Ezra (2)

Par Rimeko

L’adresse du canal de Mhylla n’avait pas changé.

« J’ai bien fait de te dire de ne pas l’effacer », remarqua Hannah.

Son compagnon acquiesça d’un grognement. Ils se trouvaient tous les deux sur le canapé, elle pelotonnée tout contre lui. Il sentait sa chaleur contre son bras nu, ses tresses qui le chatouillaient. Il avait toujours aimé les contacts physiques, souvent plus parlants que des dizaines de mots, tandis qu’elle semblait y trouver du réconfort, si bien qu’ils dormaient encore ensemble, dans l’une des deux chambres de leur appartement, même s’ils n’avaient pas fait l’amour depuis des années.

« Tu peux l’inviter à manger à nouveau ici, si tu veux.

— Non, répondit-il après un court silence. Elle est probablement recherchée par la Citadelle, je ne veux pas t’attirer de problèmes.

— C’est toi qui vas la rejoindre alors ? »

Il garda le silence. Sur ses genoux reposait son digipad, illuminant leurs peaux sombres d’une pâle lumière bleue, et sa main restait suspendue à quelques centimètres de l’écran. Dessus s’affichait un ersatz de conversation :

« Mhylla ? C’est Ezra… »

« D’accord. J’enregistre cette nouvelle adresse ? »

« Si tu veux. »

Elle n’avait rien ajouté depuis plus de quatre heures, attendant sans doute qu’il fasse le premier pas.

« Ezra ? insista Hannah. Tu… Tu ne comptes pas la revoir ?

— Si.

— Dis-lui, alors.

— Je… »

Il s’arrêta, se passa la main sur les yeux. Son digipad lui paraissait anormalement lourd, comme s’il supportait déjà le poids des conséquences de sa décision.

« Je sais que je vais la rejoindre, reprit-il, et qu’il est possible que j’en arrive à l’aider. J’ai juste besoin d’un peu de temps pour l’admettre. »

Hannah se redressa à demi afin de pouvoir croiser son regard. Il se tourna vers elle.

« Qu’est-ce que tu ferais à ma place ? »

La question avait presque des allures de supplique, comme s’il l’implorait de l’aider à résoudre son dilemme.

« C’est à toi de prendre cette décision, pas à moi. Attends, l’arrêta-t-elle alors qu’il ouvrait la bouche pour l’interrompre. J’ai juste une question pour toi : qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ? »

Ezra fronça les sourcils.

« Qu’est-ce que tu veux dire ?

— L’octane dernière, tu t’es fermement opposé à son projet. Tu avais peur de nous mettre en danger, et tu as soutenu les éclaireurs. En général, d’ailleurs, je t’ai rarement entendu critiquer notre système. Quant à ce qu’il se passe dans le reste de Galatea, je crois que ni toi ni moi n’en savons assez pour juger.

— Je n’ai pas changé d’avis », affirma-t-il d’un ton catégorique.

Elle haussa un sourcil, mais ne répliqua pas, semblant attendre la suite. Il avait conscience qu’il avait tendance à d’abord s’entêter dans ses opinions, avant éventuellement de les nuancer si son interlocuteur n’engageait pas le conflit – et apparemment Hannah en avait conscience également.

« Disons que je lui accorde le bénéfice du doute, finit-il par déclarer. Je sais que notre système comporte ses failles, toutefois… aucune d’elles ne m’affecte directement en ce moment, donc j’arrive facilement à fermer les yeux dessus. Mhylla m’a juste forcé à… à les rouvrir un peu, disons.

— Ça a un rapport avec le Erwin qu’elle a mentionnée dans son petit mot ? »

Il ébaucha un sourire. Bien sûr qu’elle avait lu la note laissée par sa sœur – il n’avait pas fait beaucoup d’efforts pour la cacher, en vérité il l’avait même reposée là où il l’avait trouvée. Ils n’avaient pas à avoir de secrets l’un pour l’autre.

« Oui.

— Qui était-il ?

— “Était” ? releva-t-il.

— Tu ne m’as jamais parlé de lui, or il devait être important pour toi si elle a considéré son nom comme un argument susceptible de te faire changer de vie. J’en déduis qu’il a, d’une manière ou d’une autre… disparu de ta vie.

— Il est mort. »

Hannah eut un petit hochement de tête, l’air de dire « je m’en doutais ».

