Flamme

Si une cloche avait sonnée, Annie ne l'avait pas entendue. Elle en serait complètement incapable. En vérité, la seule cloche qu'elle entendait était celle qui carillonnait dans sa boîte crânienne. Son esprit radotait les mots de Pollux comme le ferait un gramophone au disque rayé : « Bienvenue à l’École Nationale de la Magie, dans la Porte de la Wolken, Amaya de Tempus... ... krshhh... krshhh... Bienvenue à l’École Nationale de la Magie, dans la Porte de la Wolken, Amaya de Tempus...krshhh ». Ces paroles avaient une sonorité aussi mélodieuse qu'infernale.

Sitôt eut-elle perdu connaissance, sitôt Solveig la ranima d'un seau d'eau glacée. Après cette coulée neigeuse, Annie peinait encore plus à croire sa réussite. Était-elle réellement acceptée à l’École ? N'avait-elle pas hallucinée ? Son intégration lui fournissait une sensation aussi heureuse qu'angoissée, aussi pleine d'espoir que mélancolique. Et ce n'était pas cette réussite qui allait réparer son crime, si ? Son crime qui consistait à séparer des blocs de pierre de leurs archipels initiaux, faire périr des gens dans l'abîme nuageuse ? Pouvait-on ressusciter des gens, dans le Monde des Nuages ?

Si Annie bouillonnait de joie, elle se faisait toujours de la peine pour le malheureux qui tombât dans le vide par sa faute. Y avait-il un moyen pour réparer cette terrible erreur ?

Solveig ne lui laissa pas le temps de s'abandonner à ses questionnements. Après avoir enchaîné multiples références et politesses avec Pollux, elle se rua dans les escaliers, auxquels elle dévala chaque marches avec une rapidité impressionnante.

Dès qu'elles se retrouvèrent au hall, Annie s'évertua à retrouver son souffle. Pendant qu'elle haletait, rougissait et haletait encore, Solveig lui prescrivait des enfilades de compliments, soigneusement ponctuées de jurons et d'insultes. Tous ces propos contradictoires mettaient Annie à bout de son égarement. Il lui faudrait une casserole entière de café pour la réveiller littéralement parlant.

 -  Binoclards et machines à écrire ! S'outrageait Solveig à côté d'elle, tandis que l'énorme porte d'entrée du bâtiment se refermait derrière elles dans un bruit sourd. Tu te rends compte que les conséquences de tes actes retombent sur ta scolarité ? Pollux ne va plus te lâcher d'un cheveu, maintenant ! Mais au moins tu es acceptée, et je dois te féliciter pour cet exploit. Cette efficacité...

 -  Nous ne devrons pas commander un fiacre pour retourner à Scintillam ?, l'interrompit doucement Annie. La pluie me trempe jusqu'aux os... J'ai l'impression d'être dans une sorbetière.

 -  Oui, bien sûr.

Mais Solveig n'obtempéra pas pour autant. Au sommet de sa flamboyance, elle avait une gestuelle plus majestueuse encore qu'à l'accoutumée. Ses jupons froufroutaient de toutes leurs forces, ses breloques tintinnabulaient à grands cris et sa pipe avait une respiration plus saccadée encore que toutes les précédentes fois. Ses rides d'expression étaient accentuées par l'éclairement de son regard. Il brillait au creux de son œillade une lueur indéfinissable.

Quand Annie tenta de déployer son parapluie, elle la dissuada d'une main baguée :

 -  Je crois que nous n'en aurons pas besoin, ma chère ! (Et de son doigt impeccablement manucuré, elle pointa un fiacre au loin :) Vises-moi un peu qui arrive !

Au début, Annie ne vit pas de quoi elle parlait. Le sol et le ciel n'étaient plus que des amas de poussière ou de nuages grisâtres et étouffants. La pluie réduisait les formidables tours de l’École à des troubles silhouettes dans le lointain. Quant au fiacre que Solveig indiquait... Il avait un aspect misérable complémentaire au reste du paysage. Sa calandre d'acier monumentale était escamotée d'éclaboussures de boue, tout comme les ailes du pégase qui la tirait. Ses roues étaient endommagées, sa toiture rutilante piétinée par les sanglots des cumulus et l'or de ses fenêtres penchait légèrement sur le jaunâtre. Puis Annie remarqua les deux silhouettes qui descendaient du marche-pied. L'une appartenait à une jeune fille si somptueuse, si rayonnante et si souriante qu'elle ressemblait au soleil de midi. L'autre, plus trapu, était le bien d'un homme d'âge mûr ; si roux, si sérieux et si étincelant qu'il évoquait incontestablement une cascade de lave en fusion.

