Érica : Comment tout commence

Par Sabi
Notes de l’auteur : 21 mai 1075 après le Débarquement (réécriture de la première version)

Le soleil était levé depuis bien longtemps lorsque le groupe de jeunes gens étaient enfin sortis du palais. C’est que voir le prince héritier sortir en ville avait provoqué une commotion parmi les serviteurs et les soldats du palais. Il n’était pas dans leurs habitudes de voir un membre de la couronne prendre l’initiative de faire une visite dans les quartiers de Valoria. Mais Halderey, après avoir consulté du regard les deux jeunes filles qui l’accompagnaient, avait décliné toutes les propositions d’escorte. Seul Hector, son majordome, avait trouvé grâce à ses yeux, et uniquement s’il les accompagnait sans sa livrée.

De ce qu’Érica avait pu en voir, le prince ne lui était pas quelqu’un de sympathique, trop maniéré à son goût. Elle se demandait comment il aurait pu survivre dans le nord, sans tous ses serviteurs et domestiques. Bien entendu, la jeune fille aussi se faisait aider de servantes dans certaines de ses tâches au Val, mais l’éducation qu’elle avait reçue la poussait à avoir conscience de la dure réalité de la vie. Elle avait aidé les hommes en train de pelleter la neige et briser la glace, elle avait observé les paysans au printemps retourner la terre à la charrue. Elle avait elle-même semée en maintes occasions. Que connaissait Halderey de la vie en dehors de la cour ? Pour être honnête, cette question s’adressait un peu à tous les nobles qu’elle avait rencontrés jusqu’à présent. La seule qui lui donnait l’impression de connaître la dure réalité était Cléomène Sylvepeyre. Il y avait dans les yeux noir obsidienne de cette personne la même étincelle de bon sens qu’elle voyait dans les yeux des gens du nord. Raison pour laquelle, cette Dame du Haut Domaine lui avait été tout de suite plus sympathique que n’importe qui d’autre. Si Cléomène n’avait pas proposé au prince de les accompagner, jamais il ne serait venu.

Et ce matin, en le voyant interagir avec les gardes et les domestiques, Érica voyait certes la confirmation de ce qu’elle avait pu penser de Halderey, mais d’autres choses aussi. Il y avait dans sa manière de refuser avec cet air désabusé quelque chose qui lui faisait croire que, peut-être, le prince lui-même n’était pas si comblé par son mode de vie. Quant à la Dame, elle restait là, patiente, à regarder Halderey se débattre avec un énième soldat se proposant pour être son garde du corps. Elle semblait du genre contemplative et réservée, ce qui ne déplaisait pas à Érica.

Or donc, ce fut accompagné d’Hector, le majordome d’Hadlerey, que le petit groupe quitta enfin le palais. Vêtus d’habits passe-partout, ils commencèrent par faire le tour du cercle intérieur. Il s’agissait du quartier résidentiel des nobles. Les riches et opulentes demeures se succédaient les unes après les autres, rivalisant pour être celle qui aurait le plus de dorures et de marbre. Les jardins étaient tous gigantesques, garnis d’arbres précieux et même de palmiers. Les rues, larges, étaient toutes pavées, et l’on voyait passer de temps à autres des calèches et autres berlines. Les seuls magasins que l’on pouvait trouver consistaient en couturiers et parfumeries. Pour tout dire, personne ne voulut y rester trop longtemps. Érica elle-même, passés les premiers moments de la découverte, avait jugé tout cela très monotone. Plus que tout, on y sentait toute la morgue, l’orgueil et la vanité des nobles de la capitale. À quoi pouvaient bien leur servir tous ces hectares de jardins décoratifs ? Avec toute la place occupée par ces terrains, il y avait de quoi planter de quoi nourrir une population deux fois plus importante que celle du Val ! Tant de gâchis la dépassait, la révulsait. Quel manque de considération pour tout le monde. La plus intéressée était sans conteste Cléomène qui posait des yeux étonnés un peu partout. Mais elle-même se lassa rapidement, tellement les mêmes choses se répétaient invariablement. La jeune Marjiriens était à peu près sure que la Dame partageait la plupart de ses pensées sur ces demeures. Le regard franchement dubitatif et légèrement choqué en témoignait plus que de nécessaire. Halderey, nota Érica, ne fit aucun effort pour attiser la curiosité de la Dame sur le cercle intérieur. Au contraire, dès qu’il la sentit prête pour autre chose, s’empressa-t-il de proposer de passer à la suite. Cela lui fit bizarre de constater qu’elle était sur la même longueur d’onde que le prince, quoique visiblement pas pour les mêmes raisons. Pour lui, l’arrogance de ces bâtisses était normale. Il était dans son élément. Et visiblement, il avait envie d’en sortir.

