Épisode Douzième - Veinard [partie 2 / 2]

Par Zlaw
Notes de l’auteur : Et Juliette aussi...

 Lors de mon premier voyage avec Perry, j’avais perdu connaissance. Selon toute probabilité, c’était à cause du manque d’oxygène causé par la légère strangulation subie. Amusant que je ne garde aucune rancune par rapport à cet épisode. Cette fois-ci, je me retrouve dans le parc, debout, tout seul, me massant le cou au souvenir de cet épisode.

Je note avec étonnement que je suis à égale distance de chez moi et de l’infirmerie, délicate attention visant sans doute à me faciliter la tâche, au cas où je changerais d’avis. Je sais où je suis parce que j’ai déjà calculé l’équidistance de mon appart’ et de chacune de mes salles de cours, un jour où je m’ennuyais. Malheureusement, disparaître après un transport semble être une habitude chez le jeune homme masqué, qui n’est pas là pour que je le remercie. Ce n’est que partie remise.

Je marche d’un pas mesuré en direction de l’aile de l’infirmerie, réfléchissant à ce que je vais dire, à comment je vais m’adresser à June. J’essaye, avec un succès mitigé, de ne pas penser à notre dernière entrevue. L’entrée du bâtiment, à loquet métallique, s’ouvre avant même que je ne la touche, et j’entreprends de me calmer tout en montant les escaliers. J’imagine déjà les reflets gris parant mes iris d’ordinaire si chocolatés.

Je suis devant les portes battantes que j’ai tant de fois enfoncées, les mains prises. Combien de fois ai-je maculé de sang cette impeccable peinture blanche ? Combien de fois ai-je sollicité l’aide de l’étudiante en médecine gérant les lieux ? Et je suis désormais incapable de faire un pas, je suis figé. Ce n’est pourtant pas si compliqué, j’entre et je lui parle de Perry, rien que de lui, pas d’elle (dans la mesure du possible), pas de moi, pas de Zarah ni même de qui ou quoi que ce soit d’autre. Je suis ici uniquement pour qu’elle me raconte ce qu’il est dans l’impossibilité de me révéler par lui-même.

Je m’humecte les lèvres et pousse lentement l’un des battants de la porte. Comme toujours, elle est là, debout, dos à moi, ses écouteurs sur les oreilles, s’affairant sur son bureau. Sa musique doit être douce car elle ne dodeline pas de la tête en accord avec un quelconque rythme endiablé. Elle ne m’a pas entendu. Est-ce possible ?

- Herm, herm.

Je m’éclaircis la gorge. Comme si ça allait attirer son attention alors qu’elle est concentrée sur autre chose. Mais je n’ai pas le courage d’en faire plus.

Je reste dans le passage, immobile, à fixer le vide. Se saisissant d’un dossier, probablement dans l’idée de le fixer à une tête de lit, l’infirmière se détache de son plan de travail. Je dois entrer dans son champ de vision périphérique car elle laisse tomber l’objet à terre et sursaute, les yeux soudain rivés sur moi.

- Josh…

Sans me quitter du regard, elle plie les genoux, se baisse, et ramasse le dossier, qu’elle accroche sans y prêter garde à un crochet prévu à cet effet, sur une tête de lit.

- June.

Son prénom me fait mal. Je ne suis pas revenu ici depuis deux semaines, depuis… depuis vous savez quoi.

- Qu’est-ce qui t’amène ?

Sa question me pousse à réviser ma perception de la situation. C’est dur. Très dur. Mais elle se sent coupable, elle aussi. Elle est désolée. Elle est en tort. Elle est vulnérable.

- Je me demande ce qui arbore des ailes mais pas d’auréole, peut produire flammes, radioactivité, givre, et électricité, a la possibilité d’être invisible, de rendre les nuages suffisamment solides pour s’y asseoir, de repousser la pluie lorsqu’elle l’approche, de se téléporter, de lire les pensées et de calmer une atmosphère émotionnelle et, point final, a un instinct protecteur prédominant. Hormis un Botaniste, bien sûr.

C’est à peu de choses près ce que j’ai constaté sur Perry. J’ai promis de ménager June et c’est ce que je fais. J’ai très bien conscience de ma capacité à me comporter bien pire.

- Comment… ?