 -  Xia ! Varid ! S'exclama Annie en se précipitant vers eux, le pan de sa toilette s'écrasant dans la boue. Que faites-vous ici ?

Xia dégourdit ses lèvres en un sourire plus éblouissant encore que celui qu'elle arborait habituellement. Ses pommettes délicates ressemblaient à deux bulles de savon ; fragiles, aériennes, rebondies.

 -  Nous sommes venus vous chercher, évidemment !, proféra-elle. Je ne doutais pas que tu puisses impressionner Pollux, tu es d'un tempérament si intriguant...

Annie fut soudain prise par l'envie de l'étreindre sauvagement, mais elle résista à l'idée en se persuadant que son visage transpirant ne devait pas sentir la rose. Elle se contenta donc de sucrer son visage d'un sourire reconnaissant.

 -  Comment sais-tu que cette audience a mené à bien ?

Cette fois-ci, la convulsion de la jeune Wolkenaise fut tellement épanouie qu'elle lui remonta jusqu'aux cils. Les lourdes perles qui pendaient à la courbe de son cou rirent aussitôt de leur doux cliquetis. Xia la prit par les épaules avec une complicité déconcertante :

 -  Comment je l'ai su ? A ton expression, pardi ! A présent, nous allons pouvoir te procurer un oiseau domestique... dans un outillage de la Cité Bleue. Monte !

Malgré toute la pression qui pesait sur ses épaules, Annie se sentit exalter. La relation qu'elle nourrissait avec Xia ressemblait de plus ne plus à celle de deux sœurs. L'exalte avait un goût d'une légèreté inouïe, mais dont l'empreinte s'effaçait rapidement sur la langue. Il s'agissait d'une giclée de couleurs épicées, parfumées et rafraîchissantes. C'était ce qu'on pourrait nommer un feu d'artifice aromatique.

Pendant tout le trajet dans le fiacre et celui dans le téléphérique, l'exalte se frotta délicieusement au palais d'Annie. Il contrastait superbement avec le gris morne du dehors.

 

*

 

 -  Donnez-moi votre main, mademoiselle. Je vais vous aider à passer la glissoire..., fanfaronna l'homme à la moustache en guidon.

Annie s’extrayait de la cabine de téléphérique sans la moindre envie de restituer son déjeuner. Même dans cette grisaille glacée, la spectaculaire Cité Bleue conservait l'exotisme de sa beauté. Dans les ruelles enténébrées, les flammes jaunes des réverbères de cristal noir et les fanaux rouges des fiacres formaient des formidables constellations de lumières mouvantes. Parmi tous ces rayons urbains, Annie se sentait éteinte.

Pataugeant dans les flaques, la coiffure anéantie et la toilette éclaboussée de bouillasse, son allure pitoyable n'avait aucun rapport avec son feu d'artifice intérieur. Annie se sentait comme un parquet bien ciré ; méticuleusement nettoyée, saleté après saleté, poussière après poussière. Sauf que la concernant, il ne s'agissait pas de poussière, mais de débris de cœur. Son intégration à l’École était un nouvel espoir pour ce monde, et c'était ce même espoir qui rafistolait son humeur. Annie n'avait plus envie de ce laisser pourrir par la menace qui planait au-dessus de sa tête, ni par le crime qui pesait sur sa conscience.

L'âme en délice, elle se dépêcha de rattraper ses quatre compagnons qui avaient continué à avancer sans elle.

A l'abri sous un colossal parapluie jaune citron, les passagers de Scintillam progressèrent lentement parmi les boulevards gris. Les bouclettes de Xia collaient à ses joues, les bésicles de Varid s'embuaient et le maquillage de Solveig avait coulé, ménageant sur son visage de longues larmes obscures.

