Epilogue

Je parcours le hall depuis de longues minutes. Je ne m’attendais pas à ce que le terminal se trouve à l’extrémité, j’allonge le pas de peur d’arriver en retard. Ma valise roule rapidement sur la moquette et je passe devant plusieurs affiches qui nous rappellent le duty-free en cas d’achat. Mon reflet saute d’une vitrine à une autre. Des mèches de cheveux s’échappent de derrière mes oreilles et forment un rideau compact qui gêne ma vue. D’un léger mouvement de tête, je les dégage sur le coté.

D’un regard fébrile, je vérifie une énième fois mon billet pour me rassurer sur la bonne direction empruntée. Arrivée devant la porte d’embarquement, je cherche une place libre en balayant l’assistance et mon cœur loupe un battement.

Autour de moi, des centaines de visages aux cheveux bruns, noirs et aux yeux bridés. Un sentiment étrange m’assèche la gorge. Au milieu de cette foule, je deviens anormalement normale. Mes traits se fondent avec ceux des autres tandis que ma culture rejette cette idée. Fébrile, je scrute les alentours, la main toujours crispé sur la poignée de ma valise.

Un groupe d’hommes, assis à même le sol, jouent aux cartes. À leur tenue, je devine qu’ils ne sont pas européens. Je les observe pendant un long moment, à la recherche d’une ressemblance physique entre eux et moi. Mon regard occidental peine à distinguer les nuances entre les multiples faciès et je m’agace de ne pas me rappeler s’il s’agit de la même femme qui passe à plusieurs reprises devant moi. Seules la couleur des vêtements ou la présence d’une paire de lunettes ou d’un foulard m’aident dans cette mission.

J’ai beau partager leur pays de naissance que tous ces gens, je me sens profondément différente. Mon corps et mon âme se comportent comme l’huile et l’eau.

Une voix de femme diffusée par les haut-parleurs annonce que nous pouvons nous rendre dans l’avion. Des hôtesses de l’air souriantes nous accueillent et nous indiquent en trois mots où se situe notre place. Je m’installe côté hublot. Lors de mon achat, j’ai hésité à cause du surcoût de cet emplacement. J’ai travaillé si dur pour épargner la somme nécessaire à ce voyage… mais les onze heures de trajet m’ont convaincu que ces soixante-dix euros en valaient la peine. Une dispute mémorable avait éclaté quand j’ai annoncé à mes parents que j’arrêtais mes études pour prendre un job à plein temps comme caissière dans une grande surface. J’étais resté ferme sur mes positions, laissant les reproches rebondir sans même y faire attention. Finalement, ma mère avait fini par se murer dans le silence lorsque je leur avais confié le pourquoi de cette décision. Réunir suffisamment de fonds pour partir un an en Corée afin d’apprendre la langue et renouer avec mes racines. De ce moment, elle n’est jamais revenue sur le sujet et nos contacts se sont raréfiés. Même aujourd’hui, pas un message ou un appel de sa part. Elle continue à vivre dans une réalité qui lui convient mieux et dans laquelle sa fille ne la déçoit pas.

Sur l’écran principal, de petits traits s’affichent entre le point de départ et l’arrivée. Paris — Séoul. Il y a quinze ans, je faisais le chemin inverse, ma gorge se serre et mon index tricote avec le bas de mon pull. J’inspire profondément pour chasser le stress et les nuées de questions anxieuses qui commencent à m’envahir. Pour patienter et me distraire avant le décollage, je consulte mon téléphone. Un texto de Mag que je m’empresse de lire.

Mag : N’oublie pas de nous inonder de photos, je veux tout savoir. Tu me manques déjà, mais un an, ça passe vite.

Je retourne mon mobile pour prendre un selfie. J’ajuste l’angle de vu, ajoute un filtre, souris et publie sur les réseaux sociaux avec une légende.

Flo a publié ce jour à 11 h 32

Dans l’avion, direction Séoul !

Immédiatement, des petits cœurs fleurissent sur la photo et quelques commentaires surgissent.

Mag : génial, et surtout, nous oublie pas

Clem: éclate-toi bien !

Ju : Han c’est top, je ne savais pas !

Le dernier me fait esquisser un sourire.

Simon : Profite bien, j’espère qu’on arrivera à se capter à ton retour.

Quelques secondes après, son commentaire est agrémenté d’un cœur de la part de Clara. Elle continue de marquer son territoire même après des mois de désertion de ma part.

Pendant des semaines, j’ai ignoré les appels et les messages de Simon, partagée entre le ressentiment et la honte. Avec le soutien de la psy, et au bout de plusieurs séances, j’ai réalisé que je m’en voulais d’avoir projeté tant d’espoir et de rêves sur lui. De m’être noyée dans une illusion pour ne pas affronter ce qui me faisait profondément mal et j’ai fini par me pardonner. J’ai accepté de reprendre contact avec lui. Le Simon dont j’étais tombée amoureuse n’existe pas. Il n’est qu’un personnage que mon âme chahutée a créé pour trouver du réconfort.

Le vrai Simon a traversé ma vie à des périodes pendant lesquelles j’en avais besoin. Grâce à lui, j’ai franchi le cap de consulter un spécialiste. Je ne pense pas que j’aurai poussé la porte d’un cabinet d’un psychiatre sans ce petit coup de pouce. À force de remise en question et de prise de recul, j’ai pansé quelques blessures, laissé sur le bas-côté de mauvaises habitudes et je détiens désormais les outils nécessaires à me construire l’existence que je souhaite. Je n’attends plus rien du vrai Simon, hormis ce qu’il me donne déjà. Son amitié.

