Fatrouillons avec le baron

Par Neila

La première fille à m'avoir embrassé, en dehors de ma grand-mère et de ma tante, était un fantôme.

J'aurais dû savoir que ça finirait comme ça.

Deux policiers m'ont raccompagné chez moi. J'avais eu beaucoup de mal à les convaincre de ne pas appeler mon père ou mes grands-parents. Je leur avais expliqué que mon père était en déplacement pour son travail, à des kilomètres d'ici. Et je leur avais fait croire que j'avais appelé ma grand-mère et qu'elle ne tarderait pas à me rejoindre à la maison, histoire qu'ils soient moins réticents à me laisser. Ce n’était pas un plaisir de leur mentir, mais j'allais bien. Ça ne valait pas le coup de déranger mes grands-parents à cette heure-ci, encore moins mon père. Tel que je le connaissais, si la police l'appelait pour lui dire que j'avais trouvé un cadavre en allant me promener dans un immeuble en ruine, il ferait tout pour revenir illico à Florence. Ou passerait son temps à se ronger les sangs. Je n’avais aucune envie de lui causer davantage de soucis.

Mes talents de persuasion et la fainéantise humaine aidant, les policiers ont fini par laisser tomber et m'ont déposé devant chez moi. Ils devaient avoir mieux à faire que jouer les nounous. J'avais rendez-vous au poste le lundi pour faire ma déposition.

L'appartement m'a semblé particulièrement vide et silencieux après tout ce remue-ménage. J'ai traîné les pieds jusqu'à la cuisine et me suis servi un grand verre de soda bon marché avant de m'échouer sur une chaise.

J'étais dans un drôle d'état. Entre épuisement et apaisement. Les mots de Giulia m'avaient libéré d'un poids moi aussi. Je n’avais peut-être pas pu empêcher sa mort mais, au moins, j'avais pu aider son esprit à trouver le repos. Parce que c'était ce qui s'était passé, non ? Cette idée me réconfortait un peu.

J'ai levé les yeux vers l'horloge accrochée au mur : vingt-deux heures. Mon estomac m'a rappelé son existence d'un grondement. J'ai arraché un gros morceau de panettone et l'ai fourré dans ma bouche. J'étais lessivé. Pas dans le sens où j'avais sommeil, ce qui était carrément inhabituel. En principe, j'aurais dû être en train de dormir debout depuis longtemps. Sauf que la fatigue qui me tombait dessus ressemblait plus à ce qu'on ressent à la sortie d'un marathon, comme un creux après un trop-plein d'adrénaline.

J’accompagnais le panettone d'une rasade de soda quand un drôle de bonhomme a surgi dans la cuisine en claironnant :

— Comptes-tu m'ignorer encore longtemps ?

La surprise m'a fait avaler de travers. Soda et brioche me sont remontés dans le nez et j'ai reculé au fond de ma chaise. Un peu trop fort pour l'antiquité branlante que c'était. La chaise a basculé à la renverse et j'ai fini les quatre fers en l'air, noyé sous une vague de cola.

Il m'a fallu plusieurs secondes pour retrouver mon souffle. Une main appuyée au bord de la table, je me suis redressé sur les genoux.

Il y avait un homme assis sur l'autre chaise, habillé comme un noble du Moyen-Âge. Non, plutôt de la Renaissance – d’où je le savais ? aucune idée. Il portait les cheveux courts, avec une barbichette taillée en pointe, un petit chapeau posé de travers sur sa tête blonde, orné d'une plume blanche touffue, et une espèce de short bouffant sur des collants. À son cou pendait le collier le plus gros et le plus laid que j'avais jamais vu, en or, avec des émeraudes et des rubis qui scintillaient sur son pourpoint noir brodé d'or.

Voilà que les fantômes s'invitaient chez moi, maintenant. Je ne l'avais pas senti arriver, celui-là.

— Pardonne cette entrée quelque peu cavalière. J'ai bien tenté une approche plus douce, mais mes précédentes tentatives n'ont point été couronnées de succès.

— C'est… c'est pas grave, ai-je bégayé en remettant la chaise sur ses pattes, et moi au passage.

Je me suis essuyé la figure dans le bas de mon tee-shirt. Ce fantôme, je le reconnaissais, avec son drôle d'accoutrement : c'était celui qui était venu attendre à la sortie de mon école.

— Est-ce que je peux vous aider ?

La mine fière et outragée qu'il avait affichée jusque là s'est décomposée. Il a écarquillé les yeux et sa bouche s'est tordue comme s'il allait se mettre à pleurer. Apparemment, je n'aurais rien pu lui demander de pire.

— Allons bon ! Sam ! Tu ne me reconnais donc pas ?