« Il était mon copain, quand j’avais quinze ou seize ans, et un jour on nous a surpris en train de nous embrasser. On a été amené devant les veilleurs, qui ont appelé nos parents avant de nous renvoyer chez nous. Le lendemain, ils nous ont informés de la sanction qui avait été fixée. Par égard pour la réputation de ma famille, et peut-être aussi parce que nous étions jeunes et que ce n’était qu’un baiser, ils avaient décidé de ne parler d’homosexualité, mais simplement de « comportement déplacé ». On a été condamné à dix jours de réclusion, avec tout ce que ça implique, et à des travaux d’intérêt général.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé, alors ? Pour qu’il… tu vois.

— Erwin a été tué par son père. Il ne supportait pas l’idée d’avoir un enfant déviant.

— C’est horrible.

— Il avait supplié les veilleurs de ne pas dire à ses parents ce qui s’était réellement passé, les avait prévenus que ce serait le condamner, mais ils ne l’ont pas écouté. »

Ezra regardait ses mains, mais à sa peau sombre se superposaient des images du passé. Il revoyait la cellule de garde-à-vue aux murs froids et nus, le visage intransigeant et légèrement dégoûté de l’homme qui les avait surpris, et à la périphérie de son champ de vision, le profil d’Erwin, les larmes qui striaient ses joues, ses épaules tombantes. Il avait envie de lui prendre la main, de le rassurer ; il savait que cela ne ferait qu’empirer les choses. Il avait peur. Et malgré tout, à ce moment encore, il ne regrettait rien. Il se disait qu’aimer n’avait pas de prix.

Quand ils s’étaient séparés, chacun poussés vers leur appartement par les veilleurs, Erwin lui avait dit adieu.

Il n’avait jamais encore raconté cette histoire à quiconque – en partie parce que ce n’aurait pas été indiqué de révéler qu’il avait été amoureux d’un garçon. Hannah était, avec sa famille, la seule à être au courant de sa bisexualité. Elle, s’en fichait, tout comme Mhylla. Son père, par contre, avait pleuré, tandis que sa mère lui avait fait promettre de ne plus embrasser que des filles. Jusque-là, il avait tenu sa parole.

Il cligna des yeux, plusieurs fois, pour chasser les larmes qui menaçaient de déborder. Cela le surprit. Il pensait en avoir déjà versées jusqu’à ce qu’elles s’épuisent.

Il ralluma son digipad qui s’était mis en veille, saisit quelques mots, sous le regard curieux d’Hannah, et envoya le message en retenant presque inconsciemment sa respiration.

« Où es-tu ? »

La réponse arriva bien plus tard dans la soirée, alors qu’il s’endormait à demi sur le canapé pendant que sa compagne travaillait ses gammes à la guitare. La vibration de l’appareil la fit s’interrompre pour lui jeter un coup d’œil.

« C’est Mhylla.

— Qu’est-ce qu’elle a dit ? demanda Ezra en entrouvrant les paupières, suffisamment pour la voir s’emparer du digipad.

— Elle te donne rendez-vous demain après-midi. L’adresse correspond au sous—sol du bâtiment 2C, j’imagine qu’elle y a trouvé un espace tranquille. Tu vas y aller ?

— Bien sûr.

— Attends, tu as un autre message… »

Ezra rouvrit totalement les yeux et se redressa. Il avait une petite idée de qui pouvait être l’envoyeur…

« Passe-moi le digipad, je- »

Il s’interrompit en voyant Hannah qui, un sourcil levé, parcourait rapidement le message des yeux. Le silence s’étira.

« Liliom a ton numéro ? » s’enquit-elle finalement.

Il ne prit pas la peine de répondre.

« Depuis combien de temps ?

— Pas longtemps, juste… (Il marqua une pause pour réfléchir, et quand il reprit la parole, sa voix était à peine plus qu’un souffle.) Quelque chose comme deux ou trois octanes ? »

Elle le fixa sans un mot, puis lui tendit l’appareil.

« Tiens, réponds-leur. »

Il retourna d’abord à la conversation avec sa sœur, tout en se forçant à ne pas lire la précédente. Il faisait toujours cela – garder pour la fin la réponse la plus incertaine, parce que cela lui permettait d’imaginer un peu plus longtemps que c’était celle qu’il attendait.

« J’y serais », annonça-t-il simplement à Mhylla.

Ils auraient bien le temps d’échanger lorsqu’ils se verraient en réel.

Ezra inspira, expira, avant de revenir sur la page précédente. Il se sentait un peu stupide d’agir ainsi. D’un autre côté, cela faisait longtemps qu’il n’avait plus tenté activement de nouer une amitié avec qui que ce soit, se contentant de ses relations préexistantes et de celles formées par la force des choses, au gré des changements d’affectation de poste aux Usines ou des horaires de cantine. À bien y réfléchir, il y avait en fait bien longtemps qu’il s’accommodait de se laisser seulement porter par le cours des choses.

