I.1 La Fuite en avant

Par Flammy
Notes de l’auteur : Attention, il ne s'agit pas du premier livre, si vous n'avez pas encore lu le premier livre, il faut commencer par le premier livre ^^

Chapitre 1 : La Fuite en avant

 

~905 jours avant le cataclysme

 

~0~

 

En Kaea, il existe bon nombre de “capacités hors normes”, de pouvoirs qui permettent de tordre la réalité. Tous ont leurs propres spécificités, même si certains permettent les mêmes réalisations. Chaque capacité est spécifique d’une gent, et la plus répandue est naturellement la sorcellerie, ainsi que les pouvoirs liés aux Plumes et aux Prêtres.

Notes de Max.

 

~0~

 

Un mal de crâne obsédant tira Lise du sommeil.

 

Même après les pires soirées elle n’avait jamais vécu une telle gueule de bois. La douleur l’empêchait de se concentrer sur quoi que ce soit, les pensées filaient sans qu’elle puisse les saisir. Elle marmonna quelques insultes avant de réussir à ouvrir les yeux. La lumière l’éblouit et un éclair de souffrance la transperça. Elle roula sur le côté en gémissant. Son regard tomba sur une cruche et un verre d’eau, posés à côté de deux piles de livres. Quelqu’un l’avait ramenée dans sa chambre. Elle s’assit péniblement, la gorge sèche. Elle n’eut pas le temps d'attraper la carafe que quelqu’un s’en saisit et lui servit à boire. Elle n’avait même pas remarqué la présence d’une autre personne, assommée par sa migraine. Lise fixa la main qui lui présentait un verre d’eau, sans redresser les yeux pour voir de qui il s’agissait. Ces doigts, elle les connaissait par coeur. Elle savait parfaitement à qui ils appartenaient, elle n’avait pas besoin de vérifier. Cette prise de conscience lui tordit violemment le ventre. Elle avait mal, terriblement mal. Plus à la tête, mais au coeur.

 

Elle resta immobile. Des rides apparurent à la surface de l’eau. La main tremblait. Lise redressa les yeux et croisa le regard bleu de Rudy, en partie caché derrière ses longues mèches rousses. Il souriait, mais d’un sourire hésitant et timide. Forcé. Comment avait-elle pu passer à côté de toutes les subtilités de ses sourires depuis son retour sur Kaea ? Les décrypter lui paraissait si facile, si naturel. Sa gorge se serra. Elle souffrait tellement, elle se sentait désespérée. L’expression de Rudy se voila d’autant plus. Il percevait sa détresse. Il aurait probablement donné n’importe quoi pour la soulager, lui rendre sa joie de vivre. Mais pour la première fois, son infaillible instinct à son égard devait rester muet. De toute façon, qu’aurait-il pu dire ? Il était à l’origine de sa tristesse. Pourquoi avoir tenté de se débarrasser d’elle ? Jusqu’à effacer toute trace de leur relation dans sa mémoire ? Pourquoi avoir voulu cette amnésie ? POURQUOI ?

 

Lise aurait eu tellement de raison de lui hurler dessus. Les larmes lui montèrent aux yeux, mais elle les refoula. Elle ne savait plus où elle en était. Elle avait autant envie de gifler Rudy et de le traiter de tous les noms que de se réfugier dans ses bras et de profiter de sa présence rassurante. Toutes ces contradictions la heurtaient et la laissaient démunie. Elle baissa la tête, incapable de le regarder plus longtemps. Les mots s’échappèrent dans un léger murmure avant qu’elle ne puisse les rattraper.

 

— Comment avez-vous pu ?

 

Non… En vérité, elle comprenait parfaitement la décision de Leihulm et de Maxhirst, parfaitement réfléchi, froidement logique. C’était… C’était la réaction de Rudy qui la désespérait. Pourquoi avoir accepté qu’elle disparaisse de sa vie ?

 

— Comment as-tu pu ?

 

Rudy ne répondit pas. Comment aurait-il pu justifier une telle trahison ? Lise se recroquevilla sur elle-même, essayant de contenir la douleur.

 

— Je… Je croyais que tu m’aimais pourtant.

 

Lise fut aspergée par quelques gouttes. Elle releva légèrement les yeux. À force de se crisper sur le verre, celui-ci avait explosé. Des éclats s’étaient fichés dans la paume de Rudy et du sang se mêlait à l’eau.

 

— Je t’aime. C’est pour ça que… Tu as failli mourir ! s’écria-t-il, la voix cassée. Je… Je n’ai pas su te protéger.

 

Rudy baissa les yeux sur sa main blessée. Il la cacha machinalement dans son dos avant de reprendre dans un murmure.

 

— Lei m’avait assuré que c’était ce qu’il y avait de mieux pour toi. Que tu serais plus en sécurité, plus heureuse chez toi.

— Plus heureuse ?! Tu te fous de moi ! cracha-t-elle. Qu’est-ce que vous en savez ?!

 

Les poings crispés, le souffle court, Lise ne distinguait plus rien, les yeux embués par des larmes. De tristesse ou de rage ? Aucune idée.

 

— Je déteste ma vie là-bas ! Je ne suis pas heureuse chez moi, comment pouvez-vous décider de ce qui est mieux pour moi ?

