Humain

Par Maud14

L’air entra à nouveau dans ses poumons, douloureusement et Hyacinthe toussa violemment. Allongée sur le sable, trempée, elle ouvrit péniblement les yeux. Alexandre se tenait au dessus d’elle, sa main dans la sienne. Ses orbes bleues l’inspectaient intensément. C’était comme si elle vivait le même moment, pour la seconde fois. Mais il lui parut qu’une éternité s’était écoulée depuis la nuit où elle était tombée dans les flots furieux de l’île Tudy. Lui aussi, était aspergé d’eau. La nuit était toujours claire. L’océan grondait doucement.  

« Je crois que Unda ne m’apprécie pas beaucoup », grogna-t-elle. 

Après tout elle venait de faire une commotion et la titanesque de soeur d’Alexandre avait manqué la noyer. 

« Tu m’as lâché la main », murmura Alexandre, comme un reproche. 

Délicatement, il dégagea une mèche de cheveux qui collait à la joue de la jeune femme. 

« Tu vas partir? », répéta-t-elle, le souffle court. 

Ses yeux bleus plongèrent dans les siens, mystérieux, impénétrables. 

« Pas pour le moment »

Hyacinthe se redressa vivement et il recula son buste tout aussi vite. 

« Après tout, rien ne te retient »

Une lointaine affliction s’esquissa sur son visage. Mais il garda le silence. Hyacinthe sentit alors la distance grandir entre eux. Comment pouvait-elle penser qu’un être tel que lui resterait près d’eux, près d’elle? Dépitée, elle se releva. Quel était ce destin qui l’avait conduit à elle? Pourquoi était-ce elle qui était tombée sur lui? Etait-ce le hasard? Etait-ce fortuit? Ou bien…

« J’espère que le reportage fera bouger les choses », se contenta-t-il de dire en se relevant à son tour. 

« Mhh. Ok j’ai compris, tu ne veux pas en dire plus », marmonna-t-elle en titubant vers le chemin de l’hôtel.

« J’ai l’impression… de me sentir… vide »

La voix rauque derrière elle la fit se retourner. Alexandre s’était arrêté, et observait l’océan, les mains dans les poches. Elle s’immobilisa également. 

« Vide? »

« A l’intérieur de moi, je me sens… triste je crois »

« On vient de perdre un ami, c’est… normal »

Hyacinthe se rapprocha un peu. Le vent s’était levé et faisait se soulever mollement les mèches autour de son visage.

« On dirait que tu es plus perturbé que moi alors que je viens d’apprendre que tu es un… titan… »

Son regard azuré se voilât.

« Justement. Maintenant que tu sais, je ne peux plus reculer ou continuer de me cacher »

« Comment ça? »

Alexandre baissa la tête et soupira doucement. 

« Il va falloir que je me mette en marche »

« Tu n’as pas envie? »

« Le faire c’est renoncer… au reste »

« A quoi? », demanda-t-elle, craignant la réponse. 

Il esquissa un vague mouvement de la main, puis, leva la tête vers les milliers de minuscules diamants miroitants dans l’encre ébène du ciel.

« Un humain est mort à cause de moi »

Hyacinthe fronça les sourcils, surprise malgré elle de constater l’ampleur du trouble que la mort du grand Maasaï avait laissé chez Alexandre. 

« Ce n’est pas de ta faute! », protesta-t-elle.

« Un humain n’a pas à se sacrifier pour moi. Il n’aurait jamais dû… »

La jeune femme se remémora le regard téméraire et résigné de Koinet lorsqu’il s’était levé pour faire rempart contre les ennemis. Si seulement il avait su qu’Alexandre… ne pouvait pas mourir si facilement… Parallèlement, son utilisation du terme « humain » sonnait tristement aux oreilles de Hyacinthe. Comme s’il les différenciait, comme s’il les mettait à distance. Tout simplement, il ne s’estimait pas comme eux. La jeune femme s’étonna de penser de la sorte. C’était comme si elle avait toujours su qu’il était différent et ses révélations semblaient ne pas la bouleverser outre mesure. 

