Gérard

Que la nuit est longue! Et silencieuse.

Il y avait une forme de paix dans ce silence. Il se sentait chez lui à l’intérieur de son corps. Tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il entendait venait de lui. Il avait imaginé devoir repartir à la découverte du monde, il partait à la découverte de lui-même. C’était un voyage solitaire en apparence. Il rencontrait des souvenirs, des présences fantasmées. Ou alors il rôdait seul au fil de ses idées, se laissait entraîner, marchait dans un paysage qui se façonnait sous ses pas. Couleurs, souvenirs, musique, son cerveau puisait dans sa mémoire et plantait un décors à géographie variable où il était facile de se perdre des heures durant sans rien récolter d’autre que des sensations. Avec discipline, il prenait parfois une idée et en explorait les multiples facettes, sans dévier, sans se perdre puis la laissait s’envoler. Parfois, il cherchait le noir, le vide, ce qu’il avait imaginé être aveugle avant de découvrir que la nuit l’avait plongé dans un puits de couleurs. Vider sa tête, ne penser à rien, disparaître. C’était l’exercice le plus difficile. Il n’avait jamais vraiment médité avant mais il avait cru que la surdicécité aurait rendu le terrain plus propice. Elle n’avait qu'exacerbé son envie de plonger. Il passait la plus grande partie de ses journées ainsi, à explorer son territoire intérieur, là où le temps n’existait plus. C’est comme cela qu’il avait imaginé la mort. Un monde projeté par son esprit et prisonnier d’une dernière étincelle de vie, pour l’éternité. Comme le Ponce Pilate de Boulgakov qui peut enfin papoter avec le Christ. Souvent, le chien le sortait de sa longue transe pour réclamer sa sortie, son repas. Sans lui, il aurait pu rester des jours et des nuits immobile perdu à l'intérieur de lui-même.

Parfois, Corenthin ou Héloïse passaient le chercher pour « le sortir » (comme le chien). Ca lui ferait du bien de prendre l’air, disaient-ils. Ils ne comprenaient pas qu'il voyageait. Héloïse prenait parfois une voiture au carsharing, il ne voulait plus monter dans un train depuis qu’il avait raté la marche trop élevée et dans un élan de panique, cru qu’il passait sous le train. Il refusait tout autant de monter sur les escalators. Souvent, elle l’emmenait dans la montagne ou en tout cas dans la nature. Au grand air. Généralement il restait silencieux une bonne partie du trajet, comme un enfant mal réveillé, frustré d’avoir été interrompu dans l'exploration de ce qui était devenu un territoire intime aussi précieux que secret. Puis il se détendait, appréciait la chaleur contre la vitre ou le vent, les vibrations du véhicule, les nouvelles odeurs. Ils marchaient le long des chemins de campagne, dans l’herbe. Il était attentif à tout : la chaleur du soleil qui s'adoucit au passage d'un nuage et celle du goudron qui parfois s'amollissait sous ses pas, la fraîcheur de l'ombre d'un arbre, un souffle d'air au passage d'un insecte, la déclivité même légère du terrain, sa consistance dure ou douce, molle, râpeuse ou lisse, les odeurs multiples : crottin de cheval, buissons d'églantiers, mousse dans les bois, champignons, essence, champs de blé fraîchement moissonnés, boue, herbe, paille. Il pouvait même à l'odeur reconnaître un ruisseau, une rivière ou un lac. Il aimait s'approcher, marcher pieds nus sur les galets qui lui faisaient un peu mal ou dans le sable chaud en surface et froid dessous, avancer dans l'eau, sentir les algues le chatouiller, la frange des vagues mousser autour de ses chevilles. Et il entendait. Non pas en réalité, mais en souvenir. Son cerveau associait son chant à chaque chose, le bourdon, la libellule – peut-être bien qu'il se trompait, mais il les entendait et les voyait presque. Héloïse lui faisait toucher les plantes des jardins, les sculptures qu'ils rencontraient, l’invitait parfois, quand son budget le lui permettait, dans des restaurants à la gastronomie originale, fine, sachant qu’il était un gourmet. Et à la fin de la journée il prenait congé d'elle en disant « C'était pas mal. Il faudra qu'on recommence un jour. » Puis il se replongeait dans l’infini de son territoire intérieur. Revivait ces balades comme on peint une aquarelle.