— Euh… si, bien sûr, vous étiez devant le collège ? Mais je m'appelle pas…

D'un bond, il s'est retrouvé debout, le nez à deux centimètres du mien, les poings serrés contre sa poitrine à la manière d'un petit enfant terrifié. La table le coupait en deux à hauteur du bassin, ce qui ne le dérangeait pas plus que ça.

— Mais avant cela ? a-t-il insisté, et on aurait dit que sa vie en dépendait. Tu te souviens de moi avant cela, n'est-il pas ?

« Euh… » est tout ce que j'ai pu répondre. Là-dessus, il s'est mis à larmoyer pour de bon et s'est exclamé de façon théâtrale :

— Ah ! Catastrophe ! Ce maroufle a donc fait main basse sur tous tes souvenirs ! Je ne puis croire que tu m'aies oublié ! Après toutes les aventures que nous avons vécues… !

— Je crois que vous me confondez avec quelqu'un d'autre.

— Non point ! La confusion ne serait possible. Il est vrai que cet accoutrement te change, mais l'âme ne saurait mentir. Tu es bien Sam.

— Je m'appelle Enzo.

— Fort bien, a-t-il balayé, comme si ce n'était qu'un détail. Il va falloir que je me fasse à ce nouveau nom.

— J'ai toujours eu qu'un seul nom, ai-je objecté. Enfin, en vrai je m'appelle Lorenzo, mais tout le monde m'appelle Enzo.

— Eh bien, Lorenzo…

— Enzo.

Il a soupiré, mais néanmoins abdiqué :

— Enzo, sache que ta vie est en grand péril.

— Ah.

Il m'a regardé intensément tout en tripotant son collier. Je crois qu'il attendait une réaction particulière de ma part. Seulement, je n’étais pas sûr de comprendre laquelle et je n’avais aucune envie de le contrarier. Ça n’aurait pas été une bonne idée, connaissant l'émotivité des esprits. Et niveau émotivité, celui-là plaçait la barre haut.

— Est-ce que, euh… ça aurait quelque chose à voir avec un type en armure ? ai-je tenté.

— Oui ! Cela a tout à voir ! Ce Diable n'en a point fini avec toi, ses ignobles sbires te cherchent cependant que nous fatrouillons !

Hein ?

Mettant de côté les mots bizarres, j'en ai déduit :

— J'ai pas halluciné, alors ? Tout ce que j'ai vu hier… les squelettes, l'homme en armure, la lumière colorée, tout ça, c'était réel ?

— On ne peut plus réel !

Quelque chose a fait « tilt ».

— Vous étiez là, non ? C'est vous qui m'avez sauvé ? Vous avez chargé sur le type en armure ?

Oubliant son inquiétude pour quelques secondes, il s'est dandiné, pas peu content de son courage :

— Oh eh bien, oui.

— Et vous étiez là aussi, au President ? C'est vous qui m'avez parlé, pas vrai ?

À mi-chemin entre la constatation et la question, j'ai lâché :

— Vous me suivez ?

— Dans le dessein de te garder sauf ! s'est-il défendu. Certes, nous ne nous connaissons que depuis une vie, mais j'ai juré sur mon honneur de te prêter assistance.

En ce qui me concernait, je ne croyais pas le connaître, mais je devais admettre qu'il m'avait sauvé la vie. Ce qui était sympa. Même si m'attendre à la sortie de l'école en se cachant derrière les voitures versait plutôt dans l'inquiétant.

— Merci, ai-je dit, car après tout, ça partait d'un bon sentiment.

Mes remerciements l'ont tellement touché qu'il en est devenu invisible.

— C'était bien peu de chose, allons, a-t-il minaudé.

Il a fini par réapparaître près de la télévision.

— Et alors, les deux hommes d'hier, c'étaient aussi des fantômes ?

Mauvaise question.

— Fantôme ? s'est-il offusqué, toute joie envolée. Sam, allons ! Tout d'abord, le terme « fantôme » est tout à fait incorrect ! Il correspond à une catégorie d'esprits bien particuliers, qui aiment à se draper dans leur linceul – une mode tout à fait ridicule si tu veux mon opinion, fort heureusement dépassée. Non, le terme qui convient est « esprit ». J'ai peine à croire que tu ignores cela.

— Ah. Pardon.

— Concernant cet ignoble personnage que tout un chacun nomme le Chevalier noir, ma foi, nous l'ignorons encore. Cette armure dans laquelle il se dissimule étouffe sa véritable nature. Toi-même, tu es incapable d'établir s'il s'agit d'un vivant ou d'un esprit.

C'est vrai, je n’avais pas pu le dire. Mais ce n’était pas ça qui me titillait le plus.

