Gisèle

C'est avec un miaulement plaintif que le matou jaune parvint de s'échapper des mains peu délicates de la petite Kathlyn. « Tu vas te faire griffer, Kathy » la prévint Gisèle pour la énième fois. La petite portait déjà quelques égratignures anciennes dont une sur la joue qui avait valu bien des commentaires à son petit fils de la part de la mère. Isabelle, une gamine énergique qui avait absolument voulu garder le bébé, ce qui avait effrayé Victor au départ. Aujourd'hui les deux adolescents continuaient leurs études tandis que les deux familles les aidait à s'occuper du bébé. Ce jour-là, Gisèle était de garde. Elle adorait les moments qu'elle passait avec Kathlyn, même s'il lui fallait constamment lui retirer des objets de mains et que, de manière générale, depuis qu'elle marchait, elle était pour son foyer l'équivalent d'un cataclysme. Gisèle était en train de lui préparer son goûter lorsque Kathlyn s'approcha de l'ordinateur et se mit à taper sur le clavier. Gisèle entendit le son de cloche typique de la machine qui démarrait. Elle se précipita vers le salon, comme si la petite était en danger puis s'arrêta sur le pas de la porte, observant l'enfant qui collait ses doigts sur l'écran en riant.

« Laisse, Kathlyn. Ne touche pas à ça. »

La gamine l’ignorât royalement.

« Kathlyn, je t'ai dit de laisser ça, ce n'est pas à toi. »

Elle s'approcha de l'enfant et la souleva.

« Crois-moi, lui dit-elle en la serrant dans ses bras, tu verras bien assez tôt. Bien trop tôt. Peut-être que tu supporteras mieux. Je ne l'espère pas. Vraiment. »

L'enfant geignit, elle la serrait trop fort, lui faisait peur.

Gisèle lâcha un sanglot.

« Moi je n'ai pas supporté. Alors je l'ai éteint. Et j'ai essayé d'oublier. De retrouver l'insouciance. Mais c'est des bêtises. Tu comprends ? De la comédie. »

Kathlyn commençait à pleurer. Gisèle la reposa précipitamment.

« Oh je suis désolée, je suis tellement désolée. Ta toquée de mamie. Elle a la cervelle à l'envers. Vient goûter. »

Elle prit la main de l'enfant et de l'autre ferma l'écran du portable. Assises à table, elle regarda Kathlyn avaler ses gâteaux d'avoine et son verre de lait. Elle ne tenait pas en place, touchait à tout, gazouillait et Gisèle l'observait et pleurait en silence. Kathlyn. Toutes ces femmes que l'on vendait sur le net avaient été des Kathlyn. Et Kathlyn serait une femme plus tard. C'était pourtant si simple. Elle ne pouvait pas, elle ne pouvait tout simplement pas rester sans rien faire. La paix de l'esprit, elle ne la récupérerait pas, plus jamais.

 

C'est peut-être à ce moment que Gisèle prit une décision importante. Les lettres n'avaient pas donné beaucoup de résultats, mais avec tous ces sites partout dans le monde qui vendaient de la chair humaine, la police aurait sans doute besoin d'un coup de main. Gisèle allait les aider.

 

Elle commença par cliquer sur les banderoles et les pop up érotiques qui envahissaient régulièrement sont écran. Ceux-ci l'amenèrent à des sites érotiques payants. Les photos exhibaient pour la plupart des femmes aux attitudes suggestives ou aux proportions physiques surréalistes, mais rien qui ne semblait illégal. Il fallait payer à la minute. Elle hésita. Allait-elle donner de l’argent à ces gens juste pour vérifier le contenu de leur site? Ça coûtait cher, il fallait être rapide et efficace. Les sites réclamaient une carte de crédit, elle n’en avait pas. Elle n’en avait jamais eu besoin jusqu’à aujourd’hui, elle payait toujours en espèces ou sur facture. Les cartes de crédit, ça servait à partir en vacances et encore, jusqu’à peu de temps encore, alors qu’elle aimait s’offrir une fois par année un voyage organisé en bus dans un ville européenne, elle avait toujours payé en espèces à l’agence de voyage. Elle avait ainsi visité Vienne, Budapest, Prague et même Saint Petersbourg puis elle s’était lassée des longues heures sur la route, des hôtels anonymes, de ses compagnons de voyage pas toujours agréables. Elle avait fini par se rendre compte que ce qui l’intéressait le plus dans ces expéditions étaient les repas au restaurant, l’heure du thé et ses pâtisseries. Finalement, pas besoin d’aller jusqu’en Russie pour se faire un bon gueuleton. Donc, pas de carte de crédit. Bien sûr, celle-ci servait aussi à faire ses courses sur Internet, une des raisons pour acquérir l’ordinateur. Hmmmm. Elle n’y avait pas pensé. Elle se persuadait souvent d’avoir besoin de quelque chose, sur la base d’un détail, sur un coup de tête et ensuite cela lui semblait indispensable. Elle s’était convaincue qu’elle avait besoin d’un ordinateur parce que sa petite fille tenait un blog de voyage et communiquait par email. Elle avait alors ajouté l’idée, toute nouvelle, qu’elle avait besoin de faire ses courses sur Internet. En attendant, depuis qu’elle avait l’ordinateur, elle avait continué, comme à son habitude, à faire ses courses à l’épicerie du coin. Elle aimait sortir faire ses courses, parler avec les vendeurs, flâner, comparer, choisir. Ce qu’elle n’aimait pas, c’était porter ses achats dans l’escalier.