On dirait qu’elle a peur qu’en posant sa question elle en dise déjà trop. C’est la première fois que je souhaite être vieux, rien que pour savoir ce que ça fait d’avoir toujours une longueur d’avance, de toujours prévoir les répercussions de ses faits et gestes et donc de les mesurer à la perfection.

- J’ai mes sources. Qu’est-ce que tu es, June ?

Je dois plus que jamais avoir l’air d’un terrible mélange de mon père et de ma mère. Ton péremptoire, regard glacial.

- Je suis une Jardinière du Paradis.

Elle s’assoit sur la couchette la plus proche, détournant le regard vers l’extérieur, par la fenêtre. Si je m’attendais à celle-là !

- Oh.

Je prends moi-même appui sur le mur, face à elle.

- Je constate que ça t’avance beaucoup.

J’ai du mal à distinguer si elle est triste ou irritée.

- As-tu un frère ?

Ses yeux bleus me transpercent, plus intenses que jamais. Vous vous demandez sans doute pourquoi je pose cette question ? J’élimine simplement une possibilité. Je suis méthodique, que voulez-vous.

- J’en ai eu deux. En quoi ça te concerne ?

Okay, j’ai saisi, Perry n’est pas son frangin, ni personne d’autre de sa famille. Si ça avait été le cas, la réponse ne m’aurait pas été tout bonnement balancée de la sorte, car June n’aurait pas trouvé mon interrogation si absurde que ça. Reste donc ma première hypothèse, plus logique, soit dit en passant : le grand A, et pas celui qu’on met sur la vitre arrière de sa voiture quand on vient de passer le permis de conduire.

- J’en déduis donc que…

Elle me coupe dans mon élan. C’est bien tombé car j’allais m’emberlificoter dans les conditions de leur relation (mariage, fiançailles, rien d’officiel ?) et également sur le temps à utiliser (passé ou présent ?).

- Tu ne déduis rien du tout.

Sèche, cinglante. Il est clair qu’elle a compris où je voulais en venir toute seule, comme une grande.

- Que lui est-il arrivé ?

Là, je parle de Perry, bien entendu.

- Pourquoi te le dirais-je ?

Toujours cet équilibre entre rage et pleurs.

- Parce qu’il est plus qu’un dérivé en détresse. En fait, il est en détresse sans que je le sente, ce qui n’est pas normal. Je suppose que si je ne perçois rien de magnétique c’est parce que sa peine est légale, quelque chose dans ce goût-là. Mais je ne suis pas toujours le garçon sage qui suit la règlementation. Je veux intervenir.  

Et je sais que j’en ai le pouvoir. La crise a cessé à la minute où ma main a touché l’épaule de Perry.

- Et qu’est-ce qui te fait croire qu’il lui est arrivé quoi que ce soit ?

Ben rien que le fait que tu me poses cette question, ça me le confirme !

- J’ai vu sa punition : ses souvenirs. Et j’ai également vu la réaction qu’ils provoquaient chez lui.

Elle fronce les sourcils, exactement comme il l’a fait quand je lui ai raconté que j’avais vu sa mémoire.

- Tu les as réellement vus ?

Il n’y a pas de quoi être jalouse, c’était plus atroce qu’autre chose.

- Quand il l’a su, il a retiré son masque.

Elle porte sa main à sa gorge, interloquée par cette révélation.

- Prouve-le.

Elle me lance un regard de défi. Ce n’est pas moi qui devrais apporter les pièces à conviction !

- Il a une cicatrice au-dessus de l’arcade sourcilière droite.

Cette partie de son visage étant sous le masque lorsqu’il le porte, j’estime que c’est une preuve suffisante.

- Oh mon Dieu…

Elle sort un pendentif de sous sa chemise, celui-là même qu’elle avait détaché de la poignée de la fenêtre par laquelle elle regardait un instant plus tôt, celui en forme de trèfle. Les connections se font dans mon cerveau.

- C’est de sa part ?

Elle détache le collier et l’observe se balancer au bout de ses doigts. Une fine chaîne d’argent parée d’un trèfle à trois feuilles, chacune divisée en deux, formant ainsi des cœurs. Elle acquiesce du chef.

- Tu devrais prendre un siège, c’est plutôt long.

J’ai toujours détesté qu’on me dise "c’est une longue histoire" pour ne pas avoir à raconter. Au moins elle ne me fait pas ce coup-là.