 -  Nous sommes presque arrivés à destination, toussa Solveig sans enthousiasme dans la voix. Encore quelques minutes et nous pourrons sécher devant une ardente cheminée. Monsieur Megh est un homme très généreux malgré sa, euh, son côté grandiloquent. Il acceptera volonté qu'on se réchauffe au coin du feu...

 -  Comme c'est aimable de sa part, grinça Varid en contractant sa main sur sa montre à gousset.

Annie ne préféra pas rajouter son grain de sel. Elle venait de réaliser ce qu'il l'attendait dans cette boutique : un oiseau. Sa première pensée fut angoissée car la jeune fille n'avait aucune notion pour élever le moindre animal, puis la seconde fut plus joyeuse. Qui n'aurait jamais voulu avoir un compagnon ailé, sans qu'il fut enfermé dans une cage ? C'était un privilège auquel rien ne l'attendait. Annie jeta un coup d’œil autour d'elle, tandis qu'elle tentait de se faire une petite place sous le parapluie jaune citron. Cet exercice s'avouait vain, l'ombrelle protégeait déjà trop de personnes en son sein.

Loin de céder à l'amertume, Annie contempla inlassablement son environnement qui dans sa tristesse grise, laissait encore échapper des vapeurs colorées, des lumières clignotantes et les jurons étouffés des demeures aux parois trempées. Sur leurs vitrines se placardait des pancartes tel que « ouverture à minuit », « un souvenir contre mille plumes de paon » ou « fermera dès que vous y rentrerez ». Derrière ces étranges messages énigmatiques s’amarrait des présentoirs des plus garnis ; valorisant les mérites d'un cirage à moustache ou de souliers vernis, de boutons de machette ou de grimoires anciens.

Oui, parmi la grisaille mélancolique, la Cité Bleue ne ressemblait à peine à celle du soleil.

Après avoir replié leur parapluie avec un froissement qui ressemblait à celui du papier, les passagers de Scintillam se dirigèrent vers une boutique aux teintes pourpres et à la toiture en queue de castor. Sur la porte à la peinture verte et écaillée était clouée ces mots-ci : « n'ouvre que les jours brumeux ».

Annie n'eut pas le temps de se demander ce que signifiait exactement cette indication, Solveig et Varid s'engouffrèrent familièrement dans la boutique, immédiatement escortés par Xia. La porte carillonna aussitôt qu'ils eurent rentrés, et le grincement du plancher interrompit leur pas déterminé.

 -  Monsieur Varid de Scintillam ! Madame Solveig de Scintillam ! Mademoiselle Xia de Scintillam ! Comme je suis réjoui de vous accueillir dans mon humble demeure !

Un énorme bonhomme au large visage décoré d'un chapeau à plumes écarlate venait de surgir de son comptoir, comme s'il attendait leur visite depuis plusieurs heures déjà. Annie demeura bouché bée devant son imposante physionomie. Il s'agissait d'un mélange si complexe de graisse et d'os, de couleur et de moustaches, d'élégance et de courtoisie qu'il occupait à lui seul toute l'attention de la pièce.

Ses deux longues et monstrueuses moustaches, incroyables virgules dotées de vie, ne cessèrent de frissonner alors qu'il détaillait leurs robes ou redingotes dégoulinantes. Ses éclatants bas de soie, eux, ne semblaient ne jamais avoir vu le ciel.

 -  Mes pauvres amis ! se décida-il enfin à réagir dignement. La pluie a été impitoyable ! Venez donc vous réchauffer près de la cheminée...

Il cessa instantanément sa comédie lorsqu'il remarqua la discrète silhouette d'Annie, dissimulée derrière l'énorme chignon de Solveig. Megh ne le savait pas mais là, le rêve de la jeune fille consistait à éternuer de tout son crû. Les lèvres fournies du monsieur se déployèrent en un sourire dont la blancheur aveugla la jeune fille.

 -  Sapristi, une nouvelle recrue ! A qui ai-je l'honneur de m'adresser ?

Puis il prit sa bedaine proéminente à deux mains pour éclater d'un rire gras, qui fit trembler le lustre au plafond. Sa manière de se trémousser dans sa redingote multicolore aussi ample qu'un parasol s'avouait aussi grotesque qu'incongrue, aussi amusante qu'effrayante.

