Gentil et méchant

Par Dédé

 

— Et donc, vous venez me voir pour quoi déjà ?

— Parce que je suis soit trop gentil, soit trop méchant mais que je n'arrive pas à doser...

— Ah oui ! Je vois qui vous êtes. Vivien, c'est ça ?

— C'est bien ça !

— Il faut m'excuser mais avec tous mes patients, je me perds un peu...

— Ce n'est rien. Et sans indiscrétions, vous en avez beaucoup ?

— Beaucoup trop, même. Si bien que j'ai dû en virer une.

— En tant que psy, vous pouvez virer des patients ?

— C'était un cas exceptionnel.

— Ah bon ?

— Elle était énervante, sans volonté et elle avait le culot d'essayer de me psychanalyser.

— Oh ! Et vous aviez besoin d'une psychanalyse ?

— Non. Non, pas spécialement.

— Quelle vilaine malotrue, celle-là !

— C'est gentil de prendre mon parti. Je me sens un peu seule ces derniers temps...

— Ah bon ?

— Mon mari est parti en Birmanie élever des chèvres, mon chat veut me quitter et je suis tellement à cran que je vire des patients...

— Tout ceci est fort fâcheux mais voyons ! Qui doit psychanalyser qui ? Ressaisissez-vous et revenons à mon souci, voulez-vous ?

— Vous êtes si autoritaire tout à coup, monsieur...

— Je vous l'avais dit. Je suis gentil, je suis méchant mais sans transitions.

— C'est inquiétant.

— Vous trouvez ?

— Oh que oui !

— Et vous pouvez m'aider ?

— Je ne suis pas au mieux de ma forme mais je vais voir ce que je peux faire.

— Oui, essayons. Qu'avez-vous à me proposer ?

— Allez savoir... Un petit exercice, ça vous dit ?

— Ça avait plutôt bien fonctionné, la dernière fois.

— Vous m'aviez montré plusieurs portraits et je devais dire si j'avais envie d'être gentil ou pas avec eux.

— Et ça avait fonctionné, vous dites ?

— J'ai eu envie d'étouffer un homme avec sa cravate sans aucune explication. Mais à part ce petit incident, l'exercice s'était bien passé.

— Je vois, je vois... Aujourd'hui, nous allons donc faire la même chose mais avec des situations concrètes.

— Comment ça ?

— Je vais vous mettre en situation. Selon la situation, vous allez me dire si vous souhaitez être gentil ou méchant.

— Ça ne m'a pas l'air compliqué.

— En effet, ça ne l'est pas. Vous verrez !

— On commence quand vous voulez, madame.

— Vous êtes prêts ?

— On est bien d'accord, je dois juste dire si je veux être gentil ou méchant ? Je ne dois pas faire le ménage dans la pièce si je veux être gentil ou fracasser tout plein d'objets par terre si je veux faire le méchant ?

— Évitez, évitez d'en arriver là. Même si je ne dirais pas non à un petit brin de ménage mais ce n'est pas le but de l'exercice.

— Entendu.

— Alors commençons, mon cher Vivien.

— Commençons.

— Imaginez... Une vieille dame s'approche de vous. Elle vous demande l'heure et par chance, vous avez une montre au poignet. Vous lui donnez donc l'heure avec le sourire mais la vieille dame vous remercie ensuite en vous disant qu'elle n'avait pas besoin que vous lui donniez l'heure.

— C'est énervant, un peu...

— Donc, vous vous énervez ?

— Je prends sur moi.

— Cette fois-ci, on vous offre un petit cactus sous prétexte que vous n'avez pas la main verte et qu'il est facile de s'en occuper. Sauf que le cactus décède dans la nuit. Vous souriez à la vie ou vous vous énervez ?

— Je serais plutôt déçu...

— Quelqu'un sonne à la porte au moment où vous constatez la mort du cactus. Vous vous énervez contre cette personne ou pas ?

— Non, à moins qu'elle soit responsable du décès de ma plante.

— Elle l'est.

— Alors oui, je m'énerve ! Parce qu'à cause de cette personne, on va encore me regarder de travers.