J’attrape une chaise et y prends place à l’envers, dossier devant moi, bras croisés dessus. Je reste face à June, toujours à une distance respectable, sans m’expliquer pourquoi, puisqu’elle n’a jamais représenté de danger direct, même après m’avoir ligoté à une chaise.

- Qu’est-ce que tu as vu, exactement ?

J’hésite à ne pas lui épargner les détails sur les hurlements mais me cantonne finalement aux flashs.

- Er… Une route. Enfin, plutôt une autoroute. Un lycée avec un bal de promotion. Tes yeux. Du sang puis une morgue. Une grande lumière blanche suivie d’une grande obscurité. Et finalement son masque. Rien d’autre. Sûrement les éléments clés.

Elle ne quitte pas son pendule improvisé du regard.

- Nous allions au même lycée. Il m’a proposé d’être mon cavalier au bal de fin d’année.

Ça explique le lycée, le bal, et les yeux. En clair, le moins difficile à deviner. Je commence néanmoins à me monter un film à la Carrie dans mon esprit.

- J’ai accepté. Il était la nuit, j’étais le jour. Un véritable trublion tout simplement débordant de chance et une intello coincée. Dès notre première rencontre, la guerre a commencé. J’étais son défi, il était mon combat. Je me débattais et il se contenait. À quinze ans, rares sont les personnes qui sont prêtes à gérer ce genre de rencontre.

June, une intello coincée, avec des yeux et un sourire pareils ?

- Quel genre de rencontre ? L’âme sœur ?

Le fait est que j’ai moi-même rencontré Zarah à cet âge. Certes, elle n’était pas faite pour moi, de toute évidence, mais tout de même.

- Si tu y tiens. Ça peut sans doute t’aider à comprendre mon "malaise cardiaque". Question d’effet, si tu vois ce que je veux dire.

On peut parler d’un bourreau des cœurs.

- Qu’est-ce qui a changé ?

Le fameux syndrome du cœur brisé ? Chez des dérivés ? J’ai quelques difficultés à y croire.

- Mais rien ! Rien du tout… On était ensemble sans être ensemble, on se prenait la tête tout en s’adorant. On se faisait des crasses rien que pour pouvoir se consoler ensuite. On crevait de se jeter dans les bras l’un de l’autre, sans avoir la faiblesse de le faire.

Ce genre d’histoire a fait le tour du monde. On en est tous lassés. Mais l’entendre racontée par quelqu’un qui en vit une, ça change tout.

- Ça a duré deux ans et ensuite on a été séparés le temps de la prépa, c’est-à-dire un an. Un an sans y penser, mais sans passer à autre chose non plus. Et on s’est recroisés à une soirée. Majeurs et vaccinés, tout a recommencé. Le même manège, peut-être simplement un peu plus… pour les grands. Baisers volés, folles virées, nuits enivrées, et pourtant ni l’un ni l’autre n’a craqué.

Elle secoue la tête. Le point fatidique approche. Ça se sent. C’est presque palpable dans l’air. Si June revit la chose à moitié aussi intensément que Perry, je comprends qu’elle ait du mal à en parler.

- Qui conduisait ?

Vous connaissez une matière qui s’appelle "déduction logique" ? Moi oui, et comme partout, j’ai toujours eu d’excellentes notes. Malheureusement, la notation n’incluait pas la rapidité qui, comme vous le constatez, laisse à désirer. Si vous êtes nul ou pas dans votre meilleur jour, je vous mets sur la voie : autoroute donc voiture, or mort, donc accident. Pertinent, n’est-ce pas ?

- Lui. Mais nous avons été des victimes autant l’un que l’autre. Le chauffard nous a percutés, en provenance d’un sens interdit. Ni Perry ni moi n’aurions pu faire quoi que ce soit de plus.

Elle utilise son prénom pour la première fois.

- Quand je te dis que je compatis pour Zarah, je sais de quoi je parle. Tu n’étais pas étendu sur le bitume à la regarder mourir pendant que toi-même te vidais de ton sang.

L’autoroute, le sang, la morgue. J’étais loin de cet agencement des évènements. Je retiens tant bien que mal une grimace à la pensée du choc, de la taule froissée, des éclats de verres, des blessures, de la douleur, de la vie qui s’échappe lentement, du spectacle de l’autre s’en allant comme vous, et de l’impuissance face à cette terrible fatalité. Une goutte de sueur froide glisse le long de ma colonne vertébrale et je ne peux pas retenir un frisson.

