Gisèle

Gisèle « bondit » au sifflement de la bouilloire. Réflexe de Pavlov. Elle abandonna Edith assise au bord d'un énorme sofa en velours côtelé marron – du moins qui tentait de le rester sous les poils jaunes et blancs du félin local. Celui-ci était d'ailleurs à l'oeuvre dans l'appropriation des jambes d'Edith, se frottant avec insistance et force ronronnements. Elle répondait distraitement d'une caresse – ou plutôt, elle laissait pendre sa main et l'animal s'en servait pour se caresser, tandis qu'elle était plongée dans la lecture d’une carte postale. Edith ramena sa main vers son visage pour repousser une mèche de cheveux qui lui tombait devant les yeux, souffla pour éjecter les poils qui lui chatouillèrent le nez et se frotta les doigts pour faire une boule avec ce qui lui était resté entre les doigts tout en maugréant à voix basse "ce matou se décompose" puis elle reposa la carte. C’était beau là-bas mais bon, elle, ce qu’elle aurait vraiment voulu voir, c’était St Petersburg. Voilà qui la faisait rêver. Mais c’était trop tard maintenant… Gisèle revint avec un plateau chargé d’une théière et de deux tasses en porcelaine à motifs de roses avec un liseré doré et d’une soucoupe blanche remplie de sablés. Elle déposa le plateau sur la table à thé et alla chercher l’ordinateur portable qui reposait sur l’écritoire. Cora avait fait échanger l’imposante tour et l’écran contre un portable un peu plus cher mais plus pratique. Elle n’avait payé que la différence. Elle avait aussi fait installer le wifi qui apparemment envoyait dans l’air autour d’elle des ondes chargées d’informations, d’image, de films, bref, un monde virtuel flottait tout autour d’elle, invisible. Gisèle en était décontenancée. Çà lui donnait l’impression d’avoir empli son logement de fantômes électriques qui chuchotaient en silence.

-Comme la radio, dit Edith.

Oui, mais la radio, elle la contrôlait. Alors que le wifi était là même quand son ordinateur ne le captait pas. Avant même qu'elle eut un ordinateur, en fait, puisque sans le savoir elle avait vécu dans les ondes des voisins. Elle ignorait jusque là qu’elle habitait dans un flux et reflux d’informations silencieuses et invisibles.

- Mais ça fait longtemps que l’air est saturé de toutes ces « autoroutes de l’information », dit Edith. « Et avant cela, des ondes radios, de la télé satellite. Tu débarques, Gisèle ! »

- Je sais bien, mais avant, je ne le sentais pas ! Maintenant, je les sens. C’est très étrange ! Quand j’éteins le modem, là, et bien les modems des autres continuent.

 - Ouais, il paraît que ça peut donner le cancer.

- Tu m’en diras tant ! On est bombardées !

- On baigne dedans.

- Imbibées !

- Bon alors, cet ordinateur. Puisque tu tiens tant à me le montrer.

- Tu vas voir, c’est formidable ! Avec Cora on est allées voir le site de Lily. C’est magnifique ! Quelle crapahuteuse, tu te rends compte ? Partir comme ça. Elle parle l’anglais mais par là-bas il n’y a pas beaucoup de monde qui parle anglais. Elle campe dans des coins improbables, ou loge chez l'habitant. Elle ne réserve rien à l’avance. Tout de même, quelle tête brûlée. Mais elle a toujours été comme ça Lily. Si tu dis que quelque chose est impossible, ça lui donne envie de le faire. On a bien essayé de la décourager, une femme seule sur la route, et à vélo en plus, dans ces pays… non pas qu’ici ça ne soit pas dangereux, moi je ne me balade pas volontiers toute seule le soir, vois-tu, mais là-bas ! Elle n’en fait jamais qu’à sa tête. Plus on protestait, plus on la mettait en garde, plus elle était déterminée à le faire. On a fini par ne plus rien dire.... Alors..., on l’allume comme ça et ensuite… ensuite on entre le mot de passe. Pour ouvrir une session. Alors… cocoli2003…ah, non, ça ne marche pas… un instant… COCOLI2003… non plus… Cocoli203… roh…. Mais c’est pas possible, j’ai pourtant choisi un mot de passe facile… je recommence… cocoli2003… non c’est pas ça COCOLU2003, non plus… ah oui, je crois bien que j’ai pesé sur le « U », alors, COCOLI »==*, euh non, pas de majuscules pour les chiffres. Attend, on y arrive : COCOLI2003… non toujours pas…. Dis, c’est embêtant quand même quand on ne peut pas voir ce qu’on écrit… Ah ? Mais pour protéger ma vie privée bien sûr. Ben tu as vu tout ce qui flotte dans l’air, non ? Bien sûr qu’il faut mettre un mot de passe c’est essentiel. Alors, j’en étais où…Cocoli2003… AH ! VOILA ! Attend, je vais le noter.

Elle se leva et le nota sur un post-it qu’elle épingla sur le tableau en liège au-dessus du téléphone. « Il est vieux ce Cocoli » commenta Gisèle en caressant le chat qui s'était installé contre elle sur le sofa et ronflait légèrement, une goutte de bave au bord de la babine. Il remue la pointe de la queue.

L’écran afficha un paysage verdoyant. Gisèle double-cliqua sur l’icône de raccourci de Firefox sur le bureau et le programme s’ouvrit sur une page chargée de grands titres tapageurs et de publicités qui surgissaient, clignotaient, agressaient l’œil.

- C’est pire que la foire, commente Edith qui n’avait jamais vraiment aimé les ordinateurs, Internet et toute cette tendance à se coller la face à des écrans pour resté « connecté » à tout moment.

Gisèle scruta l’écran.

- Elle m’a dit qu’elle me gardait le lien… quelque part. Mais je ne sais pas où. Oh là là… comment voulez-vous vous y retrouver dans un chenis pareil. C'est décidé, quand je l'aurais retrouvé, je ne ferme plus le programme et je n'éteins plus l'ordinateur.

-C'est la page principale de Yahoo.

-C'est quoi "Yahoo"?

-Un site d'informations à première vue. Enfin, je crois. Regarde, y'a la météo.

-Et il est où le lien de Liliane? Attend, j'appelle Victor.

***

***

"Et quoi grand-maman, tu l'éteint plus?

-Non, c'est fini! Maintenant qu'il est ouvert sur les bonnes pages je ne bouge plus. Tu peux m'aider à ouvrir une boite au lettres alors?

-Mais tu as déjà une adresse email, on te la faite quand tu t'es inscrite sur le wifi. Tu vois là, l'icône avec l'enveloppe, c'est le courriel. Tu peux écrire depuis là et recevoir du courrier. Attend, je l'ouvre. La pastille indique que tu as reçu 11 mails.

-Dis, ça t'emmerderais de parler français?

-Grand-maman... Ah, voilà. T'as reçu une confirmation pour tes courses et un courrier de bienvenue.

-C'est tout? Tu as dit que j'avais reçu 11 courriers.

-Oui, les autres sont des pubs.

-Non! On m'envoie déjà de la pub! C'est pas possible, je viens d'ouvrir cette adresse et je ne le savais pas moi-même! Je ne l'ai passée à personne.

-Euh, en fait, c'est assez automatique. À peine tu as une adresse tu te mets à recevoir des pubs. Il y a un filtre pour les trier.

-Montre-moi ça. C'est des pubs pour quoi? (....) C'est quoi du Viagra?

-Euh... c'est une pub pour ... enfin.... c'est pour les mecs. Pour qu'ils durent plus longtemps... au lit.

-C'est pas possible! On m'a prise pour un homme? Mais vous m'avez inscrite sous quel nom? Gisèle, c'est un nom de femme, ils sont aveugles?

-Non, enfin, c'est un ordinateur qui t'a envoyé ça. Ils n'ont pas regardé qui tu étais. Tout le monde reçoit ça.

-Et ça là, cette Pamela, c'est qui? Pourquoi elle veut faire connaissance?

-C'est un site rose grand-maman. Elle existe peut-être même pas. Ils appâtent des clients.

 

Swisscom

 

Madame, Monsieur,

Le 23 mai 2017 j'ai acquis un ordinateur portable et ai souscrit à un abonnement wifi chez vous. Par la présente, j'aimerais attirer votre attention sur le fait que depuis peu je reçois de nombreux courriers salaces qui de plus semblent s'adresser à un public masculin. Or il m'a toujours semblé être de sexe féminin. J'ai encore vérifié et je vous confirme que c'est le cas. Mais si vous le désirez, je peux demander une attestation à mon médecin et vous l'envoyer.

Je dois dire que je suis fort surprise de recevoir autant de courriers tendancieux et je me demande pour quelle raison votre service insiste tant sur mes besoins sexuels... ou plutôt ceux qu'auraient pu avoir mon mari, bien que je doive franchement vous dire qu'il ne m'a jamais semblé aussi fantasque non plus. Je vous prierais donc de cesser tout envoi de courriers publicitaires et de bien vouloir préserver la décence.

Avec mes meilleures salutations, 

Gisèle A.

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Fannie
Posté le 24/04/2020
Franchement, je comprends ces personnes âgées qui sont réticentes à se lancer dans l’apprentissage de l’informatique de base. Il y a tant de choses à mémoriser et de toute façon, ça change tout le temps, ça évolue. Même mon père, qui a fait toute sa carrière chez IBM, a fini par tout laisser tomber à passé quatre-vingts ans, si bien qu’il n’utilisait même plus sa messagerie. Inutile de dire qu’il n’a jamais eu de téléphone portable. Il en avait marre que ça change tout le temps, qu’il faille régulièrement remplacer le matériel, réinstaller des nouvelles versions, etc. Moi je fais partie d’une génération intermédiaire pour laquelle c’est loin d’être naturel, mais j’ai épousé un informaticien…
Afficher le mot de passe, c’est malin !  ;-) En fait, Gisèle est un peu obligée de se lancer là-dedans pour communiquer avec certains membres de sa famille. Peut-être qu’autrement, elle ne l’aurait pas fait. Sa vision des choses est amusante et sa lettre aussi. Mais je doute qu’elle ait l’effet escompté.  :-)
Coquilles et remarques :
Dans les dialogues, il faut employer des tirets cadratins ou demi-cadratins suivis d’une espace.
Ici aussi, il faudrait passer en revue les points d’interrogation et d’exclamation parce qu’il manque les espaces insécables.
Dans les prénoms comme « Édith », il faudrait aussi mettre l’accent aigu sur la majuscule, à moins que son prénom soit d’origine étrangère. (Il y a 6 occurrences.)
— Celui-ci était d'ailleurs à l'oeuvre [à l’œuvre ; ligature]
— souffla pour éjecter les poils qui lui chatouillèrent le nez [chatouillaient]
— et se frotta les doigts pour faire une boule avec ce qui lui était resté entre les doigts [Répétition de « les doigts »]
— c’était St Petersburg. [Saint-Pétersbourg ; c’est de toute façon une transcription, alors pourquoi employer une graphie étrangère ?]
— des ondes chargées d’informations, d’image, de films [d’images]
— Çà lui donnait l’impression d’avoir empli son logement [Ça ; « çà », adverbe de lieu, ne se trouve guère que dans la locution « çà et là ».]
— Avant même qu'elle eut un ordinateur [qu’elle eût (subjonctif imparfait, avec un accent circonflexe) me semble trop châtié pour le style ambiant]
— Elle ignorait jusque là qu’elle habitait [jusque-là]
— Et avant cela, des ondes radios, de la télé satellite [des ondes radio ; « radio » est l’abréviation de « radioélectriques » et ne s’accorde pas]
— Quand j’éteins le modem, là, et bien les modems des autres continuent [eh bien]
— Elle parle l’anglais mais par là-bas il n’y a pas beaucoup de monde qui parle anglais. [Il faudrait une virgule avant « mais » ou après « là-bas » (ou les deux).]
— Elle campe dans des coins improbables, ou loge chez l'habitant [Cet emploi d’« improbable » ne me semble pas correspondre à la génération de Gisèle. D’ailleurs, l’Académie française met en garde contre son emploi abusif : http://www.academie-francaise.fr/improbable ; je propose « invraisemblables », « inimaginables », « insolites ».]
— Tout de même, quelle tête brûlée. Mais elle a toujours été comme ça Lily. [Point d’exclamation après « tête brûlée ». / Virgule avant « Lily ».]
— Attend, on y arrive / Attend, je vais le noter [Attends]
— Mais pour protéger ma vie privée bien sûr. / Bien sûr qu’il faut mettre un mot de passe c’est essentiel. [Virgule avant « bien sûr » et avant « c’est essentiel ».]
— AH ! VOILA ! [VOILÀ]
— Elle se leva et le nota sur un post-it [Certains défenseurs de la langue française proposent « colle-note » à la place de « post-it », qui est une marque. Je trouve qu’on devrait l’adopter.]
— « Il est vieux ce Cocoli » commenta Gisèle [Virgule après « vieux ».]
— Il remue la pointe de la queue. [« Il remuait » ou « Il remua » suivant la nuance que tu choisis.]
— C’est pire que la foire, commente Edith [commenta]
— cette tendance à se coller la face à des écrans pour resté « connecté » [rester]
