Gérard

Ce fut une brève excursion. Peut-être s’était-il montré trop confiant. C’est en tout cas sur le trajet qu’il connaissait le mieux, celui entre la supérette et son immeuble, qu’eut lieu l’accident. Alors qu'il tournait au coin de l'immeuble du supermarché, le chien aboya et fit un bond mais il n'entendit pas et il était déjà trop tard. Un gamin qui fonçait à vélo sur le trottoir. Un choc effroyable qu’il n’avait pu anticiper, la douleur atroce, la détresse. Il hurlait, pleurait. Une foule se pressait autour de lui. Des mains le palpaient. Certainement qu’on lui parlait, certains devaient le connaître, expliquer qu’il était sourd autant qu’aveugle. Lui ne pouvait articuler un mot. Il geignait, pleurait, criait mais ne savait plus parler. On lui toucha la jambe, une douleur effroyable. On lui attacha la jambe puis on le traîna. Le souleva. Le ballotta. On devait avoir fait venir une ambulance. Des mains le tâtaient, des frottements autour de lui. La truffe du chien. Il se calma. « Et le chien ? » demanda-t-il, sachant qu'il n'entendrait pas la réponse. Il était maintenant allongé sur du mou, ça tremblait, virait, lui donnait le mal de mer. Il était dans un véhicule, naviguait tête la première. « Je suis blessé? » finit-il par demander mais n’entendit aucune réponse. « Je n’entends pas, je ne vois rien » se mit-il à répéter. « Je suis aveugle. Sourd et aveugle. Vous comprenez ? Si vous comprenez pressez-moi la main. » Il sentit une pression dans la main.

 

Il n'avait pas voulu apprendre la langue des signes, il dût improviser pour communiquer. Il posait des questions et par pression, on lui disait oui ou non. Etes-vous le médecin ? Suis-je blessé ? Est-ce grave ? Est-ce que j'ai la jambe cassée ? Est-ce une fracture grave ? Ouverte ? Il avait une fracture ouverte du tibia. On l’endormit, l’opéra. Il se réveilla immobilisé, malheureux, souffrant dans un environnement aux odeurs fortes et désagréables, dans un lit étroit au matelas trop mou, aux oreillers trop mous. Il avait si mal. Il chercha le chien de la main, l'appela. Il n'était pas là. On vint. On lui fit prendre des comprimés. On repartit. On vint. On le fit boire. On repartit. On vint. On lui tint la main. On le fit boire. « C'est Corentin ? » demanda-t-il ? Deux pression. Non Héloïse. « Où est le chien ? » Elle dessina un carré puis un triangle dans sa main. Une maison. « Chez toi ? » Une pression. Oui, chez elle. Elle repartit. On vint. On le fit manger. On repartit. Ça allait et venait autour de lui. Parfois on lui tenait la main, le bras, il n’était plus très sûr de savoir qui passait là. Une infirmière, la famille? On lui faisait absorber des choses, le palpait, le manipulait. Il se sentait comme un animal de laboratoire. Non, pire, comme une plante enracinée sur laquelle on ferait des expériences. Il y avait les longs moments de solitude. Il ne voyageait plus, la douleur, le désarrois l’ancraient dans le monde, il ne trouvait plus la porte de son monde intérieur. Il ne savait plus s’il faisait jour ou nuit, combien de temps passait. Seuls les rituels hospitaliers défilaient: prise de température, soins, médicaments, repas, toilette et vidange. Et les visites. Des biscuits, du chocolat, des fleurs qu’il ne voyait pas. On lui parlait un peu dans la main. « Ça va? » « Ça va. » Que dire d’autre?