- Er…

Reste la lumière et le noir, puis le masque. C’était vraiment dans le désordre. D’un autre côté, je ne peux pas l’encourager à continuer quand j’ai vu l’effet de ces images sur Perry.

- C’est comme ça que les Jardiniers sont créés. Un Amour non concrétisé qui s’éteint d’un coup d’un seul. C’est rarissime.

Tu m’étonnes.

- Mais Per’ avait… comment dire… un souci de tempérament. Il mettait la communauté en péril. Moi, en revanche, j’étais le sujet idéal, l’élément parfait.

La lumière blanche ! L’avènement en tant que Jardinier. (Cette appellation n’en reste pas moins ridicule.)

- Il m’a expliqué qu’en proie à de trop fortes émotions il perdait le contrôle de ses pouvoirs. Il a été déchu pour ça ?

Autant simplement lui retirer ses capacités.

- On ne défait pas quelqu’un de sa nature profonde, alors il a été "suspendu". Ce qui fait de lui un Jardinier Suspendu du Paradis. Parmi les nôtres, il est appelé Babylone…

Un roulement des yeux laisse présager ce qu’elle pense de ce surnom idiot.

- Le masque fait partie du rituel ?

Parce que l’obscurité, je suis prêt à parier que ce fut sa déchéance.

- Il est comme banni, paria, rejeté, ignoré. Et il nous est autant interdit de le côtoyer qu’il lui est interdit de nous approcher. Et moi tout particulièrement. S’il était repéré dans la même ville que moi, il serait sans doute lynché, et n’entends pas là la définition mortelle du verbe. Le masque lui permet d’être anonyme aux yeux de tous ceux qui pourraient le livrer aux autorités, et par conséquent d’enfreindre les règles, dans une certaine mesure.

Et pourquoi diable ne serais-je pas dans la position de le dénoncer juste à cause du fait que j’ai reçu une lettre ?

-  Ça n’explique pas ses souvenirs…

Plutôt bizarre, comme sanction. Quoique la perte de son véritable amour doit être ce qui lui fait le plus mal. Mais pourquoi le bal dans ce cas ?

- Quand on est en présence de la personne qu’on aime, on est heureux, non ? Perry ne fait pas exception. Il est juste déjà très extatique en temps normal. S’il restait loin de moi, il n’aurait pas à porter ce masque, il ne subirait même pas cette stupide punition, mais c’est plus fort que lui. Quand il pense à moi, quand il m’approche, il est condamné à avoir ces visions, les moments forts de notre relation, qui enclenchent à coup sûr sa perte de contrôle. C’est pour lui rappeler, ou plutôt lui faire revivre, ce pourquoi il est dangereux. Pour qu’il n’oublie pas pourquoi il est exilé, pourquoi il doit rester éloigné. En bref, tout est ma faute !

Elle se lève brusquement, le visage torturé de frustration et de culpabilité.

- Mais c’est totalement aberrant ! Sans toi il ne serait même pas un jardinier en premier lieu.

Il ne peut pas être ce qu’il est, parce que ce qui l’a rendu ce qu’il est l’en empêche. Absurde, vous êtes d’accord ?

- On n’efface pas ce qui a été fait. On ne peut que limiter les dégâts.

Le sens de la justice de cette communauté laisse carrément à désirer.

- Mais si c’est toi la cause toute particulière, ne devrait-il pas être tout simplement éloigné de toi ?

À bien y réfléchir, en fait, c’est justement ça, le problème, non ?

- C’est le cas. Mais comme je suis indissociable des Jardiniers…

J’accepte de céder : sa romance est la pire que j’ai jamais entendue.

- Et tu ne peux pas… démissionner ?

Tout n’est pas simple, Josh, arrête d’y croire !

- Je t’ai dit que j’étais idéale, parfaite. Je suis indispensable.

L’idée de tout plaquer l’avait déjà traversée, au ton qu’elle prend pour dire "indispensable".

- Et rien ne nous assure qu’au moindre contact Perry ne va pas se transformer en champignon atomique ou que sais-je encore.

Ce serait comme un mauvais remake de Heroes.

