Épisode Douzième - Veinard [partie 1 / 2]

Par Zlaw
Notes de l’auteur : Roméo doit mourir.

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais je suis un brin moralisateur dans mon genre. Si, si, vous vous en êtes forcément rendu compte, avec toutes ces apologies sur les blessures ou l’amitié, ces réflexions sur la mort, l’éternité, et le passé, ces idées sur les rêves et l’enseignement, et j’en passe parce que je ne me souviens pas d’absolument tout ce que je dis. Si jamais ça vous a échappé, vous m’en voyez ravi car ça signifie que je ne suis pas si agaçant. Mais je suis dans l’obligation d’admettre que c’est pourtant vrai, que je n’ai par conséquent rien respecté à ma première leçon et que je continue à me triturer l’esprit sans cesse. Vous savez ce qu’on dit : chassez le naturel, et il revient au galop.

En l’occurrence, mon naturel "réfléchi" n’a pour une fois pas le dessus, il est totalement surpassé par mon naturel "instinctif". L’instinct auquel je fais appel à cet instant étant celui de survie. C’est bien ce à quoi on est censé penser lorsqu’on se trouve à 90 mètres du sol, sur le bord du toit du plus haut bâtiment de Cambridge, le splendide Green Building, de 21 étages, et connecté avec le réseau de tunnel du campus, non ?

Dans n’importe quel autre récit, on dirait que j’ai le don pour me fourrer dans le pétrin. Mais on ne peut pas honnêtement dire ça de moi. C’est vrai quoi, j’ai une vie parfaite, vous vous souvenez ? La chance est donc supposée être avec moi. Même pas supposée d’ailleurs, car autant que je me souvienne, je n’ai jamais été mêlé à quelque embrouille que ce soit. Et ceci reste vrai même après que je suis devenu un Magnet. Je ne me suis jamais senti en aussi périlleuse position de toute mon existence. C’est inquiétant, quand on y pense.

Oui, bon, là c’est le moment où vous êtes lassés de m’écouter parler et où un peu d’action vous intéresserait. D’accord, alors voici le topo : je dois convaincre Romero de ne pas se suicider. Dit comme ça, c’est sûr, ça peut paraître bizarre, mais ça l’est tout de suite moins quand on sait que Romero est une gargouille. Oui, enfin moins bizarre d’un point de vue de Magnet, évidemment. Je disais donc une gargouille, authentique, de je ne sais pas trop quel siècle où on construisait encore des cathédrales. Non, je ne suis pas nul en Histoire des Arts, c’est juste que je n’ai pas pris la peine de demander sa date de naissance à la sculpture suicidaire que j’essaye d’empêcher de faire le grand saut.

- Puis-je te poser une question ?

J’ai réussi à m’approcher et à faire les présentations. Je suis plutôt fier de moi, jusqu’ici.

- Parle.

Sa voix rappelle la roche dans laquelle il est fait. C’est comme un bruit d’éboulement mais, étonnamment, c’est apaisant.

- Qu’est-ce qui te pousse à vouloir mettre fin à tes jours ?

Impossible de faire de la diplomatie quand on n’a pas matière à.

- Ah…

Son soupir sonne comme le vent dans des combles. Il secoue une de ses ailes minérales, sans doute engourdie, et un vague sourire se dessine sur sa gueule, sans pour autant dévoiler les crocs qui doivent l’orner.

- Le monde n’est plus fait pour mon espèce. Les gargouilles sont abandonnées à leur sort : érosion, pollution, vandalisme.

Ses sourcils se froncent, ce que je ne pensais pas possible.

- Tu me sembles en pleine forme.

C’est vrai, aucune partie de son anatomie n’est manquante, autant que je peux en juger, ce qui est plutôt rare à notre époque.

- Ce n’est pas le cas de tous les miens. Et de toutes manières, il est trop tard, j’ai volé en plein jour, j’ai brisé le code.

C’est dingue comment quelqu’un peut se convaincre facilement de terminer sa vie.

- Et alors ? Qu’est-ce que ça change ? Tu ne peux pas retourner sur ton clocher, la belle affaire. Tu peux toujours écouter le vent, admirer le ciel, voler avec les oiseaux, effrayer la plupart des démons. C’est ce que font les gargouilles.