 

Puis on l’installa dans un centre de soin. Il fallait libérer les lits à l’hôpital mais avec sa surdicécité, il ne pouvait pas gérer les béquilles. Et ses enfants n’avaient pas le temps, ou ne voulaient pas jouer les infirmiers. Quoi qu’on ait essayé de lui expliquer, il avait compris qu'on ne lui demandait pas son avis. Les semaines passèrent. Rythmées par les repas, le sommeil. L'ennui. Il s'amusa à déchiffrer la météo à travers ce qu'il ressentait sur le côté gauche du visage, côté de la fenêtre. Ainsi les jours défilaient : 10h chaleur du soleil sur le visage qui vers 11h se prolonge vers les mains au centre du lit, ombre des feuilles de ce qu'il avait fini par comprendre être un arbre : il y a du vent, fraîcheur humide, il pleut – il imaginait alors la course des gouttes sur les vitres, fraîcheur sèche, une belle nuit d'été. Il croyait même sentir la lune sur sa peau. Et pouvoir dire où elle se trouvait dans son cycle. Puis il put se relever, réapprendre à marcher et le chien vint bientôt le rejoindre au centre. Il était tou excité, battait de la queue, trépignait, lui plantait sa truffe dans la main. « Oui, moi aussi je suis content de te retrouver » dit-il. Il lui avait terriblement manqué. Puis il put enfin rentrer chez lui. Commença un nouveau combat. Celui contre la peur de ressortir.

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Fannie
Posté le 30/04/2020
C’est toujours difficile et pénible de faire face à ce genre d’accident, mais quand on ne peut ni voir ni entendre, quelle galère ! Le calvaire de Gérard est très bien exprimé. Il faudrait qu’il se décide à apprendre un langage pour communiquer avec son entourage.
Concernant l’échange sur « revoir » et « retrouver », je trouve que « retrouver » convient particulièrement bien à ce passage, parce que Gérard a dû avoir l’impression d’avoir perdu son chien, d’une certaine manière. Mais je ne pense pas qu’il doive cesser d’employer les verbes « voir » et « revoir », qui font partie de son langage depuis de décennies ; ils prennent simplement un sens métaphorique.
Coquilles et remarques :
— le chien aboya et fit un bond mais il n'entendit pas [Virgule avant « mais » / Je propose « il ne l’entendit pas ».]
— Il n'avait pas voulu apprendre la langue des signes, il dût improviser pour communiquer. [Il dut ; « dût » est la forme du subjonctif imparfait. / Je te propose de commencer la phrase différemment : « N'ayant pas voulu apprendre la langue des signes, il dût improviser » ou « Comme il n'avait pas voulu apprendre la langue des signes, il dût improviser ».]
— Etes-vous le médecin ? [Êtes-vous]
— On l’endormit, l’opéra. [Je propose « on l’opéra ».]
— Deux pression. Non Héloïse. [Deux pressions]
— Il ne voyageait plus, la douleur, le désarrois l’ancraient [le désarroi]
— l’ancraient dans le monde, il ne trouvait plus la porte de son monde intérieur. [Pour éviter la répétition de « monde », je propose « l’ancraient dans la réalité (ou le réel) ».]
— il ne pouvait pas gérer les béquilles [Ici, l’emploi du verbe « gérer » est abusif (voir ce lien : http://academie-francaise.fr/gerer) ; je propose « se débrouiller avec les béquilles ».]
— ombre des feuilles de ce qu'il avait fini par comprendre être un arbre [L’expression « comprendre être un arbre » est bancale ; je propose « identifier (ou « reconnaitre » selon la graphie rectifiée) comme un arbre ».]
— Il était tou excité, battait de la queue [tout]
MbuTseTsefly
Posté le 30/04/2020
Je préfère aussi retrouver car Gérard se perd et le chien est devenu un repère très important autant qu'un ami. Merci pour ta lecture et tes corrections.
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 16/03/2020
Très beau chapitre pour Gérard je trouve ! Très réussi.
On est plongé dans sa détresse dès l'ouverture du chapitre, comme si on était à sa place. Et en même temps, on est très inquiet pour lui. Le rythme des phrases est vraiment très bon.
Juste, à la fin quand il dit qu'il est content de revoir le chien, j'aurai utilisé le verbe "retrouver" peut-être. J'ai tiqué même si communément tout le monde dit "revoir". Enfin, c'est juste une suggestion.
MbuTseTsefly
Posté le 16/03/2020
Je n'y avais pas songé mais oui, retrouver convient mieux. Merci.
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