Le cercle médian était celui des bourgeois. Il se révéla tout de suite plus animé. Des trois, il s’agissait sans aucun doute de celui dans lequel Érica se sentit le mieux. Les maisons étaient en brique, avec des toits en tuile, donnant une agréable couleur rose-orange à l’ensemble. Quelques statues au milieu de fontaines poussaient par-ci par-là. Et surtout, les gens s’activaient dans les rues. Des magasins extrêmement divers étaient installés dans des bâtiments à tous les coins de rue, ainsi que des auberges. On pouvait y trouver des joaillers, des cordonniers, des scribes et des libraires. Voir autant de monde était étrange pour la jeune Marjiriens, habituée qu’elle était à sa petite ville enchâssée entre deux montagnes. Cependant, quand elle posa le regard sur Cléomène, elle dut se rendre à l’évidence que son état n’était rien comparé à ce que pouvait ressentir la Dame. Celle-ci s’était montrée jusqu’à présent calme et placide, mais pareil spectacle la fit sortir de sa réserve. L’excitation brillait dans ses pupilles, et un sourire étirait ses lèvres. Probablement n’avait-elle jamais imaginé voir ça un jour. Quant à Halderey, il souriait avec un soulagement empli de contentement. Il semblait à Érica qu’il montrait enfin un soupçon d’une nature que l’atmosphère du palais ne lui permettait pas de révéler. Finalement, il était possible qu’un rapprochement entre eux soit possible. Peut-être n’était-il pas vraiment taillé dans le même arbre que tous ces nobles qui crachaient sans vergogne par leur insouciance sur la vie des petites gens. Derrière le prince, Hector se tenait, présence discrète et neutre. Impossible de savoir ce qu’il pensait de tout cela.

« C’est vraiment incroyable tout ce monde, s’exclama Cléomène.

-N’est-ce pas ? répondit Halderey qui semblait comprendre l’excitation de la Dame.

- Dans notre Domaine, il n’y a jamais autant de personne au même endroit. Le plateau est vaste. Les habitants se répartissent en villages d’éleveur où se trouvent les bergeries. Même l’endroit où se trouve notre château n’est pas plus gros qu’un bourg.

- Votre Domaine est plus petit que nos duchés, ma Dame, dit alors Érica. Il est inutile pour vous d’avoir des villes.

- J’aimerais pourtant qu’il y ait un peu plus d’animation.

- Croyez-moi, avec l’animation vous perdriez certainement la sérénité, déclara alors Halderey avec une certaine gravité.

- Que voulez-vous dire ?

Érica elle-même était curieuse d’entendre la réponse. Plus elle observait et écoutait cet homme, et plus il lui donnait l’impression d’un arbrisseau fait pour les climats nordiques, que l’environnement dans lequel il évoluait avait contraint à s’adapter.

- Votre peuple vit certes de façon plus frustre que nous, mais il est aussi plus calme. Quand un trop grand nombre de personnes vit au même endroit, il se passe toujours des choses guère réjouissantes. »

La jeune Marjiriens commençait à comprendre un peu mieux ce que pouvait penser Halderey. Sûrement s’il avait été élevé dans le nord, serait-il devenu quelqu’un de tout à fait différent. Peut-être n’était-il même pas trop tard ? Cléomène aussi semblait se rapprocher du prince. Elle qui conservait une certaine distance au départ du château, tant sur le plan physique que sur le plan relationnel, s’était considérablement rapprochée de lui. La Dame lui souriait de façon plus spontanée, et marchait bien plus près du prince. Si Érica n’avait pas été aussi fière, il lui fallait bien avouer qu’elle se serait elle aussi laissée prendre au jeu. La jeune fille ne pouvait certes plus considérer Halderey comme quelqu’un d’antipathique, même si ses manières hautaines continuaient à l’agacer. Partout, on les sollicitait. Des jeunes fleuristes essayaient de leur mettre de force dans les mains des bouquets de fleurs, des pigeons s’envolaient des toits en un bruissement d’ailes. On s’apostrophait, on s’invectivait, on s’interpelait. Le tout formait un joyeux tohu-bohu. Le groupe qu’ils formaient aurait très bien pu s’arrêter quelque part, ne serait-ce que sur un banc pour souffler, mais l’atmosphère électrique de la ville les en empêchait. Cléomène, tout particulièrement, les maintenait en haleine, en déplaçant sans cesse son attention et sa curiosité au prochain endroit à attirer son regard. Tant et si bien que leurs pas les guidèrent vers la porte donnant sur le cercle extérieur.

