Gédéon

Notes de l’auteur : Une petite histoire écrite il y a déjà quelques temps et que je livre à votre œil expert et bienveillant.
Merci.

 

Ce matin l’horloge interne de Gédéon resta muette. Défaillance que compensait d’ordinaire la sonnerie stridente du réveil mécanique mais qui, à l’heure dite, s’arrêta au seuil du pavillon de son oreille. Lorsque, sous la pression insistante d’un rayon de soleil qui filtrait à travers les persiennes, il s’arracha enfin au rêve cotonneux dont il ne conserverait, hélas, aucun souvenir, ce fut pour constater avec désarroi l’avancée du temps qui égrainait ses minutes à l’allure inexorable d’une marche militaire. Gédéon en fut fort marri d’autant qu’une telle désinvolture n’était pas dans ses habitudes. Les radars brouillés par la contrariété, il se leva donc avec inconséquence, du pied gauche.

Le pied gauche étant considéré, à juste titre, contre nature pour un droitier, il ne pouvait en découler que de mauvaises choses. Dans cet élan aventureux le petit orteil droit, celui-là même qui aurait dû reposer à plat sur le tapis, percuta le pied de la table de nuit. Un élancement pernicieux irradia jusqu’à son cerveau embrumé tandis que sa bouche lâchait une bordée de jurons bien fleurie. À cet instant, Gédéon sut, avec la certitude que confère l’expérience, que la journée s’annonçait mal.

Car Gédéon était poisseux. Ce diagnostic sans appel, établi dans sa prime jeunesse, lui compliquait singulièrement l’existence. La faculté, prétendument éclairée, se désintéressait de cette affection peu lucrative et pour tout dire assez fluctuante. En effet les symptômes, variables d’un individu à l’autre, se manifestaient de manière récurrente mais avec une certaine inconstance, soit à une période inconnue mais prédéterminée dans le temps et l’espace - aujourd’hui est inscrit comme jour de poisse - soit de manière concentrée et répétitive - une catastrophe en appelle toujours une autre. La seule échappatoire, pour le patient averti, résidait dans l’interprétation des signes avant-coureurs. Aussi Gédéon se promit-il de rester sur ses gardes et de ne prendre aucun risque.

Il s’interrogea sur l’opportunité d’en informer son employeur : se déclarer indisposé pourrait lui économiser un stress supplémentaire. Mais il briguait le poste de responsable d’agence et la compétition s’avérait serrée. Le Patron, le Grand, celui de la Direction Générale quantifiait les compétences à l’aune des contrats signés, quels que soient les artifices employés pour aboutir à ce résultat. En conséquence, il avait parfois le sentiment de n’être qu’un vulgaire auxiliaire commercial. Bien qu’il trouvât louable cette noble profession, ses études ne l’avaient pas conduit à la banque pour jouer les agents d’assurances. D’où la nécessité d’obtenir un meilleur poste. D’où l’obligation de satisfaire son patron. D’où l’impératif de ne pas arriver en retard. D’autre part, son agenda lui rappela les rendez-vous programmés pour la journée et qu’il ne pouvait, en aucun cas, reporter sous peine d’élimination. Tant de raisons objectives pour affronter cette nouvelle journée car Gédéon ne partait pas dans la course en pole position. Gédéon était un scrupuleux, un diligent, un honnête. Aussi maladivement honnête qu’il était poisseux. Cette défectuosité, probablement congénitale, était un réel handicap pour qui désirait s’élever dans la société.

Après une toilette sommaire, il revêtit l’uniforme de circonstance : un costume-cravate bleu-paon qui, faute de rehausser son teint, avait le mérite de le dissoudre dans les couloirs bleu-paon de la succursale. Il oublia avec regret le petit-déjeuner et saisit son attaché-case, accessoire essentiel qui le distinguait du commun des mortels et proclamait son statut d’homme d’affaires investi dans la vie active.

Gédéon occupait un appartement cossu, au troisième étage d’un immeuble cossu, qui dominait la Place du Change. Il voulait percevoir dans cette coïncidence un signe bienveillant de la providence propre à contrebalancer la déveine qui entravait chacun de ses pas. Sur le palier, ses narines captèrent aussitôt le parfum incommodant de l’encaustique utilisé par la concierge pour l’entretien du monumental escalier de bois.

