Franchir la ligne blanche

Un silence gêné flotte entre nous deux.

— Je suis allée faire les courses. Je t’ai pris un jus de pomme.

Les mains de Mag tremblent en ouvrant la bouteille. Quelques gouttes giclent sur la table. J’avale quelques gorgées pour éviter de parler. Que pourrais-je lui dire ? Que je l’ai trouvé formidable sur la vidéo qu’Axel a faite à son insu ? Je préfère la laisser mener la conversation.

— Ça se passe bien tes révisions ?

Nous ne discutons jamais de nos études. Jamais.

— Ouais, c’est cool.

— Et… tu es contente de… oh et puis merde. Allons droit au but. J’en peux plus de tourner autour du pot. J’ai merdé. Vraiment merdé.

Je hausse les épaules et esquisse un sourire, pour l’encourage à continuer. Nerveusement, elle lisse à plusieurs reprises les plis de sa manche avant de poursuivre.

— J’ai reçu des messages des garçons hier. Pas un ne manquait à l’appel.

Je me doute de la suite, mais je reste silencieuse pour ne pas la stopper dans sa lancée. Sa voix tremble légèrement et bute sur chaque mot.

— Ils… c’était pour… me féliciter de mes qualités de…

Sa poitrine se creuse à chaque sanglot qu’elle contient. Je pose ma main sur la sienne.

— Laisse-les parler. Tu t’en fou. C’est des idiots.

— Je me sens tellement nulle, Flo.

Parfois, il n’y a rien à dire, alors je la prends dans les bras et la serre fort. Son visage humide se blottit dans le creux de mon cou et le col de mon pull absorbe ses larmes. De longues minutes s’écoulent avant qu’elle ne se redresse. Son regard fixe obstinément le sol. Elle n’arrive pas à lever les yeux pour me poser la question qui la ronge.

— Est-ce que… toi aussi, tu as vu la vidéo ?

— Ce n’est pas important…

— Dis-moi la vérité, Flo.

— À peine quelques images. C’est tout.

— C’est Axel qui te l’a envoyé ?

Je secoue la tête pour dire non tout en cherchant furieusement quel sujet pourrait détourner son attention, mais rien n’y fait. Mag continue de creuser sa propre tombe.

— Qui alors ? Qui t’a montré la vidéo ?

— David.

Elle s’écroule sur la chaise, le teint blafard.

— En même temps, je l’ai bien mérité. C’est de ma faute tout ça.

— Ne dis pas ça.

— Bien sûr que si. Tu le sais. Si je n’avais pas voulu me venger de David, rien de tout ça ne serait arrivé.

— C’est Axel l’enfoiré dans l’histoire. Tu n’es pas responsable.

— En attendant… c’est moi qui morfle.

De mon paquet de clopes, j’extirpe un joint préparé à l’avance. J’aspire une bouffée et le tends à Mag. En alternance, nous le fumons, réduisant en cendres nos pensées, nos doutes, notre mal être.

La vibration de mon téléphone dans la poche me sort de ma flottaison. La lecture du message m’ancre brutalement à la réalité.

David : Ce soir, à 20 h.

Les yeux rougis de Mag m’interrogent sur l’émetteur et le contenu de ce texto. Cela lui ferait du mal de savoir que je rends visite à son ex. Je prétexte une course pour filer. Une boule d’excitation rebondit dans mon ventre. Pour me changer les idées, je m’attaque à, mes révisions.

Mon esprit se situe dans le futur à attendre que les heures passent. Je peine à le ramener à l’instant présent et à le plonger dans les manuels. L’encre du stylo s’éclaircit et les phrases s’étirent dans un nuancier de bleu de plus en plus pâle jusqu’à ce que la mine devienne tout à fait sèche.

Une librairie se trouve au coin de la rue. La carte bancaire dans la poche du manteau, les baskets aux pieds et je me dirige vers la boutique. Je ne viens jamais ici. Ma mère me poste régulièrement des colis avec des fournitures scolaires. À mesure que la fréquence de nos disputes s’intensifie, celle de ses envois diminue.

L’intérieur du magasin est bien plus vaste que ne laisse deviner la devanture. Une grande partie des lieux se destine à l’accueil de romans. Un panneau indique que la papeterie se trouve à l’étage. Après avoir choisi deux stylos dans la gamme la moins chère, je cède au plaisir de traîner vers les rayons de littérature anglaise du 19e siècle. Les histoires de couples mythiques maudits s’étalent devant moi. Du bout des doigts, je caresse la tranche de ces livres.

— Toujours aussi fan d’Emily Bronte ?

À côté de moi, un homme de mon âge me regarde avec un sourire. Je fronce les sourcils avant de grommeler et de m’éloigner de quelques pas. L’œil rieur, il se rapproche.

— Je constate que tu ne vois pas qui je suis, Florine.

Il sait comment je me prénomme. Cela suffit à faire tomber mes barrières. Je le fixe, intriguée, farfouillant ma mémoire pour situer à quelle période appartient ce visage. Des cheveux blonds foncés, des yeux bleus hiver qui me rappellent ma mère… Mon cœur le reconnaît bien avant que l’information n’arrive à mon cerveau. Une chaleur inconfortable s’installe dans mes joues et mon rythme cardiaque s’emballe. Les lettres se posent sur ma langue, pourtant mes lèvres restent closes. La crainte de prononcer un prénom qui résonne comme une bulle de bonheur enveloppée dans un voile de peur.

Et si je me trompais ? Et si mon esprit me jouait un tour ? Un mauvais tour ? Et si c’était lui… vraiment lui ? Avouer que je me souviens de lui, serait-ce une preuve de faiblesse ? L’indice incontestable que je ne l’ai jamais oublié ?

Pendant que les questions s’entrechoquent, je reste là. Immobile. Silencieuse. Le regard vide, trop occupée à canaliser le flot d’émotions qui me submerge. Il m’observe. Attendant un signe, un geste, un mot. Sa bouche s’entrouvre à plusieurs reprises avant qu’il ne décide de parler. Sa voix a perdu les intonations vertes et printanières du jeune adolescent qui vit dans ma mémoire, pour gagner en texture, en profondeur.

— On était au collège ensemble. Dans la même classe de troisième. Tu te souviens ?

— Hum oui… je crois.

Je brandis un bouclier d’indifférence pour me protéger d’une éventuelle déception. Mon cœur continue de cogner fort comme s’il voulait sortir pour rejoindre la poitrine de mon interlocuteur. Le regard dirigé sur une pile de livres, je prononce ce prénom qui brûle ma bouche.

— Simon, c’est ça ?

Il me répond d’un grand sourire. Mon estomac rebondit dans tous les sens. Mes oreilles bourdonnent. J’aimerais tomber dans ses bras. Revenir à ce jour où nos lèvres se sont apprivoisées. Poser ma tête sur son épaule. Me sentir vivante à nouveau. À la place, je me contente de poursuivre cette discussion de la manière la plus banale qui soit.

— Alors… tu deviens quoi ?

— J’ai intégré une école de commerce et toi ?

— Je suis en fac de psychologie. Et… tu as toujours des nouvelles des autres ?

— Bien sûr ! Hier encore, j’ai eu des messages de Justine. Tu te rappelles d’elle ? Vous étiez super proches.

Comment l’oublier. Celle qui a deviné ce que je traversais sans un mot de ma part. Celle qui m’a soutenu, qui m’a maintenu à la surface de cet océan agitée de ma quatorzième année. Les souvenirs remontent petit à petit et ma gorge se serre. Avec enthousiasme, Simon enchaîne.

— On a un groupe sur internet. Ça nous permet de garder le contact ! Tu devrais t’inscrire, je suis certain que beaucoup de personnes seraient contentes d’avoir de tes nouvelles. Donne-moi ton numéro de téléphone. Je t’envoie le lien.

À peine transmis, je reçois son message.

— Tu t’inscris, hein ?

— Et… y’a qui sur ce groupe ?

— Oh pas mal de monde…

Je n’aime pas sa manière de rester évasif. L’unique information importante à mes yeux, est de savoir si je risque de retrouver Clara. Ma bouche s’assèche à son évocation. La pire hypothèse me saute au visage pour venir me cracher son venin dessus. Peut-être que le couple Simon Clara existe toujours ? Je ne peux pas lui poser la question en face à face. Impossible de lui avouer que les ronces de la jalousie étreignent encore mon cœur. Je dois entrer sur ce groupe et fureter à la recherche d’indices.

— Je m’inscrirais ce soir.

— Cool. C’est chouette de te revoir, Flo.

De la guimauve rose et sucrée coule en cascade dans mes veines. Un sourire niais étire mes lèvres.

— C’est chouette de te revoir, Simon.

— Je dois y aller… mais on ne perd pas contact, hein !

Sans me laisser répondre, il disparaît entre les rayons du magasin. La parenthèse enchantée s’interrompt brutalement et un courant d’air glacial remonte le long de mes chevilles. Je reste un instant là, accrochée à un exemplaire des « Hauts de Hurlevent », le temps de reprendre mes esprits.

Machinalement, je passe en caisse pour payer les deux stylos et presse le pas pour rentrer. Je m’affale dans le lit et affronte l’écran du smartphone. Un clic sur le lien que Simon m’a envoyé et le logo du collège décore un site aux couleurs ternes. Je remplis les informations de mon profil rapidement pour accéder à ce que je cherche.

Un message automatique clignote en guise d’accueil.

Bienvenue aux anciens élèves du collège Saint Exupéry.

Un forum aux multiples rubriques s’affiche. Tout en bas, un espace dédié au tchat en direct apparaît. Quelques personnes discutent. Je ne me joins pas à eux, je ne les connais pas. Dans le moteur de recherche, je tape « Clara ». Plusieurs sujets de conversations jaillissent. Des clichés en solo, en groupe retraçant sa vie scolaire et actuelle. Mes dents crissent tellement je serre la mâchoire. Elle rayonne, tout en beauté et délicatesse. L’immobilité d’une photo ne suffit pas à atténuer l’éclat pailleté qui illumine son regard, la douceur insolente de sa chevelure, la finesse de ses traits… La puberté l’a doté de courbes affolantes sans l’accompagner des désagréments habituels. Aucun bouton à l’horizon. La dernière image me broie le ventre. Clara et Simon, l’un contre l’autre. Elle pose sa tête sur son épaule et lui passe son bras autour de sa taille. La légende indique que cela date de l’été précédent. Juste en dessous, une longue liste de commentaires apparaît. Deux retiennent mon attention.

Clara : Souvenir d’un moment génial. Merci à toi, de toujours être là pour moi.

Simon : Je serai toujours là pour toi, ma Clara.

Je relis en boucle des phrases et quand mon cerveau s’apprête à exploser, je reviens sur la photo. Sur l’image de ce couple parfait. De leur bonheur qui m’éclabousse sans retenue. D’un clic à un suivant, je déroule tous les messages que l’un ou l’autre ont postés sur ce forum. J’analyse le moindre mot, la moindre virgule. Bientôt, seule la lumière de mon écran éclaire la pièce. Un texto m’arrache à l’enquête destructrice que je mène depuis plusieurs heures.

— Je t’attends.

Ce devait être l’évènement de la journée, avant que Simon ne réapparaisse dans ma vie. À regret, je quitte le site et pars rejoindre David. Une lueur d’excitation brille dans ses yeux. Il ferme la porte à clé derrière moi. Je n’aime pas me sentir coincée avec lui, mais je ne dis rien. Quand il endosse le rôle de vendeur, il change. Ses épaules balancent de droite à gauche à chacun de ses pas et lui procurent une démarche étrange. Sa voix devient plus grave, plus imposante.

— Cinquante euros.

J’étouffe un cri de surprise.

— Tu es sérieux ? Cinquante euros ?

Il me jette un regard dédaigneux.

— Si tu n’as pas la tune, tu le dis tout de suite. J’ai d’autres clients qui…

— Non, non. Je prends.

Un par un, je pose les billets sur la table. Tout ce qu’il me restait pour finir le mois. Dix jours à tenir avec un fond de paquet de pâtes et trois euros. Je vais devoir déployer des trésors d’imagination pour m’alimenter jusqu’au virement de mes parents. David sort un minuscule plastique de sa poche et me le tend.

— Tu veux que je t’explique comment t’en servir?

— Je m’attendais à en avoir un peu plus pour ce prix.

Il balaie ma remarque d’un geste de la main.

— Je t’explique ou tu te démerdes ?

J’acquiesce en hochant la tête.