 

Elle avait crié de plus en plus fort, à s’abîmer la gorge. Aveuglée par la Colère, elle ne s'aperçut pas à quel point elle déformait la réalité. À quel point Mérédith, Camille et même son frère lui manquaient quand elle pensait à eux. À quel point elle risquait moins d'être assassinée au détour d’une rue de Lyon que de Vianum. À quel point elle aurait pu vivre toute sa vie sans se poser de questions.

 

Mais la rage prit le dessus sur le reste.

 

Rudy trembla devant elle. Elle le connaissait. Il savait qu’il mourrait d’envie de la serrer sans ses bras, de la réconforter, mais qu’il n’osait pas. Il ne se sentait plus autorisé à le faire. Elle aurait donné n’importe qui pour qu’il le fasse quand même. Elle ne l’aurait pas repoussé. Mais initier l’étreinte… Elle ne pouvait pas. Elle l’aimait trop. Lui en voulait trop pour la trahison qui lui meurtrissait le coeur.

 

Ils restèrent silencieux l’un en face de l’autre, figés dans leurs souffrances. De longues minutes s’égrenèrent, pesantes. Rudy déglutit péniblement.

 

— Lise, je…

 

Des cris l’interrompirent. Quelqu’un venait d’entrer avec fracas dans la demeure et hurlait depuis le rez-de-chaussée, cherchant à rameuter du monde. Après quelques instants d’hésitations, le regard fixé sur elle, Rudy s’éloigna et quitta la pièce. Lise comprit enfin de quoi il était question.

 

— Où est-elle ?! La gamine dont mes filles avaient dû s’occuper ! Où est-elle ?! Lise, c’est ça ?

 

Des bruits de pas retentirent dans l’escalier. Comme dans un rêve, Lise se leva et sortit sur le palier. Leihulm et Rudy tentaient de retenir une femme rondelette, lourdement maquillée pour masquer ses rides. Elle se débattait violemment, ruant tout en insultant copieusement tout ce qui avait le malheur de se trouver sur son chemin. Sa voix partait de plus en plus dans les aiguës, dans un mélange de rage, de désespoir et de tristesse. Lise fronça les sourcils. Le khôl avait coulé au niveau des yeux, son rouge à lèvres dépassait allègrement. Pourtant, madame Jeanne était toujours parfaitement apprêtée normalement. Elle s’en souvenait.

 

Il s’agissait de la mère maquerelle de la maison close qui abritait les filles qui s’étaient occupées d’elle lors de sa convalescence. Après avoir fui les Connaws, elle avait eu besoin de temps. Beaucoup de temps. Et avec beaucoup de discrétion. La plupart du temps, Cybèle, Anabelle et Isabelle s’étaient relayées à son chevet. A cette époque, elle avait mieux supporté les présences féminines que masculines. Maxhirst n’avait trouvé que cette solution pour qu’on la soigne sans que le voisinage ne se pose trop de questions, afin que les Connaws ne retrouvent pas sa trace. Les commères avaient jasé et sa réputation en avait pâtis, mais sa couverture avait tenu longtemps.

 

Il y eut un moment de flottement lorsque madame Jeanne aperçut Lise. Elle se figea et, la seconde suivante, elle hurla de plus fort. Elle réussit à prendre par surprise les deux guerriers qui l’encadraient et elle se dégagea. Elle se jeta sur Lise et s’agrippa à ses vêtements, à moitié folle de rage et de larmes.

 

— Toi, tu viens avec moi ! Mes filles elles… Il… Elles n’ont pas mérité ça !

 

Madame Jeanne se laissa tomber au sol, soudainement vidée de toute énergie. Elle pleurait silencieusement, totalement affaissée. Elle avait regagné les vingt années qu’elle cachait d’habitude avec brio sous du maquillage. Lise resta immobile, complètement dépassée par les évènements. Elle adresse un regard perdu à Leihulm, dont l’expression se durcit. Il s’approcha de madame Jeanne pour l’aider à se remettre debout.

 

— Retournez chez vous. Vos autres filles ont besoin de vous et…

— Non ! Elle doit me suivre ! Sinon, il va revenir…

— On ne peut rien faire pour vous. Partez.

— Qu’est-ce qui se passe ? intervint Lise.

 

La pauvre femme posa des yeux vides de vie sur elle.

 

— Il faut que tu viennes chez moi avec moi, ma petite. Pour…

— Il n’en est pas question !

— J’y vais.

 

Lise avait parlé d’une voix calme, parfaitement maîtrisée. Elle défiait du regard Leihulm, qui paraissait furieux qu’elle lui désobéisse à cet instant.

 

— J’en ai marre que vous me cachiez tout ! Je me souviens de madame Jeanne. Je ne sais pas pourquoi elle est dans cet état, mais si je peux faire quelque chose, je veux aider.

 

Lise était déterminée. Elle ne serait pas la petite chose fragile qu’on protège et à qui on travestit la réalité. Leihulm hésita quelques instants, les épaules et les poings crispés. Il finit par se détourner et s’adresser à Rudy. Il avait compris que Lise risquait de tenter quelque chose de stupide s’il la laissait encore une fois de côté.

