le capitaine hurlait des ordres en izanamien que Hawtk ne comprit pas. Qu’est-ce que les gardes venaient foutre là ? C’était pas une patrouille ordinaire. Ils se dirigeant droit vers l’habitation de Tomoe, sûrs d’eux. Dans quelles emmerdes s’était-il fourré ? Maxwell paraissait pris de court, il n’était au courant de rien. Pour une fois que ce n’était pas de sa faute.

 

— ’Tain !

 

Furieux contre le monde entier, Hawk écrasa son poing contre le tronc. La douleur le calma légèrement. Si Noelia avait été capturée, il serait très compliqué de la libérer. Mais il y arriverait. Il ne voulait pas imaginer qu’elle était peut-être déjà morte. Jamais.

 

Il jura de nouveau, furieux. Contre lui-même.

 

~0~

 

Callune se tenait à côté des flammes, silencieuse. La bonne humeur du campement s’était envolée depuis le départ de Maxwell. Ewoomi souriait toujours, mais cela cachait mal son anxiété. Il jetait régulièrement des coups d’œil aux alentours et paraissait à l’affût. Au début, Armita n’avait rien remarqué et avait continué tranquillement à cuisiner. Une fois le repas prêt, l’absence de Maxwell était devenue plus que pesante. Armita tentait de donner le change, mais personne n’avait été dupe. Son visage trahissait toutes ses émotions et elle se mordillait le pouce. Elle aurait fait une très mauvaise politicienne.

 

Callune aurait apprécié se placer un peu à l’écart. Lors de sa première partie de go, elle avait senti un morceau de parchemin plié dans sa poche. Elle était certaine qu’il ne s'y trouvait pas auparavant. Quelqu’un l’avait glissé là. Qui ? Pourquoi ? Qu’est-ce qui était inscrit dessus ? Callune se forçait à ne pas trop y toucher, de peur de l’altérer. Il lui fallait s’écarter, sans éveiller les soupçons. Elle termina sa deuxième tasse de tisane et adressa une expression contrite à Ewoomi.

 

— Veuillez me pardonner, j’ai un peu trop bu et… Est-ce que je peux…

 

Ewoomi se passa une main dans les cheveux, visiblement gêné.

 

— Au vu de la situation, il vaudrait mieux éviter mais… Ne vous éloignez pas trop. N’hésitez pas à crier en cas de soucis, je viendrai vous protéger tout en préservant votre pudeur, n’ayez crainte !

 

Callune hocha la tête, reconnaissante pour sauver les apparences. Sa pudeur, elle l’avait oubliée depuis longtemps. Après trois timthrialls dans le coma, elle ne gardait guère d’illusion. Noelia savait tout de son anatomie et elle devait posséder toute une foule d’anecdotes gênantes à son sujet. Hawk aussi probablement. Qu’importe.

 

Callune se redressa et s’éloigna dans l’obscurité de la forêt. Il lui fallait juste trouver un fruit lumineux suffisamment vigoureux pour lui permettre de lire. Depuis qu’elle s’était réveillée, elle ne se sentait pas seulement mieux. Les effets du coma prolongé semblaient estompés. Elle marchait plus aisément et se fatiguait moins vite. Son état aurait dû au contraire se dégrader. Elle doutait qu’une simple guérisseuse puisse parvenir à un tel résultat, il s’agissait de magie. Une nouvelle question. Pas la plus urgente.

 

Elle tira le bout de parchemin et le déchiffra difficilement. L’encre avait coulé sur son support de mauvaise qualité, mais cela restait lisible. Il n’y avait que quelques mots griffonnés, leur auteur aussi bien limité par le temps et par la place.

 

« La résistance lutte toujours. Évitez-les izanamiens. RDV à Lyanie. X. »

 

Callune n’hésita pas une seconde. Une fois le message mémorisé, elle fit une petite boule du parchemin et l’avala. Le meilleur moyen de ne pas laisser de traces. Elle devait maintenant rebrousser chemin, pour ne pas éveiller les soupçons. Elle revenait sur ses pas lorsqu’elle entendit quelque chose.

 

Des éclats de voix et de l’agitation. En provenance du campement. Des ennuis, probablement.

 

Son instinct lui soufflait de fuir. Elle était isolée, encore en sécurité. Personne ne lui voulait de mal, elle pourrait disparaître sans soucis. Sa raison lui hurla de rester. Si elle partait sans aucun matériel, sans aucune provision, dans un royaume qu’elle ne connaissait pas et dans une situation délicate, elle ne s’en sortirait pas. Seule, elle n’avait quasiment aucune chance de survivre. Accompagnée, protégée et soutenue… Même en se jetant dans les ennuis, elle pourrait s’en tirer.

 

Les probabilités avaient parlé. Cela la détournerait momentanément de son objectif, mais elle y parviendrait mieux vivante que morte.

