Entre-deux

Par Rimeko
Notes de l’auteur : (Secret Santa pour quelqu'un qui m'a demandé une romance dans un contexte de low fantasy inspiré de l'Europe de l'Est, qui serait "douce, heureuse et mignonne, sans être niaise" et "épique dans sa trame, sans être héroïque"... arg) (Je suis pas trop sûre du rythme et tout, mais comme je ne sais pas par quel bout prendre la bête, je la soumets à vos critiques éclairées :P)

Son sang réchauffait ses mains engourdies.

Il trébucha contre une racine à demi enfouie, se rattrapa de justesse à un tronc, y laissant la trace de sa paume rougie. Il lui semblait encore entendre, à la limite de ses perceptions, le pas des chevaux et l’aboiement des chiens. Il s’arrêta lorsqu’un éclat de voix bien distinct émergea du bourdonnement de ses oreilles. Son cœur tambourinait à ses tempes alors qu’il s’efforçait de retenir son souffle, aux aguets. Les coins de sa vision s’assombrissaient déjà.

Il s’avança un peu plus dans les sous-bois, espérant que les arbres soient une cachette efficace. Si ses poursuivants retrouvaient sa trace malgré tout, il n’en avait plus pour longtemps à vivre.

Au milieu du brun de l’écorce et du vert des feuilles, il devinait des couleurs qui n’appartenaient pas à la forêt. Du bleu, du jaune. Il s’approcha un peu, puis s’accroupit entre deux larges racines, guettant le moindre signe d’activité humaine. Sa blessure saignait toujours, et il y appuya un peu plus fort sa paume, grimaçant sous la douleur. Venues du campement lui parvenaient des voix, la plainte étouffée d’un violon et l’odeur d’un feu de bois.

Il était en train d’imaginer la sensation, la chaleur qu’il ressentirait à approcher ses mains des flammes, quand une lame de métal froid vint reposer sur sa gorge exposée. Son monde se fissura. Il ne l’avait même pas entendu arriver.

La voix prononça des mots qu’il ne comprit pas, et il se tendit très légèrement, autant que le couteau appuyé contre sa peau le lui permettait. Il n’y avait pas de femmes dans ceux qui le poursuivaient. Il jeta un coup d’œil sur le côté, aperçut le bas d’une longue jupe rouge.

« Je… ne comprends pas… » tenta-t-il dans un roumain hésitant.

Pendant quelques battements de cœur, il y eut le silence.

« Qui es-tu ? »

Malgré l’accent de la femme, la question était très claire cette fois.

« Je ne suis pas de… d’ici.

— D’où, alors ?

— Bulgarie. »

Le nom resta un instant suspendu entre eux deux, puis la pression de la lame se relâcha un peu. Il recommença à respirer.

« Ton nom. Complet.

— Nayden Vassilov.

— Qu’est-ce que tu fais ici ?

— Je… Je suis… recherché ? Oui, recherché, dans ma région de naissance. Ils m’ont suivi jusqu’à la… euh… la limite ?

— La frontière ?

— Oui. Je crois que je les ai perdus, mais je… je ne sais plus quoi faire. Je suis venu plus près quand j’ai entendu des voix.

— Pourquoi ?

— Euh… Par… curiosité ?

— Tu es un voleur.

— Non ! »

Il tenta de tourner la tête pour croiser le regard de la femme, mais elle raffermit sa prise sur le manche de son arme et il n’osa plus.

« Je me suis approché sans réfléchir, c’est le… la vérité. »

Après un temps de réflexion, la femme ôta la lame de sa gorge et, instinctivement, il plaça sa main à la place. Il releva la tête vers l’inconnue qui l’avait contourné pour se placer en face de lui et le toisait maintenant de toute sa hauteur. Il ne put s’empêcher de remarquer qu’elle était belle. Elle devait avoir un peu moins de trente ans, juste assez mâture pour que la ligne de ses pommettes soit plus dessinée, pour que ses yeux noirs aient cette profondeur envoûtante. Sa longue jupe épousait la courbe de ses jambes à chacun de ses mouvements, sa chemise crème laissait voir le relief de ses clavicules sous sa peau mate. Ses larges boucles d’oreille rondes oscillaient tout contre ses boucles sombres, contrastant avec le rouge de son foulard.

