Gisèle

Notes de l’auteur : Douloureux chapitre - j'ai sabré à mort et réorganisé - dialogues trop longs, lieux communs inévitables, je l'aime bien Gisèle mais j'ai l'impression d'exagérer sa naïveté. Critiques bienvenues.

Mme Gisèle A.

Chère Madame,

Nous avons bien reçu votre courrier et comprenons parfaitement votre désagrément. Malheureusement, le contenu des courriers que vous recevez n'est pas de notre responsabilité. Notre service se limite à vous fournir Internet ainsi qu'une boite courriel. Vous pouvez néanmoins programmer votre boite afin que les spams soient triés. Nous nous ferons un plaisir de vous aider en cas de problèmes.

Avec nos salutations distinguées,

B. du servie clientèle

 

« Ha! Les lâches! » s'exclama Gisèle, « ils se cachent derrière leur idiome bizarre. Je vous en donnerais des spams moi! » « Des courriers-poubelles, grand-mère! » dit Victor, vautré les pieds en l'air dans son fauteuil, sans lever les yeux de son jeu vidéo tandis que sa fille rongeait le pied dudit fauteuil. Gisèle se leva et prit son arrière-petite fille dans ses bras. Victor n'avait que 16 ans mais il était déjà le père d'une exploratrice rampante de 10 mois, Kathlyn, et venait souvent se réfugier chez elle avec quand il en avait la garde. En effet, il supportait mal la métamorphose de sa mère en grand-mère gâteau quand il amenait sa fille à la maison. Cocoli s'était planqué dans la chambre, comme toujours quand débarquait le « monstre ».

- Comment je fais pour leur dire que je ne les veux pas? demanda-t-elle.

- Tu ne peux pas. Je te l'ai déjà dit. Ce sont des ordinateurs qui trouvent ton adresse et qui te les envoient. Ils envoient des millions de mails comme ça d'un coup.

- Parle français.

- Des millions de courriers. Oh zut, grand-mère, tout le monde dit mail.

- Pas moi, c'est imprononçable et ça n'est pas comme si on n'avait pas les mots pour en parler. Mais tout de même, si je ne veux pas de publicité, je mets un autocollant sur ma boite. Ne me dis pas que ce n'est pas possible avec Internet.

- Non ça n'est pas possible parce qu'il n'y a personne pour lire l'autocollant que tu aurais mis, où que ce soit. La seule solution c'est de diriger ces courriers vers la poubelle. Normalement ta boite fait déjà le tri. Si ce n'est pas le cas prend une adresse avec un meilleur filtre.

- Mais ils ne seraient pas contents à Swisscom si je faisais ça!

- Mais mamie! Tu fais ce que tu veux! T'es pas obligée d'utiliser la boite de Swisscom!

Elle installa Kathlyn sur la chaise haute avec quelques biscuits et un biberon de lait. « Et occupe-toi de ta fille, pour l'amour de Dieu! »

 

Gisèle avait le monde à sa portée à travers ce petit écran plat et humide qui prenait l'empreinte de son doigt si elle appuyait dessus. Elle ne pensait pas passer tant de temps devant cette étrange fenêtre magique au départ, juste suivre sa petite-fille dans ses aventures orientales et faire ses courses en ligne. Puis elle se mit à guigner, comme elle disait. Cela commença par des recherches aléatoires selon son inspiration. Elle s'amusa à chercher tout ce qu'on pouvait acheter sur Internet et s'étonna de voir qu'on pouvait y acquérir des parties du mur de Berlin, des crânes et squelettes humains ou des météorites et... des femmes... Cela valut une nouvelle lettre au site ainsi avec copie à la police, à l'Office fédéral de la Communication et à la Cour européenne des Droits de l'Homme (et de la femme, ajouta-t-elle sur l'enveloppe).

« Ils ne répondront pas, maman, arrête de harceler les gens » soupira sa fille avec cet habituel air exaspéré qu'elle lui réservait tout spécialement.

« Cora, si tout le monde parlait comme toi on laisserait tout passer sans rien dire. C'est typiquement comme cela qu'on ne fait rien bouger. »

 

Elle se perdit ensuite dans les méandres de l'art, découvrant blogs et vidéos étonnants ou amusants. C'est à ce moment-là qu'elle découvrit combien il était facile de passer une matinée ou une soirée entière à flâner sur le réseau. « Voilà que je viens de passer cinq minutes du précieux temps de ma courte vie à regarder un éléphant jouer du piano » se disait-elle, « voilà mon dimanche bien entamé, moi qui pensais me lever tôt pour une balade cela fait déjà deux heures que je traîne sur Internet. Je ne me souviens même pas de ce que je viens de voir » se plaignait-elle souvent.