Il relut le message qu’il avait envoyé la veille :

« Ce midi tu as dit que ta mère mangeait à l’extérieur certains soirs, et… un jour de l’octane en particulier ? »

En se relisant, il se rendit compte que sa phrase n’avait pas vraiment de sens.

« Je pensais, continuait-il, que tu pourrais venir à la cantine, si tu n’as pas envie de rester seul ces soirs-là. »

La réponse s’était faite attendre presque un jour entier.

« J’imagine que “venir à la cantine” signifie “dîner avec toi”, n’est-ce pas ? »

Et, immédiatement après, un autre message :

« Et pour répondre à ta question, ça dépend. Cette octane, elle sort le jovae ceci dit. »

Ezra approcha sa main de l’écran, prêt à dire qu’il n’avait rien de prévu, avant de prendre conscience du regard de Hannah posé sur lui, et également du fait qu’elle prévoyait probablement de manger avec lui le jovae en question, comme presque toujours. Il ouvrit la bouche pour lui demander si cela ne la dérangerait pas, et…

« Non, ça ne me dérange pas. »

Pendant un instant, il pensa qu’elle avait lu dans ses pensées, avant de se souvenir qu’elle avait lu les messages du jeune homme.

« Soit j’irais me coucher tôt, continua-t-elle, soit j’inviterai Teko à venir ici, ça dépendra de mon humeur. Ça fait longtemps que tu n’es pas sorti.

— Toi non plus, au demeurant, remarqua-t-il.

— Je sais, mais je n’en ai pas vraiment envie en ce moment.

— … Merci. »

Sa compagne sourit.

« Hé, je ne suis pas ta mère, s’amusa-t-elle, tu as encore le droit de faire ce que tu veux… »

 

*          *          *

 

Mhylla, son attention toute entière sur ce qui ressemblait à un digipad amélioré, ne l’entendit pas s’approcher. La lumière bleue de l’écran se reflétait dans ses lunettes et dissimulait ses prunelles. Son pied droit frappait à intervalles réguliers le mur sur lequel elle s’appuyait.

Son frère se racla la gorge pour signaler sa présence et elle releva enfin la tête.

« Ah, je t’attendais !

— Non, sans blague… »

Ignorant le sarcasme, elle rangea son appareil dans sa sacoche et prit le bras d’Ezra sans plus de cérémonie.

« C’est par là. »

Il sentit son estomac se contracter. Il aurait préféré discuter avec elle dans un endroit neutre, rester dans le couloir, au lieu de se compromettre directement en la suivant jusqu’à son… atelier ? Il ne savait même pas exactement ce qu’elle avait pris avec elle, à quel stade son projet en était, et donc encore moins s’il était déjà évident qu’elle comptait contrevenir à toutes les lois du Secteur et probablement de Galatea toute entière, et… Il serra les poings, comme si cela pouvait empêcher son esprit de paniquer. Il se mentait à lui-même, il savait pertinemment que rencontrer Mhylla revenait à la laisser au moins lui présenter son travail. Alors pourquoi maintenant avait-il si envie de se dégager et de faire demi-tour ?

Il gardait les yeux fixés sur le sol. Au milieu de la poussière qui le recouvrait se distinguaient clairement des empreintes de pas.

« Tu ne penses pas que tu devrais faire attention à ça ? interrogea-t-il abruptement.

— De quoi tu parles ? »

Il lui désigna les traces de son passage.

« Tu penses que c’est vraiment suspect ? Après tout, même s’il y a peu de gens qui viennent encore ici, ce n’est pas une zone interdite… à ce que je sache, du moins.

— Non, on a le droit de venir ici, mais… Ouais, comme tu l’as dit, personne ne le fait. »

Mhylla haussa les épaules.

« Comme je n’ai absolument aucune envie de balayer deux cents mètres de couloirs, je vais décider que ce n’est pas un problème. »

Ezra s’arrêta et comme elle lui tenait toujours le bras elle fut forcée de faire de même.

« Qu’est-ce qu’il y a ?

— Mhylla, est-ce que la Citadelle te recherche ? »

Pendant ce qui lui sembla un très long moment, elle resta silencieuse. Derrière ses lunettes rondes, ses yeux passèrent du visage de son frère, au sol, à un point dans son dos, avant de revenir sur ses yeux à lui.

« Je n’ai pas capté de communication entre la Citadelle et le Secteur des Usines, finit-elle par répondre.

— Parce qu’il n’y en a pas eu ou parce que tu n’étais pas là pour l’intercepter ?