Une fois celle-ci franchie, ils furent confrontés à un paysage ressemblant au cercle médian, et pourtant si différent. Les maisons si bien entretenues étaient ici, soit abimées, soit dans un état plus ou moins avancé de délabrement. Les rues étaient sales, parfois complètement dépavées. Des ordures jonchaient les ruelles peu fréquentées. Et les gens, déjà nombreux dans le cercle médian, étaient ici une masse compacte dans les grandes artères. Le commerce y était aussi vivace, mais au lieu d’être pratiqué dans des maisons, les marchands avaient construit des étals et des tréteaux à même les rues. Les mendiants et les gangs de gamins maigres et crasseux étaient légion. La misère se sentait aussi sûrement que les miasmes méphitiques des déchets en décomposition qui traînait un peu partout. À l’angle d’une maison, un chien au poil terne pissait, son urine dégoulinant jusque sur le milieu de la rue. L’excitation de Cléomène se mua en concentration aigüe. Le sourire de Halderey se fana sur les bords. Son regard allait d’un côté de la rue à l’autre, ébahi. C’était comme s’il ne parvenait pas tout à fait à croire ce qu’il voyait et ce qu’il sentait. Ce n’est pas que tout le monde ici semblait malheureux. Au contraire, des rires s’entendaient, et des sourires se voyaient. La vie continuait avec son cortège de bonheurs et de malheurs, comme partout ailleurs. Simplement, dans le cercle extérieur, le malheur prenait une multitude d’avatars concrets impossibles à ne pas voir. Le spectre de la pauvreté transformait physiquement ceux qu’il hante. La mort était bien plus proche. C’était ici que la réalité de la vie, dans tout son aspect fragile et éphémère était le mieux visible. C’était ici, parmi les déshérités que la vérité se manifestait sans faux semblant, sans arrogance, sans atours. Ce n’était pas agréable, mais au moins c’était rassurant car on savait alors à quoi s’en tenir. Du moins, c’est ce qu’Érica pensait en voyant tout cela. Visiblement, cela douchait considérablement les manières de dandy du prince. Quant à Cléomène, la dureté nouvelle dans son regard frappa Érica.

Ils s’approchèrent d’un marchand de poteries. Cléomène venait de manifester un vif intérêt pour l’artisanerie populaire de l’endroit. Elle voulait voir si même les objets prosaïques du quotidien différaient de ce qu’elle connaissait. Halderey en profita pour discuter avec le marchand de l’état de son commerce. Il semblait désireux de connaître le mieux possible la situation de l’homme qu’il avait en face de lui. Il l’interrogeait même avec une certaine ardeur. Quant à Érica, elle se contentait de regarder les différents produits exposés sur le comptoir en bois de l’étal. Ce fut à ce moment là que, quelque part, tout commença pour elle. Du coin de l’oeil, la jeune fille vit une sphère rebondir contre le bois du présentoir et se loger dans une des poteries du marchand. Elle n’eut pas le temps de se demander ce que c’était. Quelqu’un l’avait poussée par derrière et plaquée au sol. En une fraction de seconde, elle put voir que Cléomène et Halderey étaient à ses côtés, tout aussi surpris de voir le sol de si près. Puis, la bombe explosa.

