Entre les mondes

Notes de l’auteur : Voici le chapitre 4. Merci à tous ceux qui ont ajouté Wargad à leurs PAL, j'ai hâte de connaître vos avis!

Merci de votre lecture!!

CHAPITRE 4

Entre les mondes

 

Un énorme craquement de bois résonna. La vie et la magie du Bilderŵ pulsèrent sous l’écorce. Le tonnerre claqua et un nouvel éclair illumina le paysage d’une lueur glaciale. Les feuilles bruissèrent et le vent et la neige frappèrent l’arbre sacré.

Je retins ma respiration. Je fermai les yeux et me recroquevillai aussi près que possible du tronc. Les branches du chêne tournoyèrent et s’abaissèrent, tombant face à moi. Les racines sortirent brusquement de terre et je sursautai. Les ramifications se réunirent et s’accrochèrent les unes aux autres jusqu’à ce je sois enfermée dans ce tombeau de bois, plongée dans le noir complet.

Le tronc était encore derrière moi, mais tout autour dans un cercle quasi parfait, un cocon effrayant s’était formé, me laissant seule dans une prison obscure. Je n’entendais plus le moindre son. Le silence était écrasant.

Les battements de mon cœur résonnaient dans tout mon corps. C’était de la magie, n’est-ce pas ? Il n’y avait aucune autre explication et cela m’effrayait encore plus que les orcs ou ces sorciers qui en avaient après moi. Je voulais ma mère–

Les larmes me montèrent aux yeux en repensant à son sort. Ce n’était pas possible. Cela devait être un cauchemar et j’allais me réveiller. Ma mère n’était pas morte, elle m’attendait à l’auberge, et un arbre ne venait pas de m’emprisonner par une terrible magie.

— L-laissez-moi sortir ! m’écriai-je, sans savoir à qui je m’adressai, ma voix coupée de sanglots.

Le silence fut brisé par le bruissement des feuilles mais il ne se passa rien.

— S’il vous plaît… J’ai peur… soufflai-je.

Je cachai mon visage contre mes genoux. Des larmes de terreur roulèrent le long de mes joues. D’autres bruissements de feuilles résonnèrent, cessant presque immédiatement. Ouvrant les yeux avec hésitation, je réalisai que la pénombre avait disparu, remplacée par une lumière douce. Incrédule, je levai mon regard. Des tas de lucioles voletaient paisiblement.

L’une d’elle se dirigea vers moi, je manquai de crier en réalisant que ce n’était pas une luciole mais– C’était une créature humanoïde, de la taille de ma main, avec des ailes vibrant dans son dos.

— Des… fées ? murmurai-je.

Je croyais qu’il s’agissait de légendes. Calador m’avait dit qu’il n’en avait jamais croisées, qu’elles vivaient dans… dans leur propre univers, lié à des lieux remplis de magie pure. Je regardai tout autour de moi, le silence était brisé par le rire cristallin et malicieux des fées.

— Si– s’il y a quelque chose qui m’entend… laissez-moi sortir ! S’il vous plaît ! m’exclamai-je.

Mais il n’y eut aucune réponse à part le frémissement des feuilles. J’observai les branchages au-dessus de moi, mais je ne parvins pas à percevoir ce qu’il s’y cachait. Soudain, je remarquai un éclat bleu émanant du tronc du chêne. Sous l’écorce, une lueur bleutée brillait de plus en plus fort. Mon poignet gauche brûlait atrocement.

— Qu’est-ce qu’il se passe bon sang ?

Les fées continuèrent de voler autour de moi, de jouer avec mes cheveux, même si elles restèrent loin de la lumière. Me mordillant la lèvre, je m’approchai du tronc. L’électricité chargea l’air et mes doigts picotèrent. Je cessai de respirer. L’illumination bleue avait une forme de fleur de lys.

Au moment où j’allais toucher l’écorce, une fée apparut soudainement devant mon visage. Je criai et reculai.

— N’interromps pas le processus, je t’en prie ! La magie de ce monde est assez faible comme ça !! s’écria la fée.

Contrairement à ses compagnes qui rigolèrent doucement à son intervention soudaine, elle était plus grande et plus imposante. Sa peau était brune comme de la terre labourée, elle avait de grands yeux vert disproportionnés et de longues oreilles. Des cheveux noirs étaient rejetés en arrière et son corps menu était habillé de feuilles et de fleurs. Des ailes vertes vibraient dans son dos. Elle me fixa en fronçant les sourcils, croisant ses petits bras d’un air agacé.