— Bien, bien... Et si, cette fois, votre propriétaire menace de vous expulser parce que vous avez payé votre loyer avec deux heures de retard ?

— Je lui demande d'abord s'il y a une caméra cachée quelque part.

— Et s'il est sérieux et très menaçant ?

— Je lui dis de se calmer...

— Gentiment ou méchamment ?

— Plutôt gentiment, je ne voudrais pas lui donner une raison valable de me virer de l'appartement...

— Je vois... Maintenant, vous êtes au travail et vous surprenez deux collègues se moquant ouvertement de vous. Vous réagissez comment ?

— Je ne leur dis rien et je vais voir de suite le patron parce qu'à l'accueil de la mairie, on a du dossier sur tout le monde, vous savez.

— Vous ne vous laissez pas faire donc ?

— Bien sur que non, faut pas pousser le bouchon non plus...

— En parlant de bouchon, imaginons que vous avez une femme qui refuse de refermer le bouchon de la bouteille de soda. Vous vous énervez ou pas ?

— Je ne lui laisse pas le choix : soit elle referme la bouteille, soit elle boit le tout d'une seule traite.

— Vous n'envisagez pas de refermer la bouteille vous-même ?

— Je ne suis l'esclave de personne, madame...

— Je note, je note... Cette même femme imaginaire vous quitte du jour au lendemain pour élever des chamelles en Lituanie. Comment réagissez-vous ?

— Si cette même femme me prend la tête dix fois par jour pour un bouchon de bouteille qu'elle ne referme pas, je crie de joie et je fais moi-même ses bagages.

— Vraiment ?

— Oh oui ! Je serais bien mieux sans elle, même si je pourrais me montrer jaloux car ça a l'air sympa l'élevage de chamelles en Lituanie.

— Soit. Imaginons que votre poisson rouge vous boude en faisant la grève de la faim. Vous vous montrez gentil avec lui ou pas ?

— J'essaie de dialoguer avec lui et si la situation perdure, je le donne au voisin.

— Je n'avais pas pensé à l'option du voisin, voilà qui est intéressant...

— Je réussis l'exercice jusque là, madame ?

— Je ne peux rien vous dire avant d'avoir terminé. Imaginez... Votre réveil ne sonne pas, vous vous levez du mauvais pied et votre armoire manque de vous écraser alors que vous émergez à peine de votre sommeil...

— Je crie sur l'armoire et si elle recommence, je la change aussitôt.

— Maintenant, vous avez un collègue à la mairie qui analyse et critique vos moindres faits et gestes, devant vous, en prétextant agir pour votre bien.

— Je le remercie de son aide mais je lui fais gentiment comprendre que je n'en ai pas besoin.

— Et si quelqu'un poivre votre café ?

— Je me venge sur le café d'une bonne centaine de personnes.

— Et si on vous arrache votre rétroviseur ?

— Si on fait la bêtise de me le laisser, je l'analyse afin de retrouver le coupable pour le forcer à réparer sans le laisser manger ou dormir.

— Le chien du voisin qui aboie trop fort dans la nuit parce que ses maîtres l'enferment ?

— Je propose aux voisins en question de le promener avant mon heure du coucher pour qu'il prenne un peu l'air.

— Les voisins qui profitent du fait que vous ne partez jamais en vacances pour que vous vous occupez de leur courrier, de leurs animaux et de leurs plantes durant leur absence ?

— Je brûle le courrier et je revends les animaux et les plantes. Parce que la mairie, ça paie mais j'ai besoin d'argent pour partir en vacances moi aussi.

— On sonne chez vous et on veut vous vendre une version rare de la Bible ?

— Je me plains durant des heures jusqu'à ce que le vendeur en question sorte de chez moi en pleurant à chaudes larmes.

— Intéressant...

— On a fini, madame ?

— Oui. Et mon cher Vivien, je note que vous avez fait beaucoup de progrès depuis notre dernière séance ! Juste une chose, cependant. Croyez-moi, si vous avez une femme qui part élever des chamelles en Lituanie, il est impossible que vous le preniez aussi bien. Mais sinon, pour les autres situations, les résultats sont épatants ! Vraiment ! Je suis très fière de vous !

 

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