- Et même avec son masque il ne peut pas…

Je fais des petits cercles avec ma tête, sous-entendant un verbe que je n’arrive pas à trouver, à mi-chemin entre "t’approcher" et "conjurer le sort".

- Non, rien n’est suffisamment efficace pour contourner la loi de la sorte. Quand je pense qu’il se met en danger tout seul ! S’il restait loin de Cambridge, il n’aurait même pas à le porter. Il serait libre. Quelle tête de mule !

J’ai du mal à la suivre, tout à coup.

- Mais il veut juste être proche de toi. Il veut que vous soyez ensemble.

Ça m’apparaît comme logique.

- C’est ce que nous voulons tous les deux, mais c’est impossible, c’est comme ça, il faut qu’on s’y fasse. J’ai toujours été la plus sage des deux, la plus soumise, à tel point qu’au début j’ai même essayé de le fuir, pour sa propre sécurité. Mais je n’y arrive même plus...

Sa voix se brise. Roméo et Juliet en version immortels.

- Et que fais-tu de "la véritable vie après la mort, c’est de faire ce pour quoi l’on est fait" ?

Profondément heureuse, je crois qu’elle est loin de l’être.

- Nous sommes faits pour être des Jardiniers, nous en sommes.

Et c’est Perry qui est borné ? Elle en est sûre ? En fait, je dirais plutôt butée.

- Vous êtes surtout faits pour vous aimer !

Mince, c’est moi qui viens de dire ça ? On se croirait dans un mauvais film de filles.

- Et c’est le cas, d’accord ? Alors maintenant que tu connais tous les détails sordides et que tu ne te poses plus de questions, pourquoi ne laisses-tu pas les choses comme elles sont depuis des siècles ? Pourquoi ne t’occupes-tu pas de ce dont tu peux t’occuper et ne laisses-tu pas l’immuable où il est ?

Parce que c’est injuste ! Parce qu’ils méritent mieux ! Attendez… des siècles ?

- Parce qu’on a toujours le choix. Et aussi parce que je suis unique et doté, paraît-il, d’une chance toute particulière. J’ignore ce que c’est, mais Perry a retiré son masque devant moi, j’ai vu ses souvenirs alors que je n’aurais pas dû, et son supplice s’est tout bonnement interrompu au moment où ma main s’est posée sur son épaule.

Paf, une gifle en pleine figure. Sujet sensible. Je l’ai presque méritée. Je passe ma main sur ma joue, conservant mon calme.

- Quel sens du devoir éblouissant, toutes mes félicitations ! Va-t'en. Sors d’ici.

Sa colère est compréhensible, défensive. Comme celle d’un animal blessé.

D’un geste furieux de la main, June me congédie. Je dois bien avouer que la peine et la souffrance de l’infirmière me dépassent. Des centaines d’années à endurer tout ceci de façon aussi vivace qu’au premier jour, et toujours tenir debout. Et dire que je me suis effondré sur-le-champ alors que Zarah ne m’était même pas destinée…

 

 

J’atterris sur mon palier. Se faire zapper n’est pas ce qu’il y a de plus agréable dans la vie, sans compter que c’est très déstabilisant. Je fais quelques pas en arrière, titubant. À peine ai-je touché le mur faisant face à ma porte d’entrée que je m’effondre sur le sol. Une chance que mes cours de la journée se soient terminés sur celui précédant l’appel de Romero, d’une part parce que je serais diablement en retard, d’autre part parce que je suis tout à coup diantrement peu fonctionnel, toute proportions gardées. Ah, mince, ça me rappelle que j’ai oublié ma veste et mon sac sur le toit du Green Building.

Le léger bruit d’explosion qui m’est si familier retentit à quelques mètres de moi. Dwight, qui vient d’apparaître dans le couloir, manque de me trébucher dessus, m’évitant de justesse en sautant à cloche pied. Il s’accroupit, penche la tête sur le côté et me regarde comme un cas désespéré, fermant un œil comme pour mieux analyser la situation.

- Qu’est-ce t’as encore fichu ?

Il ébouriffe sa chevelure, projetant des gouttes alentour. Où peut-il bien pleuvoir sur la planète ?

- Rien.

Je lâche ça un peu rudement. Mon Tuteur se marre et je le pousse, me faisant de la place pour me relever.