Même des années plus tard, la jeune Marjiriens conserverait un souvenir d’une précision absolue de ces instants. Un souffle brulant la secoua et l’envoya rouler sur le côté. Elle entendit le présentoir partir en morceaux et s’effondrer, tandis que des cris de peur et de souffrance se faisaient entendre. L’onde de choc l’avait passablement remuée, et Érica fut incapable de bouger pendant encore quelques secondes, le corps agité de tremblements incontrôlables. Seuls ses yeux pouvaient remuer, et elle ignorait pourquoi, mais ils avaient été captivés par le morceau de ciel bleu qu’elle pouvait voir en les tendant en haut à droite de son champ de vision. Que s’était-il passé ? Le monde était-il toujours le même ? Dans ses narines s’insinuaient un mélange de poussière, de terre, et de fragments en tout genre. Et une odeur indicible de poudre s’était mis à flotter dans l’air, supplantant même les relents de décharge qui régnaient jusqu’alors. Une fumée noire, épaisse, huileuse s’était répandue dans le coin de ciel bleu. Quelque chose de terrible venait de se produire. Quelqu’un alors la retourna et elle fut libérée de sa paralysie. Il s’agissait d’Hector. Ses vêtements présentaient des traces de brûlures noirâtres, et son visage était tout contusionné. La jeune fille comprit alors que c’était lui qui les avait plaqués au sol et protégés de l’explosion. Tout autour d’eux, c’était le chaos. Les gens criaient, couraient, se bousculaient. Tout semblait vouloir se dérouler au ralenti. Elle vit passer un cheval complètement affolé, le bout de la queue en flamme. Elle entendait la terreur, et percevait les cris. Un tambour précipité vibrait dans sa tête. Elle avait mal, si mal. Son estomac, pris de convulsion lui fit vomir une bile blanche sur le sol devant elle, ajoutant un toucher acide sur sa langue. C’était bizarre. Elle percevait tout, avait conscience de tout. Pourtant, ce tout voulait se fondre en un seul et unique cri. Un énorme fracas gigantesque, un déchirement, un rugissement effroyable. À l’endroit où la bombe avait explosé, il ne restait que des cendres et des restes humains. La mort qui était si proche dans le cercle extérieur, cette mort était venue. Le marchand, à qui ils parlaient encore il y a moins d’une minute, venait de disparaître pour toujours. Il avait été emporté dans les airs. Il ne redescendrait pas. Halderey se relevait déjà et se dirigeait vers les soldats qui s’approchaient en courant. Il avait sûrement l’intention de les diriger du mieux possible. Érica eut le temps de le voir écumer de rage. Quant à Cléomène, elle était auprès d’Érica, toute tremblante, regardant avec stupéfaction la scène. Mue par un réflexe incontrôlable, Érica prit son amie par les épaules et la serra contre elle. Au diable sa fierté. Elle avait été bien près de ne plus pouvoir donner ou recevoir de l’affection de personne. Cléomène, complètement sonnée, se laissa faire sans rien dire. À côté d’eux, Hector montait la garde, toujours sans un mot, presque comme si rien ne s’était passé. Cependant, la jeune Marjiriens put voir pour la première fois une émotion reconnaissable dans son regard : celle de la tristesse. Elle eut alors la conviction que ce n’était pas la première fois que cet homme était confronté à la violence de ce monde qu’elle devinait intrinsèque. Dans toute la ville, les animaux s’étaient mis à hurler.

 

Il s’agissait d’un attentat à la bombe. On avait rapatrié au palais Érica et Cléomène à toute vitesse. Et même Halderey, qui dirigeait les opérations, avait été sommé de rentrer au plus vite. Une fois de retour, on les assaillit de questions, la plus fréquente étant : « pourquoi êtes-vous sortis sans personne pour vous protéger ? ». Au bout d’un moment, Halderey, déjà passablement éprouvé, explosa :

« Nous n’étions pas seuls ! Hector nous a protégés ! Cessez de nous traiter comme des enfants irresponsables ! »

La seule réponse de son père fut de le gifler, ce qui mit fin au débat. Bien sûr, on prit soin d’entendre Hector avec minutie, qui raconta fidèlement tout ce qu’il avait vu. Apparemment, un homme à l’apparence tout à fait banale avait lancé la bombe avant de s’enfuir en profitant du chaos ambiant. Il avait tout de suite réagi en les plaquant au sol. Enfin, la cession d’interrogatoire prit fin. Le roi, les ducs et les duchesses se retirèrent en Assemblée afin de discuter de ce qui s’était passé. On demanda à Cléomène si elle était en état d’assister à cette réunion de crise. La jeune Dame sembla alors reprendre vie. Elle qui était restée presque amorphe sur son siège pendant tout l’interrogatoire se releva brusquement en déclarant qu’elle venait. Dès qu’elle fut sortie, les serviteurs emmenèrent Halderey, tandis que son grand frère s’approchait pour la raccompagner.