— Je pencherai pour la première explication, mais je ne peux pas en être sûre. J’ai branché au réseau général un mouchard avec un programme de ma confection, cependant il suffit qu’ils aient choisi un canal privé, ou même que le cryptage des données soit un peu trop sophistiqué…

— Donc tu ne sais même pas si les autorités en ont après toi ou non. D’accord. C’est très rassurant, par rapport à l’ensemble de ton projet qui est, je te rappelle, hautement illégal, et-

— Si tu es venu seulement pour me réprimander, le coupa-t-elle, tu peux faire demi-tour tout de suite. En plus, je te rappelle que c’est moi l’aînée, alors-

— On ne dirait pas ! Merde, Mhylla, comment peux-tu être aussi… désinvolte ? C’est ta vie que tu joues, là ! »

Elle redressa un peu le menton, l’air moins sévère tout à coup.

« On s’inquièterait pour moi, peut-être ? »

Il lâcha un grognement, détourna la tête.

« Bien sûr. Tu es ma sœur. »

Il n’y avait aucun bruit dans le sous-sol, à part leurs respirations. Mhylla tendit la main vers son frère, effleura son bras. Lui resta planté là où il se trouvait. La peinture sur le mur se craquelait, révélant le béton des fondations du Secteur des Usines.

« Tu veux toujours venir ? demanda-t-elle doucement après un certain temps.

— Maintenant que je suis là… »

Son ton revêche ne sembla pas la tromper, car un léger sourire vint étirer ses lèvres et accentuer les rides naissantes autour de sa bouche.

Ils firent le reste du chemin en silence, le long de couloirs de plus en plus visiblement abandonnés. Des fissures striaient le carrelage au sol, une épaisse couche de saleté le recouvrait. La couche de peinture s’était ici définitivement écaillée. Les néons s’allumaient encore automatiquement sur leur passage, la lumière blafarde suivant leur progression dans les entrailles du SU. À un endroit, l’un d’eux avaient cessé de fonctionner et ils parcoururent cette portion du couloir dans la pénombre.

Mhylla s’arrêta finalement devant une porte semblable à toutes les autres, si ce n’est le boîtier de reconnaissance d’empreinte digitale qui avait été implanté sur le côté.

« Je l’ai hacké et re-paramétré avec mes propres empreintes, expliqua-t-elle alors qu’elle y apposait son pouce.

— Qu’est-ce qu’il y avait dans cette salle, avant ?

— Je crois que c’était un espace de stockage. Il y a encore des étagères, même si je ne ferais pas confiance à leur solidité. »

Elle poussa la porte et il la suivit à l’intérieur.

Comme elle l’avait annoncé, des planches de métal à moitié rouillées recouvraient trois des quatre murs de la pièce, et certaines supportaient encore quelques cartons délaissés et même de vieux registres – le Secteur des Usines était, paradoxalement, peut-être le seul endroit de Galatea où on tenait encore aux registres papier, parce qu’ils étaient impossibles à pirater. Une dalle de béton nu constituait le sol, il n’y avait pas de fenêtre, l’ampoule au plafond s’était brisée des années plus tôt – des éclats de verre pendouillaient encore aux fils noirs et rouges. Ezra laissa ses doigts glisser sur l’une des étagères, les retira couverts de poussière. Au premier abord, ce n’était pas un endroit qu’il aurait considéré comme accueillant, ni même habité, et pourtant à chaque seconde qui passait il apercevait de nouvelles traces de la présence de sa sœur : les tubes néons placés de façon à éclairer toute la pièce, un digipad doté d’un système d’holo-projection, une paire de baskets d’un rose fluo, un mug abandonné par terre, encore rempli d’un liquide qui devait avoir refroidi depuis longtemps.

Son regard fut alors attiré par une petite sphère noire, mate d’un côté et brillante de l’autre, calée dans un des coins supérieurs de la pièce. Une caméra. Un frisson désagréable courut le long de sa colonne vertébrale. Celle-ci était visiblement hors-service, mais ne pourrait-il pas en avoir d’autres… ?

« Mhylla ? appela-t-il à mi-voix.

— Quoi ?

— Tu es sûre qu’il n’y a plus, ni micros, ni caméra dans cet endroit ? »

Elle soupira d’un air agacé.

« Mais oui. Tu me prends pour une idiote ? J’ai fait des tests visuels et j’ai tout passé au détecteur d’ondes, plusieurs fois. Il n’y a rien. »

Ezra jeta un dernier regard suspicieux à la caméra, pas tout à fait convaincu. Une petite voix lui souffla qu’il cherchait plutôt une excuse pour tourner les talons, rentrer chez lui et tout oublier de cette histoire. Il secoua la tête comme pour la faire taire.