— comment voulez-vous vous y retrouver dans un chenis pareil. [Point d’interrogation ou point d’exclamation. / Pourquoi mettre un « s » à « cheni » ? Autrefois, j’écrivais « chenil » parce qu’on ne trouvait que ça dans les dictionnaires, alors je m’imaginais qu’il s’agissait d’une acception non répertoriée.]
— C'est décidé, quand je l'aurais retrouvé, je ne ferme plus le programme et je n'éteins plus l'ordinateur [je l'aurai retrouvé ; futur antérieur / concordance des temps : « aurai retrouvé », « fermerai », « éteindrai » ou « si je le trouve » (« dès que je le retrouve »), « ferme », « éteins ».]
— C'est quoi "Yahoo"? [Virgule après « quoi ».]
— Un site d'informations à première vue. [Virgule après « informations ».]
— Regarde, y'a la météo [y a ; l’apostrophe est fautive]
— Et il est où le lien de Liliane? Attend, j'appelle Victor. [Virgule après « où ». / Attends.]
— "Et quoi grand-maman, tu l'éteint plus? [Virgule après « quoi » / tu l'éteins]
— Maintenant qu'il est ouvert sur les bonnes pages je ne bouge plus. [Virgule après « pages ».]
— Tu peux m'aider à ouvrir une boite au lettres alors? [aux]
— on te la faite quand tu t'es inscrite sur le wifi [on te l’a faite]
— Attend, je l'ouvre. [Attends]
— Dis, ça t'emmerderais de parler français? [ça t'emmerderait]
— À peine tu as une adresse tu te mets à recevoir des pubs. [Je propose « que tu te mets » ; sinon il faut mettre une virgule après « adresse ».]
— Et ça là, cette Pamela, [Virgule avant « là ».]
— sur le fait que depuis peu je reçois de nombreux courriers salaces qui de plus semblent s'adresser à un public masculin. [Virgule après « depuis peu ». / Il faudrait placer « de plus » entre deux virgules.]
— ou plutôt ceux qu'auraient pu avoir mon mari [qu’aurait ; le sujet est « mon mari »]
Anahera
Posté le 13/04/2020
Coucou MbuTseTsefly
Tu as peut-être mis longtemps à écrire la lettre, mais quelle chute réussie, cela m'a beaucoup faite rire !
J'adore les personnages et les chutes de Louise et Gisèle ! Et les personnifications du chapitre 2 qui sont aussi particulièrement bien réussies ! (je ne me permets pas de mettre un commentaire par chapitre comme je suis un peu en retard).
J'ai encore un peu de mal à accrocher aux personnages masculins, mais ça va venir.
Hâte de lire la suite :)
MbuTseTsefly
Posté le 13/04/2020
Bonjour Anahera, merci pour ta lecture et ton chouette commentaire. Oui, les personnages masculins sont plus sérieux, plus dramatiques aussi et c'est possible qu'en tant que femme j'aie de la difficulté à les saisir aussi. Je suis contente que Louise et Gisèle te plaisent, j'ai personnellement du mal avec l'histoire de Gisèle et suis en train de repenser complètement son aventure informatique
Sinead
Posté le 17/02/2020
J'adore la lettre qui clôture ton chapitre ! Si tout le monde pouvait envoyer ce genre de courrier à ses prestataires quels qu'ils soient, au lieu de s'énerver inutilement, je pense que les relations entre individus se porteraient mieux :)
Merci de cette légèreté.
MbuTseTsefly
Posté le 18/02/2020
Merci, ça peut paraître bizarre mais ça a été la partie la plus difficile. Autant j'adore écrire des histoires et trouve de nombreuses entrées - autant je fixe des heures la page blanche quand je dois écrire une lettre :-)
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 07/02/2020
Sacrée Gisèle !
On dirait que tu t'es infiltrée chez ma grand-mère, et je dis ça à cause d'un seul détail ... le famaux tableau en liège au dessus du téléphone. A croire qu'elles l'ont toutes !
Et puis "attends je vais le noter". Combien de fois je l'ai entendu dans la bouche de ma grand-mère pour tous les codes et mots de passe.
Ton récit est très réaliste, on ne peut pas le nier.
MbuTseTsefly
Posté le 07/02/2020
C'est que j'ai moi aussi une grand mère:-) Intelligente, curieuse, mais complètement dépassée par l'électronique et rejette en bloc l'informatique.
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