Ce ne fut que dans les appartements Marjiriens que la jeune fille put enfin souffler et faire le point. Visiblement, Edmond ainsi que toute sa famille avaient des questions, mais elle leur demanda de lui donner du temps. Elle s’enferma dans la salle de bain, qui avait été préparée à son attention, et se coula dans l’eau chaude. La suie et d’autres matériaux flottaient à la surface. Ses vêtements, inutilisables désormais, sentaient le brûlé. Érica se sentait à la fois prête à exploser, et en même temps vide. Une combinaison redoutable à laquelle elle avait du mal à faire face. Quelque chose en elle était en train de mourir et de renaître. Que s’était-il passé ? Qui était-elle maintenant ? Une terreur presque animale la saisit alors sans crier gare, la faisant se recroqueviller dans son bain. Elle allait mourir, pour de bon. Elle avait survécu, mais elle allait quand même mourir. Son coeur allait s’arrêter, une nouvelle bombe invisible allait exploser. Elle avait envie de hurler de détresse, et pourtant elle n’en fit rien. Parce que plus que tout, elle voulait être seule. Si elle criait, Edmond défoncerait la porte. Rien de tout cela n’était conscient à ce moment là pour elle. C’est comme si une Érica inconnue, faite d’instincts primaires et incontrôlés avait fait surface. La partie encore consciente d’elle-même n’y pouvait rien, à part observer, constater. Était-ce ça la folie ? C’était fort ressemblant. Plusieurs choses cependant lui permirent de conserver une attache. Premièrement, le goût de la chaleur du bain sur sa peau contribua à la calmer. Ensuite, et ce fut déterminant, une forme inconnue de force se fit jour en elle. C’était pareil à une flamme qui venait de s’allumer. Elle était vivante, elle avait survécu. Elle en sortait renforcée. Le lion a toujours des crocs et des griffes. Il lui était très difficile d’expliquer ce qu’elle ressentait. Un soutien vague, mais tangible commençait à opérer en elle. Petit à petit, elle put se calmer. L’eau chaude perdit son goût et redevint un contact. Le toucher acide sur sa langue redevint un goût. Le cri unique, le rugissement effroyable qui perdurait depuis des heures à l’arrière-plan de son ouïe disparut. L’Érica instinctive accepta de s’appaiser et de se replier, quoique toujours présente. La peur, elle, perdurait, coincée dans sa poitrine. Une page de sa vie venait de se tourner. Rien ne serait plus jamais tout à fait comme avant. Et il était à parier que ce serait la même chose pour Halderey et Cléomène. Son cerveau se remit en marche. Désormais, qu’allait-il se passer ? Impossible que son père, et a fortiori le roi laissent passer une telle chose. L’auteur de cet attentat allait payer cher. On avait attenté à la sûreté de la Couronne et à la stabilité du Royaume en portant la main sur le prince Halderey. L’affaire était très grave. Ce n’était plus le moment de se prélasser dans son bain.

Érica fit gicler l’eau souillée de la baignoire en se relevant, s’habilla, et sortit en trombe. Dans le salon principale, elle vit en coup de vent son frère Edmond se lever et la suivre. La jeune fille entendit sa mère l’appeler, mais elle était trop pressée.

« Où vas-tu ? lui demanda Edmond derrière elle.

- Devant la porte de l’Assemblée, répondit-elle. Je veux savoir ce qu’il va être décidé.

Elle sentit la main de son frère sur son poignet essayer de l’arrêter, mais elle parvint à se débarrasser de sa poigne.

- Non Edmond, je ne vais pas rester dans cet appartement à attendre, alors que le futur se décide maintenant ! ».

Résigné, son frère ne fit plus aucune tentative pour la contraindre à attendre. Il la connaissait trop bien, ou peut-être pas. Plus maintenant que l’Érica instinctive était là, elle qui avait été prête à déchiqueter son frère lorsqu’elle avait senti son contact sur son poignet. Pour autant, il continua à la suivre.

 

Des sièges étaient posés contre les murs du hall donnant sur la salle de l’Assemblée. La porte y donnant accès était toujours close. La séance de crise continuait, mais aucun son n’en sortait. Quelqu’un attendait, assis, la tête posée sur le dos de ses deux mains. C’était Halderey. Lui aussi avait pris le temps d’enlever la crasse qui l’avait recouvert, et de changer de vêtements. Son visage arborait une expression grave, tendue. Son regard, fixé sur les dalles du hall, se releva vers la jeune fille à son entrée. Un faible sourire lui étira les lèvres.

