Gérard

La vingtaine dans les années 70. Musique, amis, fêtes. Look de rockeur. Les enfants fleurs, ça n’était pas pour lui. Pour que ses parents le lâchent, il avait entamé des études en économie qu’il n’avait pas achevées. Il voulait être musicien, batteur, ou guitariste. Mais plutôt batteur. Il avait formé un groupe avec des amis, animé une soirée ou deux. Puis ils avaient laissé tomber. Il avait trouvé un autre groupe où il avait fait des remplacements. Ça n’avait pas collé. Avec un ami, ils avaient lancé le vélo à musique, un juke box ambulant. Ils passaient dans les parcs, les lieux de loisirs, les terrasses et proposaient un bon choix de musique. La police avait protesté. En Suisse, le silence est sacré. Entre temps il avait rencontré Judith. Qui était tombée enceinte. Il avait pris n’importe quel boulot, bossé sur les chantiers puis au supermarché, fait des livraisons, travaillé dans une librairie (où il avait attrapé à jamais le virus des livres), vendu du hasch et de la brocante au marché. Un deuxième môme, la pression économique, le besoin de trouver une situation stable, l’envie de se lancer dans des projets avec ses amis. Un vélo-café mobile comme au Vietnam, un coursier à vélo, il avait même posé sa candidature pour être crieur à la cathédrale. Elle en avait eu assez et lui avait rendu sa liberté. Enfin presque. Il fallait payer la pension. Boulots, dèche, amis, sorties, et quelques femmes qui ne restaient pas l’avaient mené à la cinquantaine désabusée puis à la soixantaine déprimée. La société avait pris un virage qu’il ne comprenait pas, ses amis vieillissaient mal et son charme s’était fané. Un jour il avait pris une bière dans un nouveau café branché. Un tatoué barbu s’était assis à côté de lui. Un autre avait rapidement rejoint le premier, il s’étaient salué par tout un rituel de gestes compliqués avant de s’assoir et de commander... un thé vert. Il avait alors réalisé qu’il avait complètement perdu le fil. Il était un ado de soixante ans qui découvrait soudain qu’il était un vieux con. Il entamait le dernier chapitre de sa vie dans la solitude et la mauvaise humeur. Puis par une belle journée où, chose devenue rare, il se sentait plutôt de bonne humeur, alors qu'il se rendait à l'un de ses café favori dans l'idée de boire une bière en compagnie d'un roman de Màrai, l'AVC. Il aurait pu être paralysé. Son cerveau cessa de voir.

 

Il avait eu si peur. Il en avait pleuré. Puis avait pris cela comme un défi, trouvé une énergie qu’il n’avait plus eue depuis longtemps: il ne se laisserait pas abattre, il apprendrait, c’était une aventure! Et s’en avait été une. L’apprentissage de son espace corporel, lire le monde au toucher, les sens exacerbés, son intuition comme guide, un instinct qu’il ne savait pas si fin... puis la nuit, sans fin. Non pas noire, il avait la mémoire des couleurs, des images, mais comme un voile superposé au monde. Il s’était fait plusieurs fois mal, avait eu des vertiges, des crises de panique mais il s'était aussi rapidement habitué, avait acquis des réflexes nouveaux. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour se déplacer librement dans son appartement. Des gens étaient venus pour l'aider à le réaménager afin d'éviter les accidents. Dessertes avec plantes, câbles, tapis glissants, coins de tables tranchants, on avait retiré avec soin les obstacles et les pièges, adoucit les angles et installé des repères et des lampes plus fortes qui rapidement n'avaient pas changé grand chose. Chiffres en reliefs sur la cuisinière, ustensiles accessibles sans le risque de se blesser en les lâchant, symboles en reliefs sur les bouteilles de produits de ménage, les produits toxiques. Rangement systématique. Il reconnaissait une quantité incroyable d'objets au toucher. Mais restait parfois perdu quand quelque chose d'inattendu qui ne devait pas se trouver là lui tombait sous les doigts (une olive, un insecte qu'il avait attrapé sans le vouloir, un morceau de réglisse que sa petite fille avait laissé trainé, la paperasse.)

 

« C'est nous deux, maintenant » dit-il. Il entendit la queue du chien balayer le sol.