« Et tu dors où ?

— Dans la pièce d’à côté. Il y doit y avoir une chaudière pas loin, ou juste des canalisations, parce qu’il y fait plus chaud… »

Elle l’entraîna dans la salle en question, non sans avoir déverrouiller la porte en apposant son pouce sur un second boîtier de reconnaissance d’empreintes. La double mesure de sécurité eut pour effet de rassurer son frère, qui consentit à la suivre en mettant temporairement ses inquiétudes de côté.

Dans un coin reposait un matelas recouvert d’une couverture en patchwork multicolore, qui aurait agressé la rétine s’il n’était pas aussi délavé. Son espace de vie se complétait d’un réchaud en plastique bleu, d’un minuscule frigo couvert de stickers et d’une chaise en plastique croulant sous une garde-robe arc-en-ciel – la passion que vouait Mhylla aux couleurs vives n’avait apparemment pas diminué d’un iota pendant ces années passées à la Citadelle. Pour tout dire il soupçonnait que sa fascination pour les Tours d’Améthyste était née lorsqu’elle les avait aperçues pour la première fois par la fenêtre de leur appartement, lorsqu’elle avait été assez grande pour en atteindre le rebord. Elle leur avait rabâché les oreilles avec leurs « teintes » et leurs « nuances » pendant des octanes, ignorant allégrement le fait qu’eux aussi étaient dotés d’yeux fonctionnels.

Puis Ezra tourna la tête et il découvrit la deuxième passion de sa sœur, exposée ici dans toute sa splendeur : la programmation informatique.

Elle avait démonté quelques-unes des étagères pour faire de la place à pas moins de trois écrans d’ordinatrice, un pad tactile et un clavier physique, divers disques de sauvegarde – du moins c’était ainsi qui identifiait ses rectangles noirs et plats –, le tout relié à un processeur d’une taille impressionnante. En réalité, ses dimensions n’excédaient pas la dizaine de centimètres, mais au vu des progrès de la science en matière de miniaturisation, ce n’était pas anodin. À même le sol reposait ce qui ressemblait bien à un deuxième processeur plus petit qui avait peut-être pour vocation de remplacer le premier en cas de défaillance. Derrière le tout s’emmêlaient inextricablement des câbles blancs, noirs, bleus, rouges… Ezra aurait été bien incapable de les distinguer les uns des autres, et encore moins de savoir à quoi ils se raccordaient.

Sans perdre de temps, Mhylla avait attrapé la seconde chaise qui traînait dans sa demeure improvisée pour la planter en face de cet autel technologique. En quelques mouvements des doigts, trop rapides pour que son frère comprenne vraiment ce qu’elle faisait, elle réanima les appareils. La lumière froide des écrans donnait à sa peau sombre un aspect presque métallique, tandis qu’un ronronnement s’élevait du processeur, vite rejoint par une respiration à l’origine indéterminée. Des diodes de plusieurs couleurs s’allumèrent un peu partout, clignotant paresseusement comme les yeux d’une étrange bête composée de câbles, de plastique et d’acier.

Ezra s’approcha prudemment, posa les mains sur le dossier du siège de sa sœur et se pencha un peu en avant, tentant de déterminer ce qu’affichaient les écrans et sur lequel Mhylla était en train d’intervenir. Sur l’un se déroulaient des lignes et des lignes de codes, bleues sur fond noir, tandis que sur un autre étaient juxtaposés schémas et notes manuscrites entrées au pad tactile. Sur le troisième, une fenêtre pop-up attira finalement son attention.

« Enclencher la procédure Éveil ? »

Il haussa un sourcil, mais avant qu’il n’ait eu le temps d’ouvrir la bouche pour lui demander des explications, sa sœur avait sélectionné le « oui » sans l’ombre d’une hésitation.

« Qu’est-ce qui se passe ? » s’enquit-il alors qu’elle se laissait aller contre le dossier de son siège sans plus toucher aux commandes.

Il n’aimait pas vraiment son petit sourire en coin.

« Attends. »

Elle tourna la tête, et il se retourna pour suivre son regard. Il avisa alors un carton auquel il n’avait pas vraiment prêté attention en pénétrant dans la pièce – maintenant, toutefois, sa taille lui parut curieuse. Il devait faire presque deux mètres de long, et puis il paraissait en bien meilleur état que les autres, ceux qui traînaient dans la première pièce.

Et surtout, il portait le logo de la Tour Bleue.