— Et Merlin ? Euh, je veux dire, l'homme avec la cape et l'épée ? Est-ce qu'il est… mort ?

Les yeux bleu pâle du fantôme – enfin, de l'esprit – se sont embués.

— Eh bien, oui et non. Une part de Sam a trépassé pour de bon…

— Sam… ai-je relevé, et les pièces du puzzle se sont mises en place dans mon cerveau. Sam, comme Samuel Wolff ? Alors c'est bien lui qu'on a retrouvé sur la cathédrale ?

L'esprit a hoché la tête, puis éclaté en sanglots. Mince, je n’aurais peut-être pas dû être aussi direct. J'allais m'excuser, mais autre chose m'a interpellé.

Sam. C'était comme ça qu'il n’arrêtait pas de m'appeler.

Cette histoire commençait à sentir mauvais. Je savais que j'allais regretter d'avoir posé la question, mais j'avais besoin de m'en assurer. Je me suis éclairci la gorge :

— Et il s'est transformé en fant… en esprit, c'est ça ?

Mon invité surprise s'est calmé aussi vite qu'il s'était mis à larmoyer. Il m'a fixé longuement, sans ciller. Le plus sérieusement du monde, il a dit :

— Que non pas. Sam ne saurait devenir un esprit errant. Sa nature le lui interdit. Le corps qu'il a connu ces cinquante-sept dernières années n'est plus, mais son âme ainsi qu'une partie de son esprit demeurent encore. Là, devant moi.

J'ai jeté un œil autour de moi : non, il n’y avait personne caché derrière le frigo. Est-ce qu'il parlait de moi ?

— Euh… ai-je fait, vous voulez dire que… ?

— Sam et toi ne faites qu'un.

J'ai cligné des yeux et la déconfiture du fantôme s'est accentuée.

— Ainsi, tu ne te souviens vraiment de rien ? s'est-il lamenté. Qui tu es, ta mission… ?

J'ai fait signe que non, navré de le décevoir. Il a inspiré profondément et déclaré :

— Sam – enfin, Enzo – tu es un faucheur… la Mort ! la Grande Faucheuse en personne !

Pendant un instant, on a plus entendu que le « tic-tac » de l'horloge.

— C'est pas possible.

Il y aurait eu un million d'arguments à avancer pour le contredire, mais tout ce qui m'est venu à l’esprit c'est :

— Je suis pas grande. Et je suis pas une fille.

— Oh, tu le fus jadis, et plus d'une fois. Dans tes vies passées, hum… tes vies « antérieures » comme cela se dit de vos jours. Mais là n'est point la question !

De mieux en mieux.

— Mais je suis humain, lui ai-je fait remarquer, et j'avoue avoir eu peur qu'il me dise le contraire. J'ai un père et une mère, je vais encore à l'école… je peux pas être la… la Mort ?

— Il est vrai que tu es humain. C'est bien pour cela qu'il te faut te réincarner ! Ton corps est aussi mortel que celui de n'importe quel vivant. Mais ton âme, elle, Enzo… ton âme est fort singulière. Elle ne peut rejoindre l'au-delà. Elle se transmet, d'un corps à l'autre, d'une vie à l'autre, depuis l'aube de l'humanité ! Et avec elle, ton pouvoir.

C'était un peu zinzin comme histoire. Cela dit, ce type, Sam, m'avait bien fait quelque chose avant de finir en brochette, avec sa cape et son épée qui s'étaient changées en fumée et m'étaient rentrées dans le ventre. Il m'aurait transmis un pouvoir… ? Si on s'arrêtait à ça, ça sonnait plutôt cool. Le côté réincarnation et Grande Faucheuse sonnait moins cool, par contre.

Plus préoccupé que jamais, l'esprit s'est avancé vers moi et a chuchoté, en lançant un coup d'œil par-dessus son épaule :

— J'insiste, Enzo, ton existence est en péril et avec elle, les fondements même de la Mort. Il est impératif que tu te souviennes comment user de ton pouvoir. Sans quoi, ils ne feront qu'une bouchée de toi !

— Je suis pas sûr de tout comprendre.

— Comme je te l'ai dit, tu es né pour être la prochaine incarnation de la Grande Faucheuse. Jusqu'à hier, tu assurais déjà cette fonction sous le nom et l'apparence de Sam. Et en des temps plus reculés encore, sous bien d'autres identités. Tu aurais dû acquérir la connaissance de toutes ces vies passées quand Sam est venu te quérir pour te transmettre le pouvoir. Malheureusement, cette vermine de Chevalier a rapiné les souvenirs de tes vies antérieures !

J'ai froncé les sourcils :

— Vous voulez dire, la boule de lumière multicolore ? C'était ça, les souvenirs ?

