Entrer par la grande porte

Je traîne un peu dans les rues cependant le froid m’encourage à écourter cette promenade et à rentrer. Dans la poche de ma veste, mon téléphone vibre. J’espère tellement qu’il s’agisse de Simon, mais c’est le mot maman qui clignote agressivement sur l’écran. Je laisse cet appel mourir sans réponse. Je sais ce qu’elle veut. Ça fait des semaines que j’ai reçu les résultats des partiels du premier trimestre et je repousse chaque jour le moment de les lui communiquer. Les notes flirtent à peine au-dessus de la moyenne, elle sera déçue. Si je peux m’éviter un long discours sur le sacrifice financier que mes parents font pour me payer des études et le logement et la bouffe et blablabla…

J’ai compris que je ne me suis pas engagée dans la bonne filière. Je ne me projette pas du tout et pourtant, je continue. Parce que je n’ai pas le choix. Parce que je ne sais pas quoi faire à la place.

Arrivée en bas de mon immeuble, je croise David et Alex qui rentrent de je ne sais où. Ils me semblent appartenir à une autre vie.

— Oh, mais c’est notre petite Flo ! T’étais passée où ces derniers jours ?

— Nulle part. Je ne faisais rien de spécial. Et vous, les mecs ?

Ils s’échangent un clin d’œil dont la signification m’échappe. David jette son mégot de cigarette par terre et l’écrase avec le talon de sa basket.

— Tu n’aurais pas des nouvelles de Mag, toi ?

Le coin de sa lèvre se soulève en un rictus que je ne connais que trop bien. Celui d’un mec qui a envie de s’amuser sans respect. Mag ne mérite pas ça.

— Vite fait. Je suis pas mal occupée en ce moment. J’ai pas vraiment eu le temps de passer la voir.

— Y’a une soirée le week-end prochain. Tu devrais y faire un tour. Et dis-lui de venir aussi, si tu la croises.

— D’acc, mais je crois que j’ai déjà un truc de prévu. À plus !

Je m’engouffre dans le hall en ignorant le sourcil levé de David. Sans réfléchir, je monte un étage de plus que le mien et me retrouve devant la porte de Mag à frapper. Un besoin impérieux de m’assurer qu’elle se porte bien.

Son sourire plein de gloss et ses cils noircis au mascara m’accueillent. Quelques cernes lui creusent le visage, signe d’une soirée qui s’est terminée au petit matin.

Elle grimace à mon bonjour et secoue la main devant elle pour chasser des moucherons imaginaires.

— Vas-y rentre, mais surtout… parle-moi fort. Je me tape une gueule de bois monstrueuse.

Je m’installe sans bruit et allume une cigarette. Le pas incertain, elle se dirige vers la cuisine et du dessous du placard sous le lavabo, elle sort une bouteille à la couleur douteuse et s’en verse quelques millilitres dans une tasse ébréchée. Elle inspire un grand coup avant de l’avaler cul sec. Un tremblement parcourt son corps des pieds à la tête qui se termine par une grimace lui déformant le visage.

— Soigner le mal par le mal. Rien ne vaut un verre de whisky un lendemain de cuite pour se remettre sur pied.

Je hausse les épaules et me dirige vers le lit sur lequel je me vautre.

— Tu pourrais tenter un Doliprane. J’ai entendu dire que c’était plutôt efficace comme méthode. Et moins agressif pour le foie.

Le rire étouffé de Mag me répond. Elle me tire la langue avant d’ouvrir un tiroir et d’en sortir une boîte de comprimé.

— Rien ne m’empêche de faire les deux, madame la rabat-joie.

Sa tête se rejette légèrement en arrière au moment où elle gobe le cachet. La transpiration d’une nuit de danse texturise sa chevelure et les fait onduler. Si ce n’était la poussière de mascara qui maculait ses joues, on pourrait imaginer qu’elle a passé une journée à lézarder sur la plage. À ce moment, je réalise à quel point mon amie est belle. Pas de ces beautés de magazines, froids et figés. Mais de ce feu qui chasse l’obscurité. Celui qui brûle de tout bois sans retenue, sans pudeur dans une générosité flamboyante. Les paroles de David me reviennent en tête. L’image de sa main enserrant la fougue de Mag, la privant de sa liberté me retourne les tripes.

Je sais qu’il ne s’arrêtera pas à cette invitation. L’esprit du chasseur anime David. Tout refus se transforme en défi. Là, où j’ai percé à jour sa vraie nature, d’autres se sentent flattées d’être traquées, harcelées. Parce qu’elles imaginent que le grand amour se manifeste ainsi. Et Mag en fait partie. Je me décale contre le mur et tapote le bout de lit que je viens de libérer.

Mag me rejoint, le pas tanguant. À peine allongée, ses paupières papillonnent déjà. Sa tête se tourne vers moi et un nuage d’alcool enveloppe ses phrases.

— Je vais passer le reste de la journée à dormir…

— C’était sympa ta soirée ?