 

— Va prévenir Max, il vient avec nous. Et Lise, quoiqu’il arrive, tu restes avec nous et tu ne nous fausses pas compagnie, c'est clair ? Les Connaws ont mis un contrat sur toi. Ils… Ils ne lâcheront pas l’affaire. Surtout maintenant.

 

Elle se força de contenir le frisson de peur pour hocher sobrement la tête. L’évocation des Connaws avait réveillé une foule de souvenirs qu’elle aurait préféré continuer d’ignorer et qui la terrorisaient. Mais se concentrer sur Madame Jeanne, qui sanglotait contre elle, lui permettait de les refouler et de tenir le coup.

 

Pour le moment.

 

~0~

 

La marche vers la maison close s’effectua dans un silence dérangeant. La mère maquerelle avait fini de pleurer et elle était restée apathique depuis. Leihulm avait mis Maxhirst au courant de la situation en quelques chuchotements et Rudy paraissait tendu, particulièrement mal à l’aise. Lise ne leur prêta aucune attention. Elle se sentait encore déboussolée avec ses sentiments, agressée par le retour de ses souvenirs et des vérités qui venaient avec eux. Elle aurait largement préféré se rouler en boule dans son lit. Pourtant, pour que madame Jeanne perde à ce point le contrôle d’elle-même… Elle devait l’aider. Mais que s’était-il passé ?

 

Ce problème supplémentaire lui donnait l’impression de se noyer.

 

Après une dernière intersection, ils parvinrent dans la rue où se dressait toutes les maisons closes de qualités, ainsi que les salons où fumer. De nuit ou de jour, une animation feutrée égayait toujours les lieux. Là, tout paraissait mort. Pas un badaud ne flânait, tous les établissements avaient fermé leur porte. Les seules traces de vie provenaient de la demeure de madame Jeanne. Des gardes de la cité surveillaient l’entrée, rigides à l’extrême dans leurs armures. Ils détonnaient particulièrement dans cette allée, où ils évitaient de venir par un accord tacite. Cette vue agit comme un coup de fouet sur madame Jeanne. Elle saisit le bras de Lise et l’entraîna fermement derrière elle avant que quelqu’un n’ait le temps de la retenir. Elle se dirigea d’un pas vif vers la porte de sa demeure. Les soldats tressaillirent mais ils laissèrent passer les deux femmes.

 

À l’intérieur, Lise hoqueta de surprise. L’horreur étouffa toute autre réaction. Devant elle, la pire scène sanglante qu’elle n’avait jamais vue de sa vie. Et pourtant, elle avait récupéré quelques souvenirs plus que dérangeants.

 

En temps normal, la pièce d’accueil de madame Jeanne était un endroit particulièrement coquet et douillet. Des fauteuils bien rembourrés, des coussins dans tous les coins, des lumières tamisées et de l’encens à l’odeur douce. Malgré la connotation des lieux, Lise l’avait toujours apprécié. Elle aimait particulièrement les manières sans gêne des filles qui s’étaient occupées d’elle, ainsi que le caractère sérieux, caché sous une bonne couche de frivolité. Cybelle, Anabelle et Isabelle.

 

Là…

 

La salle avait été saccagée. Tous les meubles étaient renversés, brisés ou éventrés. Tout avait été cassé avec un soin minutieux, mais ce n’était pas cela qui captait le regard de la jeune femme. Des éclaboussures de sang recouvraient les murs et absolument tout ce qui se trouvait dans la pièce paraissait souillé. Mais le pire… Des corps avaient été démembrés et des morceaux traînaient un peu partout. Lise pouvait voir une main plantée dans un coussin, des boyaux suspendus comme une guirlande. Trois têtes avaient été accrochées par leurs cheveux au plafond. Cybelle, Anabelle et Isabelle. Les trois prostituées qui s’étaient occupées d’elle quand Maxhirst l’avait sauvée des Connaws. À présent, elles fixaient Lise de leurs yeux voilés. Des yeux de mort.

 

Lise s’aperçut qu’elle reculait lorsqu’elle rentra dans quelqu’un. Des bras l’enlacèrent et tentèrent de la détourner du massacre spectacle. Elle essaya de résister mais elle tremblait tellement qu’elle sentait ses jambes s’écrouler sous elle. Des voix s’élevaient autour d’elle, mais le sens resta obscur, elle ne comprenait plus rien. Même son cerveau s’était tu. Seuls ses yeux continuaient de fonctionner correctement, fixant sans pouvoir s’en empêcher l’horreur.

 

— Vous êtes folle ! Pourquoi vous ne nous aviez pas prévenus que c’était dans cet état-là ?

— C’est de sa faute !

— Vous plaisantez, j’espère ?! Madame Jeanne, vous délirez !

— Et le message ?! Vous voulez me faire croire que ce n’est pas pour elle ?!

— Un message ? murmura Lise. Quel message ?

 

La jeune femme émergea douloureusement. Son coeur battait tellement fort qu’il lui faisait mal. Elle tenta de se dégager, mais on la dirigea doucement mais fermement vers la sortie.

 

— Non, je…

— Vient Lise. Tu te sentiras mieux dehors.

 

La voix de Rudy restait apaisante. Il ne paraissait pas terrifié comme elle par la scène de massacre. Cette prise de conscience déclencha une crise de tremblement chez Lise. Elle retrouva un peu d’énergie et elle se débattit.