Les dérivés qui n’ont jamais été humains sont souvent assez aliens à notre manière de raisonner, mais je n’ai pas vraiment d’autre choix que de m’y ramener, puisque je n’en connais aucune autre.

- Oui, c’est ce que font les gargouilles. LES gargouilles.

Il grogne faiblement. Okay, la solitude le tue.

- C’est parce que tu penses être tout seul que tu veux faire un plongeon d’une centaine de mètres, t’écrasant en bas en un petit tas de cailloux et un gros nuage de poussière ? Ça va peut-être te sembler déplacé comme comparaison, mais je suis un Magnet.

Il tourne sa tête cornue vers moi. En fait, c’est plus une crête que des cornes.

- En effet, je ne vois pas le rapport.

Ce qui est impressionnant, c’est qu’il a beau être accroupi à l’angle de la tour, son équilibre est sans faille. En y réfléchissant, peut-être que les griffes y sont pour quelque chose.

- Ta loi interdit que tu changes de cathédrale, et donc que tu te fasses un nouveau cercle d’ami. Et moi, peu importe ma bonne volonté, je repousse les êtres humains comme… comme… eh bien, je ne sais pas, comme le feu un lion !

Hum. Pour ce qui est des exemples, je peux aller me rhabiller.

- Toi et moi on a le même problème. Fondamentalement.

Il penche sa tête sur le côté, comme réfléchissant.

- Et tu ne désires pas mourir malgré ton isolement ?

Je secoue la tête de gauche à droite avec une véhémence que je ne me connaissais pas.

- Non ! Bien sûr que non ! Parce qu’il n’y a pas que des Humains dans le monde. Et il n’y a pas que des gargouilles non plus. C’est sûr, on est toujours mieux avec les nôtres, mais les autres races peuvent nous surprendre, je t’assure…

Je commence à me demander s’il peut réellement mourir, dans le fond.

- Mais les gargouilles sont toujours restées entre elles.

S’il ne peut pas mourir, se briser en milles morceaux le fera simplement souffrir indéfiniment.

- Un nouvelle fois : et alors ? Je ne suis pas une gargouille et pourtant tu es mon ami, tu vois. Les choses sont faites pour être changées.

Sauf exception, mais on ne va pas entrer dans les détails, ce n’est pas le moment.

- Ne me dis-tu pas tout cela simplement par devoir ?

L’Humanité n’a pas tout à fait bonne presse parmi mes protégés, qui nous estiment vils et vains. Je m’en suis rendu compte à plusieurs reprises.

- On va dire que sans l’affection toute particulière que je porte à tous les dérivés en détresse que je croise, je n’aurais cure de ma mission.

Il lance un regard vers le bas, ce que j’évite soigneusement de faire depuis le début de cette conversation.

- Admettons que tu m’aies convaincu. Où vais-je aller ?

Je traduis : tu m’as convaincu mais j’ai une fierté alors je vais encore me défendre, bien que piteusement, avant d’avouer que j’avais tort de vouloir me suicider.

- N’importe où. Tu es libre, je me trompe ? Trouve-toi un endroit à l’abri des intempéries et des regards, et même, si possible, avec une affluence de démons raisonnable.

Après tout, depuis quand les sculptures se suicident-elles, mortelles ou pas ?

- Les recherches seront longues…

Il gratte son oreille avec sa patte arrière.

- Et fastidieuses. Mais ça en vaudra la peine. Et ce sera indolore.

Il pose ses yeux marmoréens sur moi.

- Merci.

Le mot de la fin, l’apothéose de ma tâche, ce que j’aime le plus dans mon job de Magnet.

Romero émet un rugissement sonore, qui, je l’espère, ne sera tout de même pas entendu depuis le niveau de la mer. Ce faisant la statue découvre son imposante et acérée dentition et tire sa langue fourchue. On se croirait dans le Roi Lion. Version Gothique. Ou bien Romane, allez savoir. Un prodigieux bond dans le vide et le protecteur d’églises s’éloigne au milieu des nuages.

