Etat : L'hiver de Nigel

C’est le premier Noël sans Maman. L’ambiance qui règne à la maison est bizarre. On est loin de la joie et des musiques de Noël polluant l’espace sonore chaque année, au point que les voisins de la maison d’à côté viennent taper à la porte avec une exaspération certaine. Parce qu’eux ne fêtent pas Noël. Ils sont un peu ce qu’on appellerait des Ours Hirsutes, mais ils me font rire. Je regarde Agnès qui met l’ange de Noël au sapin, en me souriant très fortement. Je ne m’en souviens pas, mais elle me raconte que c’était l’ange préféré de maman. Et qu’elle l’avait fait quand elle était plus jeune avec notre tante. On ne l’a pas trop connue, elle est partie vivre à l’autre bout de la terre, en Chine ou au Japon. Mais elle a toujours envoyé une lettre. Sauf cette année. Je suis peut-être un peu trop petit pour comprendre, mais ce que je peux voir sur les visages de papa, d’Agnès et de mamie, c’est de la tristesse, un air grave et empreint d’une mélancolie que, du haut de mes sept ans, je ne comprends pas. Maman me manque, mais je sais que je la reverrai. Le nuage dont j’ai rêvé me l’a dit. Quand les premiers flocons de neige ont commencé à tomber sur le sol, ils nous ont dessinés, tous les cinq ensemble. S’ils ne veulent pas y croire, j’y croirais pour eux. Mais au cas où maman rentrait, je vais surtout aider Agnès à préparer le sapin. Et un bon repas. Même si je n’ai pas le droit de toucher au four et à tout ce qui coupe ou brûle, Agnès me laisse mélanger les œufs aux ingrédients pour faire le gâteau. J’adore les moments où on rigole, tous les deux, et qu’elle me met une toque de cuisinier sur la tête. Je suis trop beau, comme ça ! Et puis, j’ai l’impression que le fait qu’elle soit une grande personne ne nous empêche pas d’être frère et sœur. Je l’aime très fort, Agnès, et je voudrais être toujours avec elle ! Mais elle fait des “trucs de grands” comme elle dit, avant de me fermer la porte au nez.. Et elle ne joue jamais très longtemps avec moi aux playmobils. Quand elle veut cesser toute discussion pour qu’elle reste jouer avec moi, elle dit que je joue à des jeux de bébé… Mais je suis plus un bébé !

Le sapin était fin prêt. On y a mis tout ce que maman aime, sous l'œil.. Attendri, triste ? Papa et Mamie. Tous les deux ont passé le début de la matinée à parler tout bas, même dans le silence concentré dans lequel nous étions pour la décoration du sapin, on ne pouvait pas comprendre ce qu’ils disaient. Encore des choses de grandes personnes. Franchement, si c’est nul et si triste que ça, je veux pas devenir grand. Même si je suis curieux de ce qu’ils se sont dit. 

Brisant le silence, Agnès s’est relevée et a fait claquer ses mains ensemble.  

« - Bon, je vais m’occuper de préparer le repas, avait-elle dit, avant de me regarder d’un air un peu accusateur et entendu. Nigel tu restes sage !»

Evidemment, je suis toujours sage, que j’aurais voulu lui rétorquer, alors que mon petit être était allé s’installer sur le petit siège qui était collé à la cloison du couloir, en croisant mes bras à l’envers, contre moi, dans une moue boudeuse. Mon comportement avait stoppé les messes basses de Mamie et Papa, et un sourire s’était installé sur son regard. Il a secoué la tête, et a fini par me tourner le dos, en quittant la salle. Mais qu’est-ce que j’avais fait ?

Contre toute attente, et tout comme je l’avais espéré pendant la réalisation du sapin, sans plus l’oser désormais, Papa était allé chercher un petit tabouret, et m’avait pris sur ses épaules pour m’amener dans la cuisine pour commencer à pâtisser, tandis qu’Agnès s’occupait du plat… Une dinde ? Ouiii, une dinde !

« - J’espère que Maman va rentrer aujourd’hui, elle adore ta dinde ! » dis-je, avec enthousiasme, ne remarquant pas la tristesse qui s'insinue encore plus sur les regards de chacun des membres de ma famille. 

Sous l'œil attentif de Papa, qui s’est mis face à moi, je touille et touille encore ma préparation (ou plutôt celle de Mamie, qui a commencé à me dicter, à côté, ce que je dois faire, dans quel ordre et comment m’y prendre, en voyant que je faisais un peu trop d’improvisation), et tout ça avec une fierté incommensurable. Maman sera si fière de savoir, peut-être même de voir ce qu’il y a au repas de ce soir ! J’espère, j’espère qu’elle rentrera, ses câlins, sa douceur, ses bisous sur mon front avant d'ébouriffer mes cheveux, puis de me reprocher que j’étais mal coiffé, qu’un tour chez le coiffeur me ferait du bien plutôt que de la laisser passer les ciseaux dans ma tignasse. Mais à sept ans, on se fiche un peu de ce à quoi on ressemble quand c’est Maman qui coiffe. Ça commence à faire longtemps qu'elle ne m'a pas coiffé, bientôt les cheveux devant tombent sur mes yeux. Je ne sais pas depuis quand elle est partie. Mais ça fait déjà trop longtemps. Et ma coiffure, c’est qu’un Symptôme, comme dirait Papa le Docteur. Il semble comprendre que mes pensées se dirigent vers elle, puisqu’il s’accoude sur l’îlot, en s’approchant le plus possible de moi. Et ça m’a un peu stoppé dans mon élan de mélange, bien que peu fructueux.