 

— Quel message ? De quoi ils parlent ?

— Rien, il…

 

Rudy n’eut pas le temps de terminer. Madame Jeanne se jeta sur eux comme une furie. Elle entraîna Lise derrière elle et la planta devant un mur. Des symboles étranges étaient tracés avec du sang.

 

— J-je… Je ne comprends pas.

— Rudy ! Emmène Lise dehors tout de suite, hurla Leihulm. Par la force s’il le faut !

 

Il paraissait hors de lui. Lise ne l’avait jamais vu dans un tel état. Elle avait l’impression de tout vivre au ralenti, comme anesthésiée. Le cri de madame Jeanne lui parvint comme dans un rêve. Il ne pouvait s’agir que d’elle, pourtant, elle entendait une autre voix. Celle d’un homme, particulièrement enjoué. Souriant. Trop souriant.

 

— Ma mie, mon amour d’un monde d'ailleurs ! Ces gêneuses refusaient de me dire où tu étais, mais ce n'est qu'une question de temps.  À nos très prochaines retrouvailles. Riesz.

 

Au fur et à mesure des mots, Lise trembla de plus en plus fort et se laissa tomber au sol. Le froid la transperçait, malgré Rudy qui continuait de la serrer dans ses bras. Des images lui revinrent en tête, de tests, de violence et de torture. Du sang, de la douleur. La souffrance pulsait dans tout son corps, comme à l’époque des Connaws. Ses dents s’entrechoquaient de plus en plus fort, elle n’entendait plus rien d’autre que les battements de son coeur.

 

Trop. C’était trop. Riesz, le changement de monde, ses souvenirs, le combat dans le Sanctuaire, ses sautes d’humeur, la trahison de Rudy… Et maintenant, ce massacre.

 

La goutte d’eau qui faisait éclater le vase.

 

Un cri s’échappa de la gorge de Lise, qui prit ses compagnons de court. Elle repoussa violemment Rudy, se redressa d’un bond et courut à l’extérieur de la maison close. Il fallait qu’elle parte, le plus rapidement et le loin possible.

Il n’y avait qu’une seule solution.

 

Fuir.

 

~0~

 

Lise se précipita en avant, sans prendre garde aux passants ou à la direction qu’elle prenait. Rien ne comptait, à part mettre toujours plus de distance entre le message et elle. Peut-être que si elle s’éloignait suffisamment, il ne la retrouverait pas. Mais, dans le cas contraire…

 

La respiration saccadée, la vue trouble, elle réalisa qu’elle ne courrait plus qu'au bout de plusieurs minutes. Son corps ne répondait plus, elle était juste étalée contre les pavés, face contre terre, tremblante et à bout de force. Elle se figea quand elle sentit une main se poser sur son épaule. Riesz. Il l’avait retrouvé, il allait la tuer, ou pire. Il allait la torturer, jouer avec elle. Elle devait fuir, faire quelque chose. Elle… Elle…

 

— Lise ? C’est toi ? Eh, ça va ?

 

Un frisson de soulagement décontracta ses muscles. Il ne s’agissait pas de lui, mais de… elle n’en avait aucune idée. Elle ne reconnaissait pas la voix. Le souffle court, elle prit difficilement appui sur ses coudes pour se redresser. Un jeune homme blond était accroupi à côté d’elle. Ses yeux vairons la détaillaient, il paraissait sur ses gardes, prêt à bondir en cas de soucis. Après quelques instants de flottement, un large sourire éclaira son visage et fronça son nez pointu.

 

— Tu me reconnais pas, hein ? T’as vraiment perdu la mémoire.

— Je… Qu’est-ce que tu en sais ?

 

L’inconnu éclata de rire et se claqua la cuisse du plat de la main.

 

— Si tu te souvenais de moi, tu m’aurais déjà attaquée ! Pour information, je suis Cole. Attends, je vais t’aider.

 

Sans lui laisser le choix, il l’attrapa par les coudes et la remit sur pieds. Il assena ensuite des tapes sur ses vêtements pour chasser les saletés ramassées sur les pavés.

 

— Et voilà ! Tu fais un peu moins pouilleuse comme ça. Et puis, c’est toujours une excellente excuse pour peloter tranquille !

— Q-Que… Quoi ?!

 

Cole lui adressa un clin d’oeil.

 

— Avant que tu ne crises, j'te présenter mes compagnons. Ceux-là, tu les as jamais vus, tu les vexeras pas à pas les reconnaître.

 

Il tendit un doigt derrière elle. Lise se sentait totalement dépassée. Cole parlait vite. Très vite, avec un accent prononcé. Au point qu’elle devait se concentrer pour le comprendre. Elle en avait oublié sa peur. Elle se retourna et découvrit deux hommes qui l’observaient en silence. L’un d’eux, extrêmement grand, était emmitouflé dans une cape, la capuche remontée sur sa tête. On ne distinguait de lui que deux yeux perçants et une longue tignasse sombre. Un faucon était posé sur son épaule. À ses côtés, un homme enveloppé lui parvenait à peine au torse. Ses cheveux bruns au carré étaient parsemés de petites tresses.  Il paraissait un peu perdu et entortillait ses mèches autour de son index. Il s’agissait du plus âgé des trois, celui qui transpirait le plus le manque de confiance.