J’ouvris la bouche pour crier mais aucun son n’en sortit. Et avant que je ne puisse faire quoi que ce soit, la fée s’approcha et parla d’une voix étrangement apaisante :

— Je suis Dara. Une fée, gardienne du Derŵ’n Maïke, l’un des passages magiques entre les mondes de Dareia.

— Tu… tu… bafouillai-je, ne pouvant croire ce que je voyais.

— Oui, oui… Je sais… dit-elle d’une voix lasse. Je suis une fée, mais maintenant que tu as réveillé le Derŵ’n Maïke, tu peux te rendre à Wargad.

— O-où ?

— Je te l’ai déjà dit, à Wargad, l’un des mondes de Dareia, celui auquel tu appartiens. Le passage est ouvert, tu dois y aller.

J’avais l’impression de rêver, mais la douleur dans ma jambe était bien réelle. J’étais malheureusement réveillée.

Dara me fixa comme si je n’étais pas saine d’esprit (ce qui était la seule explication plausible) puis son regard dévia sur mon poignet gauche. Un grand sourire s’afficha sur son visage – ce qui m’effraya encore plus !

— Bon, il est temps ! dit-elle.

— Temps pour quoi ? demandai-je.

— De te manger ! s’écria-t-elle en grimaçant.

— Quoi ?! m’étranglai-je.

— J’rigole ! Pour t’emmener à Wargad.

Je respirai profondément, espérant me réveiller et essayant de rassembler le peu de force et de logique qu’il me restait. Ce nom était familier– Wargad était l’un des continents qui faisaient partie du monde de Dareia avant qu’il ne soit brisé par le Sorcier Noir, le même sort subi par le continent appelé Galatrass. Mais c’était il y a des siècles, des millénaires, et ces contrées avaient disparu !

— É-écoutez, je ne sais pas ce que j’ai provoqué et je m’en excuse, mais… mais ce n’est pas possible ! Je dois retourner chez moi, aider… aider ma mère–

Je secouai la tête. À chaque battement de cœur effrayé, un nouveau flot de panique pulsa dans mes veines.

— Tout ceci n’est qu’un rêve ! Je vais me réveiller, la magie n’est pas possible !

— Ne crois-tu donc pas en la magie ? demanda-t-elle en penchant la tête sur le côté d’un air curieux.

— La magie n’existe plus ! répondis-je, fronçant les sourcils. Ce sont des légendes et des contes pour enfants !

Elle ouvrit de grands yeux, insultée par mes paroles, et continua :

— C-comment peux-tu insinuer une chose pareille ?! La magie existe, tout comme j’existe, tout comme ce chêne existe, tout comme Myrddin existe ! s’exclama-t-elle, l’air offensé.

— Myrtille ? bafouillai-je.

— Oh ! s’écria-t-elle en posant sa petite main potelée sur son cœur d’un air profondément choqué. Myrddin ! C’est Myrddin !! répéta-t-elle.

Je marquai une pause, essayant de comprendre ce qu’il m’arrivait. En moins de vingt-quatre heures tout ce que je pensais savoir se révélait faux : je n’étais pas la fille biologique de Catherine et Seward Bunker, je n’étais même pas originaire de Sehaliah, des sorciers et des armées cherchaient à me capturer… Ma mère était morte à cause de moi.

— Laissez-moi partir, libérez-moi… plaidai-je.

— Te libérer ?

— Oui ! Je veux rentrer chez moi ! Je dois… ma mère… !

— Mais voyons, tu es chez toi, au pays de Wargad.

— Je ne connais même pas cet endroit ! criai-je.

Dara ouvrit la bouche pour me répondre mais son attention fut attirée par autre chose. Un grand coup résonna contre le cocon de bois. Tout l’arbre trembla. Un autre coup, encore plus violent, fit craquer les branches et les racines, comme si quelqu’un, ou quelque chose, cherchait à s’introduire ici. J’avais peur du Bilderŵ et de ce qui m’attendait, mais la créature qui avait la force de briser les barrières magiques du chêne sacré m’effrayait encore plus.

— Il n’y a plus de temps à perdre, souffla Dara.

Elle était encore plus terrorisée que moi.

Avant que je ne puisse faire quoi que ce soit, elle écarta ses bras et des branches attrapèrent mes membres. J’essayai de me dégager, mais leur prise était bien trop serrée. Dara se tourna vers la lumière bleutée de plus en plus intense. Les attaques au-dehors redoublèrent d’intensité, tout comme mon angoisse.

— N-non ! hurlai-je, tirant sur les plantes qui me retenaient, jusqu’à ce que mes poignets deviennent rouges.

