Epicure

Par Maud14

La discussion animée s’étira durant le repas, puis, bien après minuit. Les bouteilles de vin vides trônaient sur la table où les bougies des anciens chandeliers en fonte fondaient à vu d’oeil, répandant leur cire sur le bois dans une traînée ivoire. Les yeux d’Erin et d’Ali pétillaient d’un mélange de fatigue et de griserie. Ceux de Hyacinthe scintillaient de fougue et d’inassouvissement. Les iris vairon d’Alexandre observaient, telles deux arbres de lynx. L’homme avait beau boire comme les autres, aucune trace d’ivresse ne se peignait sur son visage ou ne ramollissait sa diction. Il écoutait Hyacinthe et ses amis parler et posait de temps en temps quelques questions ouvertes qui les faisait très souvent rebondir par des tribunes enflammées.

Hyacinthe s’alluma une énième cigarette et la fumée monta en colonne rubanée vers le plafond.

« Et, ça, ce n’est pas nocif pour la planète? », demanda soudain Alexandre, coupant le monologue d’Ali concernant ses relations ardues avec son propriétaire Parisien. 

« En tout premier lieu, ça l’est pour elle », répondit Ali.

« Mais non, tu as raison, le coupa Hyacinthe. C’est une illustration des paradoxes humains. Je me bats pour l’environnement, mais je fume comme un pompier. Je choisis mes combats. Je continue de fumer alors que, de sa culture jusqu'à sa consommation, le tabac laisse une empreinte néfaste sur la planète. Il a un impact majeur sur la déforestation et la pollution. Mais c’est mon plaisir coupable. Je ne suis pas une extrémiste, ou une puriste, je ne pense pas que ce soit la solution. On n’est pas des êtres tout blanc ou tout noir. Et puis, je suis une épicurienne.. ».

« Une épicurienne? »

« Je profite de la vie, je jouis de ses plaisirs. Partager un bon repas et un bon moment avec mes amis, faire l’amour, m’étendre au soleil, boire, fumer, danser jusqu’au petit matin »

« A l’épicurisme! », s’écria Ali en levant son verre, suivit par Erin, hilare. Ses pommettes pâles s’étaient teintées d’une couleur vermeille.

« A l’épicurisme », murmura Alexandre en joignant son verre aux leurs, un léger sourire étirant ses lèvres.

Erin s’arrêta la première et reprit la route pour rentrer chez elle, à une dizaine de minutes en vélo. Hyacinthe se retrouva seule avec Ali et cet inconnu qu’elle hébergeait maintenant pour la seconde nuit. Les vapeurs de l’alcool la poussèrent à creuser davantage autour de cette personnalité si mystérieuse.

« Et toi, tu en penses quoi de tout ça? Demanda-t-elle en planta son regard dans le sien. Tu crois qu’on brasse de l’air pour rien? Tu dois nous prendre pour des hurluberlus »

Les yeux d’Alexandre se plissèrent légèrement.

« Absolument pas. Je crois que c’est important d’avoir votre lucidité et d’essayer de faire bouger les choses. La Terre va mal, c'est une certitude, la sixième extinction a bien débutée, et la vie sur cette planète est menacée"

L’accent mélodieux du brun donna l’impression à Hyacinthe d’entendre les vagues qui gonflaient et dégonflaient la mer pour venir après des montés et des descentes se briser sur la plage. Elle le considéra, déconcertée. Elle ne s’attendait pas à ce qu’il venait de dire. Il s’était exprimé comme s’il en connaissait presque plus loin sur le sujet. C’était aussi la première fois que Hyacinthe l’entendait parler autant.

« Content de voir dans quel camp tu te situe, commenta Ali. D’ailleurs, je voulais te demander, tes tatouages, c’est bien les quatre éléments d’Aristote?

Le grand brun baissa les yeux sur son poignet et acquiesça.

« Un triangle équilatéral pour chaque élément, barré ou non. L’eau, le feu, la terre et le ciel. Unda, Huo, Cybèle et Esen ».

« Tu fais dans le mysticisme? »

« C’est simplement élémentaire »

Le regard suspicieux d’Ali agaça Hyacinthe, même si sa réponse soulevait quelques questions dans son esprit. Qui étaient ces prénoms qu’il avait mentionné? Elle n’en avait jamais entendu parler.

« Il fait bien ce qu’il veut »

Mais Ali n’était pas de cet avis et continua son interrogatoire.

« Tu as retrouvé un peu la mémoire? »

Alexandre se redressa sur sa chaise, la figure lasse.

« Non »

« Comment tu fais alors pour te souvenir comment parler, lire, réfléchir? »

« Ali! », s’exclama Hyacinthe.

Quelle mouche l’avait piqué?

« Tu as un accent, hein, Hyacinthe tu ne trouve pas? On dirait qu’il vient d’ailleurs ».

« J’ai perdu la mémoire, pas mes connaissances générales du monde et mes apprentissages moteurs », expliqua calmement Alexandre. Dehors, le vent s’était levé et fouettait le volet mal fixé de Hyacinthe. La jeune femme percevait chez son ami l’étincelle du journaliste enquêteur. Mais ce n’était ni le lieu, ni le moment, ni la personne pour le faire.