« C’était un grand homme… chuchota Hyacinthe, émue. Il a fait ce qu’il croyait être bien. Il t’appréciait »

Le vernis inébranlable de la mine du grand brun s’écailla plus profondément. 

« Moi aussi. C’est bien ça le problème »

« Comment ça? »

Alexandre leva ses grandes mains et attira le sable froid entre ses doigts en petits filets verticaux, faisant glisser les grains sur sa peau.

« Je ne dois pas m’attacher aux humains »

« Pourquoi? », murmura-t-elle si faiblement qu’elle ne savait plus si elle l’avait pensé ou dit à voix haute. Les lèvres pleines et marbrées du géant se figèrent, ses cils se baissèrent vers la terre. 

« C’est dangereux »

« Comment veux-tu sauver les humains si tu n’apprends pas à les connaître? A les comprendre? »

« C’est ce que je fais »

« Ah oui? Tu as l’impression de nous avoir compris? »

« Non, je n’ai pas fini mon apprentissage, c’est un long chemin. Mais… j’essaye »

« Si tu ne dois pas t’attacher aux humains, alors peut-être que tu ferais mieux de changer de partenaires rapidement, ça pourrait devenir dangereux, comme tu dis ».

Alexandre l’observa, pantois. Sa grande carrure se détachait dans l’obscurité, dévoilant des épaules affaissées. Hyacinthe se sentait piquée à vif et ce comportement insensible la dérangeait, la chagrinait. 

« Pourquoi tu es fâchée? », demanda-t-il d’une voix lente aux accents chaloupés.

« Pourquoi?!, s’offusqua-t-elle en s’approchant de lui. Le sable avec lequel il jouait retomba en rubans poussiéreux sur le sol alors qu’elle se plantait sous son menton. Peut-être parce que… parce que tu es égoïste? Et si nous on s’est attaché à toi? Tu vas nous abandonner? Parce que ta sois disant charte de titan n’est pas d’accord avec ça? »

Il l’étudiait en silence comme si elle avait été une aliène. Ses lèvres s’entrouvrirent, puis, se refermèrent. Le vent tourbillonnait autour d’eux, jouant avec la robe de Hyacinthe. Une chaleur étrange naquit dans la plante de ses pieds, puis, remonta le long de ses jambes pour irradier la totalité de son sang jusqu’à atteindre son cerveau. Une sorte d’ardeur nouvelle, une fièvre impétueuse réconfortait son corps. On aurait dit qu’une énergie vive et lumineuse sortait du sol pour la nourrir. La déployer. Sa main se souleva et prit la direction de la joue vallonnée d’Alexandre. Elle y rencontra son argile tiède et l’albatros se figea sous le contact. Puis, obéissant à une force singulière, Hyacinthe entoura le titan de ses petits bras et l’étreignit. 

D’abord inflexible comme un piquet, Alexandre laissa peu à peu son corps se détendre jusqu’à accepter celui de Hyacinthe et la prendre à son tour dans ses bras. Le zéphyr les entourait de son manteau agréable et soyeux. L’océan leur fredonnait une berceuse. La nuit les accueillait, les étoiles veillaient. Le temps se suspendit. Hyacinthe se sentit alors connectée plus que jamais aux éléments, à la Terre. Elle pouvait presque la sentir pulser sous ses pieds plantés dans le sol et percevoir la vibration de la vie. Elle s’exprimait, autour d’eux. Le chant du criquet, celui du vent dans les arbres. Le courant créateur de l’océan. Les milliers de petits insectes et animaux, tapis dans l’obscurité. Les fruits, les fleurs, les hommes, au loin. Les oiseaux, nichés, survolants les flots. 

Hyacinthe en eut presque le tournis. 

Elle sentit le nez d’Alexandre farfouiller dans ses cheveux, chatouiller son oreille, frôler son cou. Elle l’entendit humer doucement. 

« Pourquoi ton odeur est si entêtante? », murmura-t-il.

La jeune femme sourit mais ne répondit pas. 

« Pourquoi je n’ai pas envie de t’abandonner? », continua-t-il. 

Son sourire se fana et elle le serra un peu plus fort. 

« Si tu le fais, je te tue. Peut-être que finalement, le but de ta mission, c’est d’être humain après tout? »
 

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