— Exact !

— Donc je suis la Mort, ai-je récapitulé, sans être sûr de ce qu'il entendait par là. Et je me réincarne ?

— Tout à fait !

— Et avant j'étais Sam ?

— Oui !

— Hum…

Tout en faisant de mon mieux pour ne pas le vexer, j'ai avancé :

— Je m'y connais pas vraiment en réincarnation, alors je peux me tromper, mais… en principe, est-ce qu'il faut pas être mort avant de se réincarner ? Sauf que Sam était encore vivant, avant hier soir, non ?

— Oh, il y a longtemps que la chose ne marche plus de cette façon ! Si Sam était trépassé le jour de ta naissance, il t'aurait fallu prendre la relève alors que tu étais encore au sein de ta mère.

J'ai préféré ne pas faire de commentaire. Je voulais bien parler de mort et de réincarnation, mais les seins de ma mère, sans façon.

— Non, un bambin ne peut décemment s'occuper des morts. Voilà pourquoi le successeur vient toujours au monde avant le trépas de son prédécesseur. Ainsi, il a tout le temps de mûrir avant de reprendre le flambeau. En principe, Sam aurait dû attendre que tu aies vu ton quinzième anniversaire arriver avant d'effectuer la renaissance.

— La renaissance ?

— C'est ainsi que se nomme le moment où le précédent faucheur transmet l'ensemble de ses pouvoirs et de ses souvenirs à son successeur. Enzo, il y a de cela déjà plusieurs années que tu es né en tant qu'Homme, mais hier au soir, tu es rené en tant que faucheur ! Ne le sens-tu point ?

Je n’aurais pas pu nier que je me sentais différent. De là à dire que j'étais parti pour faucher quoi que ce soit…

— Ben… c'est vrai que je dors moins que d'habitude. Normalement, je m'endors en classe.

Je m'attendais à ce qu'il réalise qu'il y avait une erreur de casting si mon seul superpouvoir était de résister à l'aura soporifique des cours – même si c'était déjà un grand pouvoir pour un collégien. Pas de bol, ç’a été tout le contraire.

— Évidemment ! Jusqu'à ce jour, Sam monopolisait une grande partie de ta force ! La période où le prédécesseur et le successeur coexistent est fort singulière. Sam et toi partagiez la même âme, vos esprits étaient liés l'un à l'autre. Mais exister dans deux corps n'est point chose aisée, il se joue une perpétuelle bastaille entre l'un et l'autre pour jouir des faveurs de l'esprit. Sam, en qui résidaient vos pouvoirs et vos souvenirs de faucheur, possédait une volonté plus forte. Ainsi, lorsqu'il était le plus actif, tu l'étais pour le moins.

Je me suis laissé retomber sur ma chaise. C'était fou, mais ça expliquait pourquoi je passais autant de temps à dormir. Et mes rêves.

— Je rêvais de lui, ai-je articulé, un peu halluciné. Aussi loin que je m'en souvienne, je rêve que je suis… que je suis un adulte. Et j'aide les esprits, ou je me bats contre eux.

— Oui ! s'est exclamé le fantôme en tapant dans ses mains, heureux de l'entendre.

Imaginer que j'avais eu une autre vie – pleins d'autres vies ? – m'a fait tourner la tête. Ç'avait beau être dur à avaler, ce que j'avais vécu hier permettait le doute. Cette connexion entre Sam et moi, je l'avais sentie. Ç'avait été si fort que j'avais éprouvé sa douleur. Ç'avait été si fort que j'avais cru mourir quand il était mort. Quand le Chevalier noir l'avait transpercé avec sa lance, une partie de mon âme s'était déchirée, comme si on m'avait coupé un bras. Rien que d'y repenser, j'en avais mal.

Il y avait peut-être du vrai dans ce que cet esprit me racontait ?

— Lui aussi te voyait, dans ses songes, a-t-il ajouté. C'est ainsi qu'il a su où te quérir.

J'ai relevé les yeux vers lui et il m'a souri, ému. Il me prenait sincèrement pour son ami. J'ai fait un effort pour essayer de me souvenir si je l'avais vu dans mes rêves. Je crois bien que oui. Son visage ne me revenait pas forcément, mais je me souvenais d'une présence amicale. Un compagnon qui m'épaulait parfois.

— Et, euh… vous êtes… ?

— Oh, quel malotru fais-je, j'en oublie les convenances !

Ôtant son chapeau, il s'est incliné bien bas et a dit :

— Messire Hervé de Montmorency, baron de Montmorency et fils de Henri Ier, duc de la ville du même nom.

— Wouah, sacré CV. Vous êtes Français ?