Et surtout, son couvercle était en train de se soulever. Quand des doigts apparurent, s’enroulant autour du rebord, Ezra trouva que l’ensemble ressemblait bien trop à un cercueil à son goût. Il y avait quelque chose de… contre-nature dans cette affaire. S’il n’avait pas été aussi saisi, cette pensée aurait pu lui tirer un sourire – après tout, «  intelligence artificielle », l’appellation était pourtant assez claire.

L’Artificielle qui se tenait désormais face à lui, assise très droite dans sa boîte, le fixait de ses yeux trop pâles. Ils ne cillaient pas.

« Qui est-ce ? »

Sa voix ne portait pas trace d’inflexions mécaniques, toutefois elle ne portait pas grand-chose d’autre non plus, ni surprise, ni inquiétude, ni même curiosité.

« Ezra, je te présente Kathryn. C’est mon frère, ajouta-t-elle en le désignant du pouce, et il est là pour nous aider.

— Euh, ça reste à voir », objecta-t-il.

Le regard glacé de l’Artificielle était revenu sur lui et il se trouva incapable de le soutenir. Il se tourna vers Mhylla :

« Pourquoi lui avoir donné un corps ?

— Plusieurs raisons. Les principales étant que des récentes études ont montré qu’un composant semi-organique introduit dans le processeur améliorait les performances globales, et qu’il existe un bon nombre de réseaux où il faut se connecter physiquement. Et puis, ajouta-t-elle après une seconde d’hésitation, je trouve ça plus… ergonomique que de communiquer seulement via une ordonatrice, parce que c’est plus vivant, que… er… elle peut faire des gestes, quoi. »

Ezra haussa un sourcil, mais il décida de se taire. Sa sœur avait toujours préféré travailler seule, favorisant la compagnie des machines à celle des hommes, alors il ne pouvait pas dire que cela le surprenait.

« Pourquoi as-tu besoin de moi ? demanda-t-il plutôt.

— Alors, tu acceptes de m’aider ? »

Il laissa échapper un soupir.

« Je n’ai pas dit ça. Réponds à ma question.

— Plusieurs raisons – encore une fois. Je-

— Tu disais avoir besoin de quelqu’un pour de la micro-Manipulation, vu que tu ne sais pas vraiment en fair-

— Oui, et c’est le cas, mais laisse-moi parler ! De quoi as-tu peur ? D’accepter ?

— Je n’ai pas peur. »

Elle lui jeta un regard appuyé.

« Bon. J’allais essayer de t’expliquer que la conscience de Kathryn est principalement stockée dans ce processeur. (Elle désignait celui qu’il avait d’abord pris pour le processeur de secours de son ordinatrice.) Elle s’y connecte régulièrement pour se mettre à jour, par câble ou par ondes hertziennes cryptées, mais je voudrais toutefois en faire un deuxième, d’un format plus portatif, notamment au cas où il arriverait quelque chose au premier. J’ai aussi prévu des améliorations aussi bien sur le processeur que sur son corps.

— Tu… tu en es où, exactement de ton projet ? Tu penses qu’il te reste combien de jours de travail dessus, et-

— Viens par là, je te montre. »

En quelques gestes experts, Mhylla réveilla ses trois écrans et les couvrit de données diverses, puis se lança avec assurance et enthousiasme dans un exposé détaillé.

Ils passèrent ainsi le reste de l’après-midi, elle expliquant sa vision, ses progrès et ses objectifs, tandis que lui l’interrompait de temps en temps pour lui poser des questions. Kathryn, quant à elle, s’était assise dans un coin, n’intervenant dans la conversation que lorsque sa créatrice le lui demandait, s’intéressant sinon au digipad appuyé contre ses cuisses. La lumière bleutée se reflétait dans ses yeux clairs et rendait sa peau encore plus blafarde. De temps en temps, Ezra lui jetait des coups d’œil à la dérobée, fasciné malgré lui par cette androïde qui paraissait tellement humaine.

« Maman, déclara-t-elle brusquement, il n’y a plus de batterie. Où est le chargeur ?

— Je crois l’avoir vu à côté de mon matelas. »

Kathryn posa délicatement l’appareil à côté d’elle, déplia ses longues jambes et partit à la recherche de l’objet convoité, le tout sous le regard médusé d’Ezra.

« … “Maman” ? »

Mhylla rougit visiblement, malgré sa peau sombre.

« Oui, c’est, euh… un truc qui se fait à la Citadelle, enfin… c’est pas obligatoire, mais… euh… »

Pendant de longues secondes, aucun des deux ne parla.

« Je l’ai trouvé », annonça Kathryn, apparemment indifférente au silence gêné qui s’était installé.