 

— Le géant nous a jamais donné son nom. On l’appelle le Fauconnier du coup. L’autre c’est Méliantys. Un sorcier. Un type adorable mais ne lui laisse jamais le choix. Conseil d’ami. D’ailleurs, j'me souviens d'une histoire et…

 

Un grondement sourd interrompit soudainement Cole. Il cligna des yeux, surpris, avant d’éclater de rire. Il asséna à Lise une grande tape dans le dos, qui faillit la jeter au sol.

 

— T’as toujours autant d’appétit à ce que je vois ! Allez, je te paie l’repas, je te dois bien ça !

 

Sans lui laisser le choix, Cole enroula son bras autour des épaules de Lise.

 

— Direction l’auberge ! Des retrouvailles, ça se fête, non ?

— Avec toi, tout est une excuse pour manger et boire. Et je ne parle pas du reste.

— Oh, Mel, décoince-toi un peu ! Ou alors, tu préfères prendre une décision entre ça et..

— C’est bon ! coupa Méliantys, d’un coup raide comme un piquet. Tu as gagné. J’invite même, mais pour l’amour de Ludificus, tais-toi !

 

Méliantys délaissa ses tresses et tourna les talons, étrangement mal à l’aise. L’espace d’un instant, il avait eu l’air réellement paniqué. Le Fauconnier darda les deux fentes qui lui servaient d’yeux sur Cole avant de se détourner à son tour. Il siffla et son oiseau s’envola avec un cri. Lise se laissa entraîner sans oser protester. Se concentrer sur l’accent de Cole lui convenait parfaitement. Pour comprendre, elle devait garder son attention fixée sur un objectif précis. Le reste, les images sanglantes, demeureraient éloignées. Toujours en périphérie, mais secondaires. Lise n’en demandait pas plus.

 

~0~

 

Sans trop réaliser ce qui se passait, Lise se retrouva attablée à une auberge face à une assiette monstrueuse, qui aurait probablement contenté toute une équipe de rugby. Méliantys et le Fauconnier s’étaient installés à côté d’elle pendant que Cole allait passer commande. Elle n’avait pas compris leur geste, jusqu’à ce qu’il revienne vers eux.

 

— Rho, mais les gars ! Vous auriez pu me laisser à côté d’elle quoi ! Je me tiendrais mieux que la dernière fois, promis !

— Hors de question ! Je me rappelle de l’esclandre qui a suivi ton comportement plus que déplacé ! Et puis… Tu es la protégée de Maxhirst, n’est-ce pas ?

 

Méliantys tourna vers Lise son sourire chaleureux. Il passait des sermons secs à l’échange d’amabilités avec une aisance rare.

 

— Euh… O-Oui.

 

Lise ne savait pas trop ce qu’il fallait mieux répondre. Elle préférait Cole et son monologue qui l’empêchait de réfléchir.

 

— Je me dois donc d’autant plus la préserver de toi. Max est un vieil ami, il ne me le pardonnerait pas !

— Rhaaa ! Décoince-toi un peu Mel ! C’est pas la première fois que je suis avec hein. Si ça peut te faire plaisir, j’te promet que je lui ferais rien ! Ça te va comme ça ? De toute façon, sur ce coup, c’est pas Max qu'il faut craindre, mais Lei.

 

Lise sentit ses deux voisins de table se détendre suite au serment de Cole sans qu’elle comprenne pourquoi. Cette situation lui rappelait de façon très désagréable son retour sur Kaea, quand tout le monde la connaissait et qu’elle ne se souvenait de rien. Leihulm avait d’ailleurs un don pour ça, pour toujours professer comme s’il savait tout. Comme lorsqu’il l’avait retrouvé après sa fugue dans la plaine de Fyh. Elle fuyait Rudy et Maxhirst, mais surtout Riesz.

 

Riesz.

 

La maison close.

 

Cybèle, Anabelle et Isabelle.

 

Et leur regard mort, posé sur elle.

 

L’image l’obséda. L’assiette géante n’existait plus. Seuls restaient cette vision et le mot laissé par Riesz. Ce… Cadeau. Sa faute. Elle…

 

— Lise, est-ce que tout va bien ?

 

Mélyantis venait de lui secouer durement le bras. Elle se reconnecta difficilement avec la réalité, tandis qu’elle prenait conscience des tremblements qui l’agitaient. Se changer les idées. Vite. Sans répondre à Méliantys, elle se tourna vers Cole et lui demanda :

 

— Excuse-moi mais… comment tu me connais ?

 

Elle espérait de tout son coeur que cette simple question relancerait la machine et lui permettrait d'oublier ses angoisses. Cole ne se fit pas prier.

 

— J’ai été l’élève de Leihulm pendant des années, avec Rudy. Je maniais déjà l’épée avant de le rencontrer, mais c’est avec lui que j’ai pu me perfectionner. Un très bon maître ! Mais très exigeant. Il y a certains trucs qu’il ne tolère pas vraiment. C’est pour ça qu’il m’a viré il y a un peu plus d’un an. Mais un très chouette type sinon !