 

Cet animal était d'une patience rare, et d'une extraordinaire intelligence. Une fois dans son harnais, il veillait sur lui comme un ange gardien, le guidait par les chemins les plus sûrs, lui indiquait les obstacles, savait quand traverser les routes et lui signalait les marches, les escaliers. Jamais trop rapide, ni trop lent, il attendait patiemment quand son maître s'arrêtait, humant parfois les fumets de cuisine qui s'échappaient des fenêtres alentours, touchant les choses agréables – la tête de Basilique de la fontaine si lisse et douce à force d'être caressée (il savait le bout argenté), l'eau de la fontaine rafraichissante sur le poignet, les roses, les graminées, les sculptures des vieux encadrements de portes qu'il aimait lire. Des voisin, des connaissances qu'il croisait et papotait, souvent en commençant par parler du chien. Il s'était senti si seul, le chien lui présentait une foule de personnes dont il n'aurait jamais fait la connaissance sans lui. Ses enfants passaient de temps à autre. Tous deux passaient beaucoup de temps avec le chien.

 

On sonna à la porte. La police. Les voisins s’étaient encore plaint de la musique. Il n’était pourtant pas dix heures. Mais les gens ne supportaient rien et préféraient appeler les flics plutôt que de venir demander poliment de baisser le son. C’était la troisième fois ce mois-ci. Ce n’était pourtant pas si fort! Il se mit à écouter sa musique sur les casques. Avec tous ces cons, on n’était même plus libre d’être chez soi. Il voulut monter le volume. Le bouton résista. Déjà ? Tiens. Autrefois il avait parcouru les rues de Lausanne en rollers avec les casque en permanence vissés sur les oreilles et la musique à fond. Du rock, du hard rock, du Metal, du jazz. Il avait même fini par adhérer à un certain rap. A petite dose. Il changea de disque. Sur les casques, il préférait l’opéra. André Chénier. Maria Callas. Il voulut pousser le volume à fond. Le bouton résista encore. Le volume ne pouvait raisonnablement pas être au maximum !

 

Il était frustré. Il avait dépensé une petite fortune pour son équipement stéréo et le volume n’était pas assez puissant. Il avait l’impression d’effleurer à peine la musique alors qu'il voulait plonger dedans. Il se roula maladroitement un joint, tira quelques tafes et replongea. Mais l’appareil décidément était faible. Il appela le magasin. La ligne était mauvaise, il entendait mal mais il comprit que personne ne viendrait, il devrait lui-même se déplacer, apporter le matériel. Il expliqua qu’il était aveugle. Apparemment ça ne changeait rien, il devait trouver de l’aide. De son temps, le service existait encore. Quand avait-il commencé à formuler des phrases commençant par « de mon temps.... »? Corentin l’aida. Mais non sans marmonner que l’appareil semblait fonctionner parfaitement et que le son était bon. « C’est pas assez fort, je te dis » lui cria-t-il, « je ne suis pas sourd tout de même! » « Moi non plus, pas besoin de gueuler » répondit son fils. Au magasin, ils tinrent le même discours, l’appareil fonctionnait parfaitement avec un volume à faire trembler les murs.

 

Il ne s’inquiéta pas non plus du fait qu’il avait l’impression que les gens marmonnaient plus qu’ils ne parlaient, c’était normal. Mais le chien semblait lui aussi manquer de voix. Etait-il enroué? Ça s’enroue un chien?  « Tais-toi »  ordonna-t-il en se demandant s’il ne devait pas consulter un médecin. Il avait pris froid, peut-être que ses oreilles étaient bouchées. Un coup de jet d’eau et il retrouverait l'ouïe.

 

Et le verdict tomba. Les tympans usés, endommagés. Trop de musique à plein volume sur les casques. L’âge. « Mais je suis aveugle ! » protesta-t-il avant de réaliser la sottise de sa réflexion. Il réalisait soudain qu'on pouvait cumuler les handicaps. Ça ne lui était tout simplement jamais venu à l'esprit. On l’équipa d’un appareil mais il ne retrouva pas toute son ouïe et celle-ci continua de se dégrader. Il était en train de devenir sourd.

 

Sourd. Et aveugle. A 76 ans! La nuit et le silence. La mort sans la mort. Il s’était bien imaginé la lente dégradation de son corps, les rhumatismes, les douleurs, les problèmes de digestion, la prostate ou la maladie. Le cancer. Il n’avait jamais imaginé qu’il traverserait la vieillesse dans le noir. Et le silence. Vulnérable. Coupé du monde. Obstacle entouré d’obstacles. Et loin de ses amours: il avait perdu la lecture. Il perdait maintenant la musique. Il fallait tout réapprendre. Tout. Comme un nouveau né. Et c’est bien ce qu’il était, un nouveau né dans le monde de la surdicécité.

