Gisèle

Il était arrivé. Les deux cartons occupaient tout l'espace dans le corridor. Était-il donc en pièces détachées comme un meuble Ikea ? Elle espérait bien que non, il y avait toujours une vis qui entrait de travers, un truc qui coinçait. Elle prit congé du livreur et lui remit quelques pièces pour la peine puis, une fois la porte fermée, alla chercher les ciseaux dans la commode. Elle chaussa ses lunettes et examina le premier carton, repoussant le matou jaune qui reniflait l’intrusion. Alors, il s’agissait de ne pas l’endommager d’un coup de ciseaux maladroit. Elle fit glisser une lame délicatement le long de l’ouverture, fendant la bande adhésive, écarta les ailes de carton et souleva la plaque de polystyrène puis elle déblaya les flocons blancs en forme de « s » qui crissaient sous ses doigts pour trouver un autre morceau de polystyrène. C’était un jeu de poupées russes ! Le matou donnait de méfiants coups de pattes dans l’un des « s » qui s'accrocha à l'une de ses griffes. Il avait déjà des perles de blanches qui adhéraient à ses poils par électrostatique. Gisèle souleva le morceau de polystyrène et découvrit une arrête emballée dans du plastique à la texture neigeuse. Elle saisit chaque côté et souleva. Le carton vint avec. Elle s’agenouilla péniblement, repoussa le chat, serra le carton entre les genoux et tira sur l’objet. Lentement, un rectangle de la taille d'un cadre glissa hors de l'emballage, enfermé dans un sarcophage de polystyrène. Elle retira la protection. Il était beau. Lisse, noir, brillant. Neuf. Un poil jaune se déposa dessus.

Avec les mêmes précautions, elle ouvrit le deuxième carton. Là aussi, elle tomba sur une protection en polystyrène qu’elle souleva, découvrant un sachet de plastique remplit de câbles divers, un livre et des papiers. Hmmm. Il allait falloir trier tout ça. Elle les sortit et souleva un deuxième couvercle de carton cette fois, révélant une boîte métallique noire aux bords plastifiés lisses comme de la soie qui brillait sous la lumière électrique. « La tour, comme ils disent ». Elle tenta de l’extraire. Elle était plus lourde qu’elle se l’était imaginé. Elle prit les livres et s’installa sur le canapé de velours côtelé, chaussa ses lunettes de lectures et se mit à étudier le document. Il n’était pas en français. Un peu plus loin, il n’était même plus en caractères latins. Elle feuilleta le livret et trouva le texte en français à la fin. Elle lu quelques minutes, puis feuilleta quelques pages avant de reposer le livre. Elle n’avait rien compris.

Auguste était installé devant la télévision avec un plat de cornettes au beurre et deux tranches de jambon. Il saisit la bouteille de Maggi sur la table et aspergea son plat de deux giclées. Il allait enfourner une fourchetée dans sa gueule béante lorsqu’on sonna à la porte. « Jamais tranquille » maugréa-t-il bien qu’il restât généralement seul toute la journée. Il se leva péniblement, remit ses pantoufles et se dirigea vers la porte. « C’est qui ? » appela-t-il à travers la porte. Il ne voyait plus clair à travers le judas. « C’est Gisèle, j’ai besoin d’aide » chuchota Gisèle (les voisins !) assez fort pour être entendue. « Qu’est-ce qui lui arrive à celle-là ? » grogna-t-il en ouvrant.