 

Callune retourna vers le feu de camp, aussi silencieusement et discrètement que possible. Si Ewoomi et Armita faisaient face à des complications, elle devait les aider. Elle s’approcha doucement, cachée derrière un arbre. Ewoomi et Armita s’occupaient d’un homme allongé sur le sol. Du sang tachait ses vêtements et il paraissait inconscient. Il ne s’agissait pas d’une menace, mais plus probablement de l’une des personnes qui avaient hurlé un peu plus tôt. Elle avait réussi à s’enfuir, elle pourrait leur en apprendre plus.

 

Callune émergea de l’obscurité. Armita, trop concentrée sur le blessé, ne la remarqua même pas, mais Ewoomi lui adressa un sourire. Il était visiblement soulagé de la voir revenir en bonne santé. L’inconnu s’agita et Callune écarquilla les yeux. Elle le reconnut immédiatement. Comment aurait-il pu en être autrement ? Avec sa peau sombre tachetée de zones plus claires et sa multitude de petites tresses, il n’était pas difficile à identifier. Noor.

 

Callune sentit son rythme cardiaque accélérer. Cette présence rendait son passé étrangement réel. Noelia, Hawk, l’île déserte, les Ondiens… Il ne s’agissait pas d’un délire causé par la fièvre. Noor pourrait lui apprendre ce qui était arrivé à ses anciens compagnons. Mais voulait-elle seulement le savoir ? Elle songea au petit bout de parchemin. À sa rencontre avec Xanthoceras. À son hallucination qui n’en était pas une. Elle s’était trouvée un objectif pour son reste de vie. S’intéresser à ces détails la retarderait.

 

Pouvait-elle vraiment abandonner Noelia et sa gentillesse ?

 

Sans un mot, Callune s’agenouilla à côté de Noor. Ses vêtements étaient en partie déchirés et maculés de sang, mais il ne portait aucune blessure, même pas la moindre cicatrice. Étrange. Callune coula un regard de travers à Armita. Ewoomi était clairement Izanamien, elle le savait et ses traits le prouvaient. Mais pour l’albinos… S’agissait-il d’une Dryadienne qui avait gardé ses pouvoirs ? Cela expliquerait pourquoi sa fièvre avait disparu d’un coup et l’absence de plaie sur Noor, malgré les indices évidents qu’il avait été attaqué. Callune rangea cette question dans un coin de sa tête.

 

— Je le connais. Il s’appelle Noor. Il m’a accompagnée jusqu’ici parce qu’il savait que quelqu’un pouvait me soigner.

 

Donner des clarifications était nécessaires, mais elle préféra ne pas les développer trop. Évoquer Noelia et Hawk risquerait de lui porter préjudice. Il n’avait jamais été bien vu de s’acoquiner avec des dimidius.

 

— Je… Si cela ne vous dérange pas, j’aimerais le veiller. Je lui dois cela. Il a beaucoup fait pour moi.

 

Armita paraissait réticente, mais Ewoomi lui adressa un léger signe de tête.

 

— C’est tout à votre honneur de vouloir vous occuper de lui, Callune-hime. Nous allons terminer le repas, ne vous inquiétez de rien.

 

Callune sourit, reconnaissante. Qu’ils s’éloignent et la laissent seule l’arrangeait. Elle pourrait l’interroger tranquillement et apprendre ce qui l’intéressait sans trop éveiller les soupçons. Même si Ewoomi trouvait son comportement suspicieux, il ne se douterait jamais de l’ampleur de la réalité. Callune s’installa à côté de Noor et se pencha sur ses réflexions. Elle le surveillait du coin de l’œil. Elle ne savait pas combien de temps elle devrait attendre, mais…

 

Les doigts de Noor se crispèrent plusieurs fois par réflexes. S’il commençait déjà à bouger, il ne tarderait pas à se réveiller. Il n’avait pas dû être trop durement touché. Son inconscience était peut-être juste due à de la fatigue ou de l’angoisse. Callune appuya deux doigts à l’intérieur de son poignet. Elle devait faire attention et bien anticiper quand il reprendrait totalement ses esprits. Elle voulait pouvoir l’interroger tranquillement loin des oreilles indiscrètes. Elle avait beaucoup d’éléments à vérifier pour être sûre de maîtriser toute la situation.

 

Un peu plus tard, le pouls accéléra. Faisant mine de changer de position pour des raisons de confort, Callune se plaça entre Noor et le brasier du campement. Ewoomi et Armita ne verraient pas que leur blessé s’était réveillé, il suffirait de parler bas et tout se déroulerait au mieux. Les yeux de Noor papillonnèrent. Il parut affolé un instant, mais Callune lui sourit pour le rassurer.

 

— Tout va bien, chuchota-t-elle. Ne bougez pas.

 

Elle s’était penchée en avant pour masquer son visage avec ses cheveux. La supercherie ne ferait pas long feu, il fallait faire vite.

 

— Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi avons-nous été séparés ?

 

Noor attrapa sa main et la serra. Il paraissait perdu. Il mettait beaucoup trop de temps à retrouver ses esprits et à organiser ses pensées pour lui répondre.