— Tout à fait, a-t-il confirmé, en bombant le torse. Mais je t'en prie, ne sois pas si formel, mon titre n'est rien à côté du tien.

Je me suis trémoussé sur ma chaise :

— Le prenez pas mal hein, ça a l'air intéressant comme job, mais, euh… j'ai aucune envie de tuer des gens.

— Tuer des gens ? a-t-il répété en faisant les gros yeux. Allons bon ! Il n'a jamais été question de mortir qui que ce soit !

— Ah ? C'est pas ce qu'est censée faire la Grande Faucheuse ?

— Non point ! Les vivants se sont mépris sur ton rôle. Dire que tu es la Mort à proprement parler est un léger abus de langage, par ailleurs. En vérité, les gens n'ont besoin de personne pour trépasser. Du moins dans la plupart des cas : les vivants trépassent et leur esprit s'en va si tôt pour l'au-delà.

Ça me rassurait. Un peu.

— Non, a fait Hervé, qui poursuivait son exposé en flottant devant moi. Ton rôle n'est point de t'occuper des vivants, mais des esprits errants. Les esprits errants sont, eh bien, tous les infortunés qui n'ont su regagner l'au-delà après leur trépas.

— Oh. Comme toi ?

Il a pincé les lèvres et rajusté son chapeau, visiblement contrarié.

— Certes, comme moi.

Cet échec à regagner l’au-delà devait être un sujet sensible pour les esprits errants. Je me jurais de m'en souvenir.

— Mais alors, quand les gens meurent, ils deviennent pas tous des fant... des esprits errants ?

— Non, fort heureusement ! Tu ne pourrais trouver une minute de repos si tel était le cas ! Non, seule une infime partie des vivants se muent en esprits errants. Généralement des gens trépassés de façon prématurée ou brutale, ou qui n'ont eu le temps d'accomplir quelque chose de cher à leur cœur – promener le chien ou éteindre les lumières, ce genre de besognes.

Est-ce qu'il était sérieux ?

— Il y a en tout cas une affaire qui les retient dans le monde des vivants et c'est là que tu interviens. Ton rôle est de les assister dans l'accomplissement de cette chose pour que leur esprit puisse trouver le repos.

Ça, ça me parlait un peu.

— Comme avec Giulia ?

— La jeune damoiselle que tu as secourue ce soir ? Tout à fait. Cas classique de l'esprit qui ne peut regagner l'au-delà si sa dépouille n'est pas ramenée auprès des siens, a-t-il commenté sur le ton de l'expert. Mais ce n'est point si aisé en tout cas. Parfois, les esprits ignorent eux-mêmes ce qui les retient.

— Est-ce que c'est si grave ? ai-je osé demander. Je veux dire, que tous les esprits n'aillent pas dans l'au-delà, s'ils embêtent personne…

— Hélas, Enzo, les esprits errants finissent toujours par « embêter » ! Les esprits des morts ne sont pas faits pour rester dans le monde des vivants. À long terme, ils en deviennent… disons… acariâtres. Colériques. De plus en plus instables. Pour simplifier, il se produit un peu la même chose que lorsque vous laissez des aliments en dehors de votre placard glaçant.

Je crois qu'il voulait parler du frigo.

— La nourriture se gâte. Elle pourrit. C'est un peu la même chose avec les esprits errants. Ils changent et se transforment en mauvais esprits. Ils changent parfois jusque dans leur apparence, si bien que certains n'ont plus rien d'humain !

Ça aussi, ça me rappelait quelque chose.

— C'est ce qui est arrivé à l'esprit qui hante le President, ai-je deviné.

— En effet. Ainsi que tu as pu le constater, les mauvais esprits sont un condensé d'émotions et de pensées négatives. En plus d'être grossiers et désagréables, ils peuvent être très dangereux, aussi bien pour les vivants que pour les honnêtes esprits errants ! Voilà pourquoi il est impératif que tu aides un maximum d'esprits errants à regagner l'au-delà avant qu'ils ne sombrent dans la folie.

En fin de compte, je savais peu de choses sur les esprits. Ou peut-être que je le savais, au fond, mais que je n’avais jamais pris le temps d'y réfléchir. Maintenant qu'il en parlait, ça me paraissait évident.

— Mais même en mettant le plus grand cœur à l'ouvrage, a soufflé Hervé, il arrivera toujours que des esprits sombrent avant que tu n'aies pu leur venir en aide. C'est là que survient l'aspect le moins agréable de ta mission.

— Ah ?

— En plus de guider les esprits errants vers l'au-delà, il te faut éradiquer les mauvais esprits du monde des vivants. En fauchant leur âme.