Heureux de mon succès, je souris bêtement et perds la notion d’où je me trouve. C’est-à-dire sur le bord d’un toit. D’ordinaire, après ce genre de succès, je m’en vais à reculons, un rien euphorique à l’intérieur. Mais là, je recule sur… bah rien. Je prends conscience de ma stupidité quand je commence à perdre l’équilibre, et il est malheureusement trop tard pour me rattraper. Je bats ridiculement des bras, bien que ce soit inutile. Je ne crie pas, je ferme les yeux. Comment peut-on mourir de façon plus abrutie ? C’est sûrement possible mais tout de même, je dois être dans le top dix.

 

 

- J’ai rarement vu des suicidaires penser que la vie était si belle. Non, réflexion faite, je n’en ai jamais vu.

J’ouvre un œil, puis l’autre, et découvre que je ne tombe pas. Au contraire, je m’élève.

On m’a rattrapé dans ma chute. C’est plutôt vexant d’avoir le rôle de la damoiselle en détresse mais je vous assure que sur le coup, on ne pense qu’au fait qu’on ne s’est pas aplati comme un crêpe une vingtaine d’étages plus bas. Je referme les yeux une seconde pour remercier tout ce qu’il est possible de remercier et regarde enfin mon sauveur.

- Là, je te dois définitivement beaucoup.

J’ai reconnu Perry à sa voix. Heureusement, d’ailleurs, car si je l’avais regardé sans penser à lui en premier lieu, il aurait sûrement dû me lâcher. Ben oui, c’est moi qui dois décider de le trouver face à face, vous vous souvenez ?

Le sourire de mon sauveur providentiel s’élargit. Il ne répond pas, se contentant de me jeter un coup d’œil. Il a remis son masque, sans que je sache pourquoi. Le plus bizarre, c’est que son vol est lisse, fluide, et non pas saccadé comme je l’avais pensé en le voyant battre des ailes la dernière fois. Je n’ai aucune idée de la vitesse à laquelle nous allons mais nous montons rapidement au-dessus des nuages. Je me demande pourquoi, jusqu’à ce que Perry me dépose sur l’un deux.

J’évite de paniquer, bien que l’idée de m’asseoir sur un nuage dépasse totalement mon entendement. Aucune loi physique ne m’expliquera jamais ce que je suis en train de vivre. Ce n’est pas comme du coton, ni comme du béton, ce n’est ni moelleux ni dur c’est… unique. L’homme masqué s’installe à côté de moi, me fixant de ses yeux sombres, l’air interrogateur.

- Alors ?

Alors quoi ? Je lève la main pour arrêter tout de suite d’éventuelles conclusions hâtives.

- C’était un accident, si c’est ce que tu cherches à savoir. J’ai glissé. Après avoir sauvé Romero, j’ai légèrement oublié où j’étais…

Ah ben, dit à haute voix, c’est encore plus crétin que dans ma tête. Perry hoche la tête, se retenant visiblement d’éclater de rire.

- Tout s’explique.

Il estompe progressivement ses ailes. De près, je me rends compte qu’elles sont comme abimées, à peine déplumées. Cicatrices de guerre ou élément de son châtiment ? Pour le reste, il est nickel, paisible, portant des vêtements similaires à ceux qu’il avait revêtus lors notre dernière rencontre.

- Tu n’as pas lu dans mes pensées ?

Il lève les yeux au ciel.

- Ce n’est pas comme d’écouter quelqu’un parler. J’ai juste perçu un profond bonheur, comme de la satisfaction, vis-à-vis de l’existence.

Pour sûr, je venais de faire défiler en moins d’une minute tout ce pour quoi la vie est magnifique !

- J’ai empêché une gargouille de se suicider.

Ce n’est pas rien.

- Bravo. Elles ont souvent la tête dure.

On peut deviner que Perry est quelqu’un de bourré d’humour rien qu’à le regarder, à son sourire, à ses expressions ou à cette petite étincelle qui traverse parfois ses yeux. J’ai personnellement assisté à une facette de ce pourquoi il n’est plus au top de ce côté-là.

- Tu as déjà rencontré beaucoup de suicidaires ? Et qu’est-ce que tu faisais là, au fait ?

J’aurais peut-être dû demander ça en premier.

- Les suicidaires n’ont jamais été rares, depuis mon époque jusqu’à la tienne. Et quant à ma présence, je vis dans les parages et mon sens de protecteur n’est jamais bien profondément endormi.