 -  A... Amaya de Tempus, balbutia Annie en essayant de ne pas paraître trop impressionnée.

Plus son sourire poussait, plus ses moustaches se redressaient, tout comme le feraient les aiguilles d'une horloge. Annie en eut presque un pincement au cœur : que pouvait bien faire M. Limitrof, actuellement ? Lui manquait-elle ?

 -  Je suppose que c'est toi qui a besoin de piaf domestique, poursuivit Megh en réajustant son monumental chapeau au sommet de son crâne. Si j'en crois ma mémoire, aucun d'entre vous n'a été privé de votre compagnon ailé... (il jeta autour de lui un regard circulaire) Oh, à moins que vous ne veniez m'annoncer une regrettable nouvelle ?

 -  Rien de tout cela, Megh, intervint Varid en essuyant ses bésicles à l'aide de sa tunique, intacte pour sa part. Tu dois cette visite surprise à Amaya.

Annie admirait vraiment le père. Dès qu'il ouvrait la bouche, il arrivait à engendrer un silence attentif tout autour de lui. L'aisance de son autorité ne cessait de l'impressionner. De son côté, Annie peinait à se faire écouter par ses prochains. Elle était du genre à bafouiller, bredouiller, rougir et rire nerveusement. Rien de bien spectaculaire, et les gens se détournaient alors qu'elle venait à peine de terminer une phrase.

 -  Je suis la cousine de Xia, souligna-elle en estimant préférable de préciser ce mensonge, pour ne pas éveiller de soupçons.

Mais bien heureusement, Megh n'était pas un homme au tempérament spécialement curieux. Rien que plaire à son auditoire le laissait éperdu de bonheur.

 -  Oh ! Voilà une bien belle petite famille ! Passagers de Scintllam, je ne voulais pas vous retenir aussi longtemps au seuil de ma boutique. Prenez place au coin du feu, je vous en prie... Quant à vous, mademoiselle Amaya de Tempus, pourrez-vous vous asseoir sur le fauteuil devant le comptoir, si le cœur vous en dit ? Pour que je puisse vous dégoter le volatile parfait, vous allez devoir répondre à quelques petites questions...

Pour la première fois depuis qu'elle fut entrée, Annie prêta attention à son environnement. Ils se trouvaient dans un lieu d'aspect rectangulaire, où une conséquente partie du plancher était mangée sous un comptoir au bois imposant. Une large cheminée régnait également sur le bon tiers de la pièce, et le craquement de ses bûches avait quelque chose d'apaisant. Sur les murs bas louvoyaient des plumes, des différents tableaux qui représentaient des phénix enlacés, ou des mécanismes indéfinissables. La plupart des meubles étaient peints de manière criarde, se qui complétait superbement avec l'éclatant des vêtements de Megh. Les effluves d'un parfum forestier se balançaient dans l'air, mêlées à celles d'huiles bon marché. Les odeurs de l'hésitation.

Comme l'eût remarqué Megh, un fauteuil de velours orangé tenait tête au comptoir. Lorsque Annie s'enfonça entre ses deux et généreux accoudoirs, elle se sentit terriblement petite.

 -  Impeccable, bichonne, détonna le vendeur de sa voix démesurément pompeuse. Aux questions que je vais te poser, tu devras y répondre par la première chose qui te passe par la tête, d'accord ? Mais je suppose que ce n'est pas la première fois que tu fais cet exercice, hum ? Ton ancien piaf a cassé sa pipe, n'est-ce pas ?

Megh supposait très mal. Mais Annie s'abstint de le formaliser et sourit poliment, d'un sourire qu'elle teinta précautionneusement de tristesse. Elle entortilla une bouclette autour de son index pour se donner de la contenance, et lâcha un reniflement.

 -  C'est cela.

Le vendeur la fixa avec légèrement plus d'insistance, alors que ses moustaches s'effondraient. Ces dernières étaient presque plus expressives que ses yeux à l'arôme verdâtre, en y réfléchissant bien.