C’était bien le jour !

Sa main agrippa la rampe avec fermeté pour sécuriser une descente rendue périlleuse. Il croisa la brave femme, entre le premier et le deuxième niveau, et lui lança un « bonjour » courtois auquel elle répondit longuement tout en gesticulant, sans que Gédéon parvienne à capter le fil de son discours. Cela n’avait d’ailleurs aucune importance puisqu’il ne pouvait s’attarder dans l’une des discussions protestataires qu’elle affectionnait. Il rata ainsi le spectacle de la dégringolade du locataire du quatrième qui échoua, démantibulé, sur le paillasson de monsieur Péruchaud, le notaire résident au deuxième.

Tout en abordant le trottoir, Gédéon réfléchissait au moyen de justifier son retard, une panne d’oreiller semblait un motif recevable mais un tantinet immature. Il invoquerait donc une contrariété familiale propre à émouvoir le cœur austère de la responsable du personnel. Mais quelle contrariété ? Gédéon possédait l’imagination d’une carpe et cette question unique tournait en boucle dans son esprit comme le poisson dans son bocal. Un gros bocal. Ou une grande mare. Bref, tournait en rond…

Absorbé par ses élucubrations, il trébucha sur le chat noir de Madame Grosjean qui filait à la poursuite d’un rat noir, énorme ! La scène se déroula si vite que l’esprit douta un instant de qui poursuivait qui tant ils paraissaient semblables, l’un obèse et l’autre ventru. Gédéon tangua un instant, sautilla en pointillés pour se rétablir et dévia sa trajectoire de trois pieds sur la droite avant de retrouver l’équilibre. Il évita ainsi la déjection éléphantesque de Brutus, chien du molosse inculte du quartier, exactement placé dans l’axe de sa semelle. Mais tout à sa frayeur, Gédéon ne la remarqua pas.

Pestant contre sa mauvaise fortune, il reprit le chemin de la banque. La ville autour de lui semblait étrangement silencieuse. D’un silence annonciateur de catastrophe. Gédéon s’en inquiéta. Au carrefour, il s’engagea sur le passage piéton sous le regard critique du bonhomme rouge qui caracolait avec persistance. Un crissement de pneus, suivit d’un bruit de tôle froissée et d’invectives triviales saluèrent sa traversée sans qu’il daigne redresser la tête.

Peut-être était-il malade ? Il renifla, toussa pour s’éclaircir la gorge, ses oreilles bourdonnaient de manière alarmante, avait-il de la fièvre ? Il tâta son front. Moite. La fraîcheur de sa main le fit sursauter. Il devrait peut-être consulter…

L’agitation frénétique aux abords de la banque l’irrita, les gens n’avaient-ils donc rien de mieux à faire que de papillonner comme des mouches ? Ne pouvaient-ils comprendre que l’urgence, présentement, résidait dans la réduction cruciale du laps de temps entre le moment où il aurait dû arriver et son arrivée effective ?

Franchement ?

Il ne chercha donc pas à comprendre l’origine de ce remue-ménage et tel le joueur de football dans une échappée lyrique vers la cage de but, tel l’athlète qui perçoit la victoire à la contraction caractéristique du mollet pendant l’effort, tel le champion emporté par le souffle divin de l’inspiration, Gédéon s’élança. Il se vit, comme dans un ralenti cinématographique, porté par la musique de Vangelis dans Les Chariots de feu, atteindre enfin la porte du paradis…

Ladite porte, située à l’angle du bâtiment, sur la rue adjacente à l’entrée publique ouvrait grâce à un digicode que Gédéon connaissait sur le bout des doigts, puisque, hasard du calendrier, il correspondait chiffre pour chiffre à sa date de naissance dans le désordre. Les deux derniers chiffres de l’année de sa naissance, le premier chiffre du jour de sa naissance, le deuxième chiffre du mois de sa naissance, les deux premiers chiffres de l’année de sa naissance, le deuxième chiffre du jour de sa naissance et le premier chiffre du mois de sa naissance. Algorithme que Gédéon avait mémorisé sans difficulté et qui se traduisait par : 79181930 A. Le A bien évidemment pour Année. C’était d’une logique imparable et Gédéon, en bon conseiller financier, était un homme de logique.