Quelque chose me souffle qu’il me surveille aussi un petit peu, à distance, mais je ne peux pas lui en vouloir.

- Un sens de protecteur et la capacité de rendre les nuages idéals pour un sitting. J’ajoute à la liste.

Je fais un V dans l’air avec mon doigt, comme cochant une case dans un QCM. Perry laisse échapper un éclat de rire.

- Pas de regret sur ta condition de Magnet ?

Il plaisanterait presque. Ça fait plaisir de le voir comme ça. Et dire que je ne l’ai vraiment rencontré qu’une seule fois ! Je suis irrécupérable, émotionnellement parlant, à m’attacher à tout le monde comme ça.

- Non, aucun. Sans compter que le masque ne m’irait pas du tout.

Il m’arrive d’être subtil pour amener un sujet. Perry baisse la tête.

- Je suis le seul à en avoir un.

Oops. Cette réplique sous-entend que je ne suis toujours pas allé voir June pour avoir mes réponses.

Ça fait deux semaines que je procrastine. Je n’arrive pas à me faire à l’idée de l’avoir en face de moi et encore moins de lui demander quoi que ce soit. Je parle d’elle mais c’est un peu comme si elle n’était plus dans les parages, comme en voyage. Je me fais petit à petit à l’idée que j’ai aidé Zarah et qu’elle est mieux là où elle est. L’inspecteur Léonard a plus ou moins abandonné les recherches. J’ai réussi à digérer le départ de mes parents. Je bosse un petit peu chaque soir sur la montre que je porte tous les jours. J’ai repris les cours sans encombres. Mais June, ça bloque.

- Er… Je…

…ne sais pas quoi répondre.

Perry plante ses yeux dans les miens, convoyant tout le charisme et la force qu’ils doivent pouvoir contenir. On a le même âge en apparence, mais l’ascendant qu’il a sur moi est considérable.

- Comment peux-tu penser que je suis déçu ou quoi que ce soit ? Je sais ce qui s’est passé. Je suis passé par là. Et même après tout ce temps, je suis certain que je ne pourrais pas faire face à un témoin de ce qui m’est arrivé, encore moins à un complice. Le simple fait que tu aies considéré l’idée d’aller à l’infirmerie est admirable. Je t’envie Josh.

Passé par là ? Mais que lui est-il arrivé ? Des flashs de son supplice s’affichent dans mon esprit.

- Tu… J’y vais tout de suite.

Je hoche positivement la tête, déterminé. Perry a un mouvement de recul. Il ne s’attendait visiblement pas du tout à cette réaction de ma part.

- Pardon ? Tu es sérieux ?

Il n’a même pas l’air rassuré, satisfait, ou soulagé ! Quel que soit son problème, j’ose conjecturer que je suis son unique espoir de solution, en tous cas pour le moment. Et cependant, il a encore la patience de me laisser le temps de gérer mes sentiments personnels, sachant parfaitement que les siens sont plus douloureux, plus profonds, et, comme si cela ne suffisait pas, durent depuis plus longtemps.

- Oui, on ne peut plus sérieux. Je ne peux pas agir sans savoir. Et il faut que je me confronte à l’une des énigmes qui me trottent dans la tête ou bien je vais devenir cinglé.

J’ai un bon nombre de raisons d’y aller, en fin de compte. Elles auraient dû m’apparaître plus tôt. Perry me dévisage, surpris par je ne sais pas exactement quoi mais de toutes évidences c’est une bonne surprise. Jamais on ne m’a lancé un tel regard. Tout le monde étant toujours habitué à ce que je sois doué en tout, je ne pensais plus pouvoir surprendre qui que ce soit.

- J’aurais aimé être aussi mâture que toi à 19 ans. Je te dépose ?

Son compliment me touche et j’accepte son offre d’un signe de tête mesuré.

Il me rend mon salut avec déférence et pose sa main sur mon épaule. Je n’ai jamais eu l’impression d’être respecté de cette façon. Je n’ai jamais réalisé l’importance d’un Magnet pour les dérivés. Ils sont réellement mes protégés, je suis réellement une aide, LA personne sur qui ils peuvent compter. Mais je n’ai même pas 20 ans, comment puis-je être porteur d’autant de responsabilités et d’espérance ?

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