- Rien du tout, justement…

À part rendre les choses probablement pires qu’elles ne l’étaient déjà entre June et moi.

Nous entrons tous deux dans l’appartement en silence. Il essuie sa précieuse veste de cuir noire avant de l’accrocher au porte-manteau. Je desserre ma cravate par à-coups, cogitant sec. J’ai un étrange sentiment, comme un arrière-goût. Et dire que je devrais me réjouir de ne plus être la personne avec une peine de cœur, dans l’histoire.

Je retire finalement ma cravate, que je jette en travers de la table de la cuisine, sur laquelle je viens m’appuyer, bras tendus, yeux clos, menton sur la poitrine. Les évènements se succèdent trop rapidement et mon état d’esprit présente l’inconstance de Don Juan en personne.

- Pop Corn ?

Dwight découvre de nouvelles sources d’alimentation (non équilibrées de préférence) de jour en jour.

- Non, merci.

Je ne bouge pas. J’ai l’impression que si je fais ne serait-ce qu’un seul mouvement je vais imploser, au sens propre du terme.

- Mec, j’sais qu’pas montrer tes émotions t’aide à contrôler t’pouvoirs et t’évite d’aller sucrer les fraises à cause d’ton magnétisme, mais j’suis pas certain qu’ce soit très bon pour t’santé mentale.

J’ouvre les yeux, sans pour autant changer de position.

- Même quelqu’un de parfait peut être en colère. Ou triste. Ou frustré. Dans certaines proportions. Alors quand ça devient pire, on sait quand même comment gérer. Mais comment puis-je faire face à quelque chose que je n’ai jamais ressenti ? Comment puis-je l’exprimer ?

Et que personne n’ose plus se demander à quoi sert l’enfance.

- Décris.

Si j’ai tout à coup l’impression de ne pas en avoir eu une, Dwighty semble ne jamais l’avoir réellement quittée. Et si les bambins modernes disposent de moins en moins de cette sagesse toute particulière, il l’a en lui, comme une source vive.

- C’est… C’est comme si… Comme si j’en avais fini.

Je réalise la portée de mes propres paroles et grimace.

- Comme si t’avais p’us rien à faire sur Terre et qu’tu pouvais t’en aller maint’nant sans avoir rien à r’gretter ?

Je relève la tête. C’est exactement ça.

- Oui. Ça t’est déjà arrivé ?

Il tire la langue sur le côté, mimant un pendu à l’agonie, je ne sais pas si vous visualisez.

- Genre un million d’fois. Ç’s’appelle l’échec. T’as l’impression de t’être planté et ça t’fous en vrac. Normal. Tu t’sens inutile, en gros.

Ouais, ben super, j’aurais préféré rester parfait sur ce point.

- Je n’ai pas l'IMPRESSION de m’être planté, c’est le cas. June m’a littéralement chassé, et il ne semble rien y avoir à faire pour soulager Perry.

C’est comme un flash-back de ma toute première mission, où j’avais clairement ressenti cette peur de la défaite. Avoir peur, je sais faire ; constater la concrétisation d’une peur, pas du tout.

- T’sais, tout l’monde peut s’tromper, l’erreur est humaine. T’as pas réussi bah essaye encore, faut pas croire qu’tout est fini tout d’suite. On appelle ça l’persévérance. Dis-toi qu’c’est comme ton habituel perfectionnisme, mais a’c une nouvelle mise à jour.

Il hausse les sourcils puis les épaules, et enfourne une poignée de pop corn dans sa bouche avant de faire une sortie des plus théâtrales.

Je reste seul dans la cuisine, à pondérer ces nouvelles données. Si je continue à découvrir des choses de ce type, j’aurais bientôt besoin d’un nouveau baptême ! Je passe ma main sur mon visage, fatigué. Il y a des journées avec, et des journées sans. Mes yeux se posent sur un coin de la pièce, où ma sacoche et mon manteau m’attendent. Je dois un second merci au Jardinier, désormais.

Je m’empare d’un tube de lait Nestlé dans le frigo et prévois de rejoindre Dwight dans le salon, comme à peu près tous les soirs. C’est à ce moment-là qu’on frappe à la porte. Dérivé en vue. Je suis trop exténué pour rechercher plus d’informations à propos du visiteur. Qui s’avère, après ouverture de la porte, être une visiteuse.