« Qui es-tu ? demanda-t-il finalement.

— Loréna. »

Le nom était sorti un peu trop vite de ses lèvres pleines, comme si elle voulait s’en débarrasser. Nayden laissa son regard s’attarder un peu sur son visage, trouva que ces trois syllabes ne lui convenaient pas.

« Ce n’est pas ton vrai nom, » dit-il sans trop savoir pourquoi.

Elle le fixa longuement et il se sentit obligé de détourner les yeux.

« C’est celui sous lequel les gadjé me connaissent.

— Tu es tzigane ? »

Elle ne prit même pas la peine de répondre.

« Pars d’ici. »

Nayden prit appui sur une des branches basses de l’arbre qui l’avait abrité, se redressa avec une grimace. Ses jambes tremblaient, menaçant de se dérober sous lui, et l’ombre qui rôdait aux bords de sa vision grignota un peu plus de terrain. Il sentit à peine les mains de Loréna qui le rattrapaient.

« Hé ! »

Il parvint à reprendre un peu son équilibre, mais elle ne le lâchât pas pour autant.

« Tu es blessé ? »

Comme il ne répondit pas, elle écarta doucement les pans de son manteau, dévoilant sa chemise tâchée de sang et la blessure laissée par la flèche. Un long sifflement s’échappa d’entre ses dents.

« C’est les gens qui te recherchent qui t’ont fait ça ?

— Oui.

— Qu’est-ce que tu as fait ?

— J’ai sauvé ma… ma sœur. »

Loréna leva un sourcil comme pour l’encourager à continuer.

« Il y a un Căpcăun qui vit dans les montagnes à côté chez moi… de ce qui était chez moi, commença-t-il. Pour… Pour l’apaiser, tous les six mois, l’un des villages de la vallée envoie une offrande jusqu’à son… son chez lui ?

— Son repaire.

— Son repaire, répéta-t-il. Pour qu’il ne vienne pas attaquer des habitants au hasard. À la place, les sages décident qui vit et qui meurt. »

Loréna marmonna quelque chose en romani d’un air dégoûté.

« Où elle est, ta sœur, maintenant ?

— Je ne sais pas. J’ai perdu sa trace à la limi- la frontière. Mais je sais qu’elle est encore vivante.

— Ou tu essayes de t’en persuader. »

Il soutint son regard pour la première fois.

« Non, j’en suis sûr. »

Ce fut elle qui finit par détourner la tête, murmurant entre ses dents dans sa langue natale. Ses yeux fixaient le vague entre eux deux puis, sans prévenir, elle lui attrapa la main.

« Viens. Je peux soigner ta blessure. »

 

*

 

« Pourquoi ? »

Son murmure se perdit dans les boucles noires de Loréna. Son corps souple était tout contre le sien, il sentait son cœur battre au rythme du sien. Elle se redressa, s’asseyant à demi, et ses mains vinrent se placer sur sa poitrine à lui en un geste gentiment possessif.

« Qu’est-ce que tu veux dire ? » souffla-t-elle.

Il rit doucement.

« Tu sais très bien ce que je veux dire. »

Ils parlaient toujours roumain entre eux, malgré les critiques que cela avait valu à Loréna de la part des autres tziganes. Nayden essayait d’apprendre leur langue, mais elle ne ressemblait à rien de ce qu’il connaissait et en roumain, désormais, il ne cherchait plus ses mots. De son passé, il lui restait son accent – et la cicatrice juste au-dessus de l’os de sa hanche, là où les doigts de sa compagne venaient explorer ce relief familier.

Elle secoua la tête en souriant, faisant tinter ses boucles d’oreille.

« Qu’est-ce qui a pu pousser une mage tzigane à s’intéresser à un gadjé ? » insista-t-il.