Annie jeta un coup d’œil angoissé autour d'elle. Gracieusement perchée sur un fauteuil, à quelques mètres de là, Solveig tendait ses deux mains vers la cheminée dans l'espoir vain de se réchauffer. Ses vêtements venaient à peine de commencer à sécher, et ceux de Xia et Varid n'avaient guère mis plus de temps.

Annie soupira de soulagement. La mère ne l'avait pas observé tandis qu'elle jouait la comédie, elle serait dispensée de remarques mordantes ce soir.

 -  Commençons, dit Megh en se raclant la gorge dans un impressionnant frémissement de moustaches.

 -  Excellente idée.

 -  Soleil ou Lune ?

 -  Lune.

Annie avait répondu malgré elle, alors qu'elle sourcillait d'incompréhension. Était-ce à partir de ses réponses que monsieur Megh allait définir quel oiseau fut-ce pour elle ? Il s'agissait par là d'une méthode assez étrange, mais Annie la jugea acceptable. Après tout, en évoluant parmi les nuages de la Wolken, elle n'était plus à une bizarrerie près.

 -  Un des quatre éléments.

 -  Eau.

 -  Une couleur.

 -  Vert émeraude ou rouge flamme.

Les réponses coulaient de la bouche d'Annie avant même qu'elle eut le temps de réfléchir. Pour une raison qu'elle ignorait, répliquer aux dires de Megh lui procurait un bien fou. Elle ne sentait plus le poids menaçant de ses problèmes sur son dos. Sa langue sèche se déliait, son regard s'éclairait. Annie avait l'impression que ses propres cordes vocales étaient douées de conscience, de vie.

 -  Feu ou glace ?

 -  Un feu de glace ou de la glace enflammée. Un frisson qui brûle ou une sueur qui glace.

 -  Jour ou nuit ?

 -  Crépuscule.

Les mots trébuchaient de sa bouche avec un bruit de papier qu'on froissât.

 -  Une émotion ?

Plus Annie écoutait et répondait patiemment, plus elle s'enfonçait dans son fauteuil. Il était tellement moelleux, tellement profond et tellement confortable qu'elle avait l'impression de pouvoir disparaître dans son velours orangé à tout instant. Les lèvres sèches, elle répondit :

 -  Toutes.

 -  L'un des cinq sens.

 -  La vue.

 -  Une odeur.

 -  L'odeur du vieux parchemin.

 -  Un bruit.

 -  Celui de la pluie.

 -  Un mot.

 -  Étoile.

Une nouvelle poussée de sourire souleva les moustaches de Megh. A son expression plus cérémonieuse que jamais, Annie devinait que le questionnaire était terminé. Le front quelque peu luisant, le vendeur s'accorda un temps de répit, dans lequel il repoudra entièrement son énorme figure de blanc. L'odeur de cette poussière immaculée démangea aussitôt le nez d'Annie, qui eut soudain la pressante envie d'éternuer. Mais lorsqu'elle sentit les yeux perçants de Solveig peser sur elle, la jeune fille dut réprimer son ébrouement avec labeur.

Il s'ensuivit un long silence, seulement interrompu par le froufrou de la houppette qui visitait les plis maladroits du visage de Megh et le grattement de la plume de Varid sur ses parchemins. Même hors de chez lui, le père poursuivait passionnément sa profession de calligraphe. Quand Annie l’observait dans ses rédactions, il lui semblait qu'elle le voyait depuis un autre monde, comme s'il s'était confiné dans son propre univers. L'humaine trouvait le spectacle fabuleux.

L'entourant, Xia et sa mère contemplait ses œuvres ; l'une en fumant sensuellement, l'autre en rectifiant sa coiffure. Les cheveux de Xia paraissaient tellement sophistiqués qu'en cet instant, Annie avait l'impression qu'elle les avait passé dans un gaufrier.

 -  Toutes vos réponses ne font aucun doute de votre compagnon ailé, déclara soudain Megh, la voix maniérée.

Il se leva de son siège avec précipitation, salua tour à tour les passagers de Scintillam avec une petite prosternation de chapeau et s’effaça dans la pièce d'à côté. La large porte qui séparait les deux salles était en possession d'une poignée dorée, aussi dodue que le propriétaire de la boutique. D'après les piaillements qui lui parvenait de l'au-delà du bois, Annie devinait qu'il s'agissait d'une volière. L’excitation ne put s'empêcher de tordre ses traits, et de zébrer son front d'un sillon de sueur tiède. Quel oiseau allait donc rentrer en sa possession ? Lequel de toutes ses races différentes lui était compatible ?