 

Lise resta un instant perplexe. Elle en avait fait des vertes et des pas mûres à Leihulm et il ne l’avait jamais menacée de l'abandonner.

 

— Qu’est-ce que tu as bien pu faire pour te mettre Lei à dos ? J’ai jamais réussi !

— Ahah ! Ça c'est mon petit secret. Pas envie que tu m’agresses. Mange plutôt.

— J’ai une vague idée de ce qu’il a pu faire, grinça Méliantys.

 

Le repas continua pendant plusieurs dans un silence complet. La nourriture était bonne, mais Lise ne parvenait pas à se concentrer dessus. Elle se sentait agitée, l’angoisse revenait. Il fallait faire diversion. Quelque chose. N’importe quoi.

 

Un petit piaillement s’éleva à côté d’elle.

 

Totalement prise de court, Lise tourna la tête vers le Fauconnier. Elle ne l’avait pas entendu prononcer le moindre mot depuis leur rencontre, et pourtant. Loin au-dessus d’elle, il avait baissé les yeux vers elle et la toisait. Il la jugeait, même. Un nouveau piaillement. Le Fauconnier soupira, comme s’il abdiquait. Malgré leur entrée dans une auberge, il n’avait pas touché à l’immense capuche qui lui mangeait la moitié du visage. À geste lent, il la retira, révélant un teint particulièrement pâle, une bouche étroite et une longue chevelure noire. Il farfouilla un instant dedans, cherchant quelque chose.

 

— Qu’est-ce que…

 

Lise resta bouche bée. Le Fauconnier extrayait de sa tignasse un oisillon, qui piailla de plus belle. Il battit l’air de ses ailes sans plumes, jusqu’à ce que son maître le laisse tomber sur la tresse de Lise. Le poussin s’y accrocha alors et se balança, visiblement content.

 

— Viens d’éclore. ‘Core capricieux.

 

La voix du Fauconnier, portant très rocailleuse, fut facilement compréhensible. Lise regarda l’oisillon jouer avec ses cheveux.

 

Elle en oublia ses peurs.

 

~0~

 

— Je lui ai pris une chambre. Je vais vérifier que tout va bien.

 

Mélyantis leva un sourcil suspicieux en direction de Cole, qui avait commencé à monter l'escalier qui menaient à l’étage de l’auberge. Cole s’arrêta et redescendit de quelques marches. Il enfonça ses mains dans ses poches et haussa les épaules.

 

— Pas besoin de me regarder comme ça. J’vais pas l’agresser. J’ai promis et j’tiens toujours mes promesses. C’est pour ça que tu m’as embauché malgré l’passif, non ?

 

Cole souriait d’un air heureux, pas du tout mal à l’aise de devoir se défendre face à des accusations à peine voilées. Le Fauconnier se contentait de les surveiller d’un oeil, encore installé à table, occupé à nourrir à la pince l’oisillon. Même assis, il était plus grand que certaines serveuses qui passaient dans son dos. Mélyantis soupira. D’un coup, il semblait avoir vieilli de dix ans.

 

— Je sais. Juste… Je n’aime pas ça.

— Quoi ? Les dizaines de menaces de mort qu’on reçoit depuis qu’on est en ville ? La gosse qui a soi-disant besoin d’aide et nous sème comme de par hasard à côté de Lise ? Lise qui ne veut pas voir ses plus grands protecteurs et même pas Rudy alors qu’ils sont mariés ? Le Fauconnier qui a réussi à aligner plus de quatre mots à la fois ?

 

Mélyantis pouffa de rire et se détendit. Pourtant, face à un résumé aussi cru, il aurait dû se tourmenter encore plus. Mais la désinvolture de Cole avait quelque chose de réconfortant.

 

— Je préférais juste que Lise n’erre pas dans les rues. Maxhirst doit terriblement s’inquiéter à mon avis.

— Ça doit pas être le seul. Mais si elle demande pas pour y retourner, est-ce qu’on doit vraiment la forcer ? J’veux dire…  Elle est pas perdue, elle est avec nous.

 

Le regard de Cole s’était légèrement durci. Son désir constant de liberté admettait mal qu’on prenne des décisions heurtant sa volonté ou celle des autres. Si chacun s’occupait de ses fesses, tout irait mieux selon lui. Souvent, Mélyantis avait envie de lui donner raison. Mais pas là. Maxhirst ne lui pardonnerait jamais s’il arrivait quelque chose à Lise. Il se sentait responsable d’elle, à un point inimaginable.

 

Mais d’un autre côté… 

 

Lise n’avait vraiment pas paru dans son assiette. Elle avait peut-être juste besoin de temps. Peut-être qu’il parviendrait à combler les souhaits des deux. Il soupira.

 

— On peut la laisser se reposer un peu. Elle semble désorientée, c’est probablement de la fatigue et tout ira mieux ensuite. Mais si elle ne veut pas rentrer…

 

Mélyantis entortilla ses cheveux autour de son doigt.

 

— Je préviendrai au moins Maxhirst. Histoire qu’il ne s’inquiète pas inutilement.

 

Cole s’en renfrogna un peu, mais il n’ajouta rien. Il savait pertinemment que cela ne servait à rien. Sans un mot, il se retourna et disparut dans l’escalier.