 

— Je… Euh… Nous avons été attaqués et… Je…

 

Comment pouvait-on se montrer si incohérent dans des explications ?

 

— Qui nous a attaqués ? pressa-t-elle.

— Des bandits izanamiens. Ils… Ils voulaient nous voler et…

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Hawk les a tués et nous nous sommes enfuis, mais tu étais toujours sur place et… je euh… Nous avons été séparés avec Hawk et…

— Qu’est-ce qui est arrivé à Noelia ?

— Elle… Je euh… Elle était bizarre et…

— Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

 

Callune commençait à s’énerver. Ils manquaient de temps et Noor ne répondait pas à la question la plus importante.

 

— Qu’est-ce qui est arrivé à Noelia ?

— Elle… Je. Nous avons été attaqués par des gardes et… elle…

— Elle quoi ?!

 

Noor sembla enfin réaliser qu’elle s’alarmait. Il serra doucement sa main.

 

— Ne… Ne t’inquiète pas. Tout ira bien. Je… Je t’aiderai et…

— Je n’ai pas besoin de votre aide, j’aimerais savoir ce qui est advenu de Noelia !

 

Callune ne se sentait même plus énervée, juste exaspérée. Noor avait été trop secoué et plus il se réveillait, moins il paraissait apte à répondre à ses questions. Il réalisa qu’elle s’agaçait et il n’y avait plus que cela qui semblait compter pour lui.

 

— Ne… Ne t’inquiète pas. Je… Je suis comme toi… Tu peux avoir confiance en moi.

 

Callune fronça les sourcils. Comme lui ? Il commençait à délirer. En fait, sa tête avait peut-être reçu un choc et il souffrait d’une commotion cérébrale. Elle se redressa. Cette conversation s’éternisait trop, cela ne servait plus à rien d’essayer de la cacher. Elle lança un coup d’œil derrière elle. Ewoomi lui adressa un large sourire et se rapprocha d’elle. Noor serra plus fermement ses doigts. Il n’avait pas remarqué la présence d’autres magiciens. Il se redressa sur un coude en la fixant, sa main agrippant toujours la sienne. Cette proximité commençait à déranger Callune.

 

— Je… Je suis comme toi. Un dimidius.

 

Callune écarquilla les yeux. Que… Quoi ? Elle n’arrivait même plus à formuler une question cohérente.

 

— Veuillez me pardonner, mais je pense que vous faites erreur sur la personne.

 

Noor sursauta et pâlit d’un coup. Horrifié, il dévisagea Ewoomi qui se tenait juste derrière Callune, qui tourna la tête pour l’observer. Ewoomi souriait, pas le moins du monde choqué par l’origine décadente de son interlocuteur.

 

— Loin de moi l’idée de mettre en doute l’état de votre santé mentale mais… Il s’agit de Callune es Dryades, fille de l’ancien roi Réséda.

 

Noor écarquilla les yeux sous la stupeur. Il la détailla comme s’il avait un monstre devant lui. Son visage se décomposa, il lui lâcha les mains et s’éloigna. Callune pouvait voir toute l’horreur dans son regard. Il venait de comprendre que Hawk et Noelia s’étaient joués de lui. Et qu’à se montrer trop altruiste, il s'était condamné.

 

Callune baissa les yeux. Cette histoire… Cela ne la concernait plus vraiment. Tout serait plus simple si elle se contentait de l’ignorer. Il suffisait de faire taire ses émotions encore un peu.

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Djina
Posté le 11/05/2020
Je suis totalement d'accord avec Claire de Lune, j'évite de lire les commentaires d'haitude. Mais là oui Callune, s'il te plait ne prends pas exemple sur le monde politique de dupes etc. Je veux dire ok tu as un cerveau et tu deviendras un fin stratège mais tes émotions ne les barricadent pas, quand tu seras honnête avec toi même et les émotions que tu ressens tu feras d'une pierre 2 coups => Les sidhes s'envoleront!!!!

Sinon j'ai noté quelques fautes de frappe : notamment un "générer" au lieu de de "dégénérer" mais je n'ai pas utilise la démarque systématique. Saches seulement qu'il y a des petites coquilles à identifier dans ce texte ^^'


Je passes à la suite, je serai bientôt enfin à jour de CE, magique, merci chaton-garou <3
ClaireDeLune
Posté le 15/04/2020
Bon, Callune, jusqu'à présent, je t'aime bien, alors fait pas de bêtises, hein ? C'est le moment de mettre de côté tes préjugés, ça te ferait du bien. Et puis, tant qu'à faire, ça t'évitera des remords supplémentaires, je crois pas que tu en ai besoin...
Flammy
Posté le 15/04/2020
Techniquement, ce qu'elle connait de Noor, c'est que c'est le type qui a aidé ses kidnappeurs donc bon, ça donne pas envie non plus quoi :p Mais ça, on verra au chapitre suivant de Callune ^^

En tout cas, un gros merci pour ta lecture de tout ça et pour tes commentaires <3
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