Seule chez moi, face au sachet rempli de poudre immaculée, je me remémore les conseils de David. Je choisis parmi les différentes techniques, celle qui me paraît la plus simple et respecte le dosage préconisé pour une « débutante ». Je forme une fine ligne blanche sur la table et inspire un grand coup avant de décoller.

 

 

 

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Puzzle
Posté le 22/09/2021
Hello 👋

Aïe aïe aïe, à la fois ça fait si plaisir de voir Simon, et ça inquiète parce que ça fait plus de mal à Flo qu'autre chose 😬
Et puis elle chute dans des drogues plus dangereuses... Ça va mal se finir, tout ça !

Comme l'a déjà remarqué soah, il y a quelques virgules sauvages : rien de bien grave, mais ça donne des formulations un peu étranges parfois

Hâte de lire la suite, pour voir ce qu'il se passe de l'autre côté de la ligne blanche... (J'adore le jeu de mot 👍)
Soah
Posté le 12/12/2020
Han, je le savais. Je suis triste. C'est pas gentil de faire ça à mon petit coeur. J'ai juste tellement envie d'être amie avec Florine et de lui faire un petit gâteau au chocolat avec de la chantilly pour lui remonter le moral.
Recroiser Simon après tout ce temps, et surtout voir que tout le monde est heureux, c'est un peu le clou dans le cercueil. J'espère que ça ira quand même :< ...

Fais attention tu as des virgules qui sont parties en colo de vacances et qui se sont mal placées. Sinon, y a quelques petites coquilles qui traînent mais HP les a déjà relevées :)
Cocochoup
Posté le 15/12/2020
Si Florine veut pas du gâteau, je prend sa part !
Et oui je suis ce genre d'Autrice qui enleve le pain de la bouche de ses perso 😅
Je vais sonner la fin des vacances à mes virgules buissonnières et leur demander de reprendre leur place 😊
Ça me fait plaisir de lire ton commentaire, je pensais que tu avais abandonné la lecture. Ce qui en soit ne serait pas grave mais j'aime lire tes retours ❤️
Soah
Posté le 17/12/2020
Ah si si, je suis là ! :'D C'est juste que parfois je ne trouve rien d'intéressant à dire, du coup, je ferme ma grande bouche ! xD
_HP_
Posté le 11/12/2020
Hey !

J'en étais sûûûûûûre, que c'était Simon, dès qu'il a dit "Je constate que tu ne vois pas qui je suis, Florine" !!! 🤩
Je comprends totalement Florine, qui regarde toutes les photos, qui lit tous les messages, tous les commentaires, ça détruit mais on ne peut pas s'en empêcher... Et du coup je me demande comment ça va se passer. J'aimerais bien qu'elle retrouve Justine, et qu'elle l'aide ! 🥺 Mais surtout, si Simon et Clara sont toujours ensemble, et ce qu'il va se passer entre Simon et Florine qui n'arrive pas à l'oublier... Et aussi David, si Mag se rend compte qu'ils se parlent et qu'elle s'imagine des trucs... 😬
Je viens de comprendre le double sens du titre 😅 Franchir la ligne, et la ligne blanche de la cocaïne... Très bien trouvé ! ^^


• "Laisse-les parler. Tu t’en fou." → fous ^^
• "Je prétexte une course pour filer. Une boule d’excitation rebondit dans mon ventre. Pour me changer les idées, je m’attaque à, mes révisions." → J'ai pas trop compris ce passage... Elle part, mais elle révise ? 🤔
• "A côté de moi, un homme de mon âge me regarde avec un sourire" → j'aurais dit "un jeune homme de mon âge", ou "un garçon de mon âge" ^^
• "Celle qui m’a soutenu, qui m’a maintenu à la surface de cet océan agitée de ma quatorzième année" → soutenue, maintenue, agité ^^"
• "Peut-être que le couple Simon Clara existe toujours ?" → un détail, je mettrais un - ou un / entre les deux prénoms ^^
• "Si tu n’as pas la tune, tu le dis tout de suite." → thune ^^
Cocochoup
Posté le 15/12/2020
Coucou HP ❤️
Je note toutes ces coquilles et je les corrige dès que j'ai de nouveau accès à mon ordinateur 😊
Et pour la suite des événements et ben... Tu connais la réponse, suite au prochain épisode 😉
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