Hanae, Le Temple de l'Amour

Les fleurs accueillaient tout juste la rosée du matin lorsque Igor ouvrit les portes du Temple. Il inspira de grandes goulées d'air frais, encore pure et fraîche. L'aube était le moment qu'il préférait dans la journée. Le village se remplissait vite de bruits et de visages, et le prêtre avait du mal avec la foule. Il préférait les longues méditations contemplatives, lorsque les fleurs étiraient timidement leurs cœurs et leurs pétales vers les premières lueurs du soleil.

Igor prenait soin du Temple seul. On lui avait recommandé de prendre sous son aile quelques disciples, mais il s'estimait encore assez jeune pour endosser toutes les responsabilités sans aide. Il avait plus de trente printemps, mais il se sentait encore jeune. Il alluma les cierges, puis s'inclina face à l’autel. Dans ses prières, Igor murmura son souhait le plus cher. Celui qu'il formulait chaque matin, aux premières lueurs du jour.

La nature avait entendu ses prières. La porte fût franchie. Igor ne se redressa pas tout de suite. Il préféra apprécier silencieusement le son familier des grandes bottes contre le sol de bois de son Temple. Cet unique bruit éveillait en lui un sentiment de joie et de soulagement qu'il cachait d'un masque de sérénité. Igor se releva quand elle eut atteint sa hauteur. Son regard croisa la broche blanche, en forme de fleur, accrochée à sa cape. Il ne rêvait pas. Hanae était bien venue ce matin.

Le temps avait fait de cette femme une présence régulière, mais aussi rassurante. Il se souvint leur première rencontre. Elle était entrée en compagnie d'un guerrier. Si le second avait très bavard, Igor avait trouvé Hanae d'un silence, d'une sérénité froide qui l'avait quelque peu intimidé. Il avait à peine échangé quelques mots avec elle qu'il avait saisi qu'elle n'avait pas pour habitude de se montrer bavarde. Suite à cette première impression, il avait cru qu'elle ne reviendrait pas. Pourtant, elle se montrait toujours, à vrai dire chaque fois que sa faction revenait de bataille. Igor avait fini par apprécier ses venues, sans toutefois le montrer.

Son visage pâle affichait toujours cette expression neutre. Il avait tant de fois essayé de la déchiffrer, sans succès. Ses cheveux immaculés étaient attachés en une longue natte, ses iris transparentes fixaient l'autel. Comme à chaque fois qu'elle revenait d'une bataille, elle se rendait en son Temple pour prier. La voir bien portante était pour Igor une bénédiction. Voyant qu'elle n'esquissait aucun mouvement, il lui tendit un cierge, pour qu'elle puisse le déposer au pied de l'autel. Hanae refusa d'un mouvement de la tête :

—Je ne suis pas venue pour prier, Igor. J'aimerais vous poser des questions.
—Vous me surprenez… je ne m'attendais pas à cette requête de votre part.
—Je peux ?
—Bien sûr.

Hanae était habituellement taciturne. Murée dans son silence, elle venait se recueillir, puis s'en allait. Igor avait fini par s'habituer à cette présence. Il avait été le premier à se surprendre à chaque jour attendre le retour de la guerrière. Elle parlait peu, ne s’était  confiée. Pourtant, il avait trouvé chez elle une beauté dans son âme. Il s'était surpris à admirer son endurance, tant sur le champ de bataille que dans sa foi. Nombreux étaient les guerriers qui avaient tourné le dos au Temple. Leurs familles venaient parfois prier pour eux. Mais jamais il n'avait vu Hanae défaillir. Elle était pourtant parmi ceux qui étaient le plus à plaindre.

—Qu'advient-il de l'âme du défunt ?
—Elle s'allie à la nature. Elle ne forme qu'un avec la terre, le ciel, la pluie, les arbres et les fleurs. Elle se réincarne en ses éléments.
—Même lorsque l’âme est tachée de son propre sang ?

À cet instant, Igor comprit que l’âme de la guerrière était tourmentée.

—La nature ne fait aucune distinction entre les âmes. L'âme rejoindra le cycle, se réincarnera dans la nature. Peut-être qu'un jour, elle reprendra forme humaine.

Il avait répondu à ses questions en fixant l'autel, de peur de croiser son regard. Igor osa la regarder du coin de l’œil. Hanae était pensive, plongée dans une contemplation introspective, que lui-même ne verra jamais. Il s'attendait à ce qu'elle se mure à nouveau dans le silence, mais elle éleva la voix :

—Je ne reviendrai pas.
—Pourquoi ?

Le silence s'installa. Igor eut du mal à garder son calme, et cela n’arrivait que de rares fois. Il ne pouvait pas accepter la perte d'une compagnie si précieuse sans en connaître la raison. Mais il éprouvait aussi du respect pour Hanae, aussi il ne désirait pas la presser. Igor demeura calme et silencieux, uniquement de l’extérieur. Puis son supplice prit fin :

—Je ne me sens plus la force de combattre. J'en suis venue à me haïr. J'aimerais m'assoupir, et ne plus jamais rouvrir les yeux.