- Tu comptes faire quelque chose ? Pour de vrai ?

C’est June. Son maquillage, pourtant discret, a coulé le long de ses joues. Pour le reste, elle est immaculée, comme toujours.

- Oui.

Je hoche la tête avec ferveur.

- Bon, alors dans ce cas, autant travailler sur les bases saines de la confiance, non ?

Je m’écarte un peu du passage.

- Tu veux entrer ?

Mon pouce derrière mon épaule accompagne ma question.

- Non, pas la peine, tu ne voudrais pas avoir chez toi la complice de trois meurtres, si ?

Je suis bouche bée, elle fébrile.

- Tu connais la Botaniste ?

Je retiens ma mâchoire qui menace de se décrocher. Pas étonnant qu’elle "sache des choses".

- C’est ma supérieure hiérarchique directe. Elle a agi seule mais j’ai dû l’aider pour le nettoyage. Enfin, tu connais la chanson.

C’est donc pour ça qu’elle avait récupéré Zarah à l’infirmerie directement après son attaque.

- Et pourquoi tu me racontes ça, là, maintenant ?

Ce n’est pas très sensé, il faut le dire.

- Parce que tu portes l’espoir, Josh, et c’est suffisamment important pour que je veuille t’en remercier concrètement.

Damned, je n’ai pas besoin d’encore plus de responsabilités sur mes épaules.

- Qu’est-ce que tu as à me dire, exactement ?

On se croirait entre détective privé et indic, dans une vieille série policière.

- Elle s’appelle Vik, et je sais où et quand tu peux la trouver. Ça t’intéresse ?

- Carrément.

Je m’écarte pour de bon et je referme la porte derrière elle.

La situation ne cesse de se modifier, l’influence et le pouvoir de changer de mains, les relations de se moduler, le contexte de varier, le décor de se transformer, les faits d’évoluer. Ainsi va le monde. Le mien avance juste légèrement plus vite que le vôtre, c’est tout.

 

 

Un vaste loft, au dernier étage d’un gratte-ciel, paré d’une immense baie vitrée, qui, à y regarder de plus près, remplace en fait un mur tout entier. Le sol, recouvert d’un carrelage blanc nacré, est jonché de boîtes à chaussures, toutes blanches, toutes de mêmes proportions. Aucun mobilier, aucune décoration, à part un simple tabouret circulaire à quatre pieds.

Assise sur ce tabouret, des Converses de toutes les couleurs étalées tout autour d’elle, la Botaniste sourit. Un sourire éclatant, un sourire pour personne, même pas pour elle, un sourire pour rien, juste un sourire. Elle essaye de savoir quelle teinte s’accordera le mieux avec quelle autre. L’idée de mettre deux chaussures identiques lui dresse les poils de la nuque tellement elle est absurde.

Soudain, elle lève la main droite à hauteur de son épaule et claque des doigts, comme accompagnant un morceau de jazz muet à un seul et unique temps. Un téléphone portable se matérialise sur sa paume tendue, une seconde avant même qu’il ne se mette à sonner. Du pouce, elle ouvre le clapet, et porte l’appareil à son oreille.

- Allô ?

Sa voix chante, presque sans aucune trace de son habituelle autorité.

- [.]

Une réponse brève.

- H !? Ça alors ! Je pensais mon taf terminé.

Elle arque légèrement un sourcil mais ne se départit pas de son resplendissant sourire.

- […]

Demande, voire conseil.

- Rester ? Mais pour quoi faire ?

Le second sourcil accompagne le premier.

- […!]

L’expression mutine disparaît de son visage.

- Merci de m’avoir avertie.

Elle referme le téléphone d’un geste aussi furtif que celui qui l’a ouvert.

Ses yeux marron aux reflets verts se plissent. Un nouveau claquement de doigts expédie le cellulaire. Elle remet une mèche brune en place, se lève et marche jusqu’à pouvoir toucher la fenêtre démesurée.

- Ta présence change ma donne…  

Léger battement des cils, lente inspiration puis volte-face. Le sourire est de retour sur ses lèvres.

- Ce sera donc une rouge et une bleue.

Elle se saisi d’une converse de chaque couleur, qu’elle enfile avec une aisance due à l’habitude, avant de se ruer au dehors, fermant soigneusement la porte derrière elle. 

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