 

Il resta longtemps immobile sur son canapé, en état de choc. Dans sa tête, il faisait le compte de ses pertes. On ne pourrait plus lui parler sinon en signes au creux de la main. Impossible, il n'apprendrait jamais. Plus complexe encore que d’apprendre le braille, ce qu'il n'avait même pas essayé. Lui pourrait parler. Trop fort certainement. Une communication à voie unique, sans issue. Il ne pourrait plus non plus se repérer au son, il ne lui restait plus que le toucher et l’odorat, un certain sens de l’orientation qu’il avait lentement développé. Impossible de savoir quel danger le guettait, l’attendait au coin de la rue: rollers, vélos, des gens qui courent, la foule, un camion de livraison qui recule, un puits d’égout ouvert, des enfants qui courent, qui font les fous, un objet qui tombe d’un balcon, ou tout simplement se perdre. Il ne pourrait plus sortir seul. Bien sûr, il avait le chien, il était là pour ça. Mais sans l'ouïe, il n'oserait tout simplement plus sortir. Plus sans peur. Sa ville, ses rues, ses parcs, son territoire un enchaînement de pièges. Il allait devenir un assisté. L’idée le fit frissonner d’horreur. Soudain, il sentit une nouvelle énergie l’envahir. Il n’allait pas se laisser abattre. Il n’allait certainement pas devenir un assisté. Il allait apprendre et reconquérir son autonomie et sa confiance. Il y avait le chien. Il était là pour ça. Il apprendrait à lire le monde autrement, à le connaître et y retrouverait son assurance.