Igor se tourna vers elle. Son masque de paraître s'effrita, pour tomber en miettes :

—Où que vous alliez, quoi que vous fassiez, il y a toujours quelqu’un en ce monde pour vous aimer.

Ces paroles allaient bien au-delà de son rôle de prêtre. Igor venait de dépasser des limites qu’il s’était lui-même imposé en épousant ce mode de vie. Hanae l'avait aussi compris. Il décela un changement, très léger, dans l'attitude de la guerrière. Une lueur dans ses yeux, qu'il ne put déchiffrer. Hanae lui tourna le dos. Elle tourna le dos à l'autel, puis sortit du Temple. Sans émettre un son, il s'élança à sa poursuite. Mais arrivé à la porte du Temple, il se stoppa dans son élan. Hanae était déjà loin de lui. Elle traversait le champ de fleurs, se fondait dans le paysage comme si elle avait été faite pour y demeurer le restant de ses jours. Il la suivit du regard, comme on pouvait regarder une dernière fois l’être aimé. Enfin, il ressentit son chagrin pleuvoir sur ses joues.


Hanae était repartie au front. Chaque matin, à l'aube, Igor allait déposer deux cierges au pied de l'autel, pour prier pour lui, mais surtout pour elle. Les semaines qui avaient suivi son départ, il n'avait cessé de se ressasser les paroles de la femme, et de demander à la nature de la revoir une dernière fois. Il ne la revit pas, ni n'eut de nouvelles de ceux du village. Une nuit, étendu dans son lit, cherchant le sommeil, Igor ne parvint pas à trouver le sommeil.

Il fut agité, ressentant bouffées de chaleur et sueurs froides dans le même temps. Il ne trouva aucune position confortable, ressentit des crampes aux muscles, et même des difficultés à respirer. Il s'efforça de ne pas céder à la peur, et dans cette lutte contre son corps, il songea à Hanae. Dans la douleur et l'angoisse, son esprit divagua. Il la vit, étendue, dans son armure et sa cote de mailles, flottant sur une rivière écarlate. Ses cheveux n'étaient plus tressés : lâches, ils s'imbibaient de rouge, pénétraient dans le liquide vermeille. Les paupières closes, la guerrière semblait plongée dans un sommeil profond.

Cette nuit, il ne dormit pas. Quand vint le jour, bien des visages se présentèrent aux portes du Temple. Endeuillés, les familles des guerriers venaient se recueillir et prier pour les âmes des défunts. Il vit un homme au visage brunit, et l'approcha.

—Jamais je ne reverrai mon fils, à cause de ces sauvages. Ils me l'ont pris, la chair de ma chair.
—Mais n'est-ce pas à cause de la guerre, plutôt que de ces gens, que vous l'avez perdu ? Objecta Igor.
—Ce sont eux qui ont cherché la guerre !

Puis une femme intervint, les poings serrés :

—Igor, vous défendez ces sauvages parce que vous avez fraternise avec l'une des leurs !
—Mon Temple est ouvert à tous ceux qui cherchent amour et réconfort.
—Vous auriez dû l'interdire à cette sauvage, même si elle est bien dressée.

Igor leur désigna la porte aux villageois :

—Si vous n'acceptez pas les préceptes de ce Temple, je vous prie de quitter les lieux.

Ses paroles furent entendues : tous deux devinrent silencieux, et s'avancèrent vers l'autel.

Les jours s'écoulèrent comme les gouttes d'une averse. Igor attendit. Sa vie n'était que patience. Elle était aussi composée de mains tendues et de chaleur réconfortante. Mais Igor doutait de la force de sa tendresse. Avait-il fait tout ce dont il était capable pour réconforter l’âme d'Hanae ? Il avait été impuissant face à sa détresse intérieure, mais elle n'était pas présente pour qu'il puisse lui présenter des excuses. Il passa les jours suivants à s'en vouloir de ne pas lui avoir confié ce qu’il avait sur le cœur, de ne pas lui avoir partagé ne serait-ce qu'un peu d’affection. Il se promit qu'à son retour, il se livrerait à elle.

Il ne s’attendit pas à passer une nouvelle nuit étrange. Ce fût cette fois moins douloureux que l’autre nuit. Il rêva d'Hanae. Il était près d'elle, dehors, à admirer le champ de fleurs qui bordait le Temple. La femme portait une longue tunique blanche, ses cheveux, lâchés, étaient balayés au gré du vent. Igor la vit sourire, pour la première fois depuis leur rencontre. Croisant son regard, il haussa les épaules :

—Hanae, vos yeux…

Le sourire de la guerrière s'étira, tandis que ses iris améthyste s’illuminaient d'une lueur nouvelle. Hanae se pencha vers les fleurs. Igor l'observa en cueillir une entre ses doigts. Il fut étonné quand elle la lui tendit, tout sourire. Il s'en saisit, puis porta la fleur à son visage pour en humer le parfum. Les pétales devinrent soudainement plus grands. Il ne pouvait plus voir la belle Hanae, mais il entendit sa voix :

—Merci.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, Igor s'aperçut que ses joues étaient humides.
Un jeune guerrier vint à lui le lendemain. Il était tout juste un jeune homme, mais il vit dans son regard que la guerre avait fait de lui définitivement un adulte. À la tenue du guerrier, il comprit qu’il était de la faction d'Hanae. Il s'inclina légèrement en signe de salut et de respect pour le prêtre.