Le vrombissement des moteurs précède quelques secousses qui se propagent jusque dans mon ventre. La voix du commandant de bord nous accueille et communique les quelques informations d’usage.

Nous arriverons à destination dans onze heures et cinquante minutes. La météo sur Séoul est actuellement pluvieuse. Nous vous souhaitons un excellent vol à bord de la Airline compagnie.

La vieille dame sur le siège d’à côté agrippe les accoudoirs tant que l’avion entame son ascension. Au bout de quelques minutes, nous nous trouvons enfin en position horizontale et un ronronnement discret enveloppe l’appareil. Par le hublot, mon esprit vogue parmi les nuages qui ressemblent à des monticules de chantilly. À travers mes paupières semi-closes, une larme s’échappe. Ma voisine attrape la couverture prêtée par la compagnie pour la durée du vol et l’installe sur mes jambes. Mon regard étonné croise ses yeux noirs encerclés par quelques rides. Elle marmonne quelques mots en coréen que je ne comprends pas et je me contente de sourire en guise de réponse. Je me demande si ma mère biologique lui ressemble, si les mêmes cheveux blancs encadrent son visage, si les mêmes sillons parcourent le coin de ses lèvres et remontent sur ses joues.

Au milieu de cette immensité bleu, des milliers de questions prennent forme et me portent vers ce nouvel avenir. Je ne sais pas si c’est un « chez moi » que je découvrirai là-bas, mais j’espère trouver le morceau manquant de mon histoire.

 

 

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annececile
Posté le 01/05/2021
Bravo, j'aime beaucoup cette fin, et plus largement la facon dont tu as subtilement montre le changement interieur qui s'opere en Flo, par exemple dans la facon dont son amitie evolue avec Mag. Et la facon dont elle la reconforte lors de la soiree - il n'y a pas de honte a avoir besoin d'amour (en substance) une magnifique replique. Bien vu et bien ecrit1
Cocochoup
Posté le 08/05/2021
Coucou Annececile
Ça me fait super plaisir de te voir par là ❤️
Merci pour ton commentaire, merci de m'avoir lu jusqu'au bout 😍
sifriane
Posté le 24/04/2021
Coucou Coco, et félicitation!!!
Mettre un point final à une histoire, c'est pas rien. Et je plussoie HP, c'est la meilleure fin possible.
Mais, désolée de ce mais, j'aurais bien voulu un chapitre de plus entre l'avant dernier et le dernier, être avec Flo au moment du basculement de sa vie, le pourquoi du comment, même si on le sait, j'aurais aimé vivre un truc de plus avec elle. Et comme on s'est bien attaché à Mag aussi, savoir comment elle s'est remise de cette dernière mésaventure.
Comme toujours, ce n'est que mon ressentit ;)
Je suis tellement contente pour toi, j'espère que tu l'est aussi, et j'attend avec impatience que tu me fasse signe pour le premier chapitre du nouveau projet :)
Cocochoup
Posté le 24/04/2021
Coucou Sifriane !
Je suis assez soulagée de l'accueil réservé à cet épilogue 😅
C'était ce qui me paraissait de plus logique. Rendre sa liberté à Florine, la laisser voler de ses propres ailes et revenir à la source.
Pour le ou les chapitres supplémentaires, je t'avoue que j'ai hésité. C'est encore un point de réflexion. J'ai eu l'envie de continuer un peu l'histoire et en même temps j'ai eu peur de tomber dans un trop d'explications qui gâche tout.
J'ai déjà quelques pistes pour la ré écriture et beaucoup de questions aussi 😅
Je vais avoir besoin de temps avant d'attaquer la ré écriture, mais je sais que ça se fera parce que j'ai vraiment envie d'offrir une belle histoire aboutie à ces personnages. Un joli écrin dans lequel ils pourront évoluer ❤️
Merci à toi de ta lecture, de ta franchise, de tes retours❤️
_HP_
Posté le 23/04/2021
Wouah. Franchement, je crois que c'était le meilleur épilogue que tu pouvais nous offrir <3
J'aime beaucoup l'idée que Flo reparte pour son pays d'origine, et j'espère sincèrement qu'elle trouvera ce qu'elle cherche (comment ça, c'est un "personnage" ?? 🙄😳). Je trouve ça cool aussi qu'elle ait continué à aller chez le psychiatre, qu'elle ait réussi à dépasser son "amour" pour Simon, qu'elle puisse être son amie, qu'elle soit toujours en lien avec Mag... Bref, je trouve ça génial x)

Ne doute pas de cette histoire, Coco, ni de toi. Je sais que c'est plus facile à dire qu'à faire, mais tu as une plume, une vraie, tu es capable d'inventer une histoire, un personnage, une intrigue, et ensuite de l'écrire. C'est pas parfait, oui, mais c'est plus que suffisant <3
Encore bravo pour ce premier jet mené à bien 🍾💖
Cocochoup
Posté le 24/04/2021
Merci HP de ta bienveillance et de ta présence sans faille ❤️
Je suis heureuse d'avoir réussi à mettre un point semi final à cette histoire. Je vais la laisser maturer dans ma tête avant d'attaquer la ré écriture et de mettre un vrai point final 😉
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