Alors que sa créatrice l’observait, un léger sourire naquit sur ses lèvres, puis elle releva un peu le menton et revint à son frère.

« Tu te rappelles, quand on était jeunes, et que je disais que je ne voulais pas d’enfants ? Tu répondais que je pourrais être la marraine des tiens, et- »

Elle s’interrompit. Peut-être qu’elle s’était rappelé ce qu’elle avait appris une octane plus tôt – qu’Ezra avait été le père d’un enfant mort-né.

« Hé bien, on ne sait pas ce que la vie nous réserve, commenta-t-il d’un ton un peu sarcastique.

— Non, en effet. Et, ce que je voulais te demander… Voudrais-tu être, en quelque sorte, le parrain de la seule fille que je n’aurais jamais ? »

Ses yeux s’attardèrent encore un instant sur sa sœur, puis glissèrent jusqu’à Kathryn. Elle avait levé la tête et leurs regards se croisèrent. Le sien ne lui semblait plus si froid.

« D’accord », s’entendit-il répondre.

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Xendor
Posté le 07/12/2019
Punaise, c'est touchant de voir cette scène de fin. Ils ont beau ne pas être d'accord, Mhylla et Ezra ont le sens de la famille. En tous cas je ne peux que te féliciter parce que je vois les liens se fire petit à petit entre les quatre intrigues. Et que tout est lié, mais ça c'est normal. Et Mhylla a des petits airs de Morpheus dans Matrix, une pirate informatique renommée ... Enfin ce n'est qu'une faible comparaison. En route pour découvrir le plus sombre des secrets de Galatea :)
Rimeko
Posté le 15/12/2019
Contente que cette scène de fin plaise, j'avoue que j'ai un faible pour le "cliché" des familles étranges, recomposées, à moitié dysfonctionnelles... De voir que les liens entre les personnes peuvent être plus forts que tout, que ce soit pour la famille de sang ou de cœur ^^
Je suis soulagée aussi qu'on voie les liens entre les intrigues, j'ai toujours peur que les quatre arcs soient trop indépendants... Les personnages se croisent, mais ne feront jamais plus de quelques mètres ensemble (avec la métaphore du chemin pour la vie XD), mais ils font face aux même(s) problème(s).
Xendor
Posté le 15/12/2019
Pour le coup je te rassure c'est cette révolution qui lie tout ensemble. Parce qu'au final c'est ça le truc : la Révolution ! (Attention, Che Gevara en approche 😁😁) Aucune crainte là-dessus.
Rimeko
Posté le 15/12/2019
Exactement :DD
Gabhany
Posté le 24/10/2019
Hello RImeko ! Je suis contente de retrouver Ezra, ça faisait longtemps. Sa relation avec Hannah est très authentique je trouve, pleine de tendresse et de compréhension. Je suis contente qu'il se décide à aider sa sœur, leur duo fonctionne bien malgré leurs caractères différents.
La relation entre Mhylla et Kathryn est … étrange et intrigante. La réplique "ça se fait à la Citadelle" montre bien que Mhylla sait que c'est un peu inhabituel, elle tente de se justifier. J'imagine un souci de fertilité chez elle non ? Genre elle se protège en disant qu'elle ne veut pas d'enfants, pour occulter le fait qu'elle ne peut pas en avoir. Parce que c'est assez paradoxal de dire qu'elle n'en veut pas et de se faire appeler Maman par une androîde … affaire à suivre ! Je vais lire le suivant avec Loup très vite <3
Rimeko
Posté le 24/10/2019
Hello !
Moi je suis contente de te retrouver du côté de mon histoire :D
Je suis ravie que la relation entre Ezra et Hannah vous plaise bien, elle me tient à cœur ! Entre ça et Mhylla / Kathryn, je crois que j'aime les relations atypiques XD
Et comme je le disais à Sorryf, c'est un peu inspiré d'une nouvelle d'Azimov (où la robot-psychologue d'ordinaire froide et cassante "adopte" un robot jugé inapte), même s'il me semble que j'avais cette idée avant, dès les premières ébauches de cette histoire, ça m'a juste confortée dans cette direction ! Quant à Mhylla, oui, ça peut être vu comme un problème de fertilité... Pour moi, toutefois, c'est juste que c'est quand même très différent d'avoir un enfant humain que d'avoir un "enfant" robot, donc ça me paraît crédible qu'elle ne veuille pas être mère (au sens classique du terme) tout en ayant un rapport créatrice / créature très fort avec Kathryn ! En plus ce rapport est donc plus ou moins encouragé à la Citadelle (déjà, ils donnent systématiquement des noms humains aux Artificiels...), notamment pour que les Ingénieurs se dévouent corps et âme à leur "bébé"...
Hâte d'avoir ton avis sur le prochain chapitre en tous cas, et merci de ta fidélité sur cette histoire !! <3
Sorryf
Posté le 02/10/2019
ça faisait longtemps qu'on avait pas vu Ezra, du coup je suis allée voir en arrière pour me remémorer, et on est passé de 1 a 3. La c'est la 2eme fois qu'on a son POV, pas la 3eme !