Elle se pencha sur lui pour l’embrasser et il glissa la main dans ses cheveux pour l’attirer encore une plus près. Il se résignait à ne pas obtenir de réponse – il se serait résigné à tout tant que les lèvres de Loréna étaient sur les siennes – quand elle rompit leur étreinte.

« J’ai vu quelque chose en toi, quelque chose que tu essaies tant bien que mal d’ignorer. »

Nayden haussa un sourcil.

« Tu peux être encore plus cryptique, s’il te plaît ?

— Tu sais très bien ce que je veux dire. »

— … Je l’ai cherchée, celle-là, hein ? »

Elle sourit, dévoilant le blanc de ses dents, puis son expression redevint sérieuse.

« Tu parles aux morts. »

Les mots de Loréna restèrent un très long moment suspendus entre eux, flottant au milieu de leur roulotte, se mêlant à l’odeur des bâtonnets d’encens. Les flammes des deux bougies jetaient des reflets dansants sur le bois peint en jaune et rouge, sur leurs deux corps entrelacés.

« Je-, commença Nayden – mais il se tut quand sa compagne posa délicatement un doigt sur ses lèvres.

— Pourquoi tu essayes de nier ?

— Ton peuple a peur de la mort, et toi aussi, au fond. Et même dans mon pays… On affiche dans les rues les portraits de ceux qui sont partis, mais là-bas aussi on craint les… les dvoĭno-dusha. C’est comme ça que mes parents m’appelaient, quand ils ont compris. Personne d’autre n’en a jamais rien su, même pas ma sœur.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Je… je ne sais pas trop comment le traduire. Une double… double-âme ? Dans ma vallée natale, on pense qu’il y a deux mondes, celui des vivants et celui des morts, et que l’un est aveugle à l’autre. Donc, le seul moyen pour une personne d’avoir accès aux deux, c’est de porter une âme décédée. Quelque chose comme ça. »

Loréna le regardait d’en-dessous ses cils.

« Mon peuple ne craint pas la mort, dit-elle finalement. Pour nous, elle n’existe pas. Seulement, parfois, certaines âmes s’en vont, et elles ne doivent pas revenir, parce qu’elles ne sont plus vraiment humaines. Et ainsi, personne ne peut les voir ou les entendre, pas vraiment, pas d’une façon qui importe. Ces âmes errent au milieu des vivants, dans un corps qui n’est qu’une apparence. Et, au bout de quelques mois, elles se sentent seules, très, très seules, et les tziganes, par essence, vivent en communauté. Alors ces âmes perdues perdent pied, elles deviennent dangereuses, elles attaquent les vivants pour les rendre semblables à elles. »

Elle eut un petit sourire triste que Nayden ne parvint pas à déchiffrer, avant de reprendre :

« Pour apaiser ces âmes errantes, les tziganes leur laissent des offrandes, mais au bout d’un moment cela ne suffit plus et il faut s’en aller, plus loin, toujours plus loin, tout abandonner derrière soi et reprendre la route. La terre appartient à mort, et nous nous sommes les enfants du vent.

— Comment savez-vous quand il est temps de lever le camp ?

— C’est à ça que servent les gens comme moi, répondit-il avec un nouveau sourire énigmatique. C’est aux mages de guetter les âmes, ce sont les seuls vivants qui peuvent s’approcher d’elles, les sonder, sans s’y perdre… à condition, du moins, de ne pas trop s’attarder. »

Sa voix s’était muée en murmure alors qu’elle parlait, les derniers mots à peine plus qu’un souffle entre eux, presque noyés par les faibles échos de la plainte d’un violon, dehors – un monde plus loin.

Les mains de Loréna étaient froides tout contre sa peau, ses prunelles deux éclats de nuit.

« Dis-moi, demanda-t-elle d’une voix un peu trop aiguë, que vois-tu quand tu me regardes ? »

Nayden leva le bras, effleura sa joue, et sa compagne se laissa aller contre sa paume offerte, fermant à demi les yeux.

« Je vois la femme que j’aime. »

Les doigts de Loréna se refermèrent sur son poignet, l’éloigna d’elle.

« Comment je suis ? interrogea-t-elle, les yeux toujours clos.