 

~0~

 

Incapable de tenir en place, Lise faisait les cent pas dans sa chambre, en se rongeant le pouce. Elle aurait préféré rester avec les trois hommes sortis de nulle part, ils lui avaient changé les idées. Mais en même temps, leurs expressions compatissantes…

 

Un long frisson remonta le long de son dos et Lise se figea, le regard perdu sur des visions d’horreur. Elle devait juste oublier. Penser à autre chose. Fuir Riesz de toutes les façons possibles. Mais retourner à la maison de Maxhirst… Cela lui rappelait Riesz. Et elle ne voulait pas. Elle ne pouvait pas. Elle devait s'éloigner encore, et peut-être alors…

 

Quelqu’un frappa à la porte. Sans attendre de réponse, Cole entra. Il comprit immédiatement que quelque clochait, mais il ne posa pas de question. Une bonne chose. Il n’essaya même pas de lui faire du rentre-dedans. Il se comportait pourtant comme un dragueur invétéré juste avant, peu adepte de subtilité. Est-ce qu’elle paraissait si mal que ça ?

 

Il décrocha une sacoche de sa ceinture et vida son contenu sur une table. Une sorte de longue pipe. Ou de fume-cigarette, elle ne savait pas trop. Cole prépara l’objet, glissant une poudre à l’une des extrémités et l’allumant. Une fumée blanche s’éleva tandis qu’il inspirait profondément, la pipe aux lèvres. Il souffla ensuite et son expression se fit plus douce, plus apaisée. Il la tendit à Lise.

 

— Ça te fera du bien.

 

Lise resta immobile, le visage fermé. Elle n’avait jamais touché à de la drogue de sa vie, ou même à une cigarette. Ses parents et son entraîneur l’auraient tuée. Elle n’allait quand même pas commencer maintenant ! Cole insista.

 

— Fais pas ta sainte-nitouche. On a tous remarqué pendant le repas que t’essayais d’oublier quelqu'chose. Je connais qu’un truc plus radical que ça, et je suis pas sûre que Lei apprécierait que je t’assomme !

 

Après un instant d’hésitation, elle attrapa la longue pipe. Riesz. Elle ne voulait plus y penser, elle devait fuir tout ça. Sans plus réfléchir, elle imita Cole. Quelques minutes plus tard, elle était assise par terre, adossée contre le lit, Cole à ses côtés. Parfait. Elle ne parvenait plus à… à quoi déjà ? Elle s’rappelait plus. Pas grave. C’était bien comme ça.

 

Quelques secondes passèrent. Ou quelques heures. Elle ne savait pas trop. Elle s’en fichait. Avec le temps, elle réussissait mieux à contrôler les effets de la drogue, à profiter de la torpeur bienheureuse. Cole avait largement plus l’habitude qu’elle. Il parlait sans fin, la rattrapait lorsqu’elle tanguait un peu trop. Il vérifiait aussi sa consommation. Il l’incitait parfois à fumer, parfois il lui enlevait la pipe des mains. Et elle le laissait faire. Elle avait de toute façon du mal à réfléchir correctement.

 

Cole la secoua. Il répétait les mêmes mots. Il voulait qu'elle comprenne. Elle tenta de toute ses forces de s’accrocher, de maintenir son attention sur lui. Cela se révéla plus facile qu’elle ne l’aurait cru. Cela faisait un moment que Cole ne lui avait pas tendu la pipe.

 

— Lise. Je dois te dire quelque chose d’important. Mèl a décidé de prévenir Max que tu es avec nous. Je ne sais pas ce qui s’est passé entre vous, et je m’en fiche. Mais j’aime pas faire ce genre de chose dans le dos des gens.

 

Lise cligna difficilement des yeux. Maxhirst, au courant ? Il allait certainement venir la retrouver. Ainsi que Leihulm et Rudy. Surtout Rudy. Elle ne voulait pas les revoir. Surtout pas lui. Pas après qu’ils aient décidé de lui effacer la mémoire sans lui demander son avis. Elle… Elle ne leur pardonnait pas… Oui, c’était cela son problème principal. Il n’y avait rien d’autre. Le reste s’était perdu dans les vapeurs blanches. Elle devait fuir. Fuir encore et toujours. Sinon… Sinon les yeux de morts la retrouveraient.

 

Elle se leva et tangua un instant. Elle tenait debout. Difficilement, mais ça suffirait. Elle devait partir maintenant. Cole posa une main sur son épaule. Elle fronça les sourcils. Pourquoi la prévenir si c’était pour la retenir ?

 

— Fais attention à toi. Tu risques de ressentir les effets du fypaz pendant encore une heure, mais le plus gros sera passé ensuite. Tiens, prends ça, j'te montre pour sortir par derrière. Ah, et il faut que je récupère le petiot, sinon le Fauconnier va me tuer. Bon, il va me tuer de toute façon, mais ma mort sera plus rapide là.

 

Il lui tendit une bourse qu’il fourra dans ses vêtements face à son manque de réaction. Il détacha ensuite délicatement l’oisillon toujours accroché à sa tresse et le glissa dans sa poche, sans écouter ses piaillements de protestations. Elle ne parvenait vraiment pas à le comprendre. Il répondit à sa question sans qu’elle ait besoin de la poser.

