Francis,

Par Liné

   Cette fois, le Valium ne fera pas l’affaire. La fatigue le brouillard les yeux qui papillonnent. Le temps qui se suspend. Le monde, ses gens, qui s’imposent à l’œil en stries éparses – comme une pluie qu’on n’aurait pas demandée. Non, cette fois le Valium ne suffira pas. À taire les battements du cœur, à exiger de ce tambour infernal qu’il ferme son clapet. À maîtriser les tremblements de la main. De cette vieille main rouillée qui fait tout pour deux, tout pour deux depuis trente ans, sans jamais rechigner – elle n’a pas le choix.

   Francis, ressaisis-toi. Tiens-toi droit. Ne te dandine pas sur ta chaise. Ordonne à ton cœur de freiner l’allure, dis à ta main que tout ira bien. Quant à tes yeux, tes yeux qui, Dieu t’en préserve, sont toujours là avec toi, alertes, efficaces en dépit de ton âge avancé – quant à tes yeux demande-leur de se concentrer. L’Histoire n’est pas banale. Ce qui s’offre à toi, Francis, ce que tu vois, ce n’est pas donné à tout le monde. Ça ne se produit pas tous les jours.  

   Regarde. Tu apparais, là, en grand, éblouissant, sur cet écran de fortune. Un écran géant, un immense tissu blanc le long duquel courent, glissent, surgissent et s’estompent des tas de silhouettes grises. Hachées. Granuleuses. Cet écran devant lequel une pluie de gens – une pluie différente, claire, pas celle du monde imprécis des jours de Valium – cet écran devant lequel une pluie de gens se tourne. Attentifs. Silencieux.

   Ça te change des stations de police. Hein, Francis, que ça te change des stations de police ? Leur tumulte. Leurs odeurs. Le claquement des matraques sur les tables d’acier les hurlements noirs des détenus livides les rires longs et rouges des policiers blancs. Tu t’en souviens bien. Ça t’occupe encore la nuit. Au début, quand tu te réveillais en sursaut, en nage dans ta flaque de peur et de pisse, que tu avais encore tes deux mains pour t’éponger le front, pour nettoyer ton propre lit, ça te tracassait beaucoup. Ce drame. Parce qu’ils ne t’ont pas seulement pris ta liberté. Ta dignité. Ils n’ont pas fait les choses à moitié. Il leur fallait aussi un bout de ton corps, un bout de chair à suspendre dans les airs comme un trophée, hé regardez ! ce que j’ai dégoté là, une patte de singe, bien noire comme dans les temps anciens, dîtes vous croyez qu’elle va me porter bonheur ? et le policier de ricaner. De ricaner très, trop fort. Si t’avais su, Francis, que ta main droite deviendrait ce morceau de viande arraché, qui ne t’appartient même plus, qu’en aurais-tu pensé ? Dur à imaginer, hein ?

   Ça fait trente ans. Trente. Alors, de te voir ainsi sur cet écran, de te voir fringuant. Debout. Ici les mains dans les poches, là brandissant une pancarte. Dans une manifestation, au milieu d’un cortège de jeunes militants. Ton cœur bondit. Ton corps tremble. Tu te rencontres, jeune, et tu te trouves beau. Un inconnu, jeune lui aussi, te tend un micro et, face à la caméra, tu t’exprimes. Tu parles bien. De tes mots jaillissent une colère, une incompréhension, que les manifestants derrière toi reprennent et prolongent ; des poings se serrent, se lèvent, des bouches s’ouvrent et s’indignent, des sourcils se froncent et l’énergie, la rage qui émanent de tous ces corps s’amplifient, se propagent jusqu’à, sublimes, ricocher contre les spectateurs dispersés en pluie. C’est une vraie claque. De voir ainsi le passé parler au présent, les figures mortes d’autrefois s’adresser aux vivants. Et toi, Francis, mon bon vieux Francis, tu es entre les deux. Un pont qui peut dire ce que c’était, mener des batailles en ces temps-là ; qui peut rappeler jusqu’où, dans ses immondes obscurités, le monde se serait enfoncé si elles n’avaient pas existé.

   Ecoute-toi. Prends ton courage à deux mains. À la fin de la projection, Francis, prends ton courage à deux mains, avance-toi vers le documentariste, et explique-lui. Que c’est toi dans ces archives. Que c’est toi qui t’es battu et qui, trente ans après, est reconnu. Et laisse-le te répondre, à demi-mot, que tout ça n’était pas pour rien. 

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Lyrou
Posté le 28/01/2020
Texte frappant. Je ne suis pas sûr d'avoir touuut saisis mais pour être honnête je ne pense pas que ce soit important, tu mets l'accent sur les impressions du personnage et celles-ci apparaissent clairement, en finalement peu de mots et phrases.
ça fait un peu l'effet d'être avec lui devant l'écran, sur la fin, à regarder ce docu nous aussi
Liné
Posté le 06/02/2020
Tout simplement, le point de vue est celui d'un homme d'un certain âge, de peau noire, qui se retrouve face à un documentaire anti-raciste dans lequel il se reconnait, complètement par hasard (pour l'anecdote, cette situation est plus moins arrivée à un documentariste français que j'ai croisé à un festival - à la fin d'une projection de son film, un Afro-américain est venu lui dire que c'était lui, dans les archives utilisées dans le film projeté - et cette rencontre entre le passé et le présent m'avait frappée). En tout cas, merci beaucoup !
respoumpi
Posté le 24/10/2019
Oh Liné, ce que je lis de toi me plaît de plus en plus. Tu sais toucher par tes évocations légères. D'autant plus avec ce texte; si, peut-être dans les nouvelles que j'ai déjà lues, tu faisais peut-être un peu trop (à peine) d'associations d'images, je dirais qu'ici, pour moi, c'est parfaitement dosé et maîtrisé. Bravo! La bise
Liné
Posté le 25/10/2019
Merci ! Décidément, merci !
Cette nouvelle a coulé toute seule sur le papier, c'était assez jouissif...
Pour les images trop alambiquées, n'hésite pas à me les pointer du doigt ! Stylistiquement j'ai tendance à partir dans mon monde à moi, ce qui est le propre de l'écriture, mais je ne veux pas non plus perdre les lecteurs.trices en cours de route
A très vite !
Renarde
Posté le 10/10/2019
Poignant, magnifique. Je ne sais jamais trop quoi dire en lisant tes textes, ton écriture me touche particulièrement.
Je ne vais pas analyser, j'aurais même de la peine à isoler une phrase tant tout me plaît.
Bref, j'adore ta plume. Définitivement.
Liné
Posté le 11/10/2019
Merci Renarde - ton commentaire me touche beaucoup... !
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