 

Prendre une carte de crédit? Il lui suffisait de passer à la poste, après tout. Ou bien? Peut-être qu’elle n’avait même pas besoin de se déplacer. Il suffisait d’en commander une sur le site Internet. Bien sûr, elle ne l’aurait pas tout de suite. Et si? Et si on la surveillait sur sa carte? Si toute la Poste savait ce qu’elle payait avec? Elle avait vu dans les séries policières qu’elle adorait suivre le soir qu’on pouvait suivre quelqu’un à la trace grâce à ses dépenses avec sa carte de crédit. Cela voudrait dire, qu’on saurait qu’elle aurait payé pour aller sur un de ces sites! Qu’est-ce qu'on penserait d’elle? Non, hors de question. Tout de même, il devait y avoir moyen de protéger sa vie privée sinon personne n’utiliserait la carte... Quoique, tout le monde mettait sa vie privée sur Internet aujourd’hui, il faut croire qu’elle était un peu vieux jeu.

 

On sonna à la porte. Elle se leva et alla ouvrir. C’était son voisin.

« Oui? » dit-elle, les pensées toujours occupées par les cartes de crédit.

« Dis-voir Gisèle, tu crois que je pourrais consulter ta machine une minute? J’ai un truc là sur la peau que j’aimerais savoir c'que c’est. »

Gisèle soupira intérieurement. Son voisin l’hypocondriaque. Elle espérait qu’il n’allait pas prendre l’habitude de lui rendre visite pour consulter « sa machine » à chaque petit bobo. Néanmoins, il tombait peut-être à pic.

« Entre » dit-elle, « installe-toi. »

Il entra et elle referma la porte.

« Tu n’aurais pas une carte de crédit? » demanda-t-elle ce faisant.

Il ne répondit pas. Il était planté devant l’écran, son crâne chauve et les oreilles rouges.

« Je te dérange, peut-être » finit-il par dire en se détournant de l’écran, « je vais revenir plus tard. »

Ah zut, se dit Gisèle qui avait oublié ce qu’il y avait sur l’écran. Tant pis.

 « Oui, c’est scandaleux, n’est-ce pas? Je te demandais justement si tu avais une carte de crédit. »

- Euh, non. Qu’est-ce que j’en ferais? » Auguste avait de la peine à cacher son embarras. Gisèle remarqua qu’il se tournait de trois quart vers elle et que son oeil repartait continuellement vers l’écran pour revenir aussitôt vers elle, ou plutôt autour d’elle. Sur le tableau du « titi parisien » à l’entrée par exemple. Ou le gondolement de la tapisserie, sur lequel il se concentra et passa même le doigt.

- Je dois y aller, dit-il.

Il avait déjà la main sur la poignée de la porte.

- J’aimerais les dénoncer. Il doit y avoir moyen de mettre ces gens derrière les barreaux.

- Pardon?

- Ces pornographes. Les femmes ne sont pas des marchandises.

- Y’a la police pour ça, dit-il, il avait repris un peu d’assurance et tournait maintenant complètement le dos à l’écran.

- Oui mais que fait-elle?

- C’est pas complètement illégal non plus, enfin je crois. Elles gagnent leur vie. Et puis, c’est que la vitrine, il ne se passe pas grand chose la derrière. Pourquoi tu veux leur donner des sous?

- Pour voir ce qu’ils offrent.

- Gisèle... t’as de ces idées.

- Il faut bien faire quelque chose.

- Oui, mais pourquoi toi? Et puis, elles gagnent leur vie. Elles sont nécessaires aussi...