Un silence sépulcral régnait à l’intérieur. Dans sa tenue de camouflage Gédéon se dirigea vers la réception qu’il devait traverser pour atteindre son bureau, situé à l’opposé de l’entrée du personnel. Tout en s’engageant d’un pas vif dans la salle d’accueil, il formulait des vœux ardents pour que madame Maréchal, « la Maréchale nous voilà », n’ait pas déjà remarqué son absence. Il eut à peine le temps d’apercevoir ses collègues, bras levés derrière le comptoir, de noter la présence incongrue de deux silhouettes encarnavalées, que son pied, le pied gauche à l’origine de tous ses maux, roula sur un pot de trombones échoué là par le plus malencontreux des hasards. Regrettable négligence que personne n’avait cru opportun de corriger et qu’il ne tolérerait pas dans ses futures fonctions.

Cependant, il n’eut guère le loisir d’approfondir ses réflexions car déjà son corps basculait vers l’avant. Pour contrecarrer un crash inévitable, inhérent à la loi universelle de l’attraction, découverte il y avait déjà quelques années par un certain Isaac Newton, ses jambes s’activèrent en battements désynchronisés et ses bras, mus par une énergie propre, s’envolèrent en moulinets débridés. Dans cette chorégraphie improvisée et après une rotation extravagante de son bassin, l’attaché-case greffé au bout de sa main droite heurta avec une involontaire détermination le bas-ventre du premier quidam. Surpris, celui-ci sursauta, avant de se plier en deux, terrassé. Dans l’intervalle, son arme désorientée par la vivacité de l’attaque échappa à sa vigilance et s’envola. Après quelques circonvolutions et par un acharnement du destin que certains qualifieraient de démoniaque, le fusil atterrit dans la main innocente de Gédéon. Pour un droitier, le contrôle de la main gauche présente une réelle difficulté. Les doigts se refermèrent donc avec une certaine maladresse sur le fusil. La gâchette percuta malencontreusement l’index qui se contracta. Une envolée de pruneaux s’égailla vers le plafond, provoquant le détachement d’un morceau de plâtre de la taille d’une planche à repasser qui écrabouilla avec fracas le crâne du deuxième quidam, le mettant ainsi hors d’état de nuire.

La tête dans le coton, dépassé par la gravité des évènements que son cerveau peinait à réaliser, Gédéon sentit son cœur s’affoler. Puis, aussi soudainement qu’il s’était emballé, cet organe capricieux marqua une pause. Gédéon sentit alors le sol se dérober sous ses pieds. Telle une poupée de chiffon, il s’affala inconscient.

De vigoureuses claques tentèrent de le ramener du royaume des moribonds. Ironie de l’histoire, lui qui s’était levé du pied gauche, menaçait à présent de passer l’arme à gauche.

La boucle serait ainsi bouclée.

Dans un trémolo de conscience il jugea cette décision un peu extrême. Mais devait-il pour autant ouvrir les yeux ? Affronter l’opprobre générale ? Pire, le ridicule ? Son amour propre déjà sérieusement écorné, n’y survivrait pas. Un coma prolongé plaiderait en faveur de circonstances atténuantes. Il s’abstint donc de toute réaction.

Au bout de quelques minutes qui lui semblèrent une éternité, il sentit des mains caoutchouteuses se livrer à l’examen approfondi de sa boîte crânienne. On lui souleva la paupière, on lui inspecta les narines, les oreilles… Les oreilles !!! Un objet indélicat fourrageait ses oreilles. Il sentit soudain la pression se libérer, une voix d’outre-tombe s’écria triomphale : « boule Quiès !»

Quiès ?

Quiès !!!

Aussitôt son cerveau reconnecté effectua un zoom arrière jusqu’à la soirée de la veille : la bamboula cacophonique du voisin du quatrième, la résonnance sourde de la batterie, les chaises déplacées sans considération, les rires hystériques, l’impossibilité de trouver le sommeil, les boules Quiès et enfin le repos bienvenu jusqu’au pied gauche du matin…

Tout collait. L’étrange sensation d’engourdissement qui ne l’avait pas quitté depuis le réveil disparut dans l’instant. Le soulagement envahit Gédéon qui, après une profonde inspiration, libéra ses poumons de la tension accumulée. Un brouhaha amical et des commentaires admiratifs rassurèrent ses oreilles qui déclenchèrent, sous les acclamations générales, l’ouverture des paupières closes.