—Igor, je viens vous porter un message de la part de ma supérieure.

Il lui tendit une broche. Entre ses mains, Igor l'observa. Elle était en forme de fleur, et était tâchée de sang. Il reconnut sans difficulté la broche.

—Je ne comprends pas, fit Igor. Où est Hanae ?
—Son dernier ordre est de vous porter sa broche. Elle a accompli sa mission avec courage et honneur.
—Qu’est-ce que cela signifie ?
—Je suis désolé, Igor.

Pour la dernière fois, Igor attendit. Il attendit que le guerrier s'en aille, avant de laisser libre court à sa peine. Il fit le choix de ne plus attendre, pour ne plus avoir de regret. Chaque être méritait de vivre en se sachant aimé de quelqu’un. Igor avait manqué à son devoir de prêtre. Jamais Hanae ne le saurait.

Igor porta la broche à sa tunique, et l’accrocha au niveau de son cœur. Il avança vers la porte du Temple, puis tourna les yeux vers les fleurs. Tout en les regardant s'offrir à la lumière du jour, il pria intérieurement pour que Hanae se réincarne en la plus belle des fleurs.

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AislinnTLawson
Posté le 23/12/2020
Mais ! Mais je me rappelais pas à quel point c'était triste en fait ! Je suis... Bah je suis touchée, en fait. Parcce que j'ai trouvé ça fort et puissant. Le rêve (la vision) m'a particulièrement remuée aussi, je sais pas, j'ai trouvé ça vraiment très poétique.

C'est vraiment un régal que de relire cette nouvelle (du moins son premier chapitre) sachant que je l'avais lu y'a quelques mois sur WP. Et que comme je m'ennuie, autant lire, n'est-ce pas ? Bref, je n'ai pas relevé de fautes particulières, hormis l'absence d'espace entre le tiret cadratin et le début du dialogue. Mais après, je ne suis pas douée pour trouver les fautes.

T'as un style vraiment très poétique, quelque chose de vibrant, je me répète, mais c'est l'effet que ça m'a fait. Et du coup, ça a aidé à amplifier le ressenti. Vraiment, chapeau, j'ai adoré, de nouveau, ma petite balade avec Igor

Et je vais rejoindre Hanae de ce pas !
Aster.L
Posté le 21/12/2020
Bonjour ou bonsoir, je viens tout juste de terminer de lire votre nouvelle et... je vous félicite ! L'histoire, le contexte et les messages qui sillonnent vos phrases sont doux, marquants, émotionnels. Même si votre récit se conclut sur une note mélancolique, il en émane une tendresse qui rend le protagoniste Igor très touchant, tout comme pour Hanae qui a malheureusement goûté plus au sang qu'à l'amour malgré elle. Les deux personnages (notamment Igor) ont entravé partiellement leurs sentiments les plus puissants, ce qui donne un teint vraiment tragique, mais avant tout naturel au récit.

Concernant votre plume d'écriture, elle est fluide et renforce le ton à la fois onirique et dramatique des événements. Juste des petites fautes d’inattention et des répétitions, mais rien de bien méchant. Je me suis permis de vous les regrouper en une liste si jamais vous désirez les corriger :

"Il inspira de grandes goulées d'air frais, encore pure et fraîche" = pures et fraîches plutôt ? Sachant qu'il y a une répétition dans cette même phrase (frais et fraîches).
" Son masque de paraître " = de paraître ?
"sa cote de mailles " = cotte de mailles
"Il vit un homme au visage brunit " = bruni
"Ce fût cette fois moins douloureux que l’autre nuit" = ce fut étant donné que c'est du passé simple et non du subjonctif.
"Elle était en forme de fleur, et était tâchée de sang " = tachée

En tout cas, il me tarde de lire très prochainement la deuxième nouvelle proposée ! D'ici là, bonne continuation à vous !

Aster L
Encre de Calame
Posté le 22/12/2020
Bonjour !

Merci beaucoup pour ce retour, merci beaucoup pour votre (ou ton, ça ne me gêne pas que l'on se tutoie personnellement, à vous de voir), et vos corrections aussi.

La seconde nouvelle est du point de vue de Hanae, elle est déjà disponible juste à la suite, j'espère vous y retrouver aussi :)

Encre de Calame
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