« L'écran m'hypnotise, il hypnotise l'humanité. Ce sont les nouveaux fumeurs de temps » dit-elle à son amie Edith.

- Les fumeurs de temps?

- Oui, tu n'as pas lu Momo? Des hommes gris qui fument le temps sous forme de gros cigares.

- C'est une image intéressante. Il me semble qu'on disait de même à propos de la télévision. Déconnecte-toi alors.

- Tu ne comprends pas, le phénomène est beaucoup plus puissant. Il faut faire quelque chose.

- Tu vas écrire une de tes lettres?

- Bien sûr, c'est important. Des mesures doivent être prises pour protéger les gens.

- Encore une tranche ?

- Va pour une tranche. Ton cake est délicieux.

 

Le monde se déversait dans le salon de Gisèle. Sa beauté, ses curiosités, ses problèmes. L'écran vomissait un fatras que Gisèle prenait avec le plus grand sérieux mais qui lui donnait un sentiment croissant d'une terrible impuissance. Elle se prit souvent à pleurer devant l'histoire d'inconnus qui soudain étaient si proches, à bouillonner de colère face aux injustices. Gisèle réalisa qu'elle avait rarement été aussi malheureuse. Elle savait. Elle savait tant de choses. Elle ne pouvait pas savoir et ne rien faire. Elle n'avait que deux solutions : débrancher et oublier ou faire réagir. Malgré eux, malgré les rires et l'incompréhension. Malgré la somme, la masse du monstre à combattre.

 