Auguste se gratta la tête en regardant l’ordinateur. Qu’est-ce qu’elle avait donc besoin d’un ordinateur ? Et d’un tout gros en plus. Elle ne pouvait pas acheter un portable, non ? Il l’avait posé sur une écritoire bleue, neuve mais de style ancien qu’elle avait acheté exprès et qui n’était pas du tout adaptée pour recevoir un ordinateur (elle était belle non ? « Galant » qu’elle s’appelait. Les meubles anciens reviennent à la mode. Quelle bonne idée, jacassait-elle sans répit sur le ton gêné de celle qui dérange en ayant peur de déranger…) La tour était trop haute et prenait toute la place. Il la déplaça entre les pieds du meuble sur lesquels de toute évidence le chat avait déjà fait ses griffes. L’écran aussi était trop haut, il le mit le plus au fond possible ce qui laissait tout juste de la place pour le clavier et la souris. Heureusement, il y avait une prise juste à côté pour l’unité centrale mais à un seul branchement. Et il fallait faire passer le câble de l’écran vers l’unité en chevauchant l’aile du meuble. « Il faudrait faire un trou pour le câble» dit-il. Elle eut un air horrifié. « Et acheter un adaptateur multiprise». Elle prit note sur un petit carnet près du téléphone en répétant lentement « A-da-pta-teur… multi-pri-seee. »
- Et pout l'Internet ? s’inquiéta-t-elle.

- Quoi l'Internet ?

 - Je veux aller sur l'Internet avec. C’est pour ça que je l’ai acheté. (De toute évidence elle n’avait jamais entendu parler des tablettes tactiles.)

- Ben, il faut un truc là, une antenne.

- Elle est où ?

- Il faut la demander à une compagnie de téléphone je suppose.

- Oh…. Mais, le téléphone est là.

- Ecoute Gisèle, je ne sais pas moi. Je n’ai pas d’ordinateur. Pourquoi tu as besoin de ce machin, dis-moi !

- Mais c’est très utile ! Pour faire les courses et ils vous les livrent. Moi je n’en peux plus avec le caddie. C’est que ça grimpe jusqu’ici et mes jambes…. Et y’a la Lily qui est partie en Chine à vélo. Elle est sur l'Internet, elle tient un journal. Elle met des photos. Ca ne se fait plus d'écrire des lettres et d'y joindre des photos. Pourtant ça me ferait plaisir d'en recevoir, moi, des lettres avec de belles photos de son voyage ! Sur l'Internet, je vais pouvoir la suivre. Même lui parler ! Ça coûte cher de téléphoner depuis l’étranger. Elle m’a envoyé une carte postale de…. attends voir que ça me revienne… c’est par là-bas près de l’Asie, c’est très beau… attends je te montre… » 

« Mais on ne dit pas grand-chose sur une carte, continua-t-elle en fouillant le tiroir de la commode. Elle raconte toutes ses aventures sur son journal-là, son blog. Quel drôle de mot. Dis, c’est beau là-bas, attends, voilà. » Auguste soupira. Ses cornettes devaient être froides. Il jeta un bref regard sur la carte. Il y avait un grand bâtiment carré avec un dôme bleu et plein d’arabesques sur les murs. Personnellement, ça ne lui viendrait pas à l’idée de dépenser des sous pour aller si loin voir ce machin.

- Dis Gisèle, pourquoi tu ne fais pas venir quelqu’un pour t’installer tout ça ?

- Ben je t’ai fait venir toi !

- Non, je veux dire, quelqu’un qui s’y connaît.

Le lendemain, Gisèle appela la compagnie du téléphone pour qu’on lui installe Internet. Ces gens-là étaient d’un compliqué ! Elle voulait juste Internet mais le jeune homme se mit à lui poser toutes sortes de drôles de questions. Ils ne pouvaient pas, apparemment, juste installer Internet. Elle devait choisir par câble ou par ouifi (quel mot stupide ! Je vous demande un peu). Elle avait répondu par câble, vu qu’elle comprenait le mot. Il lui semblait logique qu’il fallait des câbles pour faire passer les informations. Ensuite il lui avait fallu choisir le type de câble ! Un câble Internet quoi ! Enfin, jeune homme, un peu de bon sens, je veux juste Internet moi ! Oui, mais il y avait des vitesse de débits à choisir. Avec un câble ADSL ce serait rapide mais la fibre optique c’était le plus rapide (elle avait un vague souvenir de lampes en boules de fils blancs dont les pointes s’allumaient et changeaient de couleur – très joli mais elle ne voyait pas très bien le rapport avec Internet). Et le jeune homme, très enthousiaste, de continuer avec les options d’abonnement : il y avait le XL, L, M, S et XXS (elle eut soudain l’impression de s’être trompée de rayon. Internet, ça ne s’enfilait pas, si ?) Mais l’important c’était surtout le flux : l’abonnement d’un gigabit était le plus cher mais 100 ou 20 mégabits devaient suffire. Cela dépendait de l’usage qu’elle voulait en faire. Mais de quoi parlait-il ? Était-il en train de devenir salace ? Gisèle raccrocha quand il se mit à parler de wlan. « Et vlan », dit-elle. Diable, ce type et elle n’avaient pas bouffé le même dictionnaire. Elle appela sa fille. Elle saurait quoi faire. Même si elle allait certainement prendre ses airs. Elle aimait bien prendre des airs, Cora.

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Fannie
Posté le 20/04/2020
Quelle idée d’acheter un ordinateur toute seule, sans même demander conseil pour le choisir, alors qu’elle n’y connaît strictement rien ! Mais ça fait partie du personnage. On voit le déballage et la découverte progressive du matériel et de toutes les complications qui accompagnent son utilisation. Même si je me débrouille mieux qu’elle, je trouve effectivement que ce n’est pas simple, alors pour une débutante, ça doit être une drôle de galère. Et le technicien n’est pas très malin non plus : il devrait se rendre compte qu’elle ne comprend rien à son jargon.
Appeler un voisin qui n’y connaît pas grand-chose non plus est encore une idée typique de cette dame. Tout ça quasiment pour rien. Zut, les cornettes sont froides maintenant ! J’imagine qu’il n’a pas de four à micro-ondes, non plus…
Dommage qu’Auguste ne figure pas dans ta galerie de personnages. Vu la manière dont ta série de nouvelles est présentée, on dirait une histoire divisée en chapitres et on s’attend naturellement à ce que tout ce beau monde soit réuni à un moment ou à un autre, ou du moins qu’on puisse établir un lien entre les personnages. Il faudrait peut-être ajouter une précision dans le résumé… ou établir les liens que les lecteurs attendent.
Coquilles et remarques :
— et découvrit une arrête emballée dans du plastique [une arête ; avec deux « r », c’est une forme du verbe « arrêter »]
— découvrant un sachet de plastique remplit de câbles divers [rempli]
— souleva un deuxième couvercle de carton cette fois, [Il faudrait ajouter une virgule avant « de carton ».]
— chaussa ses lunettes de lectures [de lecture]
— Elle lu quelques minutes [elle lut]
— Il allait enfourner une fourchetée dans sa gueule béante [Le mot « gueule » est assez vulgaire pour un être humain.]
— chuchota Gisèle (les voisins !) assez fort pour être entendue. [Je ne comprends pas la parenthèse « (les voisins !) » là au milieu.]
— neuve mais de style ancien qu’elle avait acheté exprès [achetée]
— elle était belle non ? [Virgule avant « non ».]
— il le mit le plus au fond possible ce qui laissait [Virgule avant « ce qui ».]
— ce qui laissait tout juste de la place / il y avait une prise juste à côté [Répétition de « juste ».]
— Et pout l'Internet ? s’inquiéta-t-elle [pour / l’internet]
— Quoi l'Internet ? [Virgule après « Quoi ».]
— Quoi l'Internet ? / Je veux aller sur l'Internet avec. / Elle est sur l'Internet / Sur l'Internet, je vais pouvoir la suivre [Dictionnaires et grammaires ne sont pas tous d’accord là-dessus, mais l’usage dominant semble être « Internet » et « l’internet ».]
— Il faut la demander à une compagnie de téléphone je suppose. [Virgule avant « je suppose ».]
— Ecoute Gisèle, je ne sais pas moi. [Écoute / virgule avant « moi ».]
— Et y’a la Lily qui est partie en Chine à vélo [« y a » pour « il y a » ; on fait l’ellipse du pronom « il », mais il n’y a pas d’élision, donc pas d’apostrophe]
— Ca ne se fait plus d'écrire des lettres [Ça]
— c’est très beau… attends je te montre… [Virgule après « attends ».]
— Elle raconte toutes ses aventures sur son journal-là, son blog [son journal, là, son blog]
— Dis Gisèle, pourquoi [Virgule avant « Gisèle ».]
— par câble ou par ouifi [Il faudrait mettre « ouifi » entre guillemets ou en italique.]
— Il lui semblait logique qu’il fallait des câbles [qu’il faille ; subjonctif]
— je veux juste Internet moi ! [Virgule avant « moi ».]
— Oui, mais il y avait des vitesse de débits à choisir [de débit]
— Gisèle raccrocha quand il se mit à parler de wlan. [WLAN]
MbuTseTsefly
Posté le 20/04/2020
Bonjour Fannie, oui, au départ c'est une série de nouvelles indépendante que j'ai décidé d'alterner mais Liné m'a déjà fait la remarque sur un lien entre les personnages et j'aime bien l'idée, je suis en train d'y travailler. Ce n'est pas une mauvaise idée de développer Auguste aussi - certains personnages comme Josiane ont d'ailleurs été développés un peu plus tard. Je vais explorer ça. Merci pour les corrections. Pour les élisions dans les dialogues, j'essaie surtout de transcrire la façon de parler mais je trouve l'exercice difficile. Et les apostrophes se multiplient en effet.
Fannie
Posté le 20/04/2020
Concernant les apostrophes : si on écrit « t'as vu », il y a une apostrophe pour indiquer l'élision du « u » de « tu », que le personnage ne prononce pas. Dans « y a », il n'y a aucune élision entre « y » et « a », donc l'apostrophe est fautive.
Liné
Posté le 13/04/2020
J'ai beaucoup aimé ce portrait !

Déjà, parce que j'ai dévoré les premiers paragraphes, alors qu'ils ne racontent qu'un déballage de trucs en plastique et en polystyrène, en me demandant ce que diable elle avait bien pu commander... Aussi parce que j'ai souri sur la fin (... et je suis d'accord avec les interrogations de Gisèle, même si je maîtrise mieux l'informatique). Et enfin, parce que j'ai trouvé ça chouette qu'elle "rencontre" un voisin : je crois que c'est le premier volet dans lequel le personnage principal entre autant en interaction avec un personnage qui pourrait figurer à part entière dans ton recueil. Ça allège un peu la solitude qu'on imagine, tout en la mettant paradoxalement en avant (disons que ça l'allège le temps qu'elle parle avec Auguste, mais après on se doute qu'elle va rentrer toute seule chez elle).

Lorsque tu introduis Auguste, justement, j'ai d'abord cru qu'il s'agissait de son compagnon ou mari. Le prénom nous laisse penser qu'il est d'un certain âge, et puis il "maugrée" et porte des pantoufles. Ce n'est qu'à la fin de son paragraphe ou au début du suivant que j'ai compris qu'ils n'habitaient pas ensemble. Cette confusion n'est pas très grave en soi et n'a rien changé à mon appréciation de ce chapitre, mais je ne sais pas si elle était volontaire ?

En tout cas, merci encore pour ce chouette moment de lecture, et à très vite !
MbuTseTsefly
Posté le 13/04/2020
Bonjour Liné, merci pour ta lecture et ton commentaire. Je suis très contente que Gisèle te plaise. C'est le personnage qui me donne le plus de mal pour le moment même si ce premier chapitre m'est venu assez aisément. Oui, Auguste est le voisin, elle sonne à sa porte. C'est vrai que mes personnages sont très solitaires.
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 03/02/2020
Hello MbuTseTsefly !

Pauvre Gisèle ! :D
Forcément, elle me fait beaucoup penser à ma grand-mère. Si tu veux pousser un peu plus loin, tu peux même lui faire dire l'Internet :D

Attention à la répétition de peine au début :
"quelques pièces pour la peine puis, à peine la porte fermée"

Il manque un s à lunettes :
"Elle prit les livres et s’installa sur le canapé de velours côtelé, chaussa ses lunette de lectures et se mit à étudier le document. "
MbuTseTsefly
Posté le 03/02/2020
Plein de coquilles! je saute dessus. Merci :-) Pas mauvaise idée ça, l'Internet.
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