— Tu… as les cheveux noirs, commença-t-il, longs et bouclés. Tu as un grain de beauté au coin de la bouche. Tu as… »

Ses paroles moururent sur ses lèvres. À la lumière des bougies, les traits de Loréna semblaient osciller, comme un reflet dans l’eau, se fondant à demi dans l’obscurité. Un instant, elle était encore plus belle qui ne se le rappelait, et l’autre, il regardait une inconnue.

Nayden sourit, dégagea doucement son poignet de l’étreinte de Loréna, et prit son visage en coupe entre ses deux mains.

« Je sais qui tu es. »

Elle rouvrit les yeux.

« Vraiment ? »

Il l’embrassa, avec retenue d’abord, puis alors que sa peau se réchauffait au contact de la sienne il sentit le désir se réveiller au creux de sa poitrine. Ils basculèrent tout d’eux au milieu des couvertures et un rire se fraya un passage entre les lèvres de Loréna, résonnant dans sa poitrine à lui.

« Je sais que tu n’es pas celle qu’ils croient, murmura-t-il tout contre la peau fine de son cou. Je sais que tu n’es plus la mage qu’ils ont connue, que tu t’es perdue en chemin. Je ne sais pas comment, je ne sais pas pourquoi. »

Il l’embrassa encore une fois, la sentit frissonner.

« Mais il y a une chose dont je suis sûr, continua-t-il, c’est que je t’ai aimée dès le premier jour. Et pour toi, tu es bien réelle, tu es là, tout contre moi, et je ne voudrais être nulle part ailleurs.

— Je suis morte, Nayden, et toi, tu es vivant. Je ne devrais pas te retenir ici. Ce n’est même pas ton peuple. »

Il se redressa sur un coude pour plonger dans ses yeux noirs.

« Sara… »

Sa bouche s’entrouvrit au son de son vrai nom.

« Je t’aime. »

Il n’ajouta rien. Comme si ces mots, ces trois petits mots, expliquaient tout, comblaient le vide béant entre morts et vivants.

Et au fond, peut-être bien que c’était le cas.

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Vylma
Posté le 23/02/2020
Je ne m'attendais pas du tout à ça !
J'aurais envie d'en savoir plus sur cet univers (les fantômes c'est trop cool) mais c'est suffisant pour cette histoire :)
Lorena est assez bien décrite, je la visualise bien, mais ce n'est pas le cas du protagoniste... J'aimerais en savoir plus sur son apparence, sur sa vie avant sa fuite et sur ce qu'est devenue sa sœur.
Pour ce qui est de l'ambiance tzigane, les deux références au violon, au couleurs et à l'encens arrivent à planter le décor, mais je me suis rendue compte qu'on ne voyais jamais le campement directement, ni même les autres personnes.
Je me demande, pour les termes étrangers comme "dvoĭno-dusha", tu as fait des recherches ?
Merci pour ce texte ^^
Rimeko
Posté le 25/02/2020
Pour tout te dire, quand j'ai commencé à écrire, moi non plus xD Le problème (ou l'avantage ?) des ateliers... Je savais que je voulais partir sur une histoire de fantômes, autour des croyances tsiganes, mais après...
Ouais il faut croire que j'ai fait la feignasse sur les descriptions en général avec ce texte x) Je dois bien avouer que je visualisais pas forcément tout le décor, j'ai pas pu faire autant de recherches que je voulais en raison du temps limité...
Et du coup ça m'amène à ta question : oui, j'ai fait quelques recherches, le monstre anthropophage évoqué par le perso principal (le Căpcăun), la vision tzigane de la mort / des esprits et les affiches pour les morts en Bulgarie, tout ça c'est plus ou moins exact ; par contre je n'ai pas trouvé quelque chose qui me satisfaisait au niveau de cette histoire de double-âme, donc le terme "dvoĭno-dusha" est inventé (c'est juste une traduction littérale en fait) ^^
Merci de ta lecture assidue en tous cas, ça me fait vraiment plaisir de te retrouver à chaque nouveau texte !! <3
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