— Ah, ouais. Est-ce que je vais avoir une faux pour faire ça ou…

Je me suis tu en me souvenant de l'épée. Oui, dans mes rêves, j'avais une épée. Celle de Sam. Ce qu'Hervé a vite confirmé :

— Sam possédait une épée : son arme de faucheur. Son bien le plus précieux, l'essence même de son pouvoir.

— Mais elle est partie en fumée, lui ai-je fait remarquer.

— Bien évidemment ! C'est plus commode.

Une épée de fumée pour pourfendre les esprits ? Moi, je ne trouvais pas ça commode.

— Désormais, l'arme est en toi, Enzo. Si tu la désires, il te suffit de l'appeler.

— L'appeler… ? Comment ?

— Oh, catastrophe, a-t-il encore fait en se rongeant les ongles. Va-t-il vraiment falloir t'instruire de tout depuis le début ?

Je lui ai adressé un sourire désolé et il a soupiré. Se détournant, il s'est mis à flotter d'un côté à l'autre de la cuisine en traversant la commode et la table à chaque passage.

— Ne cédons pas à la panique. Il faut juste que tu réapprennes à dompter tes pouvoirs. Point par point… La tâche ne devrait pas être si ardue ? Et je peux peut-être t'assister ? Essayons… essayons…

Brusquement, il a arrêté de faire les cent pas et lancé :

— Il n'y a pas une minute de plus à perdre, il nous faut t'éveiller prestement à ta véritable nature et je vais t'y aider ! Mais pas ici, ce logis est bien trop confiné… Suis-moi !

Ce disant, il a fièrement brandi le poing comme s'il partait en guerre et a traversé le mur.

J'avais le choix : rester ici, oublier cette histoire et aller sagement me coucher, ou suivre le fantôme d'un nobliau qui me prenait pour une espèce de passeur d'âmes immortel et me proposait de me battre contre des esprits mabouls à coup d'épée.

Sérieusement… vous auriez hésité ?

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MarineD
Posté le 19/09/2021
> Je suis pas grande. Et je suis pas une fille.

Ah ah ah Terry Pratchett si tu nous entends.


> les gens n'ont besoin de personne pour trépasser.

J'aime bien cette phrase. Franchement, ça fait une bonne citation.


Malgré les indices que tu avais semés un peu partout, je n'avais pas forcément fait le lien entre la fatigue constante d'Enzo et le précédent faucheur. Je voyais bien l'idée de la passation, mais le lien qui existait déjà entre eux à l'origine m'avait un peu échappé, et ça m'a permis d'avoir mon lot de révélations ^^
Les choses sérieuses commencent, maintenant.
MarineD
Posté le 19/09/2021
(Et ce que je raconte est complètement illogique bien sûr, puisque j'avais déjà remarqué l'histoire de la passion pour la mécanique, qu'il avait déjà avant. Comme quoi des fois, on fait juste pas l'effort d'assembler les pièces du puzzle. Faut dire aussi que ma lecture est pas ultra régulière XD)
Neila
Posté le 20/09/2021
Coucou Marine !
Honte à moi, je n'ai jamais lu Terry Pratchett, mais j'ai souvent entendu parler de son personnage de la grande faucheuse. (est-ce que c'est une grande fille ? :p)

Mais... ne sois pas trop trop dure avec toi-même ! xD Moi ça m'arrive de deviner des trucs, puis de les oublier... T'avais mis le doigt sur pas mal d'indices ! Après, c'est sympa s'il reste encore quelques surprises. ^^ Même si, pour le coup, cette révélation là est censée être une surprise pour Enzo plus que pour le lecteur.

Comme tu dis, les choses sérieuses commencent maintenant et (on l'espère) les vraies surprises arrivent ! ^^

Comme toujours, merci beaucoup pour ta lecteur et ton commentaire. <3
Taranee
Posté le 20/01/2021
Que dire de ce chapitre... Que Lorenzo va avoir des ennuis ? En même temps, ça ne serait pas drôle sinon. Ce qui est bien, c'est que tu décris précisément le système de réincarnation et la mission des faucheurs d'âmes. C'est clair, le lecteur comprend, il n'y a pas d’ambiguïtés. Sinon, quel acolyte ! J'aime beaucoup la personnalité que tu lui as donnée... Ce caractère changeant. Un fois il est au bord des larmes et l'instant d'après il traverse un mur pour se lancer dans de folles aventures ! Voilà voilà... Je n'ai pas beaucoup de choses à dire à part ça... Que des bons points !
A plus !
^^
Neila
Posté le 25/01/2021
(désolée pour mes réponses tardives ^^')
On est d'accord, ce serait pas drôle si les ennuis ne venaient pas le trouver. :p
Oh, je suis rassurée si tu as tout compris ! J'avais vraiment peur de perdre un peu les gens avec toutes ces explications, mais elles sont essentielles pour la compréhension de l'histoire.
Merci pour Hervé. ❤ Sa personnalité changeante le rend aussi très drôle à écrire ! Je suis contente qu'il plaise.
Eh bien, merci pour les bons points ! J'espère que la suite te plaira tout autant. ^^
MariKy
Posté le 11/12/2020
Je ne m'attendais pas à un acolyte pareil ! Oh la la, ça promet des dialogues succulents, tout ça !
Le thème de ton histoire paraît assez commun au premier abord, mais tu donnes une tonalité tellement originale, et tu dépeins des personnages tellement accrocheurs : c'est génial :) Le Baron arrive au bon moment pour donner les explications et les métaphores sont très bien trouvées (je note de ranger mes esprits errants dans le placard avant leur date de péremption ! XD)