Bien évidemment le héros parada à la une des journaux. Paris-Match lui consacra une couverture intégrale, toujours en costume bleu-paon et fusil à la main. On s’était, par prudence, assuré auparavent qu’il fut bien déchargé. Sous la pression générale de l’opinion publique et pour récompenser un acte de bravoure abracadabrantesque - pour reprendre l’expression d’un certain Escogriffe - le Président de la République éleva Gédéon au grade de Chevalier de la Légion d’honneur. Médaille qu’il reçut avec émotion lors d’une réception au palais de l’Élysée, retransmise en direct au journal de treize-heure de Jean-Pierre Pernaut.

Le retard tomba aux oubliettes. Le Patron, le Grand, celui de la Direction Générale promut Gédéon Directeur de l’agence, poste dans lequel il excella.

Au fil du temps, l’histoire s’enjoliva. Le pied gauche de Gédéon entra dans la légende et surpassa même en célébrité celui de Lionnel Messi.

Il est à noter pour compléter l’anecdote, que depuis ce jour mémorable, Gédéon ne se leva plus que du pied gauche.

Fin

 

 

*Quiès : quiétude en latin. Nom d’une Déesse et de son temple près de la porte Colline de Rome. Protection auditive à base de cire et de coton mise au point par un pharmacien parisien en 1918 sous le nom de « sourdine » qui deviendra Quiès en 1921 au moment de la création de la marque.

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JeannieC.
Posté le 16/05/2022
Bonjour Hortense !
Chouette, une nouvelle histoire de ta plume =D Me m'en viens donc la découvrir avant de repartir vers l'Enfant des sables -

Juste une ou deux bricoles au fil de la lecture :
>> "Ce diagnostic sans appel, établit dans sa prime jeunesse" - établi ?
>> "Il s’interrogea sur l’opportunité d’en informer son employeur, se déclarer indisposé pourrait lui économiser un stress supplémentaire." Là c'est personnel mais au niveau logique des deux parties, je verrais plutôt deux points que la virgule -
>> "Du coup, il avait parfois le sentiment de n’être qu’un vulgaire auxiliaire commercial." Tout le texte a un ton soutenu, alors je ne suis pas convaincu par "Du coup". Peut-être quelque chose comme "De ce fait / dès lors" ?

Eh bien j'ai beaucoup aimé ! J'adore les textes qui savent jouer comme ça avec un vocabulaire très recherché, un ton très soutenu, pour en faire quelque chose d'humoristique - dans une veine héroï-comique. Tout est très marrant, et sur un rythme soutenu. Plein de petits détails croustillants aussi tout du long, le costume paon pour se fondre dans le décor, le rat obèse et le chat ventru, le ralenti sur la musique de Vangelis, le petit délire sur les boules Quiès... Le tout avec pas mal de petits jeux de mots, et un rythme théâtral. Je suis sûre que ce texte serait super, mis en voix un bon lecteur / comédien :D En tout cas moi, je l'ai entendu tout du long.
C'était vraiment chouette !

A bientôt !
JeannieC.
Posté le 16/05/2022
*Je m'en viens
Hortense
Posté le 17/05/2022
Merci JeannieC, j'avais un peu des doutes sur ce texte, tu me rassures, l'effet comique fonctionne sans tomber dans le ridicule.
Je corrige les coquilles bien vues !
Merci et à très bientôt
Feydra
Posté le 13/05/2022
J’ai beaucoup apprécié la lecture de ce texte. Il est drôle et bien écrit. Les évènements s’enchainent de manière fluide et logique.
Tu utilises un vocabulaire très soutenu mais de manière parfois décalée, et cela participe à l’humour du texte.
Le silence m’a étonnée : j’ai imaginé une catastrophe dans la ville, quelque chose d’impressionnant, mais je n’aurais jamais pensé aux boules Quies.
J’ai relevé une coquille : « au paravent » s’écrit « auparavant », à moins qu’il y ait un jeu de mots. 😉
Bravo !
Hortense
Posté le 14/05/2022
Bonjour Feydra et merci pour ton retour très positif, je suis heureuse que cette histoire t'ait plu.
Je corrige la coquille ( bien vu !)
A très bientôt !
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