Annie se sentit soudain mal-à-l'aise. La lourdeur du silence la mettait au supplice et elle ne cessait de se retourner les mains avec nervosité. Elle tenta de se raccrocher au craquement des bûches dans l'âtre ; au griffonnage de Varid ; aux cliquettements de Xia ; au glouglou continu des eaux dans les tuyauteries ; au grésillement de la mouche qui rebondissait contre la vitrine ; et même à la sonorité de sa propre respiration – en vain. Le silence se faisait plus bruyant que tout, il dominait sur la boutique comme la Lune dominât sur la nuit.

Ce fut finalement Megh qui l'arracha de cet atmosphère taiseux. Quand il ouvrit la porte dans un grincement strident, un cage à bout de bras, il eut droit à un sursaut général en guise d’accueil. Le stylographe de Varid s'échappa de ses mains, et roula au sol en un bruit éloquent.

 -  Eh bien, vous n'êtes pas vraiment causants, tout les quatre, commenta Megh, qui entortillait l'une de ses moustaches autour de son index.

Puis, avec un rire qui fit danser les boutons de sa redingote, il posa la cage sur le comptoir dans un claquement métallique qui les firent tous grimacer. Mais la grimace d'Annie fut brève. Non pas parce qu'elle était de bonne humeur, mais parce que le contenu de la oisellerie la stupéfiait.

A travers les barreaux d'acier, elle pouvait croiser le doux regard d'un volatile tellement délicat qu'il aurait fait fondre le cœur d'un homme réputé pour son tempérament de continuité grincheuse. Le plumage moucheté de brun et de blanc, sa gorge, de son côté, était dévoré par un feu chatoyant. Deux ambres encrées sur sa figure lui servait de yeux, et il n'existait pas d'ailes plus duveteuses que les siennes.

Annie se sentit disparaître au fond de son fauteuil. C'était un rouge-gorge.

 

 

Le reste de la soirée fut fort bien agréable, bien que la pluie ne cessât qu'aux alentours des minuits. Ils se régalèrent d'un potage à la nébuleuse tout en cherchant un prénom pour le nouveau compagnon de Annie. Après « Éclat de Sang », « Ruby » et « Gazinière », Annie baptisa son rouge-gorge « Flamimi ».

Mais la joie et sa saveur si épicée ne l'éclaboussa pas longtemps. Dès qu'elle fermait les yeux, c'était le visage souriant de Schyama qui s'imprimait sous ses paupières.

 

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Alice_Lath
Posté le 20/10/2020
Hahaha le portrait chinois qui m'a rappelé un des meilleurs passages de l'examen des marchombres
Je sais qu'on doit s'en cogner pas mal, mais perso, je pense qu'un poulet en oiseau domestique m'irait bien : pas futé, mais plus malin qu'en apparence, fais manger ce qu'elle sort de son cul (ce que je trouve cocasse) et en cas de disette, y'a tjrs moyen de se prendre une aile au BBQ, tout benef
Sinon, un très bon chapitre à nouveau haha, je n'ai rien à dire, ça s'agence très bien pour le moment, même si je ne suis pas encore certaine à 100% de comprendre en quoi l'Ecole pourra aider Annie, j'y crois!
Pluma Atramenta
Posté le 20/10/2020
Hahaha tu me fais trop rire avec ton histoire de poulet ! XD Plus sérieusement, je te remercie (toujours <3) pour ta lecture, pour tes commentaires géniaux, etc.
L'Ecole est en fait un lieu d'étude spécialisé dans la magie. En l'intégrant, Annie est destinée à une connaissance hors du commun de la magie et ses mystères, ce qui pourrait lui être extrêmement utile pour trouver de quoi est fait la Nouvelle Ressource, apparemment encore plus puissante que la magie, et qui résiste aux humains. L'Ecole déborde aussi de bibliothèques bourrée d'informations, ce qui pourra aussi s'avouer assez utile...
Enfin bref, pas de spoiler, hein x)

A bientôt <3
Prudence
Posté le 20/08/2020
Coucou ! Je reprends ma lecture avec enthousiasme !