Corentin ne conduisait pas et avait des goûts plus simple, il l’emmenait dans le parc de l’Hermitage, l’installait à la terrasse avec un bière et ils restaient assis là tous les deux à la déguster. Parfois il l’emmenait manger chinois ou simplement italien. Ou il lui faisait la cuisine. Corentin adorait cuisiner. Lui aussi d'ailleurs.

Le chien aussi aimait ces visites, surtout celles d'Héloïse. Il pouvait alors se balader librement tandis qu'elle guidait son père.

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Fannie
Posté le 26/04/2020
Gérard a trouvé sa propre manière de faire face à sa situation. Cette façon de se plonger dans ses souvenirs pour compenser ses sens manquants me rappelle une biographie que j’ai lue d’une femme paraplégique qui se plongeait elle aussi dans les souvenirs des sensations qu’elle avait perdues. Ça pourrait devenir une sorte de drogue.
Même si tu n’es pas satisfaite de ce chapitre, je trouve que tu as bien réussi à suggérer toutes ces sensations. Les odeurs sont très difficiles à décrire parce que dans ce domaine, le vocabulaire manque en français. Je suis d’accord qu’ajouter les émotions de Gérard enrichirait ce chapitre.
Coquilles et remarques :
— Que la nuit est longue! Et silencieuse. [Il faudrait placer ce passage entre guillemets ou mettre « était longue ».]
— et plantait un décors à géographie variable [un décor]
— sans dévier, sans se perdre puis la laissait s’envoler. [Virgule avant « puis ».]
— Parfois, il cherchait le noir, le vide, ce qu’il avait imaginé être aveugle avant de découvrir [Virgule après « aveugle ». / La tournure « ce qu’il avait imaginé être aveugle » est étrange ; j’ai buté dessus.]
— Il n’avait jamais vraiment médité avant mais il avait cru [Virgule avant « mais ».]
— Sans lui, il aurait pu rester des jours et des nuits immobile perdu à l'intérieur de lui-même. [Virgule avant « perdu ».]
— Ca lui ferait du bien de prendre l’air, disaient-ils. [Ca]
— Héloïse prenait parfois une voiture au carsharing, il [« en libre service » ou « en autopartage » pour éviter de parler franglais.]
— Et à la fin de la journée il prenait congé [Virgule après « journée ».]
— Puis il se replongeait dans l’infini de son territoire intérieur. Revivait ces balades comme on peint une aquarelle. [Commencer une nouvelle phrase par « Revivait » ne me semble pas judicieux.]
— et avait des goûts plus simple [simples]
— l’installait à la terrasse avec un bière [une]
— Lui aussi d'ailleurs. [Virgule avant « d’ailleurs ».]
— Le chien aussi aimait ces visites [Répétition de « aussi ».]
MbuTseTsefly
Posté le 27/04/2020
Merci Fannie pour tes lectures minutieuses. Oui, Louise prépare sa retraite dans le premier chapitre. Quant à Sixtine, la réponse vient bien plus tard. Je vais bientôt la publier mais je n'ai malheureusement plus trop de temps pour l'écriture ou la lecture en ce moment. Je suis contente que le chapitre sur Gérard te plaise, je vais l'étoffer avec des émotions.
arno_01
Posté le 28/03/2020
Cela fait plaisir de retrouver Gérard, je me demandais comment il allait surmonter tout ça. J'aime bien la découverte de son territoire intérieur. Et on l'imagine très bien être 'dérangé' par ces visites, et ces sorties, car elles le sortent de ce jardin intérieur, même si ces sorties lui plaisent beaucoup.
Un peu comme on n'aime pas être dérangé quand on est dans une routine.

J'avais fait une semaine de randonné avec un groupe de gens qui accompagnait des personnes handicapé sur le chemin de compostelle, dont une aveugle. Et je retrouve dans ton texte les éléments qu'elle nous décrivait (voir le paysage à partir des odeurs, du sol, de l'humidité ..).