— Énorme. Mais on en reparle une prochaine fois ?

— OK.

Un tressaillement de sourcil anime le visage de Mag. Dans un soupir, elle se relève et s’assoit au bord du lit.

— Toi, t’as un truc à me dire.

— Laisse tomber. Dors, on en discute plus tard.

Son regard sonde le mien, si profondément que mon estomac roule en boule. Une main de chaque côté de la tête, elle se masse les tempes quelques secondes.

— T’as le visage bouffé par l’inquiétude et tu me demandes de dormir ? Ça va, j’aurai tout le temps quand l’écureuil, euh le cercueil… Enfin quand on sera mort, quoi. T’as compris ce que je voulais dire.

Les mots se pressent dans ma gorge qui se resserre pour ne pas qu’ils s’échappent. Je fixe les traces que le mascara a laissé sur le traversin et des formes en surgissent. La voix fatiguée de Mag se dépose dans mon oreille.

— Par contre si tu pouvais éviter d’attendre que je sois vraiment dead, ça serait cool.

— J’ai croisé David.

Elle recule d’un pas et les jointures de ses doigts blanchissent d’être trop serré. Pourtant son visage reste impassible.

— On habite dans tous dans le même immeuble. Y’a rien de bizarre.

— Il nous invite à une fête.

Les joues de Mag se décolorent instantanément et ses mains se cachent dans les poches de son jean.

— Tu… tu vas y aller ?

Je l’observe et imagine la tempête qui emporte toutes ces certitudes à ce moment. Son envie de s’y rendre, son ego flatté, sa peur de ce qui pourrait arriver ou ne pas arriver, son besoin d’appartenance.

— Non. Et tu ne devrais pas y aller non plus.

Son regard fuit vers la moquette à la recherche d’une vérité oubliée.

— Tu crois ?

— Je ne crois pas, je suis sure.

— Si tu le dis…

— Tu sais quoi ? On va se prévoir un truc avec Simon et ses colocs. Ça te fera du bien de changer d’ambiance.

Mon esprit gère déjà l’organisation, l’envoi du texto, la manière dont je vais passer pour la pote qui se soucie de son amie, cette fille sur qui on peut compter, quelqu’un de fiable. Oui, ce programme est parfait. D’une voix plus assurée, je répète ma dernière phrase et Mag hoche la tête sans conviction. Ses lèvres s’étirent en un sourire tendu.

— En parlant de Simon, t’en es où ?

— Je l’ai vu tout à l’heure… je t’avais dit, j’avais ma séance chez le psy.

Mag s’empresse de s’asseoir à mes côtés et sa main se dépose sur mon épaule.

— J’avais zappé ! Alors, ça s’est passé comment ?

— C’était bizarre.

J’entrecoupe ma phrase d’un rire crispé.

— Je ne savais pas trop quoi dire. Je ne me voyais pas trop lui raconter toute ma vie, comme ça. Et puis, tu l’aurais vu avec son petit carnet à noter tout ce que je disais…

— Tu vas y retourner ?

— Ouais.

— Tu le fais parce que t’en as envie ou pour faire plaisir à Simon ?

Je déteste qu’elle me connaisse si bien et pour éviter de lui répondre, je profite qu’elle parle de Simon.

— Tiens, tu vas me donner ton avis. On est allé boire un verre après la séance et il s’est passé un truc étrange. Il a reçu un coup de fil et deux secondes après, il est parti à toute vitesse.

— T’as pas une idée de qui l’appelait ?

— Je crois que c’était une fille… en tout cas, il s’est barré si vite qu’il a oublié de payer sa boisson.

— Et cette fille… ça ne serait pas cette peste de Clara ?

Depuis cette fameuse soirée pour laquelle Mag m’avait aidé à me préparer, elle ne décolère pas de l’attitude de Clara et s’applique à toujours accoler un qualificatif méprisant à son prénom. Certaines de ses associations nous ont valus de longues minutes de fou rire.

— Je suis pas sure. Enfin, je sais pas… Simon m’a juste dit qu’il m’appellerait plus tard.

— Elle était au courant que vous deviez passer l’aprèm ensemble ?

— J’en sais rien ! Peut-être bien que oui…

— Vas-y, prends ton téléphone et écris-lui un message.

— À Clara ?

— À Simon, bécasse.

— Je lui ai déjà envoyé un texto tout à l’heure.

— Fais voir.

Je sors mon mobile et lui montre. Elle se mordille le bout de l’ongle tout en lisant à plusieurs reprises ce que j’ai rédigé. Je respire le plus silencieusement possible pour ne pas déranger sa réflexion. D’un geste agacé, elle pose l’appareil sur le bureau.

— J’ai besoin d’une douche. Tu ne bouges pas, je reviens.