- Ah non! Ne me sers pas l’argument qu’elles préviennent les viols par leur présence.

- Et pourquoi pas?

Gisèle ne répondit pas. Elle se dirigea vers l’ordinateur et ferma les fenêtres actives.

« Bon, alors ce drôle de truc que t’as?, dit-elle.

- Ça peut attendre » répondit-il « ça doit pas être grand chose. »

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Fannie
Posté le 03/05/2020
Finalement, c’est logique que Gisèle reprenne son combat. Si c’est dans son caractère de vouloir lutter contre la traite des femmes, elle ne pouvait pas abandonner définitivement d’un jour à l’autre. Mais probablement qu’elle ferait mieux de chercher un groupe, une association, une ONG qui lutte là-contre et avec qui elle pourrait travailler. Parce que seule dans son coin, elle ne va jamais être efficace. Elle a peut-être du chemin à parcourir avant de trouver cette voie...
À partir de l’arrivée du voisin, il n’est plus question de la fillette, comme si Gisèle l’avait oubliée... et toi aussi. Manifestement, surveiller cette petite n’est pas de tout repos.  :-)
Coquilles et remarques :
Il faudrait uniformiser la présentation des dialogues dans l’ensemble de la nouvelle.
Il manque l’espace insécable avant les signes de ponctuation « hauts » ou « doubles ». Si tu travailles sur un traitement de texte de type Word, LibreOffice ou OpenOffice, c’est une option à cocher dans les corrections automatiques (ou l’autocorrection). Il y a également une case à cocher pour les guillemets. Tu peux aussi ajouter « Ça », ainsi que les tirets cadratins et demi-cadratins dans la table de remplacement.
— le matou jaune parvint de s'échapper des mains [parvint à]
— La petite portait déjà quelques égratignures anciennes dont une sur la joue [Virgule avant « dont ».]
— qui avait valu bien des commentaires à son petit fils [petit-fils]
— qui avait valu bien des commentaires à son petit fils de la part de la mère. Isabelle, une gamine énergique qui avait absolument voulu garder le bébé, ce qui avait effrayé Victor au départ. [Ce passage n’est pas clair. Le fait d’avoir « son petit-fils » et « la mère » dans la même phrase sème la confusion. Et comme « la mère » et « Isabelle » désignent la même personne, il ne faut pas mettre un point entre les deux.]
— tandis que les deux familles les aidait à s'occuper du bébé [aidaient]
— Elle se précipita vers le salon, comme si la petite était en danger puis s'arrêta sur le pas de la porte [Placer « comme si la petite était en danger » entre deux virgules.]
— La gamine l’ignorât royalement [l’ignora ; « ignorât » est la forme du subjonctif imparfait]
— Ta toquée de mamie. Elle a la cervelle à l'envers. Vient goûter. [Viens]
— Assises à table, elle regarda Kathlyn avaler ses gâteaux d'avoine [Syntaxe : « Assises » ne peut pas se rapporter à « elle » ; il faut donc tourner la phrase autrement. Je propose : « Assise à table face à Kathlyn, elle la regarda avaler (...) ».]
— Elle ne tenait pas en place, touchait à tout, gazouillait et Gisèle l'observait et pleurait en silence. [Pour éviter d’avoir deux fois « et », je propose « et Gisèle l'observait en pleurant silencieusement ».]
— Toutes ces femmes que l'on vendait sur le net [le Net ; même si ce n’est pas logique de mettre une majuscule avec un déterminant]
— tous ces sites partout dans le monde qui vendaient de la chair humaine [L’expression « vendre de la chair humaine » n’est pas très judicieuse parce qu’elle peut également signifier vendre de la viande humaine.]
— les banderoles et les pop up érotiques qui envahissaient régulièrement sont écran [pop-up ; recommandation officielle: fenêtres intruses / son écran]
— un voyage organisé en bus dans un ville européenne [une ville]
— elle avait toujours payé en espèces à l’agence de voyage [de voyages]
— Elle avait ainsi visité Vienne, Budapest, Prague et même Saint Petersbourg puis elle s’était lassée [Saint-Pétersbourg / virgule avant « puis »]
— et communiquait par email [e-mail, ou mieux : courriel]
— Elle avait vu dans les séries policières qu’elle adorait suivre le soir qu’on pouvait suivre quelqu’un [Répétition de « suivre » ; je propose « qu’elle adorait regarder ».]
— Cela voudrait dire, qu’on saurait [Pas de virgule après « voudrait dire ».]
— Quoique, tout le monde mettait sa vie privée sur Internet aujourd’hui, il faut croire qu’elle était un peu vieux jeu [« il fallait croire » ou « à croire »]
— « Dis-voir Gisèle, tu crois que je pourrais [Dis voir ; sans trait d’union]
— Ah zut, se dit Gisèle [Il manque les guillemets / point d’exclamation après « Ah zut »]
— qu’il se tournait de trois quart vers elle et que son oeil repartait continuellement [trois quarts / son œil ; ligature]
— Y’a la police pour ça, dit-il, il avait repris un peu d’assurance [Y a ; l’apostrophe est fautive / point à la ligne après « dit-il ».]
— il ne se passe pas grand chose la derrière [pas grand-chose / là derrière]
— Gisèle... t’as de ces idées. [Ponctuation : « Gisèle... t’as de ces idées ! » ou « Gisèle, t’as de ces idées... »]
— Ça peut attendre » répondit-il « ça doit pas être grand chose. » [grand-chose]
Fannie
Posté le 03/05/2020
J’ai oublié ça :
— Bon, alors ce drôle de truc que t’as?, dit-elle. [Espace insécable / il vaut mieux ne pas mettre la virgule après le « ? ».]
MbuTseTsefly
Posté le 03/05/2020
Bonjour Fannie, Merci pour ta lecture. C'est un chapitre très bricolé - beaucoup de coupures puis recoupements. J'ai hésité à introduire la deuxième partie par le our suivant... car en effet, ce n'est pas la même journée, d'où la disparition de la petite. J'ai pensé que l'espace serait suffisant - ou alors des astérisques. Je vais arranger ça, merci encore pour tes commentaires et corrections.
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 17/03/2020
Je n'ai pas envie de t'écrire un commentaire bateau du type "Wouaaa j'adore toujours autant ta plume, j'ai hâte de lire la suite !" et fermer les yeux sur ce qui me chiffonne.
Donc, surtout ne prends pas ce que je vais te dire comme une critique négative. Je te fais mon retour avec ce que j'ai ressenti en tant que lectrice :)