Elle frappa de sa petite main l’écorce qui s’effrita et tomba au sol, dévoilant la lumière en forme de fleur de lys. L’électricité qui avait envahi l’air me frappa de pleins fouets. L’éclat devint plus intense et m’aveugla. Je me détournai en hurlant puis soudain, j’eus l’impression de tomber. Je tombai dans un endroit vide plongé dans le noir complet. Les paroles de la fée tournaient dans ma tête : « Tu as réveillé le Derŵ’n Maïke, le passage magique entre les mondes de Dareia. »

Je fus parcourue d’un frisson lorsqu’un souffle froid vibra contre mon cou :

— Nethí Kesena.

Une douleur me frappa, si soudaine, si intense qu’aucun son ne put m’échapper, mon corps entier fut déchiré de l’intérieur. Puis, plus rien.

           

Avant de pouvoir l’entendre ou de voir le flash, le tremblement du tonnerre trembla dans l’air. Il secoua le ciel si violemment que ce fut comme être frappée par la foudre elle-même. Le son résonna dans mes oreilles pendant un moment avant que je ne sois pressée contre un corps chaud et tremblant. J’entendais un souffle irrégulier, comme si la personne me portant courait à vive allure. Je levai les yeux vers le ciel noir d’orage, une pluie violente s’abattait contre nous. La personne tenta de me protéger un peu plus contre les bourrasques de vent qui hurlaient tout autour de nous. La forêt était lugubre et inquiétante. Les sapins nous surplombaient de toute leur hauteur. Le son étouffé des aiguilles crissait sous les pieds de la femme.

Elle trébucha et un cri, mélange entre un hurlement aigu et le grognement d’une bête sauvage, y fit échos. Mais ce qui m’effraya le plus fut la sonorité humaine qui s’ajouta à cet appel. Ce fut pire encore lorsque je pus distinguer des voix, rauques et monstrueuses :

— Elle est là !

— Il nous faut l’enfant !

La femme sanglota et accéléra puis elle se jeta à genoux devant un grand arbre au tronc énorme. De nouveau, un éclair traversa le ciel. Il éclaira le chêne de sa lueur glacée et envoya une ombre terrifiante sur la femme qui me portait contre son cœur.

 

Le hennissement de chevaux nerveux résonna dans ma tête. Je luttai pour revenir à moi. Mes tempes tambourinaient atrocement, mon bras gauche me lançait douloureusement et mon corps entier était engourdi. L’herbe humide et froide chatouilla mes doigts tremblants.

— Attention !

Des voix d’hommes résonnèrent. Mon cœur s’emballa et la panique me réveilla. Ma vision était trouble, mais je distinguai plusieurs chevaux et plusieurs hommes en armure qui m’entouraient.

— Elle se réveille, Connétable Durand ! s’exclama l’homme le plus proche de moi.

Sa voix forte me fit grimacer et je faillis sombrer de nouveau dans l’inconscience.

— Faites place, ordonna un homme imposant.

Yeux entrouverts, aveuglée par la lumière et les formes qui me rendaient nauséeuse, je vis un homme d’âge mur se pencher vers moi. Il fronçait les sourcils et avait des yeux bleu électrique. Il plongea sont regard dans le mien avant d’attraper mon bras gauche. La sensation inattendue d’inertie me perturba suffisamment pour que je tente de me redresser. Je le regrettai immédiatement, la douleur traversa ma jambe violemment. Je retombai au sol avec un hurlement. Des larmes me brûlèrent les yeux.

L’homme laissa retomber mon bras et lança un regard à ma robe rougie par le sang.

— Que lui est-il arrivé ? demanda-t-il d’une voix grave, sans pour autant avoir l’air de vraiment s’en soucier.

— On ne sait pas, seigneur. Elle était déjà blessée quand on l’a trouvée. Une flèche a traversé sa jambe, mais on n’a pas osé la retirer quand vous étiez déjà sur le chemin.

— Agramiens ?

— Non, l’empennage est différent des flèches agramiennes. On a trouvé ceci dans ses poches.

— Retournons au palais, décida-t-il après une pause pensive.

Je tentai de tourner ma tête pour voir de quoi ils parlaient mais un homme en armure se pencha vers moi pour me transporter.

— Non… murmurai-je.

Je souffrais toujours et j’étais encore trop embrumée pour me débattre. Je sombrai dans l’obscurité la plus profonde.