Et un bravo pour ces deux passages qui m'ont faire rire de bon coeur :
"Je suis pas grande. Et je suis pas une fille."
"Je voulais bien parler de mort et de réincarnation, mais les seins de ma mère, sans façon."
Neila
Posté le 11/01/2021
Contente qu'Hervé te plaise ! Il est très drôle à écrire, mais aussi très difficile. x'D J'ai pas mal sué à essayer de me renseigner sur le français du 16ème siècle... et au final, j'ai du renoncer à trop en faire de ce côté. Trop dur et vraiment trop incompréhensible de le faire parler comme au 16ème siècle. J'ai opté pour un langage soutenu et quelques expressions vieillottes, en espérant qu'aucun experts en vieux français ne passe par là...

Malheureusement, je vais devoir enlever la blague sur la grande fille. :'( J'écris le texte en français, mais Enzo parle italien (Hervé parle français, mais l'esprit d'Enzo traduit en italien). Et je pensais qu'en italien, comme en français, la "Grande Faucheuse" était féminin, mais apparemment, les italiens l'appellent "il Tristo Mietitore", ni féminin ni grand. Va falloir que je corrige ça du coup.
Mais la blague sur les seins de sa mère peut rester. :p

Je ne sais pas si tu as poursuivi au-delà de ce chapitre. En tout cas, un gros merci pour ta lecture et pour tes commentaires !! ^w^
Hinata
Posté le 09/11/2019
Ouiii, c'est trop bien !!!
Neila, ton histoire est. Gé. niale.
C'est fou comme tout s'éclaire naturellement, et en même temps il reste plein de mystère ! J'adooore le personnage de Hervé, tu l'as vraiment bien réussi !!

"J'ai préféré pas faire de commentaire. Je voulais bien parler de mort et de réincarnation, mais les seins de ma mère, sans façon." J'ai ri, haha, j'ai tellement ri XD C'est du pur Enzo, on adore <3

Pleins de petits détails trop bien, je peux pas tout relever ! Merci merci de partager ta Plume avec nous !
Neila
Posté le 12/11/2019
Tu me fais rougir. ^^'
Merci pour Hervé ! C'est un vrai casse-tête pour le faire parler, et c'est pas du tout le genre de personnage que j'ai l'habitude d'imaginer, alors je suis d'autant plus heureuse qu'il te paraisse réussi !

C'est rassurant de savoir que mes blagues de néné ne font pas rire que moi. xD

Rolala mais merci à toi d'apprécier surtout !! VwV <3<3 Ca fait tout chaud à mon petit coeur.
Mart
Posté le 03/09/2019
Coucou!
Alors je kiffe le baron! Il est hyper drôle, ce perso! En plus il permet de bien faire passer les infos importantes sans que ce soit lourd ^^

J'ai encore relevé quelques coquilles :
"n'ont point étaient couronnées" été couronnées
"éclaté en sanglot" sanglots?
"finissent toujours pas « embêter » " par
Neila
Posté le 04/09/2019
Oh, je suis super contente que tu kiffes Hervé. *w* Il est très marrant à écrire. Par contre, c'est un peu un casse-tête d'essayer de le faire parler dans un français qui évoque vaguement le 16 siècle. x'D

Oh les vilaines coquilles... je vais m'empresser d'aller les corriger.

