Horizons

Par Rimeko
Notes de l’auteur : (Thème : Mamie élève des cognassiers)

Le bruit de mes pas contre le macadam.

La ville bruisse, murmure et craque tout autour de moi, même si le soleil s'est couché depuis longtemps. Les plus hautes façades de verre et d'acier retiennent encore quelques lueurs sanglantes. Le jour, elles sont si éblouissantes que les regarder fait mal aux yeux.

J'enfonce mes mains dans mes poches, regarde mes pieds. Le blanc crasseux de mes baskets contraste avec le goudron, moins avec les chewing-gums piétinés. Quelqu'un me bouscule, son épaule entre en collision avec la mienne, je me sens partir en arrière et l'air quitte mes poumons sous l'impact. L'autre ne s'excuse pas. Je retrouve un semblant d'équilibre, maladroitement, aperçois une silhouette sombre qui s'évanouit déjà dans une rue adjacente.

Maintenant que mes enjambées ne rythment plus ma marche, mon esprit patine, le grondement lointain des voitures et le grésillement du néon voisin interfèrent, les gratte-ciels se resserrent autour de moi, se penchent, pesant de tout leur poids, jusqu'à me cacher le ciel. À moins que ce ne soit ma propre vision qui s'assombrisse.

Je recule jusqu'à heurter le mur, froid et dur. Mes jambes tremblent, je cherche l'appui d'un bord de fenêtre, me blesse la paume sur des protections – agressions – anti-pigeons. Ou peut-être anti-SDF. Anti-paumés. Les buildings me refusent tout soutien.

Heureusement, le sol ne se dérobe pas même si je le heurte assez brutalement. Je porte machinalement ma main blessée à mes lèvres, le goût métallique de mon propre sang envahit ma bouche. Du rouge tâche ma joue, mon menton. Ma main tremble tellement.

Les lampadaires s'allument enfin, déchirant l'obscurité de leurs pulsations crues.  Les ombres grognent, se replient dans les coins et s'y tapissent, prêtes à bondir à tout moment pour reconquérir ce qui leur appartient de droit. Les cercles bien délimités de lumière ne les rendent que plus creuses, plus profondes, plus insondables. Je ferme les yeux. La luminescence des ampoules électriques continue de flotter sur l'écran de mes paupières closes, bien décidée à trouer jusqu'à cette pénombre-là, battant au rythme erratique de mon cœur. À moins que ce ne soit l'inverse.

Il commence à faire froid maintenant que les gratte-ciels ont empalé le soleil. Je tente de me redresser mais mes jambes s'y refusent. Pour aller où ? Mon studio n'a rien d'un chez-moi, et je n'ai pas d'amis, pas ici en tous cas. Des millions d'êtres humains dans cette cité d'acier, et pas un seul vers lequel chercher un peu de chaleur.

Je dois quitter cette ville.

Le tunnel qui étranglait ma vision s'estompe, mon corps accepte enfin de coopérer et je me redresse sur mes jambes tremblotantes. Je me sens fatigué, léger aussi. Ce soir, je sais où je vais. Et que ma boss aille se faire foutre.

La gare est plus bruyante qu'on ne pourrait s'y s'attendre à presque minuit. Je me raccroche à mes chaussures, la tête baissée comme toujours malgré la douleur lancinante dans mes cervicales. Je monte à bord du train, m'installe sur un siège au revêtement élimé par le temps. Ma tête vient reposer contre la vitre fraîche et mon visage se superpose aux ombres monochromes de la ville. Je ferme les yeux. Je refuse de faire partie de cet enchevêtrement de macadam, d'acier et de solitude, même en reflet.

Le train se met en branle, son grondement se communique à mes pieds puis au reste de mon être, réveille mes nerfs, résonne dans mes os. Je me sens sourire.

Je ne rouvre pas les paupières de tout le trajet, pourtant je fais bien attention à ne pas m'endormir. Il y a quelqu'un dans le même wagon, je le sais, mais la personne reste aussi silencieuse que moi et je lui en sais gré. À un moment, elle a ouvert une de ces petites fenêtres tout près du plafond. J'ai senti son regard sur moi alors qu'elle se demandait si j'allais protester. Je n'ai pas bougé. Le froid de la nuit est venu caresser mon visage, et puis il a déposé une fine pellicule étincelante de rosée sur les vitres, enroulé des vrilles de lierre autour des pieds des sièges, semé des étoiles par-dessus les néons éclairant le wagon. La lune enveloppe les choses d'une douce lumière d'argent, en souligne délicatement les contours.

Le train s'arrête, et je reconnaîtrai entre mille l'odeur de ce coin de campagne. Je me lève, me retourne pour prendre mon sac, réalise que je ne l’ai pas pris. Tant pis.

La fille n'en a pas non plus.

Elle est descendue du wagon en même temps que moi, mais elle reste maintenant sur le quai, retenant les pans de son manteau rouge autour de sa frêle silhouette. Elle regarde la voie tout juste désertée. Au loin s'évanouit le grondement du train, je devine encore ses lumières traversant la campagne.

« Vous êtes perdue Madame ? »

Elle sursaute, se tourne vers moi, et je regrette d'avoir ouvert la bouche. Ses yeux noisette, humides, immenses, ne me lâchent plus.

« Non, répond-t-elle après ce qui m'a paru une éternité. Et vous ? »

Je secoue la tête.

« Ma grand-mère habite là.

- Oh, dit-elle simplement.

-Et vous, vous avez de la famille ici ? »

Je ne sais pas ce qui me pousse à lui faire la conversation. Peut-être est-ce parce qu'elle semble me suivre, marchant juste un petit pas en retrait de moi, alors que j'emprunte l'escalier à-demi recouvert de lierre qui descend du quai.

