Guerre et paix

Par Dédé

 

— Tes papiers du divorce ont été envoyés ?

— Ils voyagent en ce moment-même en Birmanie, d'après l'avocat. Qu'en est-il des tiens ?

— Celle dont je ne dois pas prononcer le nom les a signées et j'en ai fait de même il y a à peine quarante-deux minutes.

— En voilà de bonnes nouvelles !

— Je trouve aussi. Tout se termine plutôt bien au final.

— Comment ça ?

— Andréa... euh... Jane... euh... celle dont je ne dois pas prononcer le nom... m'a quitté et a retrouvé le bonheur. Je t'ai rencontrée. On est heureux chacun de notre côté, tout va bien.

— Tout se termine donc plutôt bien, en effet. Et tu sais quoi ?

— Non...

— Je n'ai même plus envie d'appeler Jane «celle dont on ne doit pas prononcer le nom».

— Je commence à m'habituer à Jane aussi. Pourtant, Dieu sait qu'Andréa est un prénom qui lui allait bien.

— Le prénom, c'est un peu comme la famille... On ne choisit pas. Mais Jane a su passer outre cette règle et je me sens obligée de lui tirer mon chapeau.

— Si un jour, on m'avait dit que tu dirais des choses gentilles sur elle... Mon Dieu ! Pour tout l'or du monde, je ne l'aurais jamais cru !

— Moi la première, Albert. Moi la première... Mais pour ma défense, elle m'agaçait sérieusement durant nos séances de thérapie. Elle était toute fragile, innocente et naïve. C'était insupportable... C'est pour ça que je l'ai bannie de mon cabinet pendant un mois et que je ne l'ai jamais reprise après. Je ne me sentais pas aussi bien payée pour supporter un cas pareil.

— Je comprends.

— En même temps, j'en supporte des cas ! Tu n'imagines pas...

— Ah oui ?

— Un dilemmite aigu, un phobique des panneaux de signalisation, un parieur de pizzas...

— Un parieur de pizzas ? Quoi que les deux autres cas me paraissent assez flous aussi...

— Le parieur de pizzas, je t'explique brièvement. Heureusement que je peux parler de mes patients du moment que je ne divulgue pas leurs noms... Donc, ce parieur s'incruste dans les pizzerias et parie de grosses sommes en tentant de deviner si elles seront bien cuites ou non. Aujourd'hui, il est milliardaire et plus rien ne l'arrête...

— Je ne savais même pas que ça existait...

— Le phobique des panneaux de signalisation, il se tétanise à la vue du moindre panneau. Depuis que je lui ai conseillé de se faire passer pour un aveugle, tout s'est arrangé.

— Tu es une psychiatre formidable !

— Quant au dilemmite aigu, la moindre décision à prendre le plonge dans un profond état de panique. C'est le cas le plus compliqué que j'ai actuellement. Mais dernièrement, il semblerait qu'il ait fait d'énormes progrès.

— Je n'avais pas réalisé jusqu'à maintenant à quel point ton travail pouvait être fascinant !

— Plus fascinant que les bains de boue ?

— Sans aucune hésitation ! Même si je suis en adoration devant tes bains de boue faits maison.

— Et je n'ai toujours pas le droit de dire son nom mais j'ai récemment un tout nouveau client. Un avocat qui a vu son plus grand rêve se réaliser...

— Quand on est heureux, on consulte maintenant ?

— Quand le bonheur nous fait avoir des petites crises cardiaques, oui. Mais j'ai confiance, cela ne l'empêchera pas de plaider dans le pénal.

— Tes patients sont entre de bonnes mains !

— J'y pense ! Il y a aussi un autre patient que j'aime bien ! Viv... euh... un employé de mairie qui en avait assez de gérer les pertes de cartes d'identité. On allait jusqu'à lui demander de travailler durant ses congés ! La mairie donnait son numéro personnel aux gens ce qui l'empêchait forcément de faire des grasses matinées...

— Cette histoire me dit quelque chose...

— Au début, je ne savais pas trop en quoi je pouvais l'aider, le pauvre...

— Quelle affreuse histoire ! Tu as fini par trouver la solution ?

— Il a porté plainte contre la mairie. Après avoir touché plusieurs centaines de milliers d'euros, il est parti faire un tour du monde en trottinette. C'était son plus vieux rêve et je lui ai conseillé de le suivre.

— Cette histoire... Je l'ai déjà entendue quelque part. Je ne sais pas où mais elle me dit vaguement quelque chose...

— Peut-être que l'exploitation dans les mairies n'est pas si banale que ça, après tout.

— Ni les tours du monde en trottinette.

— Qui sait ! Le monde est en perpétuel changement. Tout reste possible !

— Tu disais tout à l'heure que tu aimais bien ce patient...

— Oui ?

— Que voulais-tu dire par là ?

— Mon cher Albert, ne serais-tu pas vert de jalousie ?

— Aurais-je des raisons d'être jaloux ?

— As-tu tendance à répondre à mes questions par d'autres questions ?

— Vas-tu jouer la psy avec moi ?

— Mmmh... Non, ce ne serait pas très professionnel. Et pour en revenir à ta question d'origine, j'aime l'histoire qui se cache derrière ce patient, pas le patient en lui-même. Je ne suis pas folle, tu sais. J'en ai l'air mais je tiens à mon travail.

— Pour te répondre à mon tour, j'avoue que je me suis senti jaloux l'espace d'un instant.

— Je le savais !

— J'ai cependant quelques doutes sur le fait que tu ne sois pas folle...

— Ah bon ?

— Quoi que... En y réfléchissant, quand on regarde ton chat, c'est sûr que tu es saine d'esprit à côté de lui.

— Ce qui me fait penser... Je ne t'ai pas dit mais ce matin, je l'ai emmené voir un thérapeute pour animaux.

— Ah oui ?

— Il avait l'air tellement content d'y aller que je pense qu'il est déjà sorti d'affaire. J'ai bon espoir.

— Encore une bonne nouvelle !

— Je ne saurais pas l'expliquer mais je me sens chanceuse depuis quelques temps. Mes patients vont bien, mon chat suicidaire commence à se raccrocher à la vie, j'ai retrouvé quelqu'un avec qui partager mes bains de boue...

— Ce ne serait pas moi qui te porterais chance ?

— C'est bien possible, Albert. C'est bien possible... Si l'amour donne des ailes, il peut sans doute aussi distribuer des trèfles à quatre feuilles.

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