« Vous aussi, vous n’avez pas pu attendre, lui dit-il.

- Comment aurais-je pu ?

Et elle alla s’assoir à côté de lui sans hésiter. Ils avaient vécu la même chose. Il était une des seules personnes que son instinct n’avait pas envie de massacrer. Lui aussi était devenu un ami. Edmond, qui la suivait, eut un regard surpris, avant de se résigner et de s’assoir à côté d’elle.

- Attention Edmond. Nous allons finir par devenir proches.

-Ma sœur est seule responsable de ses relations.

Le silence qui s’ensuivit était presque reposant. 

- Un messager est passé tout à l’heure, porteur de nouvelles pour l’Assemblée. Visiblement l’enquête préliminaire sur l’attentat est terminée, annonça ensuite Halderey.

Érica était toute ouïe.

- En savez-vous plus ?

- Non, il n’a pas voulu me dire quoi que ce soit. »

Ce fut alors que la porte s’ouvrit, livrant passage à Cléomène accompagnée de deux membres de sa suite. Son visage était tiré. Elle n’avait pas eu le temps de se changer, encore moins de se laver. L’odeur de poudre flottait autour d’elle, provoquant des flashs de souvenirs qui firent frémir la jeune Marjiriens. Halderey et Érica se levèrent et vinrent à elle, suivis d’Edmond.

« Qu’a décidé l’Assemblée ? la pressa Halderey.

Cléomène leva les yeux vers le prince et soupira avant de répondre d’une voix enrouée par la fatigue et la tension.

- Les traces de poudre indiquent un composant que le royaume du nord est le seul à produire. Nous avons aussi trouvé un mot sur les lieux dans lequel la reine sorsombroise revendique l’attentat.

Ils savaient tous ce que cela voulait dire. Halderey leva les yeux au plafond avant d’énoncer platement l’évidence :

- Nous sommes en guerre contre Sorsombre. »

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Zoju
Posté le 31/05/2020
Salut ! L'histoire prend un tournant. La guerre est déclarée. Personnellement, je trouve que c'est un bon chapitre même si j'aurais quelques petites remarques. Quand j'ai lu ce chapitre, j'ai toujours eu un sentiment de vitesse qui m'empêchait parfois de rentrer complètement dans le récit. Tout va très vite que ce soit la visite de la ville jusqu'à la fin du chapitre. Je pense que tu gagnerais en émotion en ralentissant un poil l'action. Cela permettrait au lecteur de mieux s’imprégner de l'ambiance du moment que ce soit dans la visite de la ville et la bombe. J'ai aussi un peu du mal à bien saisir les émotions d'Erica. Je n'ai pas très bien senti le bouleversement que représente cette attaque. Toutefois, je pense que cela vient juste du fait que c'est un chapitre assez court pour tout ce qui se passe dedans. Néanmoins, les informations qui se trouvent dedans sont intéressant et capitale pour la suite de ton histoire. De plus, le chapitre est bien écrit et c'est agréable à lire. Quoi qu'il en soit, je suis curieuse de voir comment les événements vont se dérouler. :-)
Sabi
Posté le 31/05/2020
Oui, je vois ce que tu veux dire.
Sabi
Posté le 01/06/2020
Du coup, j'ai ajouté des passages. Il est vrai que j'ai écrit dans la rapidité, et le manque de description émotionnel chez Érica était abyssal et pas vraisemblable.
C'était intéressant de réécrire, parce que ça m'a permis de rajouter des détails narratifs absents dans la première version. Je vous laisse en profiter.
Zoju
Posté le 01/06/2020
Je viens de relire ton chapitre. C'est beaucoup mieux. La partie sur la bombe surprend plus. Je ne vais pas dire que c'était prévisible dans la première version, mais comme tu as ralenti l'action cela frappe plus. En ce qui concerne Erica, la jeune fille a beaucoup plus de caractères et d'émotions. On ressent quelque chose vis à vis d'elle (crainte, tristesse). On comprend aussi mieux son opinion et l'évolution de ses idées en ce qui concerne Halderey. On comprend qu'elle a vécu un grand bouleversement et qu'elle a échappé de peu à la mort. Bon travail !
Vous lisez