Pour répondre à ta remarque d'un commentaire précédent où tu indiquais avoir beaucoup travaillé ce texte, sans forcément être arrivé au résultat. Ce qui peut-être pourrait être ajoutée est la description des odeurs. Tu indiques l'origine des odeurs, mais ne les décrit pas. (vu qu'on utilise peu notre odorat, ce n'est peut-être pas simple.)

En tout cas j'aime vraiment ton histoire, et tes personnages !
MbuTseTsefly
Posté le 29/03/2020
Merci arno, c'est une excellente idée, ça leur donnera du volume, une dimension.

Gérard et Sixtine sont les deux nouvelles pour lesquelles j'ai fait de la recherche auprès des gens - pour Gérard j'ai regardé d'excellents reportages sur la surdicécité et discuté avec une amie qui travaillait avec eux, ensuite j'ai fait une longue promenade dans la nature - yeux ouverts car j'étais seule ( mais j'aurais aimé la faire les yeux fermés avec un guide) et j'ai enregistré en mémo tout ce que j'entendais, ressentais, sentais - de la consistance changeante du sol sous le pied au moindre bourdonnement, les variations de chaleur sur la peau avec l'ombre - c'était assez affolant de voir à travers le reste de son corps. Je le referai une fois avec les yeux fermés. Je vais essayer de donner une couleur aux odeurs, un épicé. Merci encore
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 17/02/2020
Hello,
Joli chapitre sur le monde intérieur de Gérard. De belles descriptions de ses sensations, on assiste à une séance de méditation en pleine conscience.

J'ai une petite idée pour t'éviter la répétition dans la phrase suivante :
"la gastronomie originale, fine, sachant qu’il était gastronome."
Pourquoi pas changer "gastronome" par "sachant que c'était un grand gourmet" par exemple ?
MbuTseTsefly
Posté le 17/02/2020
Merci, c'est une bonne idée. J'ai dû mal relire, la répétition m'avait échappé. C'est un chapitre qui me déçoit je dois dire, j'y ai pas mal bossé, me baladant dans la campagne et enregistrant les sensations, odeurs.... mais c'est difficile d'occulter la vue et l'ouïe à volonté. Au final, le ressentit est moins fort que je le voulais.
MbuTseTsefly
Posté le 17/02/2020
Cela me vient à l'instant, un texte superbe sur le regard intérieur d'un aveugle: as-tu lu Et la lumière fut de Jacques Lusseyran? Très beau et le personnage est fascinant
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 17/02/2020
Je ne connaissais pas Jacques Lusseyran, mais ça peut m'intéresser :)

On peut toujours s'améliorer, mais reste indulgente avec toi-même. Je trouve que ce chapitre est déjà une bonne base que tu peux toujours retravailler. Parfois les mots que l'on veut vraiment exprimer n'arrivent que plus tard. En lisant ton texte, je me suis questionnée sur ce que l'on peut ressentir dans sa condition. Je ne suis pas restée indifférente.

On comprend que Gérard est très connecté aux sens qui lui restent et qu'il sait encore apprécier les choses (le contact avec la nature, passer du temps avec des proches), mais peut être que ce qu'il manque à ton texte c'est de savoir s'il est heureux, triste ou en colère. C'est une suggestion, ça vient de me venir.
Je n'ose pas trop remettre en question ton récit car je reste curieuse de ce que tu réserves pour la suite. Je pense qu'il faut juger l'ensemble dans sa globalité et non pas seulement une partie isolée. Ce sont les notes que tu continues à jouer qui déterminent si les précédentes étaient justes ou fausses.

En espérant t'aider un petit peu :)
MbuTseTsefly
Posté le 18/02/2020
Tu as raison - j'exprime très peu les émotions, plutôt le ressentit - bonne réflexion. Je le vois plutôt en colère au début et dans le chapitre précédent - entre colère et choc. Dans ce chapitre il se retrouve. Mais je vais réfléchir à travailler les émotions
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