Épisode Onzième - (R)unique

Par Zlaw
Notes de l’auteur : L'ombre au fond de la morgue...

Actions et réactions sont rarement en accord avec la complexe mécanique de l’esprit. Repousser quelqu’un qui nous veut du bien, rester avec les personnes de mauvaise influence, se taire quand on devrait parler, parler quand ferait mieux de se taire, partir quand rester serait plus judicieux, rester quand la seule chose à faire est partir, et j’en passe. Tout ceci amène remords et/ou regrets, en clair, souffrance. La race humaine s’auto-flagelle sans cesse, et je crois bien que c’est la seule à le faire, à ma connaissance.

Je m’éveille d’un sommeil sans rêve. Ça faisait longtemps. Je remarque alors Dwight, affalé sur un fauteuil, une jambe par-dessus l’accoudoir, dans une position témoignant d’une souplesse insoupçonnée. Il me surveille d’un œil circonspect. Ce regard et une inattendue odeur de pâtisserie dans l’air me poussent à me redresser. Je commets l’erreur de ne pas prendre la peine de m’appuyer sur mes coudes et une vilaine douleur aux abdominaux se fait sentir. Pourquoi ? C’est peut-être mon corps, mais ne me le demandez pas à moi, je n’en ai aucune idée, ne serait-ce que parce que je ne suis plus réellement maître de mes mouvements depuis plusieurs heures déjà. Je m’assois pour atténuer la courbature.

- Ça t’arrive souvent de me regarder dormir ?

En fait, lui, il dort sur le sofa. Il n’aime pas les lits (allez savoir pourquoi), du coup, c’est son endroit. Quand il dort à la maison, bien sûr.

- J’suis passé d’par chez nos amis l’Français. L’rois du p’tit-déj’, si t’veux mon avis.

Ça explique l’odeur de croissants.

- Régale-toi sans moi. Je n’ai pas faim.

Les muscles de ses mâchoires deviennent saillants. Je le dévisage. Enfin, je crois…

- Sérieux, vieux, t’peux pas garder c’te tête pour l’reste d’ta vie !

Aouch. L’attitude de zombie. Je n’y pensais presque plus. Pour tout vous dire, je ne pense plus à grand chose.

- Oh, désolé. N’est-ce pas hier que j’ai assassiné Zarah ?

Sarcasmes. Mauvais. Très mauvais.

- T’l’as pas tuée, vieux. T’l'as aidée. C’ton job, tu t’rappelles ?

C’est dingue la précision et la rapidité que j’ai acquise en l’espace d’une nuit. Les plaques militaires de Dwight s’agitent brusquement autour de son cou. Il se contente de les attraper d’un geste agacé.

- Je ne te savais pas si proche de June. C’est ta nouvelle meilleure amie ?

Il ne relève même pas.

- C’te garce m’a attaché. J’lui garde un chien d’ma chienne, mais n’empêche qu’sur c’coup, c’tait pas sa faute. Pas plus qu’la tienne.

La voie de la raison m’a toujours irrésistiblement attiré. Je ne peux pas rester réfractaire plus longtemps. Un soupir, bien que discret, signale ma reddition.

- Si j’étais toi, je ne serais pas aussi convaincu de ce dernier point.

Il fronce les sourcils, intrigué.

- Ah ouais ? Pourquoi ?

Il est déjà debout.

- Ce sont mes parents qui ont organisé les forfaits de la Botaniste. Il y a forcément un lien avec moi.

Mon regard se pose sur le long paquet de titane qui est désormais mon héritage. Une lueur grise vacille au fond de mes yeux.

- Ah. Ouais. Er… À propos d’ça. Ben…

Il se balance d’un pied sur l’autre, comme à chaque fois qu’il est embarrassé.

- Crache.

Je ne lève pas les yeux vers lui, comme hypnotisé par le cylindre.

Un jump plus tard, Dwight est de retour avec le journal du jour. Il hésite un bref instant avant de me le donner. Gros titre : tragique accident d’avion pour les époux Rykerson. C’est donc ça, l’explication officielle pour leur "départ" ? Un accident de jet privé dans le Pacifique ? Damned, je vais avoir droit à des condoléances et à un enterrement factice. Le fait que la catastrophe aérienne soit médiatisée ne me surprend pas, compte-tenu de l’apparition régulière de mes géniteurs dans les journaux. En revanche, c’est seulement à cet instant que je fais le lien entre leur magnétisme et le fait que j’ai été épargné par les paparazzis toutes ces années.

- Ils sont partis comme ils ont toujours tout fait : avec classe.

Je deviens pragmatique. Un effet latent de mon impassibilité légendaire, sans doute. Dwight n’ose rien répondre, respectueux.

- Il faut que je bouge.

L’ennui n’est pas le seul sentiment qu’on peut tromper, vous le saviez ?

- Ah ?

Il n’a pas pu le retenir, celui-là. Je lâche un pâle sourire. Il ne changera jamais, c’est rassurant.

- Oui. En plus je ne raterai rien, nous sommes en période de révisions pour les partiels, ce dont je n’ai pas besoin.

À son sursaut, je prends la peine de me justifier.

- Je suis major. Même si je ratais l’examen en lui-même je serais toujours bien placé. Et en plus, il se trouve également que je dispose d’une excuse valable pour m’éclipser, je me trompe ?

Je brandis le journal avant de le jeter négligemment sur mon lit défait, à côté de moi. Je me lève.

- Je pensais potasser des matières un peu moins conventionnelles, si tu vois ce que je veux dire.

Le Jumper m’assène une tape digne d’un mufle en rut sur l’épaule, sa façon à lui de me témoigner son soutien dans cette épreuve, et aussi de me faire comprendre qu’il est fier que j’encaisse autant de choses tout en conservant mon éternel sang-froid.

- J’me d’mande quand même d’combien t’es riche, maint’nant…

Il m’arrache un éclat de rire, qui laisse encore à désirer niveau conviction, sans compter qu’il ravive cette douleur aux abdos. Dwight n’a cependant pas tort, je dois sans doute être à l’abri de tout besoin financier. Enfin, sur l’instant, ça m’indiffère plus qu’autre chose.

- J’ai deux questions : où va-t-on, et pourquoi j’ai cette douleur à l’abdomen ?

Tout en parlant, je tourne négligemment ma paume droite vers le ciel et le long paquet métallique reçu la veille vient s’y déposer en douceur. Je sais, en d’autres temps, ça m’aurait fasciné pendant des heures, mais on s’habitue à ce genre de capacité à une vitesse hallucinante.

- Surprise pour la destination, comme d’hab. Et pour l’reste, ben…t’as pleuré toute la nuit, vieux.

J’ouvre la bouche sans laisser échapper un son, comme si j’avais voulu répondre quelque chose sans trouver quoi. Je ne me souviens pas de ça. Mais ça explique que je ne m’effondre pas maintenant. Sans me laisser le temps de cogiter plus longtemps, Dwight m’attrape et on disparaît. Tous les objets légers présents dans la pièce s’envolent, mais nous ne sommes déjà plus là pour le constater.

 

 

À ma dernière venue sur cette plage, j’ai utilisé l’expression "une fois n’est pas coutume" pour qualifier le fait d’être aveuglé par le soleil. J’étais jeune et bête, de toute évidence. L’astre solaire n’a-t-il vraiment rien d’autre à faire que briller de toute son inégalée puissance ? Je ne crois pas. La question stupide de me demander si les yeux clairs sont réellement plus photosensibles que les yeux foncés me vient à l’esprit. Je suis tellement à côté de la plaque, des fois…!

Revenir ici, sur ce sable, après… Attendez, je compte… Ça doit bien faire un mois entier. J’ai du mal à croire que Dwight soit entré dans ma vie il y a trois mois seulement. Je regarde, incongrument, en arrière, contemplant tout ce qui m’est arrivé, tout ce que j’ai traversé, tout ce que j’ai accompli ou laissé inachevé depuis cette pénible journée où notre Jumper favori a déclenché mon reflexe vomitif, avec plus que de l’efficacité, je dois bien le reconnaître.

- À quoi t’penses ?

Il penche la tête sur le côté, comme souvent lorsqu’il pose une question. Mais ne vous ai-je pas dit que les réactions sont rarement conformes à la mécanique de l’esprit ? Ainsi, ma réponse n’est-elle pas conforme à mes véritables pensées :

- Je me disais que c’était ici que j’avais vu une bagarre, une fois.

Ce souvenir venait juste de remonter, arborant déjà la teinte sépia de mémoires antiques.

- M’en souviens pas.

Normal. Il s’était déplacé et n’avait rien trouvé.

- À y repenser, c’est logique que j’ai vu quelque chose et pas toi : je suis immunisé contre les camouflages magiques et ce genre de choses, non ?

Qu’est-ce qui peut bien me laisser supposer qu’il saura répondre ? Peut-être sa captivité en compagnie de June, moi dans les vaps.

- Théoriqu’ment, t’es protégé d’toute OFFENSIVE irréelle. Les pouvoirs qu’auraient aucun effet néfaste sur toi, t’en es pas préservé. Faut dire qu’ça s’rait stupide.

Comme la vague sanglante de la licorne, ou plus simplement l’apaisement moral de June et les jumps de Dwight.

- Mais un camouflage n’a rien d’offensif. Et Wendy m’a sauté à la gorge !

Je ne vois pas plus agressif, comme comportement.

- Pour l’dragon, une attaque physique n’a rien d’irréel, si ? Pour l’camouflage, j’sais pas. Encore un coup foireux d’tes chromosomes ou bien une protection mal posée ? J’en sais que dalle.

J’en viendrais presque à souhaiter la venue de cette Panthère sans Âme ou Singe Ailé. Mince, c’est le contraire. Enfin, on s’en fiche, pas vrai ?

Je tiens toujours dans ma main mon héritage, mais ne peux détacher mon regard du lieu de la dispute. Je n’avais distingué que des silhouettes et n’avais rien conclu à l’époque, mais face aux récents évènements, cette lutte se teinte de toutes autres couleurs. Je ne crois plus aux coïncidences.

- Une petite course ?

Me défouler, c’est mon objectif premier du jour. Ne plus penser à rien, exorciser la peine. J’ai effectivement un talent d’abstraction mais tout le monde a des démons qui le rattrapent un jour. Sans mauvais jeu de mot.

Mon Tuteur affiche son large et familier sourire, signe évident d’approbation. Il trace une ligne dans le sable, du talon, et se place à ce départ improvisé. Je m’installe à ses côtés. On compte en même temps et c’est parti ! Youhou, le vent dans les yeux et cette sensation absurde de liberté. Je jalouse quelque fois un peu Dwighty de la ressentir à chaque instant, parfaitement conscient qu’il peut être où il veut quand il veut. Jamais je n’effleurerai ce sentiment, mais se bercer d’illusions n’est pas interdit, et c’est même rassurant.

On court longtemps, sans s’arrêter. Il m’a bien entraîné et je le talonne aisément. Vous me direz qu’il a pu pratiquer depuis plus longtemps que moi et qu’il devrait me distancer. Ce n’est pas faux, mais pourquoi un Jumper s’embêterait-il à parfaire son sprint ? Rien ne vaut l’instantané. (Cette remarque n’est pas valable pour la nourriture, bien entendu.)

D’un arrangement tacite, on se stoppe net. Enfin… disons qu’on dérape de façon incontrôlée et qu’on finit par s’étaler sur le sol, dans une vaste éruption de sable soulevé par notre glissade. Difficile d’haleter quand on est tout courbaturé du grand droit. Et on se retrouve, lui et moi, Tuteur et élève, Jumper et Magnet, comme il y a un bon moment déjà, allongés côte à côte, à regarder les nuages dans le ciel bleu.

- Waw…

Essayez de respirer sans votre diaphragme, une fois, juste pour voir.

- Quoi ? Qu’est-ce qu’y a ?

Il tourne la tête vers moi.

- Je… Je crois que je vois ce que tu as voulu me montrer l’autre fois.

Il fronce les sourcils, ne voyant pas à quoi je fais référence.

- À propos des nuages. Je comprends.

Son immense sourire passe en coin et il reporte son attention sur les cieux.

- J’me disais aussi qu’tu t’en apercevrais un jour, avec ta big cervelle. J’pensais juste pas qu’y faudrait un déclic…

Pas besoin de préciser quel a été mon déclic quand il paraît évident qu’il a découvert l’effet apaisant des nuages à 6 ans.

Je ne me souviens pas combien de temps on a bien pu rester là, silencieux, à voir tellement plus que de simples moutons dans le firmament. On se lève finalement. Je vide le sable de mes Converses, lui de ses incontournables tennis blanches. J’ouvre l’ultime paquet de mes parents, en sors le bâton de combat et la montre magnétisée.

- Pourquoi… ?

L’interrogation m’échappe presque. Dwight hausse un sourcil.

- Er…pourquoi quoi ?

Les répliques de Dwight, ou comment réapprendre à sourire en une journée seulement.

- Pourquoi m’avoir laissé ça ? Ou même, pourquoi m’avoir laissé quelque chose tout court ? Ils ont fait assassiner deux jeunes filles innocentes puis plonger la fille que j’aime dans le coma, me laissant une tâche plus que douloureuse sur les bras. Je ne veux pas dire, mais ça ne sonne pas comme des actes de bienveillance… Mais alors dans ce cas, pourquoi me laisser un cadeau ?

Je secoue la tête, perturbé. Je n’ai même pas réussi à utiliser l’imparfait pour Zarah.

- Ben p’t-êt’e qu’tu vois pas la bienveillance. July t’avait vu a’c la licorne. Elle en avait parlé à Eva et Zarah. Y ont p’t-êt’e pensé protéger ton anonymat en éliminant l’seules personnes qu’étaient au courant.

Il prend des pincettes.

- Zarah n’était pas morte, elle était dans le coma. Ils m’ont poussé à l’achever. June a été claire, la Botaniste n’a pas rompu son contrat, si elle avait été engagée pour tuer, elle l’aurait fait, tout simplement. Eva et July passe encore, mais Zar’…

Je me mords la langue jusqu’au sang. Un goût ferreux envahit ma bouche.

- Er… je sèche. Mais June a dit aussi qu’ils espéraient être pardonnés. J’les ai vu qu’quelques fois mais ‘ s’étaient pas bêtes, ‘ s’auraient pas attendu l’absolution si c’tait pas… conc’vable.

Il est dans le vrai.

- Peu importe. Un jour, ce n’est pas nécessairement aujourd’hui, j’ai pas raison ?

Il acquiesce.

- Et maint’nant ?

- Qu’est-ce que ces objets ont de spécial pour qu’ils me les aient laissés tout particulièrement ?

Je les expose, un dans chaque main, leur réceptacle de titane sagement posé sur le sol.

- Bah… J’m’hasarde p’t-êt’e mais en France, c’matin, j’ai pas fait qu’prendre l’p’tit-déj’. J’suis allé voir un patriarche, tu sais, d’ma communauté secrète qui t’fait tellement délirer.

Il s’interrompt.

- Et ? Continue.

Il m’intéresse.

- C’un vampire à la sauce Moonlight. Enfin on s’en fout, l’important c’qu’il est hyper vieux. Et donc, il a d’jà eu des échos d’tes darons, à diverses époques.

À diverses époques ? Je suis un fils de vieux, finalement.

- J’ai appris deux trucs. Un qu’y s’faisaient appelés Gold et Copper, respectivement ton père et ta mère. L’a pas voulu m’dire pourquoi. Deux qu’y avaient chacun un truc fétiche, que tu dois probablement t’nir dans tes mains là tout de suite.

Il hoche la tête, impressionné presque malgré lui.

- Je suis donc le fils de deux légendes et mon héritage est lui aussi légendaire ? Pas si mal. Pour ce qui est des surnoms, si tu es curieux, je crois pouvoir te dire d’où ils viennent.

Ça m’a, étrangement, sauté aux yeux.

- Comment t’sais pour les pseudos ?

Il fait des yeux de merlan frit.

- C’est basique. Déjà, l’Or et le Cuivre sont deux métaux. Adéquat pour des Magnets. Ensuite, les symboles de l’or et du cuivre sont Au et Cu, qui se lisent dans notre belle langue comme "Hey You" et "See You", phonétiquement. Papa dit tout le temps "Hey You" pour interpeller quelqu’un et Maman dit au revoir en disant "See You". Dans un cercle intime, bien sûr. Je n’avais jamais remarqué l’occurrence de ces phrases dans leur vocabulaire jusque-là mais, sous cet angle, ça prend tout son sens.

Je suis un intello fils d’intello. Dramatique. Dramatique et stéréotypé.

- Wow. Zarb mais nice.

Il hoche la tête, de plus en plus impressionné.

- Donc, j’en déduis que tu n’en sais pas plus et ne peux pas me dire ce que sont ces gravures ni comment fonctionne le bracelet ?

Il n’y a pas que les filles qui ont le droit de rêver.

- Rhâ ! T’as tellement d’diplômes qu’tu connais rien à la vie ! Tes machins , i’s sont runiques.

Il me met une pichenette sur le front sans que je puisse l’esquiver.

- Runiques ? Comme le Futhark ?

Il a tort, je m’y connais un minimum.

- Yep, mon général. Le Futhark est un alphabet en particulier mais y en a tout un tas d’autres, même sans compter les irréels.

Je fais tourner la longue tige boisée entre mes doigt, un peu comme une majorette, si vous voulez visualisez. Je réfléchis.

- Le sceptre, d’accord, mais la montre, tu en es sûr ?

- C’pas un sceptre, c’un arme ! Et pour la montre, ouais, j’suis sûr à 99% pa’ce que l’langage informatique existait pas au moment d’sa création. En tous cas pas dans c’t’univers. L’runes ‘taient c’qu’y avait d’plus porche.

Je n’avais jamais pensé au fait que les dérivés mécaniques ne devaient pas être aussi vieux que mon père.

- Sans informatique, qui mon père aidait-il ?

C’est vrai qu’on peut se le demander.

- Faut croire qu’dans pas mal d’Possibles l’humanité est plus avancée technologiqu’ment.

Suis-je bête : les Possibles. Toute cette infinité de chemins qu’on aurait pu emprunter mais où nos choix ne nous ont pas menés. Pour faire simple, c’est l’effet papillon. Chaque décision, même infime, à chaque seconde, aurait pu être faite d’une infinité de façons différentes (parfois absurdes) et par conséquent déboucher sur un monde totalement différent. Si vous êtes mathématiciens, je vous déconseille de tenter le calcul du nombre de Possibles, surtout considérant que de chaque Possible débouche autant de Possibles qu’il en débouche du monde réel (à savoir le nôtre). Ça y est, vous êtes perdu ? Ça tombe bien, moi aussi, je l’avoue.

Je pondère ces nouvelles informations sur mes legs mais, dans le fond, ça n’éclaire pas la raison de cette ultime offrande. Le bâton tournoie dans ma main, à une vitesse tout à fait honorable, si on tient compte du fait que la Canne n’a jamais été ma technique de combat favorite. Dwight, amusé, tente de s’en emparer, sans succès.

- Et bien alors ? Tu perds la main ?

Il est normalement très bien capable de me maîtriser dans pratiquement tous les domaines sportifs.

- L’est aimanté, vieux ! C’est dingue ! Les runes ont été gravées par d’dérivés !

Il en siffle de stupéfaction.

- Et qu’est-ce que ça change ? Ça aurait donné à ce bâton le pouvoir inverse de celui des Magnets ?

Je raffermis ma prise pour stopper la rotation de l’objet.

- À peu d’choses près, ouais. L’runes, normalement, sont protectrices, pour qu’y s’abime pas au fil du temps, c’genre de trucs, mais là, en plus, elles l’rendent réservé aux Magnets (c’t-à-dire aimanté et répulsif pour les dérivés). Ça en jette un max !

Qu’ils m’aient légué l’arme idéale appuie l’idée que mes parents n’ont aucun mauvais dessein. Oui, je ne l’avais jamais réellement envisagé, mais de ce point de vue c’était plus facile de comprendre ce qu’ils ont fait à Zarah, puisque je ne peux pas encore prendre sa mort en compte comme un service quel qu’il soit.

- Okay, un mystère de résolu, et le second ?

J’envoie l’instrument boisé dans son bocal et ne conserve en main que l’horloge portative.

- Ça, m’est avis qu’tu vas d’voir potassé l’runes et p’is expérimenter…

Tout ne peut pas être toujours facile, ce serait lassant. Je hausse les épaules et envoie l’objet rejoindre son collègue. La matinée, voire un peu plus puisque j’ignore l’heure qu’il peut bien être, aura été rentable.

- Ça va pour moi. Mais dis-moi… ça fait combien de temps exactement que ton estomac ne s’est pas manifesté ?

Et oui, je vous l’apprends peut-être mais quelque chose à notre portée peut très bien nous manquer. Et terriblement. Comme des boutades débiles entre potes, souvent suivies d’un retour à la maison dans un jump dévastateur.

 

 

Ce matin, lors de notre départ, il faisait un beau temps relatif. On rentre, et on découvre un orage fracassant. Boston a droit à la totale : éclairs, pluie, grêle, et gros nuages sombres. La sage décision de rester à l’intérieur, à regarder les gouttes ruisseler sur les vitres tout en mangeant des spaghettis bolognaise, s’impose d’elle-même.

Je suis un peu déçu parce que j’avais dans l’idée de retrouver le type au masque d’argent, puisqu’il est désormais évident qu’il n’est pas le fruit de mon imagination. Seul problème : je n’ai aucune piste. C’est vrai quoi, il surgit de nulle part, sachant tout sur tout, et disparaît après m’avoir emmené à l’infirmerie. D’autant qu’il devait y aller mais n’y est même pas resté. C’est insensé.

- Mais qu’est-che qui t’prouve qu’il egziste ?

Manger la bouche pleine, ce sont nos parents qui nous l’interdisent, non ? Ça expliquerait pourquoi Dwight le fait.

- Il m’a LÉGÈREMENT téléporté.

Je tourmente mes pâtes avec ma fourchette.

- Quand cha ?

Il aspire un spaghetti, me faisant un remix de la Belle et le Clochard sans la belle.

- Comment croyais-tu que j’étais arrivé à l’infirmerie, l’autre fois ?

Il prend le temps d’avaler.

- Par l’moyens d’bord.

Pour lui, les moyens du bord, ce sont les transports les plus communs pour nous comme marcher ou bien prendre un taxi.

- Ce n’est pas faux, tu ne pouvais pas te douter que j’avais été amené et encore moins par ce type.

Luther, qu’on libère à nos côtés pour chacune de nos grandes conversations, surgit sur l’épaule de Dwight, qui pose son assiette vide pour s’en emparer.

- Hey, toi !

Je secoue la tête et débarrasse.

- Je croyais qu’on ne parlait pas aux tortues ?

Le Jumper profite de ma brève absence à la cuisine pour reposer la tortue dans son vivarium, avec une énorme feuille de salade.

- T’crois qu’c’est grave si elle est plus grosse qu’lui ?

Il fronce le nez, comme hésitant à reprendre sa pitance à la pauvre bête.

- Non, pas du tout. En revanche, pourquoi tu l’enfermes ? On va quelque part ?

Il se retourne vers moi, désintéressé de l’animal.

- Ben ouais, on va trouver ton fantôme !

J’ai un mouvement de recul.

- C’est qu’il m’ait téléporté qui t’a fait changer d’avis et convaincu de braver les intempéries ?

Dwight est d’une fierté sans borne en ce qui concerne le jump, et quand bien même c’est fondé car il est incontestablement très fort, ça peut parfois virer à la dictature de la suprématie, si vous voyez où je veux en venir.

- Un Jumper peut pas envahir l’rêves. Ton mec, en plus d’êt’ dangereux, doit être balèze pour allier l’téléportation à aut’ chose.

Ça, je le sais, merci, je l’ai côtoyé d’assez près pour être rendu littéralement ivre par son aura. Ceci dit, une aura puissante ne me fait pas toujours cet effet, ce qui corrobore l’idée d’une subtile altération chez celle de notre homme, bien que j’ignore de quel ordre.

- Mais je te l’ai dit : je n’ai pas la moindre idée d’où chercher !

À part dans mes rêves, ce qui relèverait d’une magie quelconque, que je ne pratique pas.

- Ben t’as pas aussi dit qu’quand t’rêvais t’voyais l’malaise de June ?

Exact. Il a une mémoire stupéfiante, sachant que je ne lui ai raconté mon songe qu’une seule fois, après quoi je lui ai simplement dit faire le même.

- Tu veux qu’on aille dans le parc du MIT ? En plein orage ?

Niveau de prudence : zéro.

- Faut espérer qu’y sera au milieu d’la p’louse et pas sous un arbre.

Amour du risque : infini.

- Ne peut-on pas attendre demain ?

Pourquoi certains élèves ont-ils à être plus responsables que leur professeur ?

- Ben nan, c’idéal, y aura personne pour nous zyeuter !

Et pourquoi cependant ces élèves suivent-ils aveuglement leur pédagogue ?

- Rhâ ! Je déteste être d’accord avec ta logique quand elle a tout d’illogique !

Il fait sa petite danse du triomphe (c’est-à-dire qu’il gesticule en essayant de ne rien casser).

- On est partis !

Il m’attrape et on se retrouve au parc en moins de temps qu’il faut pour le dire.

- Tu aurais au moins pu nous laisser nous habiller ! Ça, ça aurait été vraiment malin !

Trop tard, on est déjà trempés jusqu’aux os.

- Oops. Déso’.

Combien de fois j’ai dû l’entendre, cette réplique ! N’empêche qu’il jump illico à l’appart pour ramener vestes et héritage en moins de deux.

- Merci pour la veste, mais pourquoi le reste ?

Il hausse les épaules.

- J’sais pas. J’ai pensé qu’ç pourrait servir contre l’autre psychopathe masqué.

J’enfile la veste et prends le paquet cylindrique dans ma main.

- Et maintenant ?

On est tous seuls dans un parc, risquant à chaque instant d’être foudroyés.

- Et maintenant je suis supposé vous faciliter le travail en me montrant.

Nous faisons simultanément volte-face.

 

 

Il est là. J’ai du mal à y croire. Il était derrière l’arbre de mon rêve, celui duquel venait l’éclat. Sans doute un reflet du soleil sur son masque ! Il lui a suffi d’un pas sur le côté pour sortir de sa cachette. Dans mon rêve, il était en costume. Là, il porte un élégant pull noir et des jeans de la même couleur. Et bizarrement, il n’a pas l’air d’avoir froid. Je note même que les gouttes de pluie l’évitent ! Il avance vers nous, avec une classe intemporelle, comme un charisme inébranlable, qui me rappelle étrangement mon père. Son expression, sous son masque, est froide, comme la dernière fois que je l’ai vu, avec ce sourire mi-figue mi-raisin. Dwight déglutit. L’envie me prend de reculer, voire même de partir en courant, je ne sais même pas pourquoi j’y résiste. L’inconnu se place à quelques mètres de nous.

- Er… fais un truc vieux ! me glisse Dwight, proche de la terreur.

- J’ai cru comprendre que tu me cherchais, pas ton ami.

Il s’adresse à moi puis se tourne vers Dwight.

- Tu peux nous laisser, il ne lui arrivera rien, sois tranquille.

D’un geste de la main, il congédie Dwight, dans un jump forcé. Je n’avais jamais vu ça.

- Qui êtes-vous ?

Ses aptitudes sont plutôt effrayantes. Je dois bien me rendre à l’évidence, puisque Dwight serait déjà de retour s’il ne l’empêchait pas, je ne sais comment, de revenir.

- Je m’appelle Perry, pour ce que ça peut t’apporter.

Ce type à l’air d’avoir la vingtaine, pourquoi diable porte-t-il un prénom de quadragénaire ?

- Laissez-moi reformuler : qu’êtes-vous ?

Et comme un gosse, je le vouvoie.

- Tu l’as peut-être compris l’autre jour, je suis sous le coup d’une… sentence, sanction, condamnation, appelle-ça comme bon te semble. Ceci justifie qu’il y ait des choses que je ne puisse pas te dire mais, d’un autre côté, je peux te montrer, au moins en partie…

Il tourne la tête, comme honteux, et cette fois, je fais un pas en arrière pour de bon. Des ailes d’une dizaine de mètres d’envergure, peut-être plus, s’étendent dans son dos ! Magnifiques, blanches, vaguement translucides, couvertes de plumes.

- Vous êtes un ange ?

Il rit. C’est drôle, ça me rappelle mon rire de ce matin.

- Non, voyons, ça se voit bien que je n’ai pas d’auréole.

Des ailes mais pas d’auréole ? Ça me rappelle ce que m’a dit June à propose des…

- Vous êtes un Botaniste ? Un Botaniste du Paradis ?

Deux dans une même ville, ce serait assez cocasse comme coïncidence.

- Non, mais tu te rapproches. Je suis une race subalterne à la leur. Tu connais déjà une personne de mon espèce...

Ce dernier fait semble le contrarier.

- Vous devez faire erreur, une paire d’elle comme ça, je l’aurais remarqué.

Son regard se plante dans le mien. J’en ai le souffle coupé. Il est encore plus poignant dans la réalité qu’en rêve.

- Elle ne te l’a pas dit ? Elle ne t’a rien raconté ?

En une fraction de seconde je vois se succéder sur sa face le regret d’avoir prononcé ces paroles, puis une souffrance titanesque. Il tombe à genou. Je crois bien qu’il n’a pas regretté d’avoir dit ça pour les indices que ça m’a donnés mais pour la douleur qui s’en est suivie, selon toute probabilité prévue.

- Ça va ?

Je me précipite près de lui. C’est de plus en plus étrange car la façon dont il souffre me rappelle June, avec son malaise cardiaque. J’écarquille les yeux.

- June ? June est ce que vous êtes ?

Il lève vers moi un regard empli d’un sentiment qui m’est totalement inconnu, et très honnêtement, qui fait peur à voir.

- Oui…

Il arrive à le dire dans un souffle.

- Tu devrais t’écarter maintenant.

Hors de question ! Alors qu’il agonise sur le sol ? Même s'il ne détenait pas tant de réponses, je resterais. Je fais non de la tête. J’hallucine où il a grogné ?

- MAIS BON SANG TU VAS T’ÉLOIGNER !

Il a crié. Pourquoi ne se contente-t-il pas de me pousser par télépathie ?

Il s’effondre sur le sol, passant d’une position agenouillée à allongée. Agité de convulsions, il serre les dents pour se retenir de hurler. Pourquoi je ne l’ai pas écouté quand il m’a dit de m’éloigner ? Le paysage autour de nous devient flou, comme vu depuis l’intérieur d’un train à grande vitesse.

Perry ne peut pas retenir son prochain hurlement qui fend l’air de toute la douleur que peut contenir un cri. Le cri d’un damné. C’est comme s’il subissait les pires tourments de l’enfer. Le paysage clignote, des images apparaissent par flash, sans que je n’aie le temps de distinguer quoi que ce soit. Perry se met à changer d’état et de couleur, à toute allure. Enflammé, givré, invisible, électrique, radioactif, ... Il semble se battre pour retrouver le contrôle. Et moi je suis impuissant.

Haletant, Perry parvient à limiter les changements à ses mains, sans cesser de gémir et de se débattre dans son propre corps. Quel crime a-t-il commis pour subir ça ? Les images qui défilaient jusqu’ici à une vitesse hallucinante ralentissent, permettant que je saisisse des bribes d’actions. Je vois une autoroute, un lycée, un bal, un regard d’un bleu intense, du sang partout, une morgue, une lumière éclatante, du noir absolu, un masque d’argent couvrant les trois quarts du visage, puis à nouveau une autoroute, un lycée, encore et encore. Ça n’a pas de sens. Ça semble en avoir pour Perry.

Je réalise que ce sont ses souvenirs, je ne sais pas pourquoi. Lui est toujours sur le sol, sous le coup de violentes convulsions, bien qu’aucun phénomène étrange ne modifie plus son apparence. Il fixe les images nous entourant d’un regard comme vide, mais pourtant empli de cette même émotion inconnue de tout à l’heure. Serait-ce les évènements ayant conduit à un tel châtiment que nous observons là ?

Avec précaution, je mets ma main sur son épaule et tout s’arrête. Nous nous retrouvons dans le parc, sous le tonnerre et la pluie, quoique les gouttes ne m’atteignent plus puisque je suis à côté de Perry. Ce dernier se remet assis d’un brusque sursaut, le souffle court. Moi, j’essaye de comprendre, mais justement, jusqu’ici, je n’ai compris que le fait qu’il ne pouvait pas m’aider à comprendre.

- Tout va bien ?

Il plante à nouveau ses yeux dans les miens.

- Et toi ?

Hein ?

- C’est à moi que tu demandes ça ?

Il fait oui de la tête. Ah, tiens, j’ai réussi à le tutoyer !

- Je m’excuse. Pas seulement pour ce qui vient de se passer ou pour le commissariat mais aussi pour ceci.

Il sort un caillou de sa poche, aux reflets mauves.

- Qu’est-ce que c’est ?

Il place la gemme dans ma main.

- C’est une pierre des songes. Je m’en suis servi pour te contacter. Je suis désolé. Je n’avais pas l’autorisation de me confronter à toi face à face sans que tu m’aies cherché, et c’est le seul autre moyen que j’ai trouvé.

Je fronce les sourcils. En tous cas, ça explique pourquoi il m’a attrapé par derrière au poste de Police.

- Pourquoi as-tu besoin de moi ?

Au moins je suis rassuré, il n’est pas belliqueux.

- Parce que tu es en contact avec…

Tout son corps se contracte avant qu’il ait pu finir sa phrase. J’ai tout de même compris.

- June. Tout ça a un lien avec June.

Il acquiesce du chef.

- Mais tu ne peux rien me dire et mes seuls indices sont tes souvenirs.

C’est à son tour de froncer les sourcils.

- Tu as vu ça ?

Qu’est-ce que j’ai encore fait d’anormal ?

- Oui. L’autoroute, le lycée, le bal, les yeux de June (puisque je suppose que ce sont les siens), le sang, la morgue, la lumière, le noir, et le masque. Je crois que c’est tout.

J’ai une bonne mémoire.

- Alors c’est toi, la rumeur !

Je suis une rumeur ? Première nouvelle.

- Quelle rumeur ?

Il a l’air d’apprécier de pouvoir expliquer des choses, puisqu’il ne peut pas expliquer sa propre histoire.

- Premièrement, on raconte que le fils de Gold et Copper est un Magnet lui-même. Deuxièmement, on parle d’une lettre que t’aurait envoyée la Winged Panther. Tu es bien un Magnet, mais as-tu réellement reçu une lettre ?

Une rumeur à en deux parties : c’est un véritable buzz !

- Je présume que ma naissance elle-même a été un ragot monstrueux.

Je retire ce que j’ai dit plutôt. Je n’ai pas été épargné par tous les paparazzis.

- Tu es et seras toujours le seul et unique enfant issu de l’union de deux Magnets. Ça n’est jamais arrivé avant toi et ça n’arrivera jamais plus.

Exaspérant. Mais ça vous prouve que mon histoire à son intérêt !

- Oui, j’ai effectivement reçu une lettre recommandée.

Ma réponse lui tire un sourire.

- Tu as de la chance. Et moi je peux retirer mon masque.

Quel rapport ? Il l’ôte d’un geste lent et, c’est peut-être bizarre de le dire, mais il est d’une beauté éblouissante. Encore plus impressionnante sans le masque, ce que je n’aurais pas cru possible. Bref, un beau gosse, grand brun ténébreux, d’un magnétisme tout à fait différent du mien.

- Me dira-t-on pourquoi ?

C’est valable pour la chance et le retrait du masque.

- Si je t’explique tout avant elle, elle me fera probablement subir pire que ce dont tu viens d’être témoin, ou presque. Ne t’inquiète pas, c’est une surprise qui n’en est pas vraiment une.

Je lève les yeux au ciel.

- Concentrons-nous sur TON problème, tu veux bien ?

Il grimace, ce qui souligne une petite cicatrice sur son arcade droite. Il n’espérait tout de même pas que j’allais oublier si vite ses spasmes à vous fendre l’âme et le cœur?

- Je ne pourrais t’être d’aucune aide, et dans le meilleur des cas, si tu déduis juste, ça ne fera que déclencher une nouvelle crise.

Il en parle comme si ce n’était rien, mais je l’ai entendu hurler, et ce n’est pas rien, croyez-moi.

- Justement, c’était quoi, exactement, cette crise ?

J’essaye de contourner la question, même en sachant que j’arriverai nécessairement dans une impasse d’où Perry, même malgré lui, ne sera pas capable de me sortir.

- C’est pour me rappeler pourquoi je suis… suspendu. Mes pouvoirs s’emballent lorsque je suis en proies à de trop fortes émotions et je perds le contrôle.

Suspendu ? Je ne vois qu’une solution s’il ne peut pas m’en parler lui-même : interroger June.

- Ne lui fais pas de mal. Ne la tourmente pas. Je t’en prie.

Il lit dans les pensées, comme June, évidemment. Mais qu’y a-t-il entre eux pour qu’il la protège de la sorte ? J’ai du mal à savoir, quoique je soupçonne quelque chose de fort, de très fort.

- Mes rapports avec elle, dernièrement, n’ont pas été associés à de belles choses, mais contre toi je n’ai rien, au contraire, alors… je vais faire un effort.

Et je pense ce que je dis.

- Au contraire ? J’ai hanté tes rêves, j’ai congédié ton Tuteur, je t’ai même enlevé pour t’amener à l’une des épreuves les plus douloureuses de ton existence, et tu M'APPRÉCIES ?

Dit comme ça, c’est vrai que c’est étonnant.

- Tu cherchais de l’aide avec l’énergie du désespoir, mais tu ne m’as jamais blessé ni blessé Dwight. Quant à Zarah, tu n’y étais pour rien.

Je suis d’une indulgence folle, peut-être parce que je l’ai vu recevoir une punition qu’on pourrait infliger au pire des criminels.

- C’est amusant. L’énergie du désespoir est effectivement ce qui fait fonctionner la pierre des songes.

Il faut croire que je suis perspicace malgré moi. Je lâche un éclat de rire et on se lève tous les deux. Ses mouvements sont fluides, souples, aucune séquelle de sa torture ne transparaît. Combien de fois a-t-il du l’endurer ? J’en ai la chair de poule rien que d’y penser.

- Bon, je suppose que c’est ici qu’on se sépare.

Dwight doit être mort d’inquiétude (ou de faim, au choix).

- Et si tu me cherches, c’est également ici que tu me trouveras.

Il baisse la tête en guise de salut, que je lui rends maladroitement. De quelle époque vient-il ?

Il parvient presque à sourire. Je m’apprête à partir à pied, mais il me retient par l’épaule. C’est lui qui part. Je n’aurai donc plus qu’à biper Dwight car il pourra de nouveau jumper jusqu’à moi. Perry fixe le ciel, faisant apparaître ses ailes progressivement jusqu’à ce qu’elles étincellent de milles feux dans la pénombre de l’orage. Il se ramasse sur lui-même et bondit en l’air, s’envolant sans peine, majestueusement. Très vite, en quelques battements d’ailes, il disparaît de mon champ de vision.

Je m’ébroue de cet instant si particulier et sors mon portable pour appeler mon Tuteur, qui débarque dans la seconde, plus rapide que jamais. C’est bienvenu car notre ex-homme masqué parti, la pluie m’atteint à nouveau.

- Dwight, dis-moi, est-ce que tu te souviens d’avoir déjà vu quelqu’un s’envoler au sens propre du terme ?

Il arrête de chercher Perry des yeux pour m’adresser le même regard circonspect que ce matin, au réveil.

- J’ai beaucoup beaucoup de choses à te raconter, tu vas voir...

Il hausse un sourcil puis me saisit par le coude pour nous ramener tous les deux à l’appartement.

Dans le fond, je crois qu’on ne s’habitue jamais à rien, on se surprend toujours soi-même et les autres nous surprennent eux aussi sans arrêt. On ne peut pas perdre goût à quelque chose, on ne peut pas franchement se lasser de quoi que ce soit. Je suis un Magnet, j’attire le métal et les êtres irréels, et je me hasarde pourtant à supposer que je serai aussi stupéfait de ma vie la veille de ma mort que je le suis aujourd’hui. Et on sait tous combien de temps je suis censé vivre.

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