 

— J’consière que t’es assez grande pour prendre tes propres décisions, je m’y opposerais pas. Mais ça ne m’empêchera pas de t’aider un peu. T’as de quoi tenir un bon moment, j’pense.

 

Lise mit plusieurs minutes pour démêler les paroles de Cole. Il recommençait à parler trop vite pour elle, avec son accent si prononcé. Lorsqu’elle réussit enfin à tout saisir, elle voulut lui poser une question.

 

Il n’était plus là.

 

Elle se trouvait dans une ruelle, entourée par une foule de badauds qui l’ignorait. Elle ne se souvenait plus comment elle était arrivée. Elle aurait même été incapable de retourner à l’auberge. Perdue, elle effectua quelques pas, comme dans un rêve. Dans ses vêtements, le poids de la bourse lui prouvait qu’elle n’avait pas déliré.

 

Et pourtant…

 

Cole et les autres… Est-ce qu’ils existaient vraiment ?

 

Elle avança, plus pour se donner l’impression de faire quelque chose que pour atteindre une destination. Elle ne savait pas où elle voulait aller, mais marcher lui faisait du bien. Elle se sentait moins engourdie.

 

Elle erra sans fin.

 

Elle se contenta de fixer les pavés, indifférente à ce qui l'entourait, jusqu’au moment où quelqu’un la percuta.

 

Elle eut alors la sensation de sortir d’un songe. Elle redressa la tête et regarder enfin réellement où elle se trouvait. Dans la ruelle, les ombres étaient allongées par le soleil couchant. Les bruits de la cités lui parvenaient à peine, étouffés par la distance. Elle n’avait aucune idée de quel quartier il s'agissait. Elle ne se souvenait pas d’avoir déjà visité cette partie de Vianum. Les maisons, anciennes et tassées les unes sur les autres, paraissaient en ruines. Seules quelques unes montraient quelques rares signes de réparations précaires. Les pavés étaient recouverts de détritus et un filet de boue noirâtre encrassait le centre de la rue. Il ne s’agissait clairement pas des lieux les plus aisés de Vianum.

 

Un endroit dangereux. On lui avait toujours préconisé d’éviter les bas quartiers.

 

Cette prise de conscience eut l’effet d’une douche froide sur elle. Les dernières brumes blanches se dissipèrent et la panique la frappa de plein fouet. Elle était perdue au beau milieu de nulle part, dans un coin avec la réputation de coupe-gorge. Elle devait fuir. Fuir les coupes-gorges, fuir Rudy et sa traîtrise, fuir Riesz et ses massacres. Son rythme cardiaque accéléra d’un coup et elle eut du mal à respirer correctement.

 

C’était beaucoup trop pour elle.

 

Lise tourna les talons, dans l’espoir de retrouver sur ses pas des avenues plus fréquentées. Elle fonça alors dans quelqu’un. La personne qui l’avait bousculée et qui l’avait tirée des limbes… Elle était restée là, à la regarder dans son dos. Sa peur grimpa encore d’un cran. Pourquoi l’observer si ce n’était pas pour… peut-être que la bourse de Cole suffirait à le faire partir. Peut-être que…

 

Des bras se refermèrent sur elle et l’enlacèrent avec tendresse. Son coeur s’arrêta quand elle réalisa sur qui elle venait de se jeter.

 

— Mon petit sucre d’orge ! Je savais bien que toi aussi, tu avais hâte de me retrouver. Alors, ma surprise t’a plu ?

 

Le souffle court, Lise sentit ses dents claquer sans pouvoir se contrôler.

 

Riesz.

 

Riesz était là et il la serait dans ses bras.

 

Il… Il… Il allait la tuer. La massacrer comme les filles de madame Jeanne. Ou la torturer comme à l’époque des Connaws. Elle… Elle… Un bourdonnement l’empêcha d’entendre la suite des paroles de Riesz. Les yeux écarquillés, elle ne pouvait pas détacher son regard de lui.

 

— Tu es dans tous tes états à cause de nos retrouvailles, mon petit chaton.

 

Il souriait tendrement, ses prunelles cernées baissées vers elle. Un sourire de fou, un sourire d’amant. Elle ne savait pas trop. Elle n’était plus capable de réfléchir.

 

Riesz se pencha vers elle.

 

Il allait la mordre. Boire son sang. La déchiqueter ou pire.

 

Il posa délicatement la main sur sa joue et releva légèrement son visage. L’instant d’après, il l’embrassait, sa langue passant sans vergogne entre ses lèvres.

 

Une pensée incongrue lui traversa l’esprit. Il embrassait mieux que Rudy.

 

La seconde suivante, ce fut le noir total.

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Jibdvx
Posté le 26/02/2021
Et ben ! Un sacré premier chapitre et une belle entrée en matière pour ce qui va advenir de Lise. De ce côté, ça s'annonce plutôt mal, vu le romantisme de ce loustique de Riesz. Il reste encore beaucoup de chose à dire et à éclaircir dans toute cette histoire en tout cas. Bon début de 2nd tome donc ! On reprend l'action facilement, les nouveaux enjeux se posent avec leur lot de rencontres et d'enjeux. Au plaisir de continuer !
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