« Non. Je ne connais personne ici. »

Je me retourne à demi vers elle, surpris. Elle ne me regarde plus, ses yeux se perdent par-dessus mon épaule, vers l'horizon où moutonnent quelques collines. Je surprends le fantôme d'un sourire sur ses lèvres.

« Alors pourquoi ? »

Je n'ai pu m'empêcher de poser la question. Elle hausse les épaules.

« Le nom du village m'a plu, explique-t-elle avec un mouvement de la main en direction du panneau que nous venons d'atteindre. »

Puis elle se tut, comme si cette simple phrase expliquait tout. Je contemple pendant un instant le panneau, un peu perplexe. Oui, c'est un joli nom, mais le village ne comporte qu'une petite centaine d'habitants, et rien qui ne ressemble de près ou de loin à un hôtel.

« Vous avez quelque part où dormir ? demandé-je encore. »

Elle secoue la tête à son tour et une de ses mèches rousses, dérangée par le mouvement, vient barrer son front. Je résiste à l'envie de la replacer.

« Venez, dis-je avant de réfléchir. Il y a une bonne demi-douzaine de chambres chez ma grand-mère.

- Vous êtes sûr que ça ne la dérangera pas ? »

Il n'y a eu ni surprise, ni méfiance, ni joie sur son beau visage quand je lui ai fait ma proposition. Mais peut-être que ses yeux brillent un peu plus maintenant.

« Absolument sûr. Elle adore recevoir des gens.

- Même des inconnues qui ne savent même pas ce qu'elles font là ? »

Je ris.

« Qui d'autre prendrait un train sans avoir de billet pour arriver à une heure de matin dans le plus petit village des environs ? »

Elle sourit. Un vrai sourire, cette fois, et il m'est adressé.

« D'accord. Elle habite loin votre grand-mère ?

- Loin ? répété-je. Dans le plus petit village des environs ? »

Elle glousse.

« Vous voyez les arbres là-bas ? ajouté-je. C'est son verger. Mamie élève des cognassiers.

- … Élève  ?

- Euh. Oui… C'est-à-dire qu'elle en prend tellement soin, on dirait que ce sont ses enfants. Elle a même donné des noms aux plus anciens. »

Elle rit à nouveau, un petit rire frais et clair qui résonne dans la nuit. Si cela avait été n'importe quelle autre personne, j'aurais cru qu'elle se moquait de moi – mais pas elle, non pas elle.

« Je m'appelle Nelly, dit-elle après un court silence.

- Peter.

- Enchantée. »

Nous marchons un instant en silence. Elle est à ma hauteur maintenant, assez proche pour que je sente son parfum.

« Dites, Peter. Votre grand-mère, est-ce qu'elle élève aussi des gens ? J'en aurais bien besoin, je crois. »

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vylma
Posté le 18/12/2019
Trop mignon ! J'aime beaucoup le fond de l'histoire (qui me donne furieusement envie de rejouer à Stardew Valley).

La sensation angoissante et la ville inhospitalière au début et très bien rendue, et j'aime bien la raison de la fille d'être venue.

C'est tout choupi, merci pour cette histoire !
Rimeko
Posté le 18/12/2019
Je ne connais pas Stardew Valley, mais est-ce qu'il y a des cognassiers dedans ? :DD
Ravie que l'ambiance de la ville au début t'ait plu, c'est ce sur quoi j'ai le plus travaillé avec cette nouvelle ;)
Merci à toi pour tes coms, encore une fois <3
Vylma
Posté le 18/12/2019
Pour être honnête, je ne connaissais pas le nom "cognassier", j'ai du check ce matin ce que c'était XD je ne crois pas qu'il y en ai, mais peut-être dans une mise à jour future si toute la communauté en réclame... ^^
Liné
Posté le 11/10/2019
Eh oui c'est encore moi, j'ai décidé de me faire un petit Rim-athon !

Cette chute est très belle. Simple, efficace, et en même temps je ne l'avais pas vue venir !

Petite question en passant, hein, comme ça : mais bordel, d'où vous est venue l'idée d'un thème pareil ?! J'adore ! Je sens qu'à ta place, j'aurais dévié dans un délire à la Lewis Caroll. Alors que toi, tu es partie sur une romance toute rafraîchissante :-) Je suis curieuse de savoir ce que les autres participants ont inventé !

A très vite !
Rimeko
Posté le 12/10/2019
Je vois ça ;)
J'avoue que je ne l'avais pas trop vu venir aussi, elle était pas censée exister Nelly au début ! Je voyais juste Peter rentrer tranquillement chez sa grand-mère, sauf que j'avais parlé d'une fille dans le même wagon, et puis quand il se rend compte qu'il n'a pas de sac j'étais "hé, si la fille n'en avait pas non plus !" XD Ce que ça fait d'écrire sans aucun plan...
Je me souviens juste que le président de l'asso passait nous demander trois lettres chacun alors qu'on discutait, puis là on se retourne et on voit "Optez pour le whisky explosif / mamie élève des cognassiers / le second fond de la boîte invisible" au tableau :P Mais on est que deux à avoir pris les cognassiers, et l'autre fille est partie sur de la fantasy/ en Iran, avec un combat ancestral entre sang et sève, et où le perso principal vient revoir sa grand-mère et s'aperçoit qu'elle est mort en son absence, et que la maison et son jardin de cognassier est gardé par un mec qui porte le nom d'un ange de la mort :P Ils tombent amoureux, ils ont un enfant, la fille meurt lors du Vendredi Noir et son mari la transforme en cognassier comme sa grand-mère, parce qu'elles ont un peu de sève en elle pour les rendre immortelles (au lieu de n'être que des êtres de sang). Voilà, c'était très mal résumé mdr
Vous lisez