Attention à quelques coquilles au début (j'en retient une : d'une seau -> masculin).
Je trouve la description de la culpabilité que ressent Annie pour son "crime" pas assez développé, un peu bancal, du coup.
Poupette ? Je ne sais pas si le mot est adapté... (pas bien compris sa place)

Passons au positif !

-Je trouve que plus on progresse, plus ton histoire se structure, comme si tu trouvais ta voie.
-J'ai adoré les réponses d'Annie au questionnaire mais je pense que les répliques de Megh pourraient être peaufinées (j'entends pendant le questionnaire).
-Cependant, ce qui m'a la plus plu dans ce chapitre, c'est bien la fin. Tu as géré le suspense comme une pro... j'ai éclaté de rire. Tu as fait monter la pression jusqu'à l'apothéose. Et arrivé au somment, j'étais pleine d'attentes. Je m'attendais à un phénix, un aigle royal, un faucon intimidant, un oiseau majestueux à couper le souffle. Je me demandais : "Qu'est-ce que Pluma va nous servir ?". Je lisais goulûment. Et... et... tu nous donnes un rouge-gorge. Comment dire que j'ai failli m'étouffer ? Purement jubilatoire. *tire son chapeau et le remet sur sa tête* =D

Bon.

Sinon, dans l'ensemble, je me répète, je crois : je pense que le début est un peu trop long. Tu gagnerais beaucoup en allant à l'essentiel. A venir jusqu'à ce chapitre, là où l'histoire prend son réel essor : on attendait que ça ! :DD

Une pitite question me titille : Reverra-t-on Ophel prochainement ? Va-t-il avoir un rôle décisif dans l'intrigue ??

Petit + pour la phrase de fin, même si je ne comprends pas pourquoi elle pense encore à elle. Elle devrait plutôt l'oublier avec ce qu'il s'est passé avec Pollux, avec le rouge-gorge. Détail à expliquer, je pense. :)

Voili voilou (bonne correction xD)
Prudence
Posté le 20/08/2020
Désolée pour les coquillettes qui parsèment ma soupe commentarienne (je n'ai pu m'en abstenir, c'est meilleur avec quand même x)
(hum, hum :D)
Pluma Atramenta
Posté le 20/08/2020
Coucou ! Et c'est avec le même enthousiasme que je bois chacun de tes mots ^^
Je prends toutes les coquilles avec joie, c'est toujours un plaisir de lire l'un de tes commentaires si constructifs... <3 <3 <3
Oh ! Merci beaucoup ! Ce que tu dis me touche profondément. A vrai dire, l'image du rouge-gorge m'ait venue toute seule. Je m'étais dit "mais quel est donc l'oiseau qui lui correspond?" et paf ! j'ai eu une photo de rouge-gorge qui est apparut dans mon esprit. Je ne me suis pas casée la tête bien longtemps XD

Ophel ? Mais c'est qui celui là ? Bien sûuuuur qu'on le reverra !!! Non mais tu me prends pour qui ? *prends un air outré* Il a son importance capitale !

Bah... Je pense que c'est difficile d'oublier Schyama à mon avis ! J'ai casé cette phrase pour dire que malgré ses joies, elle sentait encore une menace planer autour d'elle...

Voili-voilou aussi ! Au plaisir de te retrouver ^^
<3
Prudence
Posté le 21/08/2020
Ouille. XD Quelle maladresse ! (Je crois que Prudence se demandais quel serait son rôle et quand le reverrait-on et essayait vainement de soutirer quelques informations - là voilà rassurée =D)
Prudence
Posté le 21/08/2020
*se demandait TT
DraikoPinpix
Posté le 08/08/2020
Encore un joli chapitre agréable à lire !
Ce petit oiseau a l'air si mignon !
Je suis enfin à jour et j'attends la suite avec impatience :)
A bientôt !
Pluma Atramenta
Posté le 09/08/2020
Re ! ^^ Merci pour ton commentaire, la suite finira par arriver, oui... Mardi, quelque chose comme ça... A très vite ! <3
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