Elle choisit d'éteindre l'écran et de ranger l'ordinateur dans un coin. Ne restait qu'à oublier.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Fannie
Posté le 29/04/2020
Des personnes qui sont restées naïves dans certains domaines à 60 ans passés, ça existe. Je me souviens qu’une de mes grands-mères avait une forme de naïveté. C’est intéressant de voir Gisèle découvrir tout ce qu’on peut vendre et acheter sur Internet. Concernant le trafic d’être humains, je suis surprise qu’on puisse tomber dessus par hasard ; je croyais que ça se passait sur le Dark Web. Cela dit, je ne m’y connais pas du tout et je n’ai jamais fait de recherches dans ce domaine.
Que Gisèle découvre certains abus et certaines activités criminelles qui passent par Internet, c’est plausible. Mais avant d’avoir un ordinateur, on peut imaginer qu’elle avait déjà la télévision, donc un accès aux informations sur ce qui se passe dans le monde, y compris les arnaques et la criminalité. Il ne faut pas que les deux se confondent : naïveté totale et ignorance de ce que permet Internet.
L’idée de dénoncer des activités criminelles qu’on trouve sur Internet n’est pas forcément idiote ; il y a des choses qui peuvent certainement intéresser la police (qui n’a pas des yeux partout), mais c’est étonnant qu’une dame qui ne connaît rien à l’informatique ni rien à Internet tombe par hasard sur des annonces ou des sites criminels de plus haut vol que l’arnaque de base. En revanche, le fait qu’elle se révolte et envoie des lettres ne me semble pas invraisemblable ; c’est une question de caractère plus que d’âge, à mon avis. Et l’idée qu’elle se sente soudain si proche d’inconnus qui racontent leurs malheurs sur Internet est intéressante, mais je pense que ça peut aussi arriver avec des témoignages vus à la télévision.
À la fin, je comprends qu’elle mette l’ordi de côté. Personnellement, j’ai arrêté de regarder des documentaires animaliers parce que j’en avais marre de voir toutes les souffrances du monde sauvage. Il y a aussi la découverte du côté chronophage d’Internet qui est un thème intéressant.
Coquilles et remarques :
— Je vous en donnerais des spams moi! » [donnerai / virgule avant « moi »]
— Gisèle se leva et prit son arrière-petite fille [arrière-petite-fille]
— Victor n'avait que 16 ans mais il était déjà le père [virgule avant « mais »]
— et venait souvent se réfugier chez elle avec quand il en avait la garde [« et venait souvent se réfugier chez sa grand-mère avec elle quand il en avait la garde » ou « avec laquelle (avec qui) il venait souvent se réfugier chez elle quand il en avait la garde »]
— Non ça n'est pas possible parce qu'il n'y a personne [virgule après « non »]
— Si ce n'est pas le cas prend une adresse avec un meilleur filtre. [Virgule après « le cas » / prends.]
— Mais ils ne seraient pas contents à Swisscom si je faisais ça [chez Swisscom / virgule avant « si »]
— Cela valut une nouvelle lettre au site ainsi avec copie à la police [« ainsi » est en trop]
— si tout le monde parlait comme toi on laisserait tout passer [virgule avant « on »]
— voilà mon dimanche bien entamé, moi qui pensais me lever tôt pour une balade cela fait déjà deux heures que je traîne [virgule après « balade »]
— Déconnecte-toi alors. [Virgule avant « alors ».]
— que Gisèle prenait avec le plus grand sérieux mais qui lui donnait un sentiment croissant d'une terrible impuissance [virgule avant « mais » / « un sentiment croissant de terrible impuissance » ou « le sentiment croissant d'une terrible impuissance »]
— Gisèle réalisa qu'elle avait rarement été aussi malheureuse [s’aperçut, se rendit compte]
MbuTseTsefly
Posté le 29/04/2020
Oui je me rends bien compte qu'elle devrait en avoir entendu parler avec les autres médias - je la vois plutôt comme quelqu'un qui s'est gavée d'émissions innocentes, feuilletins et autres qu'elle choisissait et qui sur Internet contrôle moins ce qui se présente - site pub, spams et autres. Ou même les articles qui s'imposent sur les sites fournisseurs avec toutes sortes de nouvelles des plus légères au plus pathétiques. Personnellement, peut-être parce que je ne regarde que ce qui me plait à la tv (en vidéo de préférence, j'aime choisir mon programme) je me sens souvent envahie sur Internet par tout ce qui tombe sous les yeux. Mais tu as raison pour le dark web. J'ai d'ailleurs remarqué que si à une époque on tombait sur des photos porno en cherchant le mot chat, ce n'est plus le cas aujourd'hui, ou presque. J'ai tout de même reçu une fois un mail sur mon adresse professionnel pour un site pédophile que j'ai directement envoyé à la police, c'est comme cela que j'ai découvert la procédure dans ces cas et que l'idée m'est venue d'ouvrir les yeux de Gisèle - non pas qu'elle ne savait pas mais plutôt qu'elle ne se rendait pas compte à quel point. Et aussi, qu'elle a un outil qui la rend active. Pour l'âge, je pense aussi que c'est plutôt dans son caractère. Merci beaucoup pour ta lecture et tes commentaires
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 16/03/2020
J'ai l'impression que Gisèle a une réaction qui est adaptée à une personne de 30 ans, mais pas à un senior.
Je ne sais pas quel âge tu as donné à Gisèle, (pardonne-moi si tu l'as déjà précisé dans un chapitre précédent) mais je sais que ma grand-mère qui va sur ses 90 ans utilise "l'internet" pour faire des recherches sur des sujets d'actualité et parfois pour retrouver des gens qu'elle a connu, vérifier s'ils sont toujours en vie. Elle se pose des questions, mais pour autant elle n'est plus en âge de se révolter, ou de vouloir faire réagir qui que ce soit, elle laisse ça à ses petits-enfants. Son ordinateur lui sert à jouer au solitaire aussi. Mais de manière générale, elle s'en méfie parce qu'elle ne veut pas risquer de se faire piéger.
Qu'en penses-tu ?
MbuTseTsefly
Posté le 16/03/2020
J'ai connu quelques grands-mères militantes - elles sont rares mais elles existent - j'avais d'abord envie de m'amuser avec les aventures de Gisèle et de sa machine mais j'ai finalement voulu la confronter à cet accès au monde qui laisse tout entrer dans une vie - la secouer un peu. Je ne vois pas Gisèle comme quelqu'un de très vieux, dans la soixantaine, pas plus, je la vois dynamique, optimiste mais aussi naïve. Gisèle est mon récit le plus difficile - non seulement j'ai mis longtemps à me demander où il allait (et c'est un peu toujours le cas) mais en plus le personnage m'ennuie un peu - j'ai coupé dans de longs dialogues qui tournent autour de lieux communs épuisants. J'ai aussi enlevé quelques lettres bien senties mais qui n'entraient plus dans la ligne qu'elle est en train de suivre. Je continue de la repenser. Merci Petra pour ta lecture et ton commentaire
Vous lisez