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Fannie
Posté le 22/04/2020
Pauvre Gérard ! La cécité et la surdité sont déjà redoutables quand elles arrivent seules, mais les deux à la fois, ça doit être infernal. Personnellement, je pense que je perdrais complètement le goût de la vie si je ne pouvais plus ni lire, ni écrire, ni écouter de la musique, ni même communiquer avec mon entourage. Mais lui, il ne se laisse pas abattre : c’est admirable.
Du point de vue du style, tu mélanges deux niveaux de langue : correct et familier.
Coquilles et remarques :
— Il voulait être musicien, batteur, ou guitariste. [J’enlèverais la virgule avant « ou ».]
— un juke box ambulant [juke-box]
— Entre temps il avait rencontré Judith. [Entre-temps]
— il s’étaient salué par tout un rituel de gestes compliqués [ils / salués]
— Il avait alors réalisé qu’il avait complètement perdu le fil. [L'Académie française déconseille l’emploi du verbe « réaliser » dans le sens atténué de « se rendre compte ; je propose : « Il avait alors compris » ou « Il s’était alors rendu compte ».]
— alors qu'il se rendait à l'un de ses café favori dans [l'un de ses cafés favoris]
— qu’il n’avait plus eue depuis longtemps: / c’était une aventure! [Il manque les espaces insécables.]
— Et s’en avait été une [c’en ; ça veut dire « ça en »]
— un instinct qu’il ne savait pas si fin... puis la nuit, sans fin. [Répétition de « fin ».]
— Il s’était fait plusieurs fois mal, avait eu des vertiges, des crises de panique mais il s'était aussi rapidement habitué [« Il s’était fait mal plusieurs fois » serait préférable / Virgule avant « mais ».]
— on avait retiré avec soin les obstacles et les pièges, adoucit les angles et installé des repères et des lampes plus fortes [adouci ; sous-entendu « on avait » / je remplacerais le premier « et » par une virgule]
— qui rapidement n'avaient pas changé grand chose [grand-chose]
— que sa petite fille avait laissé trainé, la paperasse [laissé trainer (graphie rectifiée)]
— Cet animal était d'une patience rare, et d'une extraordinaire intelligence. [J’enlèverais la virgule.]
— Jamais trop rapide, ni trop lent [J’enlèverais la virgule.]
— les fumets de cuisine qui s'échappaient des fenêtres alentours [Normalement, l’adverbe s’écrit « alentour ».]
— la tête de Basilique de la fontaine [C’est une tête de basilic (le reptile) ? Une basilique, c’est une église et la majuscule n’a pas lieu d’être.]
— Des voisin, des connaissances qu'il croisait et papotait, souvent en commençant par parler du chien [et avec qui il papotait]
— Ses enfants passaient de temps à autre. Tous deux passaient beaucoup de temps avec le chien. [Répétition de « passaient » ; je propose « Ses enfants venaient ».]
— Les voisins s’étaient encore plaint de la musique [plaints]
— Ce n’était pourtant pas si fort! [Il manque l’espace insécable.]
— Il se mit à écouter sa musique sur les casques. / en rollers avec les casque en permanence vissés sur les oreilles / Sur les casques, il préférait l’opéra [les écouteurs ou le casque]
— Du rock, du hard rock, du Metal, du jazz [du métal ; pas de majuscule pour un genre de musique]
— A petite dose. Il changea de disque. [À petites doses.]
— tira quelques tafes et replongea [taffes]
— il entendait mal mais il comprit que personne ne viendrait [Virgule avant « mais ».]
— « je ne suis pas sourd tout de même! » [Virgule après « sourd ». / Il manque l’espace insécable.]
— Etait-il enroué? Ça s’enroue un chien? [Était-il / Il manque les espaces insécables. / Virgule avant « un chien ».]
— Trop de musique à plein volume sur les casques [les écouteurs ou le casque]
— protesta-t-il avant de réaliser la sottise de sa réflexion. Il réalisait soudain qu'on pouvait cumuler [Répétition du verbe « réaliser », dont l’emploi est déjà déconseillé dans cette acception ; je propose « s’apercevoir de la sottise » ou « se rendre compte de la sottise », « Il comprenait soudain » ou « Il découvrait soudain ».]
— On l’équipa d’un appareil mais il ne retrouva pas toute son ouïe [Virgule avant « mais ».]
— A 76 ans! [Il manque l’espace insécable.]
— Et loin de ses amours: il avait perdu la lecture. [Il manque l’espace insécable.]
— Comme un nouveau né. Et c’est bien ce qu’il était, un nouveau né [nouveau-né (les deux fois)]
— l’attendait au coin de la rue: rollers, vélos [Il manque l’espace insécable.]
Puisque tu as écrit « s’assoir », « trainé » et « rafraichissante », je conclus que tu appliques les rectifications orthographiques de 1990.
MbuTseTsefly
Posté le 23/04/2020
Bonjour Fannie, oui, la surdicécité est effrayante mais les statistiques le sont encore plus car elle touche surtout les personnes âgées: déficiences visuelles, accoustiques - à partir de 80 ans, alors que c'est souvent pas trop la forme, perdre la vue et l'ouïe doit être tout à fait terrifiant. Et oui, renoncer à d'aussi grands plaisirs que la lecture ou la musique - et devoir apprendre aussi. Beaucoup n'apprennent jamais le Braille, encore, moins la langue signée dans le creux de la main. A l'école, nous avions lu Helen Keller et ce livre m'avait marquée. J'ai cherché avec ce personnage à imaginer une situation qui n'est finalement pas si rare, bien qu'il soit plus jeune que la moyenne.
Je vais voir pour les registres, il y a des passages qui sont narrés comme ses penséeset d'autres qui sont simplement racontés. Je vais veiller à les avoir bien différenciés.
PetraOstach - Charlie O'Pitt
Posté le 07/02/2020
Très beau chapitre sur Gérard.
C'est vraiment poignant je trouve. Peut être que j'ai le cœur trop sensible, mais j'ai ressenti une grande tristesse et de la compassion sur l'annonce de sa surdité.
Aussi j'ai remarqué un nouveau rythme dans ton écriture que j'ai trouvé très adapté pour raconter la vie de ce personnage.
Tu m'as complètement happée avec ton histoire !
MbuTseTsefly
Posté le 07/02/2020
Je suis contente que cela te plaise. Cette nouvelle me semble plus linéaire. Je travaille sur chaque nouvelle indépendamment, même si quand je bloque sur l'une je continue avec une autre. Je ne suis pas encore sûre de mon choix de les entremêler.
Sinead
Posté le 30/01/2020
Un texte magnifique sur la vieille inéluctable et la lente dégradation du corps, alors que l'esprit lui peut rester vif.
C'est agréable de lire tes chapitres sur des personnes âgées, on en voit pas assez en littérature.
MbuTseTsefly
Posté le 01/02/2020
Merci, j'essaie de me mettre un peu à leur place. Pas facile. Pour Gérard, j'avais vu un reportage sur les personnes qui avec l'âge souffrent de céci-surdité. Au moment où la vieillesse rend déjà la vie difficile, c'est un défi effrayant.
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