Je m’allume une cigarette en attendant son retour. Quelques nœuds au cerveau et quatre clopes plus tard, elle sort enfin de la salle de bain, le regard noircit par une couche de mascara fraîche et les lèvres brillantes d’un gloss pêche. Mes yeux tombent au sol en même temps que sa serviette. Le niveau de pudeur de Mag s’entrechoque avec le mien. Je reste à scruter la moquette tant que son corps n’est pas couvert d’une culotte et d’un tee-shirt. Elle se moque gentiment de ma gêne tandis qu’elle enfile un jean.

— C’est bon, tu peux relever la tête sans risque !

Le tissu fin de son haut laisse deviner la pointe sombre de sa poitrine mouvante.

— T’as pas oublié de mettre un truc ?

Elle se tourne vers le miroir et s’examine un court instant avant de revenir vers moi, le regard interrogateur. D’un mouvement de tête, je désigne ses rondeurs.

— Un soutif, peut-être ?

— C’est dépassé de porter un soutif, Flo ! La mode est au no bra. Ou free boobs.

— Y’a une semaine tu portais des trucs pleins de mousse et maintenant tu passes à… rien. J’arrive pas à te suivre.

Mag éclate de rire et secoue sa poitrine devant mon nez.

— Ça va, ça vient. Et puis les mecs adorent ça.

Je soupire et lève les yeux au plafond.

— Tu penseras un jour à ne pas choisir en fonction de ce que les mecs aiment ?

— Dis la meuf qui consulte un psy pour faire plaisir à un… mec.

Elle me tire la langue avant de poursuivre sa phrase.

— On va se pointer chez lui.

J’avale ma salive de travers et tousse un long moment avant de pouvoir parler.

— Quoi ?

— On va acheter une bouteille et on y va.

— Attend, je… mais… t’es sûre que c’est une bonne idée ?

— Si cette grognasse de Clara est là-bas, on va vite la déloger.

À peine le pied sur le trottoir, un vent frais s’engouffre dans mes pensées. L’hésitation me fait ralentir le pas, mais Mag me tire par la manche. Première étape, nous nous arrêtons à l’épicerie au coin de la rue. J’attrape une bouteille de bière et file à la caisse. Mag m’y attend, le manteau légèrement entrouvert. L’employé derrière son comptoir, a l’air d’apprécier le mouvement free boobs. Il me regarde à peine quand je glisse mon billet vers lui. Au moment de me rendre la monnaie, il scrute Mag et lui adresse la parole.

— Comment on fait pour aller tout droit ?

Mag penche la tête sur le côté en battant des cils.

— Tout droit ?

Je m’étouffe avec mon rire. Ce mec manque clairement d’imagination. Je passe mon bras sous celui de Mag, l’entraîne vers la sortie et réponds au caissier sans me retourner d’une voix moqueuse.

— Ouais ouais, tout droit vers ton cœur. On connaît ! Bonne fin de journée !

Ma bouche se faufile à travers l’épaisse chevelure de Mag et je lui chuchote qu’il y a quelques temps, il m’avait dit la même chose. Dans un éclat de rire, nous sortons du magasin et elle me confie quelques anecdotes de soirée sur des techniques de drague douteuse. J’en connais la majorité, non pour les avoir expérimentés, mais parce que Mag me les a déjà racontés. Pourtant, je me laisse porter et glousse comme si c’était la première fois qu’elle me les contait. Je fugue dans une réalité parallèle dans laquelle nous ne serions que deux copines se baladant tout en plaisantant.

Arrivée au bas de l’immeuble de Simon, la grande porte d’entrée me toise et me ramène prestement à ce que nous nous apprêtons à faire.

 

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Cherry
Posté le 10/09/2021
Quand j'ai lu ce chapitre pour la première fois, j'ai éclaté de rire en lisant la fin. Enfin quelque chose de joyeux et de marrant xD je trouve une sorte de parfum de jeunesse en lisant cette histoire, et le passage à l'âge adulte est très bien montré. Je ne sais pas comment l'expliquer, mais c'est comme si tu étais parvenue à capturer de la bonne manière le monde adulte. Un moment on déprime et on broie du noir, un autre moment on retrouve la joie et l'espoir grâce à une copine comme Mag.
C'est dingue comme je m'identifie à Flo parfois ! Je me dis qu'elle et moi on se serait probablement croisées dans la vraie vie

Héhé, Mag c'est vraiment la BFF :) on voudrait tous une Mag dans la vie
_HP_
Posté le 23/04/2021
Hello !

Déjà presque la fin... T-T
Vu où en est la situation, je me demande bien comment tu vas clôturer 🤔

Mais bref, ce n'est pas encore terminé !
Le lapsus de Mag cercueil/écureuil m'a bien fait rire xDD
J'aime beaucoup Mag, mais j'espère pour Flo que Clara n'est pas chez Simon, je suis sûre qu'elle trouverait un prétexte pour les insulter toutes les deux :( A moins qu'elle ne devienne super pote avec Mag, mais j'ai du mal à y croire xD
J'ai crès crès hâte de voiiir <3
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