Je reste très sceptique sur l'intrigue qui entoure Gisèle. Je ne comprends pas pourquoi elle prend tant cela à cœur. Et au fond de moi, je me dis que de toute manière sa cause est perdue d'avance, du coup ça rend son agitation un peu agaçante. Avant internet, il y avait déjà de la pornographie et c'est quelque chose qui est connu de tout le monde, donc il n'y a pas besoin d'y penser H24.
Il y a forcément des choses à explorer sur le thème la rencontre entre un senior et le web 2.0. Mais le combat d'une senior contre la pornographie 2.0 en tant que lectrice ça ne m'emballe pas.
Ceci dit, bien sûr je vais continuer à te lire et voir où tu veux aller avec cette intrigue :)
MbuTseTsefly
Posté le 17/03/2020
Oui, Gisèle ne m'inspire pas beaucoup non plus je dois dire, au point que quand je retombe dessus je me dis aouch... pas Gisèle. Il faut que je la repense entièrement, ou que je l'enlève. J'ai déjà enlevé Estelle que je dois aussi repenser entièrement (une vieille dame qui se met à voyager)
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 17/03/2020
Ca me ferait beaucoup rire une grand-mère qui devient influenceuse sur Instagram, genre elle partage ses expériences de la vie de manière fun. Je ne sais pas si tu connais Perla Servan-Schreiber, elle a écrit un livre : Ce que la vie m'a appris. Elle y parle d'amour, de famille, de cuisine, de travail. Toutes les étapes dans la vie d'une femme. C'est une sexagénaire connectée qui utilise twitter et instagram et je trouve ça très cool !
Quand on se balade sur Instagram, on voit qu'il y a beaucoup de nana qui osent poser en petite tenue, c'est, on peut le dire, de la semi-pornographie, un vrai catalogue érotique. Ce serait peut-être marrant que Gisèle vienne mettre son grain de sel, pour dire à ses jeunes femmes de se reprendre ou qu'elle raconte comment elle a connu son mari du temps où la cheville était une partie du corps très sensuelle lol. Je sais pas, c'est une idée comme ça, au cas où ça t'inspire. Je pense quand même que la rencontre entre Gisèle est la technologie est une bonne idée. Je suis sûre que tu trouveras quelque chose. Elle est quand même attachante et elle illustre bien le désarroi du 3ème âge face aux nouvelles technologies. Elle a vraiment toute sa place dans ton récit.
MbuTseTsefly
Posté le 18/03/2020
Au départ l'idée était qu'elle ouvre un commerce, mon côté militant a pris le dessus :-) Je suis en train de la brainstominger.
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