« Allez, on va se coucher, déclara-t-elle en se levant. Ali, ça te dérange de prendre le canapé? ».

Lorsqu’elle retrouva son lit, Hyacinthe laissa son esprit vagabonder et revenir sur la  dernière conversation. L’amnésie d’Alexandre était, certes, spectaculaire, mais la situation ne devait pas être facile pour lui. Jusque là elle ne s’était pas penchée sur le sujet, n’avait pas eu le temps, ni n’en avait ressenti le besoin. Mais après, tout, pourquoi n’essayerait-elle pas de l’aider à retrouver la mémoire? Et puis, tout à coup, Hyacinthe se sentit investit d’une nouvelle mission avant de rejoindre le royaume des songes de Morphée.

 

__

 

 

Le lendemain matin, le visage froissé d’Ali cueillit Hyacinthe au saut du lit. Descendue pour se faire un café, elle nota qu’Alexandre était déjà parti. Depuis plus de six heures, constata-t-elle en jetant un coup d’oeil à l’horloge. Il avait du passer une nuit bien courte.

« Il est parti Goliath? », lança Ali d’une voix rauque avant de la rejoindre dans la cuisine. Le Brun s’ébouriffa les cheveux et bailla longuement.

« Je l’ai même pas entendu. Comment il fait pour être si discret avec un si grand corps? ».

Hyacinthe pouffa face à la comparaison jalouse à peine dissimulée de son ami. L’homme lui coula un regard tanné avant de boire une longue gorgée de café brûlant. Ses petits yeux noirs scrutèrent la jeune femme en train de tartiner du pain de beurre salé.

« Quoi? », fit-elle.

« Rien. Je me méfie un peu de ce gars, c’est tout ».

« Il t’a l’air dangereux, toi? »

« Non. Mais ça ne veut rien dire. Tu ne sais rien de lui, tu le dégote dans un vieux canot sur la plage, et tu le ramène chez toi… »

« Et alors? », rétorqua-t-elle agacée.

« Et alors, avoue que cette histoire d’amnésie totale est un peu tirée par les cheveux. C’est rarissime des amnésies comme celle-là. J’ai plutôt l’impression qu’il fuit quelque chose, ou quelqu’un… ».

« Tu n’en sais rien. Elle est passée où ta présomption d’innocence? L’hôpital a lancé des appels à témoins nationaux mais personne ne s’est manifesté. La police a cherché dans ses fichiers avec son portrait et ce type-là n’est recherché dans aucune affaire au niveau mondial »

« Ok,ok. Mais fais attention quand même ».

« Tu sais bien que je suis une grande fille"

Ils changèrent de sujet et prirent leur petit déjeuner dans le calme. Ali repartit pour Paris en fin d’après-midi en lui promettant d’organiser leur prochain reportage en Tanzanie. Ils avaient décidé de se laisser deux mois pour se préparer et attendre que le projet d’Alamar voit le jour.

Face à l’océan, Hyacinthe soupira d’aise. Revoir ses amis lui avait fait beaucoup de bien. Il fallait dire que depuis quelques mois elle avait eu tendance à s’enfermer chez elle pour travailler et n’avait pas mis les pieds dans la capitale ou ailleurs qu’à l’Ile-Tudy depuis trop longtemps. Elle eut l’impression de se réveiller après une trop longue hibernation.

La jeune femme se demanda si le garage de Pierrot était prêt à accueillir Alexandre, mais, ne le voyant pas revenir à la nuit tombée, elle estima que c’était le cas. Machinalement, elle porta son regard sur la photo en noir et blanc qu’elle avait fait agrandir. Poséidon semblait déchaîner sa colère de ses flots tumultueux.

Hyacinthe s’installa dans son fauteuil en velours vert et fit quelques recherches sur internet concernant l’amnésie. Elle lu des témoignages, des expertises médicales, des avis différents… Un homme s’était retrouvé un beau jour dans une ville qui n’était pas la sienne, un bleu colorant son front. Ainsi, les quarante premières années de sa vie venaient d’être effacées de sa mémoire, volatilisées. Mais restaient intacts ses connaissances générales sur le monde et ses capacités intellectuelles. Ce phénomène soulevait pléthore de questions chez les scientifiques qui s’interrogeaient sur ses origines depuis des dizaines d’années. Les souvenirs avaient-ils réellement disparu ? Etait-ce le chemin vers ces souvenirs qui était bloqué ? Comment expliquer ces trous de mémoire  lors qu’aucune lésion n’est visible dans le cerveau? Etait-ce un refuge par rapport à la réalité?

Certaines personnes retrouvaient petit à petit la mémoire, ou certaines bribes… d’autres ne récupéraient jamais leurs précieux souvenirs. Hyacinthe espéra que ce ne fut pas le cas pour Alexandre.

Si cet homme n’avait pas de famille, s’il était seul au monde, et si ce monde lui avait volé ses souvenirs, alors il s’en ferait d’autre.

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joanna_rgnt
Posté le 05/05/2021
Décidemment je n'aime pas du tout Ali. Il m'énerve !!! Je suis sûre il est grave jaloux d'Alexandre ! En tout cas j'aime trop la façon qu'à Hyacinthe de s'inquiéter pour Alex ! Hâte de lire la suite
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