Je suis toujours aussi fan de sa relation avec Hannah, j'espère qu'ils se soutiendront toujours quoi qu'il arrive ! Trop triste l'histoire avec son amour d'enfance T.T le pauvre.
Le ship avec Lillom se rapproche un peu avec cette histoire de déjeuners ! Tout le monde se fout de ma gueule sur le forum comme quoi j'ai le PIRE flair possible pour déceler les pairings yaoi (c'est pourtant pas faute de... euh... me documenter xD), mais là je crois bien que j'ai tapé juste ! enfin j'espère Lilliom était grave chou dans le POV Ezra précédent !

Je savais bien qu'il allait finir par aider sa soeur ! enfin c'est pas encore accepté mais ça va venir, comme il a dit : maintenant qu'il est là !
La fin du chapitre, avec l'androide qui appelle Mhylla "maman", je trouvais ça un peu glauque... et 15 lignes plus loin je fonds devant tant de mignonnerie <3 humain ou pas, une petite famille qui se forme, c'est trop émouvant <3!!

coquille :
je vais décider que ce n’est un problème. -> pas
Rimeko
Posté le 03/10/2019
... Je sais même plus compter apparemment XD (J'ai dû m'emmêler les pinceaux en consultant rapidement mon plan vu que j'ai changé ce chapitre de place, c'était originellement le chapitre 7, et non 9)
J'avoue que je ne m'attendais pas à aimer autant écrire sur leur relation, à Hannah et lui, mais j'avais envie depuis un moment de jouer avec des personnages à moitié couple et à moitié amis... (Bon le fait que je traîne un peu trop dans des communautés lgbt+ et notamment certaines où ça parle de "couples" alternatifs, genre platoniques comme Hannah et Ezra, m'a peut-être un peu influencée XD) (Par contre, je me rends compte que je fois toujours réfléchir avant d'écrire le prénom d'Ezra, je confonds avec "Erza" (prénom féminin) c'est catastrophique, c'est mon propre perso quoi et une fois sur deux j'écorche son nom mdr)
Il me fallait un truc qui puisse faire réagir Ezra, parce qu'au jour le jour lui n'a pas trop de problèmes avec le système des SU (Secteur des Usines), étant donné que y a un côté très "méritocratie" et qu'il est très doué. Et puis je voulais commencer à parler un peu de l'homophobie du coin (parce que s'il n'y a pas de personnages lgbt+, ce n'est pas moi qui ai écrit l'histoire lol)… Donc désolée Erwin, tu avais l'air sympa :P (Et tes suppositions m'amusent bien par ailleurs, mais je resterai muette !)
Oui, il est en très bonne voie pour accepter là !
J'ai hésité sur ce "maman", parce que ouais ça n'a pas l'air hyper sain comme ça, mais… Tu connais la série "Les Robots", d'Azimov ? Les trois premiers tomes sont des recueils de nouvelles (et c'est géniaaal), et dans l'un d'entre eux il y a une histoire avec une spécialiste en psychologie robotienne qu'on croise dans plusieurs autres récits, et qui est plutôt froide et solitaire. Et bien, à la fin, on découvre qu'elle a "adopté" un robot un peu bête (donc inapte) et qu'elle se comporte avec lui comme avec un enfant… J'ai trouvé ça fascinant !
(Puis tant que j'en suis à blablater : à la base, toute l'histoire s'articulait autour de Kathryn, elle interagissait beaucoup avec Mhylla (duh), Jack (le pote de Syam), Lukas (le cousin d'Ayden) et Loup… Avec toujours un flou entre des relations humaines "normales" (amants, notamment) et le fait qu'elle est clairement une androïde et pas du tout humaine. C'était assez cringy XD Du coup j'en ai viré pas mal, mais je tenais à cette ambiguïté donc je l'ai conservée pour sa relation avec sa créatrice…)
Coquillette corrigée ! (Et en relisant j'en ai vu une autre, "humour" au lieu de "humeur…" *soupir*)
Merci pour ton commentaire en tous cas, j'adore avoir tes retours !!
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