« - Nigel je…

-Oui Papa ?

Son regard est grave, encore plus que la plupart du temps, et il me fait un peu peur.

-Tu as conscience que Maman ne reviendra pas ? Elle a été enlevée par un groupe terroriste pendant qu’on était en mission humanitaire.

-Oui, et c’est un miracle que Papa soit là, a surenchéri Agnès qui s’est tournée vers moi, et qui avait une larme sur sa joue.

-J’ai failli ne pas m’en sortir, mon coeur, et même si j’aurais préféré qu’on essaie de sauver Maman d’abord, ça fait déjà six mois qu’on n’a plus de nouvelles d’elle…

-Tu sais, ils n’ont même plus donné de revendications.. Peut-être que ta maman a rejoint les anges.

Les yeux de Mamie sont clairs mais rougis quand elle me dit ça. Et moi, je veux pas l’entendre. Je me suis saisi de ma spatule, et je l’ai jetée, pleine de pâte, au sol.

- NON ! Maman est pas partie au ciel ! Maman, c’est un ange sur terre, et on tue pas ces anges ! Maman elle va revenir, parce qu'elle nous aurait pas laissés tous seuls. Tu dis toujours qu’on revient aux gens qu’on aime, Mamie. Alors Maman, elle va revenir. Et vous êtes juste des menteurs ! » 

Dans ma colère, j’ai sauté de mon tabouret, quitté la cuisine en courant, et monté les escaliers avant d’aller m’enfermer dans ma chambre, en poussant tous les meubles que je pouvais pour empêcher l'entrée, puis me mettre dans mon lit pour pleurer. Maman pouvait pas, elle avait pas le droit de faire ça. Elle a pas le droit de nous quitter !

 

Maman, revient s’il te plait…

Voilà plus d’une heure que je suis enfermé dans ma chambre. Agnès a essayé de venir me voir. Mais je n’ai pas enlevé mes affaires. Elle avait menti, en disant que Maman ne reviendrait pas. Je l’aime plus, Agnès, de toute façon ! Elle est pas belle, et elle est vilaine ! C’est plus ma sœur, pas depuis qu’elle est devenue une adulte méchante et qui n’aime plus maman, pas assez pour espérer qu’elle revienne. 

Je me suis décidé à me lever, en shootant dans ma boite de Playmobils. J’ai pas envie d’y jouer, j’y jouerais plus tant que Maman ne sera pas revenue, je m’en fais la promesse… Quelques pas, et me voilà devant le petit banc douillet que Papa avait créé devant mes immenses fenêtres. Je m’accoude au rebords en regardant au loin. Une étoile file. C’était quoi que Mamie dit toujours ? “Quand une étoile file, un rêve et des vœux courent à leur réalisation.” Faire un vœu, c’était dans mes cordes. La tête appuyée sur les paumes de mes mains, je ferme très fort les yeux, et je souhaite de toutes mes forces que maman revienne. Que Noël et la joie se manifestent enfin chez nous. Et soudainement, je me suis senti plus apaisé. Alors, j’ai enlevé les meubles qui bloquent l’accès à ma chambre, et j’ai ouvert la porte. Derrière, Agnès n’avait pas bougé. Quand elle m’a vu, elle s’est laissée tomber sur les genoux pour arriver à ma taille.

 

« - Pardon petit bout, je voulais pas te faire de peine… Je vais croire en son retour, tout comme toi. A deux, on est plus forts. A deux, on va la faire revenir. Mais elle reviendra pas tout de suite, il faut que tu le comprennes.» 

J’hoche la tête, en acceptant non sans une certaine contrariété ce qu’elle me dit. Agnès m’a serré contre elle, et on est revenu tous les deux s’installer sur mon petit banc de fenêtre. La porte a sonné, et on a entendu crier Papa à l’autre bout de la maison.

« - Agnès, Nigel, vous pouvez aller ouvrir s’il vous plait ? C’est sûrement les fleurs ! On est occupés à la cuisine que vous avez abandonnée tous les deux...» 

Des fleurs, super. Mais on a accepté de descendre les escaliers, et sans courir, Agnès à ma suite. J’ai ouvert la porte, ce qui a fait que ma sœur m’a offert un son d’exaspération : je n’avais pas le droit. En levant les yeux, ce n’était pas un livreur que je reconnaissais, mais bien Maman. Et les larmes, des larmes de joie me sont montées. C’était Maman. J’avais raison d’espérer. Elle avait l’air fatiguée, usée. Il y avait deux hommes à côté d’elle, un qui avait l’air sérieux, Militaire, sûrement, comme ceux des films que je n’ai pas le droit de regarder. L’autre ressemblait à un pingouin : il avait une chemise blanche, une veste et un pantalon noire, une cravate comme celles que Papa s’empresse toujours d’enlever dès que Maman a le dos tourné. Agnès a crié, et Mamie et Papa sont arrivés. Je n’ai jamais vécu de Noël si heureux. La magie de Noël a opéré, et c’est parce qu’Agnès a joint ses forces pour croire avec moi. Tout irait bien, parce qu’on est tous les cinq, tous les cinq ensemble.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez