Épisode Neuvième - Orchestre

Par Zlaw
Notes de l’auteur : Comme un samouraï dans une tempête.

 Il pleut des cordes sur le pavé d'une rue déserte, sous un ciel d'un noir d'encre. La Lune est aussi invisible que les étoiles, mais pourtant rien ne laisse supposer la présence de nuages. Le bruit imperceptible de pieds foulant la terre résonne, à un rythme à peine croyable, propageant un discret écho dans l'atmosphère. Une jeune femme d'une vingtaine d'années, presque encore une jeune fille, grande, athlétique, solide mais bizarrement sensuelle, court en plein milieu de la voie. Une longue tresse serrée retient ses longs cheveux noirs et se balance dans son dos, comme une liane ayant pris vie. Quelques courtes mèches échappées retombent sur le front de la demoiselle, ruisselantes, qu'elle n'essaie pourtant pas d'écarter. Son regard bleu-vert est concentré, focalisé. Ses lèvres, aussi veloutées soient-elles, sont pressées en une fine ligne par sa détermination. On peut sans peine distinguer les muscles de sa mâchoire, contractés à l'extrême. Bien que le froid soit indéniable, elle ne porte rien d'autre qu'un débardeur gris et un mini-short kaki. On devine, logé en sécurité dans la prise assurée de ses mains, un long objet fin et rigide.    

Le paysage change distinctement. Des véhicules accidentés, du mobilier défoncé, des panneaux de signalisation au rebut, et autres objets volumineux hors d'usage jonchent le sol, en quantité grandissante au fur et à mesure que la fille s'avance, et surtout toujours plus endommagés, jusqu'à en être méconnaissables. Elle n'interrompt pas sa course, et ne ralentit pas non plus la cadence, malgré les obstacles qui se présentent à elle. Elle bondit, virevolte, vole presque, enjambant avec une aisance déconcertante les accidents du terrain, sans même leur accorder un coup d'œil. Ses yeux voient plus loin, beaucoup plus loin, comme le témoignent leurs iris étrécis par l'obscurité et ses sourcils froncés en un arc aussi délicat qu'intimidant. C'est donc à l'horizon que devrait se profiler d'un instant à l'autre ce qui a dû tout d'abord provoquer ce soudain marathon...

Mais dans une telle pénombre, il est encore surprenant qu'elle puisse apercevoir quoi que ce soit à deux centimètres d'elle. Les épaves s'accumulent bientôt en un monticule, qu'elle escalade sans la moindre marque d'hésitation. La pente n'est pas assez raide pour que la jeune femme ait besoin de ses mains, quoi que leur découpe confirme l'idée que c'est une grimpeuse. Elle semble ne rien peser. Aucun de ses points d'appui n'est déplacé lors de son ascension. Arrivée au sommet, à plusieurs mètres du sol, elle s'arrête enfin. Sa poitrine se soulève aussi régulièrement que si elle était endormie, et pourtant elle se tient bel et bien debout après une folle débandade. Son menton s'abaisse de moins d'un centimètre et elle toise le gouffre qui s'offre à sa vue sans la moindre once de réaction sur ses traits. Elle s'est stoppée un bref instant seulement, déjà elle se ramasse sur elle-même et se propulse dans les airs, effectuant le saut de l'ange dans le vide. Dans un vide d'une profondeur indéterminée, et surtout d'un fond inconnu. Pieds joints, jambes tendues, bras écartés à la perpendiculaire de son corps, sa main droite serrant toujours le mystérieux objet, ses yeux se ferment. L'ombre d'un sourire serait-elle apparue sur son visage ?

Disparue, il ne reste de l'aventurière qu'une légère trainée de condensation, due à sa respiration, chaude dans la fraîcheur ambiante. Cette ultime trace de vie se dissipe aussi rapidement qu'elle est apparue, aspirée par le souffle d'un vent absent. Les lieux retrouvent leur silence absolu, écrasant, sans trace d'âme qui vive.

 

 

On a tous un passé. Plus ou moins long, plus ou moins lourd, plus ou moins ceci, plus ou moins cela, mais on en a tous un, inutile de le nier. C'est marrant, vous ne trouvez pas, d'utiliser des adjectifs morphologiques pour qualifier un concept aussi abstrait que le passé ? Le passé, c'est ce qui est venu avant le présent. Mais qu'est-ce que le présent, sinon un infime instant qu'on ne peut pas marquer, qui meurt aussi vite qu'il est né, insaisissable ? Cependant, il est indéniable que ce qui advient du présent dépend du passé. La loi de la relativité n'est pas si mal trouvée...

Et moi, je dors. Ce week-end, comme le précédent, est terrible. L'idée, c'est qu'en fin de semaine, je n'ai pas cours, donc, je n'ai pas besoin de me lever le matin, donc, j'ai la possibilité de dormir plus longtemps. Vous me direz : en quoi est-ce dramatique ? Et moi je vous répondrai : quand on cauchemarde, ça a tout de dramatique. Ou de tragique. Un peu des deux, sans doute. Bref, une plus grande quantité de sommeil équivaut à un mauvais rêve encore plus long et détaillé, et par conséquent à une migraine intense.

Le pire dans tout ça, c'est que je remplis toutes mes phases de sommeil comme il se doit, je suis reposé, frais et dispos. Mais dès le saut du lit, je suis comme obsédé par l'image de l'homme au masque d'argent, et rares sont les distractions qui me permettent de l'oublier, ne serait-ce que momentanément. Je plaque un oreiller sur ma tête, désespéré d'avoir de nouveau pleine possession de mon inconscient un jour. Heureusement, Super Dwight est là pour me remonter le moral...!

- Yo, vieux ! L'est p't-êt'e l'heure p'la belle au bois dormant d'arrêter d'roupiller, t'crois pas ?

Quel enthousiasme ! C'est affolant. Dans un réflexe conditionné, je lui balance l'oreiller que j'utilisais une seconde avant pour m'étouffer sans succès.

- Je ne dors pas.

Il évite l'assaut d'un souple mouvement d'épaule, sans se formaliser de mon agressivité, et vient s'asseoir sur mon lit d'un bond, son immense sourire sur le visage.

- Hum. Encore l'prince Charming ?

Cette fois c'en est trop.

- Dwight, pour la énième fois, ce n'est pas un fantasme ! Quelque chose ne tourne pas rond avec mes rêves et il serait temps que je sache quoi.

À son expression, je suppose qu'il me prend au sérieux, mais rien n'est moins sûr.

- Ouais, OK, j'blaguais, j'suis pas si bête. Mais quand même, juste comme ça, sans grand rapport : t'sais quel jour on est ?

La façon qu'il a de hocher la tête me laisse deviner que ce n'est pas un jour ordinaire, mais mon cerveau obnubilé refuse de faire les connexions.

- Dimanche...?

Je n'ai rien trouvé de mieux.

- C'jour d'visite, vieux. Tes darons vont débarquer dans pas longtemps du tout... J'dirais pas d'une minute à l'autre mais presque.

Ce rappel me fait l'effet d'une décharge électrique. Ma surprise me fait tomber de mon lit.

- Hein ? Mais il fallait le dire tout de suite !

J'arrive à le sermonner assis sur la moquette. Je suis charismatique, il faut croire. Je n'ai pas le temps de le traiter de sombre idiot, de scélérat attardé, ou de vile mécréant, ni même de lui infliger un tape sur le derrière du crâne, qu'il aurait de toutes manières évitée ; je suis déjà en train de me préparer.

- M'enfin vois l'côté positif, t'vas êt'e distrait. C'pas c'qu'i' t'faut ?

Il n'a pas totalement tort. La présence de mes parents doit être la seule chose capable me faire oublier.

- Encore heureux. Je n'ai aucune envie de me mettre à dessiner ce type devant mes parents, si tu vois où je veux en venir...

Ce serait fort embarrassant.

Dwight hausse les épaules et profite du fait que je suis trop occupé pour jumper jusqu'à la cuisine. J'entends le fracas de plusieurs choses fragiles mais me rassure en me disant que ce qui est réellement nécessaire a été mis en sureté il y a quelques temps déjà. J'entends le maladroit s'exclamer et nettoyer en grommelant, après quoi il s'attèle à la confection d'un nombre indéfini de milkshakes. Il a décrété, parmi d'autres élucubrations, que c'était son arme ultime face à l'aura de mes géniteurs.

Parler du loup n'est toujours pas une expression désuète, je vous assure. J'ai juste le temps de me brosser les dents et de prendre une douche froide. Je suis encore humide lorsque j'enfile un T-shirt noir et des jeans, à la seconde exacte où on frappe. Un coup d'œil à ma montre que je suis justement en train d'attacher à mon poignet m'apprend que la ponctualité n'a pas disparu des habitudes de Monsieur et Madame Rykerson. Je vais ouvrir. J'ai tiré il y a quelques temps la conclusion que des coups frappés sur une porte n'étaient pas nécessairement le signe d'une présence derrière cette dernière, tout du moins dans l'esprit de mon Tuteur.

Qui n'est pas content quand il voit ses parents ? En principe, personne. Alors, tout naturellement, j'affiche un sourire. Eux font de même, à leur façon très classe. Ma mère, toujours menton haut. Mon père, toujours la tête penchée sur le côté. Bras dessus bras dessous, ils sont magnifiques, rayonnants. Je passe pour un abruti de romantique, voire pour une fille, en m'extasiant sur leur association parfaite, mais tant pis, en les voyant, on ne peut pas penser à autre chose qu'au fait qu'ils appartiennent l'un à l'autre. J'essaye de ne pas me souvenir du fait que je suis issu d'une telle relation.

- J'aurais dû penser, étant enfant, à remonter toutes les montres et horloges de la maison, pour voir si ça parviendrait à vous mettre en retard pour quelque rendez-vous que ce soit...

Bien sûr, il faut savoir qu'il y a bien une centaine de ces objets chez nous, sans prendre en compte les ordinateurs, les sabliers, les clepsydres, et les cadrans solaires. Même pour un adulte, c'est mission impossible.

- Notre minuterie interne est simplement très bien réglée.

Oui, ils avaient pris mes paroles pour une salutation, et c'en était une. Tout comme je prenais la réponse de ma mère de même. Mon père jauge ma tenue d'un regard affuté et laisse échapper un éclat de rire discret.

- Adéquat, Ail', ne trouve-tu pas ?

D'ordinaire, il se soucie peu de comment je m'habille. D'ordinaire, il n'interpelle pas ma mère par un surnom, tout du moins pas devant qui que ce soit, même moi.

- Un problème ?

J'ai tiqué. Nous sommes désormais dans le salon et ils se regardent dans les yeux, chose toujours très troublante parce qu'on a l'impression qu'ils se parlent. D'autant que là ils ne sont pas loin l'un de l'autre.

- Tu voulais savoir comment un couple comme le nôtre s'était formé, non? Il est temps.

Ma mère répond sans séparer leurs regards. Je tombe assis sur le canapé, bouche bée au sens figuré. Eux s'assoient face à moi, comme toujours. Ils sont sereins, mais je sens qu'ils s'apprêtent à me raconter quelque chose de très important...

 

 

Un jeune homme, dans les vingt printemps, peut-être un tout petit peu plus mais pas beaucoup, fait un descente en rappel. Mais pas n'importe où. Dans un puits si vertigineux que l'on n'en distingue pas l'ouverture, et dont les bords sont si lisses qu'on les croirait faits de verre ou de marbre, peut-être même d'un mélange des deux matériaux, aussi improbable que ce soit. Sa corde grise, typique des grimpeurs, peu épaisse mais robuste, défile entre ses mains glissées dans des mitaines grises, elles aussi. Aucun crochet n'a été planté dans le mur. C'est à se demander si le jeune homme tient décidément à la vie. En jeans et en simple T-shirt noir, sans baudrier, aussi bizarre que cela puisse paraître, il rebondit avec agilité sur la paroi, sans déployer le moindre effort superflu, régulièrement, simplement, discrètement. S'enfoncer dans des profondeurs obscures ne devrait pas être une telle partie de rigolade. D'un mouvement devenu réflexe grâce à une pratique intensive, il scrute ce qui s'étend au dessous de lui par-dessus son épaule, quand bien même il ne doit rien pouvoir voir.

Il a des cheveux noirs coupés court, une barbe de quelques jours, des yeux sombres, et pourtant le seul adjectif qui vient à l'esprit en le voyant est "charmant". La façon dont il penche sa tête sur le côté a tout d'attendrissante. Les rides d'expression, imperceptibles mais bel et bien présentes sur son front et autour de ses yeux, soulignent la moindre de ses pensées.

En l'occurrence, elles sont toutes dirigées vers une seule chose : le sol. Il atterrit, toujours aussi agile, toujours aussi discret. Il lâche tout bonnement la corde et retire délicatement ses mitaines qu'il met soigneusement dans sa poche revolver. Il ne regarde pas vers le haut, alors qu'il aurait pu être fier de son exploit. Non, il s'avance déjà dans le noir, sans éclairage, et sans hésiter. Il ne court pas. Il ne semble pas pressé, mais il ne flâne pas pour autant, marchant à une allure tout à fait respectable, dans un boyau dont lui seul à l'air de distinguer les contours.

Finalement, de la lumière apparaît au bout de la voie que le jeune homme a empruntée, chassant les ténèbres. Il n'y a ni accélération ni changement quel qu'il soit dans son rythme de déplacement. Il continue à mettre un pied devant l'autre, réglé comme un métronome, jusqu'à se trouver à l'orée de la zone lumineuse, où il s'arrête enfin. Ses yeux sont d'ores et déjà habitués à la nouvelle luminosité, et il scrute la pièce circulaire, de même diamètre que le fond du puits par lequel il est arrivé. Peu importe ce qui lui fait face, en un pas, il pénètre dans l'éblouissante clarté et disparaît aux regards.

 

 

Si l'un des axes majeurs de mon caractère n'était pas le self control, je serais pris de spasmes incontrôlables, c'est à n'en pas douter. Pourquoi ai-je peur ? Parce que c'est bien de la peur, de la terreur que je ressens. Je me suis posé tellement de fois cette question, pourquoi la réponse me fait-elle cet effet avant même d'être prononcée ? Ma mère pose sa main sur celle de mon père.

- Day', arrête ça.

Je les ai toujours connus très fascinants mais très officiels, jamais en jeune couple câlin à s'appeler par leurs surnoms, bien que j'ai soupçonné l'existence d'un tel lien entre eux sans m'en offusquer. Maintenant que je le vois, ce fameux lien est encore plus puissant que prévu.

- J'essaye. Et dire que c'était mon idée...

Cette quasi-irrésistible envie de trembler me quitte aussi vite qu'elle est venue. Je n'ai pas l'audace de me demander comment ou pourquoi.

- Josh, mon chéri, ce que nous allons te raconter est long et fastidieux, et je pense qu'il serait préférable que tu te taises et nous écoute, si cela ne t'ennuie pas, bien entendu.

Conscient, mine de rien, des risques que je prends, j'acquiesce. Comment dire non à mes parents ? Et je suis bien capable de me taire un peu.

- À toi l'honneur, Day’.

Mon père remercie ma mère d'un hochement de tête et commence. Ça a l'air plus aisé pour eux de tout me conter en plongeant leurs regards l'un dans l'autre.

- Quand j'ai rencontré ta mère, j'avais... combien ? Un demi-siècle ? Pas beaucoup plus. Elle en avait un tout petit peu moins.

Gros blocage dans mon esprit. Le demi-siècle, il l'a fêté l'année passée seulement, or, je n'ai pas un an !

- C'est une histoire folle. Tu sais, les Tuteurs ne sont pas prédestinés, c'est souvent le premier dérivé en danger à proximité qui se voit attribuer le rôle. Il s'avère que Dayton et moi sommes tombés sur deux créatures liées, à deux côtés opposés du globe.

Tuteurs ? Dérivés ? Second blocage. Finalement, autorisation de parler ou pas, je ne pipe mot.

- J'accompagnais tes grands-parents dans un voyage au Japon, Aileen visitais l'Europe.

Le récit de l'un suit celui de l'autre, leurs voix modulées par le sourire qui flotte sur leurs lèvres, probablement à l'évocation de souvenirs.

- Hanni m'est tombé dessus sans prévenir au détour d'une ruelle, le dos en sang. Un ange déchu. Dayton a percuté Bal dans un simple marché. Une entité électromagnétique évadée.

Il y a des étoiles dans ses yeux. Et moi je ne comprenais rien à rien. Peut-être avais-je simplement peur de comprendre...

- Bien des années plus tard, sans que nous n'en ayons rien su à l'avance, ils fusionnaient, comme il était, ils nous l'ont expliqué plus tard, planifié depuis la déchéance d'Hanni.

- Nous étions tous les deux fous d'inquiétude pour nos Tuteurs respectifs, sans se douter qu'ils étaient devenus un seul : Hannibal. Nous nous sommes précipités à leur recherche...

Je situais enfin le fameux Hannibal évoqué lors de leur dernière visite.

- La transformation avait vidé une ville entière, l'avait plongée dans la nuit, et y avait creusé une galerie des plus singulières. Nous sommes tous les deux, à notre manière, descendus, et voilà, nous nous sommes rencontrés.

- Trouvés est un terme plus adéquat. Même sans cette imprévue modification des paramètres de notre tâche, nous serions restés ensemble, n'est-ce pas, Day’ ?

Je baisse les yeux une fraction de seconde, ayant la vague impression de faire irruption dans leur intimité. Ainsi, je n'étais pas le seul à manquer de mots pour décrire leur connivence ? Quand je relève la tête, ils sont tous les deux tournés vers moi.

- Tu l'auras compris, Josh, nous sommes des Magnets.

Mon père a la charité de clarifier la situation. Et moi je tombe des nues. Mon célèbre "hein" se bloque dans ma gorge.

- Tu ne tiens pas ça de nous génétiquement, mais il aurait été étonnant que deux personnes vouées à une vie parfaite ne donnent pas une vie parfaite à leur enfant...

Ils ont visiblement beaucoup retourné le problème.

- En revanche, une union entre deux Magnets n'ayant jamais été établie, il est normal que tu sois aussi puissant.

La note de fierté dans l'intonation de mon père est immanquable.

- Vois-tu, d'ordinaire, un Magnet est spécialisé dans une catégorie de la population des dérivés. Je ne m'occupe que des dérivés animaux, Dayton se réduit aux dérivés mécaniques. Mais toi tu couvres tout le monde.

Ma mère explique judicieusement.

- Sinon, en dehors de notre histoire personnelle, il va falloir que nous t'expliquions quelques petits... détails, que ton Tuteur doit ignorer puisqu'ils ne sont accessibles que par les omniscients (ce que Dwight, de toute évidence, n'est pas).

Mon père penche la tête sur le côté, cette partie de la conversation n'est pas sa tasse de thé.

- Tu auras 20 ans toute ta vie. Tu ne tomberas jamais malade et tu cicatriseras toujours très bien, quoiqu'à une vitesse relativement normale. Pas de ride, de balafre, ou de mise en quarantaine pour toi. Ne va pas jusqu'à te croire immortel, tu peux souffrir et devenir infirme comme n'importe quel humain. Tu as tes limites.

Han. June me paiera cher de m'avoir caché ça. Maman a parlé d'une voix sans intonation particulière, énonçant des faits purement informatifs. Elle sait sûrement l'effet qu'une telle révélation peut faire et elle me connaît bien.

- Ne t'inquiète pas pour ton Tuteur. Dans ton cas il va vieillir, oui, mais il ne perdra pas ses fonctions dans la mort. On peut même dire que tu as de la chance, la petit Dwighty est un Jumper éternel, qui ne changera jamais de nature.

Alors comme ça, même après que son cœur ait cessé de battre, il pourra toujours jumper ? Parmi toutes les informations que je viens de recevoir, c'est la seule qui provoque une réaction immédiate : de la joie pour mon meilleur ami.

- Aurais-tu des questions, mon cœur ?

Les yeux de ma mère sont bleus. Protection.

- Passe-moi le sel.

Cela m'a semblé être une phrase de circonstance. Au vu de leurs mines subtilement étonnées, j'argumente ma réponse :

- Ce n'est pas ce que l'on dit en état de choc ?

Une vie allongée à l'infini n'est, contre toute attente, pas une perspective réjouissante.

- Quelle répartie cinglante.

Une moue satisfaite apparaît sur le visage de ma génitrice, qui se reconnaît sûrement en moi. Mais assez plaisanté, il faut vraiment que je les interroge. Ma cervelle fonctionne tout à coup à 300 km à l'heure.

- Pourquoi n'avez-vous plus 20 ans ?

J'opte pour des questions concises, précises, pointues.

- La créatrice de notre "espèce" n'avait pas prévu un cas comme celui de notre famille. Quand nous lui avons fait part de notre idée et de notre envie de t'avoir, elle a jugé bon de nous rajouter quelques années avant de nous accorder ta conception. On doit avoir 40 ans très grand maximum, biologiquement parlant.

Mon père n'est décidément pas à son aise dans cette partie de la conversation et laisse Maman répondre. Je réalise que mes parents ne font vraiment pas leur âge, en fin de compte.

- Elle ? j'enchaîne directement, sans attendre.

- Oui, c'est une personne de sexe féminin qui nous a pensés. Ton cas devrait d'ailleurs l'intéresser et sa venue à toi ne saurait tarder.

Mon cerveau fait tilt.

- N'aimerait-elle pas les métaphores animales, par pure coïncidence?

Je mise tout sur cette Panthère Ailée, ce Singe Sans Âme.

- Que sais-tu au juste ?

Je ne suis visiblement pas censé savoir ça.

- Elle m'a fait part de son "arrivée imminente" en signant de deux façons différentes.

Je marque les guillemets de citation.

- Qu'elle t'ait prévenu de sa venue laisse présager qu'elle ait été influencée par... certaines personnes. Or cette influence ne devrait pas avoir lieu d'être pour tout ce qui concerne de près ou de loin un Magnet. Si notre intuition à ce sujet se vérifie, tu as une chance énorme, Papa intervient, parlant presque pour lui-même.

- Puis-je savoir qui sont ces certaines personnes et quelle est cette fameuse chance ?

J'ai peu d'espoir quant à la réponse qui va suivre.

- Non.

En chœur en plus !

- Pourquoi ?

J'ai toutes les raisons d'être curieux.

- Elle t'expliquera, c'est une partie de ses devoirs.

On croirait entendre parler d'un policier et de sa juridiction.

- Est-elle également venue vous voir ?

C'est à ce moment que j'essaye d'imaginer mes parents dans ma situation actuelle. Plus qu'ardu.

- Elle tient à rencontrer chaque Magnet, pour s'assurer de quelques petites bricoles. Tu comprendras.

À la tête qu'ils font, cette fameuse invitée ne sera pas de tout repos. Ça colle parfaitement aux assertions de David.

- Pourquoi as-tu dit à Papa d'arrêter, au moment où vous vous êtes assis ?

Mon intellect exacerbé a tout enregistré et analysé à la perfection. Je suis loin d'être bête mais je ne me suis jamais senti aussi affuté.

- C'est un effet qu'on les Magnets les uns sur les autres, une technique de défense. N'en abuse pas lorsque tu trouveras comment en user, tu vois bien à quel point c'est... dérangeant. Ton père était tendu.

Ce dernier retourne à son mode de communication muet, avec la tête penchée. C'est clair, ça signifie "désolé". J'accepte d'un clin d'œil.

- Er... Je cherche mais je ne vois plus rien à vous demander. Vous avez tout dit, non ?

Tout s'emboîte à la perfection. J'ai le sentiment, que je n'ai pas eu depuis longtemps, de contrôler la situation. Ça soulage, vous ne pouvez pas savoir.

- Tout ce que ton Tuteur n'est pas en mesure de te dire, moins ce que te dira le Singe.

Dans la bouche de ma mère, les mots "Tuteur" et "Singe" me surprennent encore un peu.

C'est à cet instant que je me rends compte que partager cette aventure avec mes parents est une chance inouïe, et qu'ils auraient pu partir comme Zarah, comme l'ont probablement fait leurs propres parents. Je me sens quand même un peu abruti de ne pas les avoir percés à jour. D'un autre côté, comment deviner ?

Quelques minutes plus tard, le couple du siècle (ou plutôt du millénaire, puisque j'ignore finalement leur véritable date de naissance) est parti. Effectivement, je ne peux pas nier que j'ai beaucoup à analyser. J'éprouve une sorte d'effet de déjà-vu en glissant du mur jusqu'au sol, comme ma première leçon avec Dwight. Ce dernier ne tarde pas à me rejoindre dans mon sitting improvisé, amplifiant le goût de reviens-y. Sa seule déception est que personne n'ait voulu de ses fabuleuses boissons aujourd'hui...

 

 

Elle. Mirage de perfection, trempée jusqu'aux os, dans un position de déplacement accroupi, comme un animal en chasse, n'ayant cure de l'eau qu'elle dépose sur le sol immaculé de la zone éclairée au moindre de ses gestes. Lui. Aperçu du bonheur suprême, si simple et si complexe, debout, immobile, avec une position de la tête, penchée, qu'on ne peut pas prendre pour occasionnelle. Ils se dévisagent, sans expression particulière, un peu comme s'ils attendaient de savoir quoi de la curiosité ou de la méfiance prendrait possession de leurs traits.

Leur premier regard fait l'effet d'un cri dans l'atmosphère tamisée de la scène. Le marron-noir rencontre le bleu-vert et c'est le choc. Pas un mot, juste la conscience absolue que ce n'est ni la curiosité ni la méfiance qui l'emportera mais autre chose. Pas la peine d'essayer, ils ne pourront pas y échapper, ça les poursuivra, sans qu'ils puissent en ignorer la raison. Ce n'est ni l'amour ni le désir, c'est différent. Et ça n'a rien à voir avec leur nature de Magnet non plus. Ils s'assemblent à l'unisson, dans un accord plus que parfait. Ils se complètent alors qu'il n'y a aucune lacune à combler. C'est au-delà des choses communes. C'est à la fois tellement banal et tellement fantastique. C'est juste un couple, comme ils devraient tous l'être, mais comme très peu le sont.

Puisqu'il n'y a eu pour eux que leur Tuteur, pendant si longtemps, trouver une autre personne qui ne les quittera pas est étonnant. Alors quand ils réalisent que ce n'est pas n'importe qui, c'est l'apogée de l'expression "agréable surprise". Ce délicieux frisson qui parcoure leur échine n'est pas dû au froid. Ils ont trouvé chez l'autre un équilibre idéal entre qualités et défauts qu'ils n'ont observé chez personne auparavant. Ils éprouvent un besoin d'être avec l'autre sans non plus ressentir un quelconque déchirement au moment de se quitter. Ils se comprennent juste ce qu'il faut, à la limite de l'agaçant sans jamais l'atteindre.

Comble de l'irone, leur histoire commence par une dispute. C'est le mien, non, c'est le mien. Le mot "nôtre", bien qu'ils crèvent d'envie de l'utiliser, qu'ils soient au supplice de partager quelque chose, déjà, n'est pas prononcé. Il ne peut pas être pris en considération. Ils sont des Magnet. Ils sont solitaires. Toujours. Elle va jusqu'à le gifler, inconsciente que ce contact lui fait le même effet qu'à elle, c'est-à-dire l'opposé de la douleur.

L'ange déchu devenu mécanique, aux courts cheveux blonds, dont les yeux normalement bleus ont viré l'un au blanc et l'autre au noir suite à la fusion, s'étale en excuses, en explications, affligé d'un sentiment de culpabilité inconsolable... jusqu'à ce qu'il découvre l'impossible. Non, jamais ceci ne s'est produit. La Panthère n'a jamais prévu ça ! Ravi de ne plus être la cause de dispute mais plutôt du contraire, il les soutient dans leur aventure, qui tient d'ailleurs plutôt de l'épopée.

Des années plus tard, bien des années plus tard, leur inventrice se verra offusquée, choquée, outrée qu'ils osent sacrifier ne serait-ce qu'une partie de leur jeunesse éternelle tout ça pour quoi ? Un gosse, un môme, un bébé insignifiant et sans intérêt. Neuf mois de grossesse à supporter pour que cet être minuscule vienne au monde. Et puis qu'adviendra-t-il de lui, puisqu'on lui mentira dès la naissance ? Certes, le résultat pourrait s'avérer passionnant, mais elle n'utilise pas ses Magnets comme cobayes, c'est totalement hors de question. En revanche, elle ne peut pas aller à l'encontre de leur volonté, qu'elle perçoit de fer. Elle savait qu'il y aurait des variables, des possibles inconsidérés, elle aurait dû penser à condamner celui-ci... Elle ne peut pas comprendre.

C'est ainsi qu'est arrivé un petit bonhomme, 3,7 kg et 52 cm, aux couleurs de son père mais aux textures de sa mère. Et pour lui, pour la concrétisation d'une relation si étroite et immuable, ils iraient n'importe où, n'importe quand, feraient n'importe quoi. Ils iraient, pour le protéger, jusqu'à leurs ultimes limites et retranchements. Ils iraient même, pour son bien, jusqu'à commanditer un meurtre, voire plusieurs...

 

 

Après lui avoir prouvé que le milkshake n'est pas une source d'alimentation convenable pour une tortue, j'ai rapporté toutes mes nouvelles découvertes à Dwight, Luther sur mon épaule. Bien sûr, il a fallu répéter plusieurs fois parce que Môssieur le Jumper n'est pas habitué à être celui qui écoute et encore moins celui qui doit se torturer la cervelle pour comprendre. Mais ça a fini par se faire un chemin parmi ses neurones et tout ce qu'il trouve à dire c'est...

- Ah.

Il accompagne l'interjection d'un petit hochement de tête.

- Comment ça "Ah" ?

Ma mâchoire, une fois de plus, se décroche.

- Quoi ? T'veux l'étymo-machin-truc du mot ?

- Étymologie. Non, merci, mais cette réaction me surprend quelques peu, vois-tu. Je t'apprends que mes parents sont des Magnets, que je suis comme qui dirait unique en plus de toute cette histoire d'éternité et d'immunité, et toi ça ne te fait rien ?

Pourquoi croyez-vous que je me suis assis ? Je suis secoué !

- Ça m'fait pas rien. J'ai dit "ah".

Haussement d'épaules. Petite grimace.

- Alors quelque chose t'embête.

Unique conclusion possible.

- J'sais pas. À ta place j'aurais posé plus d'questions. J'crois qu'c'est ça.

Il ne lui est jamais facile d'exprimer à haute voix le fond de sa pensée. Il fait mentir l'idée que ce qui se conçoit bien s'énonce clairement.

- D'autres questions ? Comme ? je l'encourage à continuer.

- Ben genre c'que t'voulais d'mander à l'infirmière.

Je fais non de la tête.

- Jusqu'à preuve du contraire, elle est plutôt psychique que mécanique ou animale. Non, je doute sincèrement que, même après toutes ces années et toutes les relations qu'ils ont dû tisser, ils sachent quoi que ce soit à propos de June.