Un gros merci pour ta lecture et tes commentaires ! Ca me fait super plaisir d'avoir tes retours sur cette histoire. Je croise les doigts pour que la suite te plaise. =D
Isapass
Posté le 04/01/2019
Oh mais WHAT ? Un chapitre des faucheurs que je n'avais pas vu ?! J'ai bien fait de vérifier : je l'ai dévoré juste après avoir lu tes réponses à mes comm sur DP.
Alors au temps pour moi : je t'avais fort injustement soupçonnée de prendre des risques avec la fin du chapitre précédent qui ne "relançait" pas sur la suite, mais dès les premières phrases, celui-ci fait le job à merveille !  
Déjà rien que son titre, on devine qu'on va changer d'ambiance. Ou plutôt retrouver celle des deux premiers chapitres : déjantée, loufoque et avec du boooooon fantastique qui reprend les classiques du genre à la sauce 21ème siècle. Je surkiffe.
Ensuite la première phrase est excellente (sur le baiser) et je n'ai pas relevé toutes les perles balancées par le baron mais il y en a une bonne palanquée. Entre son vocabulaire, sa syntaxe désuète et sa personnalité fantasque et émotive, on en prend plein les mirettes ! 
Quant aux explications... ya rien à faire, aussi énorme que ce soit, ça marche et on accroche un max. 
En y réfléchissant (car oui, en faisant un gros effort, je parviens à sortir deux secondes du mode fangirl), je crois que toute la force de ce roman réside dans le choix de la narration à la première personne. Dans un roman fantastique, les révélations faites au héros sont toujours très compliquées à doser car il faut montrer qu'il les rejette à cause de leur caractère surnaturel, puis qu'il les accepte parce que quand même on ne va pas passer 25 chapitres à nier en bloc au lieu de faire avancer l'histoire. Toi, tu t'es dédouanée de tout ça parce que 1) Enzo a déjà accepté l'idée du surnaturel, à force de l'avoir sous le nez (ce qui montre un aplomb et une force de caractère méritant d'être soulignés : après tout, il aurait pu finir par croire qu'il était dérangé, comme son père et son entourage le pensent), et 2) puisque c'est LUI qui nous rapporte ses propres sentiments et pensées, on ne peut pas les mettre en doute !
Une grande partie de l'effet comique, à mon sens, est là : Enzo accepte les révélations bien plus facilement que ce à quoi on pourrait s'attendre, avec un fatalisme de vieux loup de mer face à une tempête, alors qu'il est à l'âge de la rebellion.
Bref, je me laisse volontiers portée par DP, mais je dois dire que les Faucheurs, surtout des chapitres comme celui-ci, c'est carrément jouissif à lire. Merci pour ce chapitre, donc ;) 
Détails : 
"Tout ce que j'ai vu hier... les squelettes, l'homme en armure, la lumière colorée, tout ça, c'était réel ?" : ah bon, c'était seulement la veille ? J'avais l'impression qu'il s'était passé plus de temps que ça, entre, la réparation de mobylette, le crucifiement, le départ de son père et toute l'histoire avec Giulia !
"C'était un peu zinzin comme histoire. " :D tu m'étonnes ! 
"Je voulais bien parler de mort et de réincarnation, mais les seins de ma mère, sans façon." : Excellent ! 
"– Oh. Comme toi ?" : tiens, Enzo passe tout à coup au tutoiement... C'est normal ? 
Neila
Posté le 04/01/2019
Oui, je poste en s'cret. :p
Heureuse que ce chapitre t'ait convaincue ! Comme tu dis ça change radicalement d'ambiance, et me semble que c'est mieux de pas amorcer cette discussion dans le chapitre d'avant. :/
Mais momomama, je suis super contente que tu surkiffes. * w *
J'avoue, c'était un peu la base de cette histoire : un fantôme loufoque qui annonce au héros qu'il est la Grande Faucheuse, et le héros qui se dit « ok, cool » et qui part à l'aventure. J'avais envie d'un truc qui change radicalement de DP, où Hayalee passe son temps à cogiter et se prendre la tête. XD Faut dire aussi que l'histoire me permet d'avoir un héros comme ça, déjà pour les raisons que tu relèves, et aussi parce qu'avec cette histoire de réincarnation, techniquement, Enzo est trèèèèèès vieux. Même s'il a pas les souvenirs de ses vies antérieures, je pars du principe que ça a marqué son inconscient et forgé son caractère, ce qui fait qu'il est si posé. :D Je peux lui faire avoir des réactions qui peuvent sembler bizarres pour un gosse de 12 ans (voir pour un humain), ça se justifie.
Mais je suis super méga contente que le ton, l'humour et le reste te plaisent. éwè
Je suis consciente que les Faucheurs est plus facile et distrayant à lire que DP, je t'en voudrais pas de préférer. ^^'
Eh oui, s'est passé qu'un jour pour l'instant ! Cette histoire est partie pour avoir un rythme assez effrénée : va se passer beaucoup de choses en peu de temps.
Oh, je vais voir ça pour le tutoiement d'Enzo. Je sais plus si c'est Hervé qui lui demande de le tutoyer ou si ça lui vient tout seul... faut que je revérifie. è.é
Encore un gros merci pour ta lecture et pour ton commentaire enthousiaste !
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