 

Quand je revins à moi, je me sentais toujours aussi mal mais il me fallut moins de temps pour prendre conscience de ce qui m’entourait. Ou alors je perdis le compte de toutes les fois où je m’évanouis.

Je me redressai, grimaçant à la douleur dans ma jambe, mais elle n’était pas aussi poignante qu’auparavant. Je remarquai quelque chose sur ma main gauche. Le bout de mes doigts étaient assombris, des sortes de petites veines noires étaient apparues. Je fixai d’un air incrédule ma peau devenue sombre quand les veinures pulsèrent. J’étouffai un cri, les filons et la noirceur s’étendirent le long de mes doigts.

Je me mis à trembler, la peur me glaça le sang. Je me forçai à repousser les couvertures pour me lever.

À ce moment, une femme entra, portant une carafe d’eau chaude. Elle fut surprise de me voir réveillée et s’empressa de m’aider à me redresser. J’essayai de me dégager mais elle sourit d’un air rassurant. Elle avait un visage rond et des traits simples, des cheveux bruns et des yeux bleus, comme la robe qu’elle portait.

Je me laissai retomber sur le lit alors qu’elle passait l’eau, mélangée à un produit apaisant, contre mes tempes et mes mains, recouvertes d’égratignures et de brûlures. Sans un mot, elle tapota ma jambe gauche en montrant un pot de crème. Sans dire quoi que ce soit en retour, j’attrapai le pot rempli d’une crème vert pâle. Après l’avoir reniflée, elle indiqua de nouveau ma jambe. Je défis le bandage pour appliquer la crème. La blessure de la flèche piqua et brûla, mais presqu’aussitôt, la médecine calma la sensation lancinante. La jeune femme rebanda ma jambe puis déposa une petite pile de vêtement à mes côtés.

J’étais dans une chambre confortable avec des fenêtres donnant sur une immense forêt. Quelques meubles en bois et un tableau décoraient la pièce.

Ignorant la robe bleue similaire à la sienne qu’elle voulait que je porte, je boitai jusqu’à la fenêtre la plus proche. Sur ma droite se trouvait une grande forêt de sapins. Je me trouvais dans un immense bâtiment – un palais – qui surplombait une vaste ville en contrebas de quelques collines. Un immense fleuve venait du nord et se séparait en deux affluents au milieu de la cité.

Il n’y avait aucun fleuve comme cela dans les environs, ni une telle cité, ni de palais…

Je me retournai brusquement vers la jeune femme.

— Où sommes-nous ? demandai-je.

Elle me regarda d’un air penaud, sans oser répondre.

— Où sommes-nous ?! répétai-je. Je ne connais pas cet endroit, quelle est cette ville ?! Où suis-je ?!

Elle secoua la tête, et indiqua sa gorge traversée d’une grande cicatrice blanche.

— Tu… ne peux pas parler, c’est ça ? compris-je.

Elle acquiesça vivement, avec un sourire triste. Je lançai un regard au paysage inconnu. Puis je me tournai de nouveau vers elle.

— Je suppose qu’ils t’ont envoyée toi pour éviter que je n’apprenne quoi que ce soit d’une langue trop pendue.

Au lieu de montrer la moindre émotion à cette remarque, elle força la robe dans mes bras. Elle insista et, avec son aide, je finis par l’enfiler. Puis elle coiffa mes longues boucles brunes.

« Maintenant que tu as réveillé le Derŵ’n Maïke, tu peux te rendre à Wargad. »

« Wargad, l’un des mondes de Dareia, celui auquel tu appartiens. »

Je remuai mes mains nerveusement. Plus je repensai aux mots de la fée gardienne du Bilderŵ, plus ma marque de naissance me brûlait. La terreur grandissante, je soulevai mes manches et cessai de respirer. Mes poignets portaient des traces rouges, comme si j’avais été attachée. Les traces des lianes de Dara lorsqu’elles m’avaient enserrée plus tôt pour m’envoyer dans le pays de Wargad.

La porte s’ouvrit brusquement et un homme souriant entra, accompagné de deux gardes. Il me regarda de la tête aux pieds, puis s’inclina légèrement en avant :

— C’est un soulagement de vous voir réveillée, mademoiselle. Mon nom est Edward Kendrick, je suis l’un des maréchaux qui assistent le Connétable Durand. Si vous vous sentez en état de m’accompagner, il est prêt à vous recevoir dans une autre pièce où nous pourrons discuter de la… situation.

Je lançai un regard nerveux à la jeune femme, puis aux gardes. Malgré le sourire chaleureux d’Edward Kendrick, je doutai que j’aie eu le moindre choix.

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