En fait, ça m'aurait drôlement arrangé, mais je ne dois pas repousser les limites du plausible.

- M'est avis qu'toute c't'histoire autour d'elle est vachement plus alambiquitée qu'on l'croit.

- Alambiquée.

Je suis un incorrigible correcteur. Je vous en avais déjà fait part, non?

- C'pareil !

Lui n'en a rien à faire, mais au moins ça ne le vexe jamais.

- Non. Quant au fait que ça nous dépasse, je te l'accorde, mais quand bien même ils m'ont caché certaines choses, ils avaient des raisons tout à fait compréhensibles et acceptables. Et ils restent ce qu'ils ont toujours été : mes parents !

Des parents mentent à leurs enfants pour leur bien, et pour rien d'autre.

- T'es utypique vieux.

- Utopique. Et non, il y a simplement certaines valeurs qui sont inaliénables.

Ça pourrait presque figurer dans la déclaration des droits de l'Homme.

- C't'a pas effleuré qu'ils croyaient p't-ê'tre qu'y vaut mieux pour toi d't'éloigner d'une meurtrière ?

Il insiste, le bougre.

- June n'est pas une criminelle !

Sur le coup, je suis peut-être un peu trop indulgent avec elle.

- Nan mais elle sait tout pleins d'trucs sur c'tte histoire de sœurs Hopes. Rien qu'ça c'est chelou.

Fichtre, quelle hargne aujourd'hui !

- Bref, sans nul doute, mais je ne vois toujours pas le lien direct avec Papa et Maman.

On a tendance à rapidement dérailler.

- Ben... y en a pas d'direct, OK, mais comme t'as pas d'mandé, on saura p't-ê't'e jamais si y en avait un après tout.

Il est temps que cette discussion s'achève.

- Je croyais qu'on devait laisser tomber tant que c'était froid ici et là ?

Je reprends l'un de ses tous premiers gestes. Index à la tempe et au cœur.

Il m'assassine du regard avant d'admettre qu'au moins je retiens bien mes leçons et que j'arriverais peut-être un jour à m'en servir par moi-même au lieu de simplement les répéter aux autres. J'en serais presque à lui tirer la langue si Luther n'éprouvait pas tout à coup une terrible envie de laitue.

 

 

Il se fait tard, le soleil ensanglante les rares nuages en s'enfonçant dans la ligne d'horizon. C'est un très beau coucher de soleil. Fragile, délicate, pure, parée de jolies boucles sombres et de deux immenses yeux bruns, la jeune femme n'y prête pas attention. Ces derniers temps ont été difficiles, trop difficiles pour son tempérament doux et sensible. Alors qu'elle cherche parmi son trousseau la clé qui lui ouvrira sa porte, quelqu'un approche.

- Un coup d'main ?

Non, la silhouette ne s'est pas approchée, elle était là. C'est obligé car personne ne peut apparaître comme ça de nulle part et se retrouver adossée contre un mur à moins de quelques mètres de vous sans que vous vous en rendiez compte.

- C'est gentil à vous, mais je me débrouille. Merci tout de même.

On est polie ou on ne l'est pas. Après lui avoir accordé un sourire, la jeune femme voudrait bien entrevoir le visage de la bienfaitrice, mais cette dernière reste tapie dans l'ombre, dans un nonchalant déhanché, souple et sportif.

- Je ne parlais pas des clés.

Ni agressive ni amusée, la voix se contente d'énoncer les faits. Simple, dénuée d'émotion. Presque blasée.

- Pardon ? Vous avez dit quelque chose ?

C'est sûr que ce type de répartie, on n'y est pas nécessairement acclimaté.

- Tu as très bien entendu.

Un soupir agacé s'échappe, à peine refoulé.

La silhouette se déplace mais seule sa proie distingue ses traits. N'importe quel autre témoin ne verra que deux petites ailes blanches et vives implantées entre les omoplates de la silhouette autrefois meurtrière. Mais il n'y a pas de témoin. Les clés tintent lorsque leur propriétaire s'effondre sur le sol. Une main s'est posée sur sa joue, ses yeux se sont révulsés dans leurs orbites, et c'est tout.

- Trop facile.

Frottant ses mains l'une contre l'autre, comme pour en ôter de la poussière, la Botaniste s'éloigne.

La victime gît sur le sol, dans une position peu naturelle, le visage voilé par ses boucles qu'un vent crépusculaire caresse, indifférent à la cage thoracique qui se soulève faiblement, ultime signe de vie.     

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