Embrasser son humanité

Par Maud14

L’éclair de sa colère frappa un tronc sec et à moitié mort le faisant prendre feu instantanément. La fumée de sa chaleur s’éleva en arabesques grises dans la nuit et le crépitement s’amplifia, rongeant le calme des lieux. La foudre frappa à nouveau sous les yeux horrifiés de Hyacinthe et lézarda dans le ciel noir pour finir à ses pieds. Un cri de surprise s’échappa de ses lèvres et elle tomba en arrière. En quelques secondes, des dizaines de fulgurations éclatèrent et bientôt elle se rendit compte qu’ils étaient encerclés par un mur de flammes qui s’arrêtait près de l’eau.

Alexandre se tenait droit, le visage déformé par les ombres mouvantes du feu, les muscles tirés. Son regard vissé sur elle lui fit peur pour la première fois. Pour la première fois elle n’était plus sûre de lui. Elle recula à tâtons loin de la flammèche qui l’avait frôlé, mais bientôt elle sentit une chaleur dans son dos et paniqua. L’air s’était chargé à nouveau d’une fumée dévorant tout le dioxygène qui les entourait.

Hyacinthe se releva en titubant, les jambes tremblantes. Les oiseaux s’envolaient autour, formant un ballet aérien. Le titan n’avait plus rien d’humain. Sa masse corporel impressionnante semblait s’embraser à travers la danse frénétique des flammes, ses points se crispaient puis se décrispaient comme s’il alimentait la fournaise. Ses yeux n’étaient que deux billes de charbon, percés seulement d’un rayon doré. Il ne transpirait pas, n’étouffait pas, n’éprouvait pas la chaleur de son frère Maeldan. Il allait la tuer.

Un petit animal sans défense, cerné par un dangereux prédateur. Voilà ce qu’elle était! Comment toute cette confiance qu’elle lui avait octroyé sans concessions pouvait-elle partir parmi toute cette fumée? Elle n’était même pas sûre que l’albatros soit encore là, mais il fallait qu’elle tente le coup. Elle ne voulait pas finir carbonisée de la sorte. Méfiante, elle contourna le petit feu qui avait faillit la brûler et s’avança prudemment vers lui. Ses orbes noires la suivirent sans ciller. Sa bouche crispée et son front dur semblaient l’avertirent, mais elle ne pouvait pas reculer.

Les murs rougeoyants s’élevèrent un peu plus vers le ciel, formant presque un dôme. La chaleur suffocante rendait la respiration de Hyacinthe douloureuse, elle toussa.

« Alexandre », croassa-t-elle.

Effrayée, elle s’approcha de lui et remarqua la lueur sauvage faisant briller son regard. Le vent se mit à envoyer des bourrasques vers les flammes, les faisant se courber vers elle. On aurait dit que les éléments se déchaînaient à travers lui, à travers eux. Une mèche incendiée la frôla.

« Mais qu’est-ce que tu fais?!, s’écria-t-elle dans le vacarme des crépitements de l’incendie. Tu vas tout brûler! »

Au loin, un écho capta l’ouïe de Hyacinthe. On l’appelait. Elle se retourna brusquement, et le feu lui brûla les yeux mais elle crut distinguer la silhouette d’Ali, déformée par l’effroi. Elle fit volte face et continua de se rapprocher doucement, craignant qu’il n’ait un geste de repli. Il n’était plus lui même. Il fallait qu’elle le ramène à la raison.

« Alexandre, c’est moi, hurla-t-elle. Hyacinthe! ».

Elle n’était plus qu’à trois mètres de lui. Il recula. L’incendie se reflétait dans ses yeux. Sans réfléchir, elle avala la distance restante et, sans lui laisser le temps de réagir, se jeta contre lui. Elle sentit son corps dur comme la pierre contre elle, la tension de chacun de ses muscles qui se tendirent un peu plus à son contact. Il n’était qu’une boule de nerfs. La chaleur de son corps la consuma, mais elle tint bon, resserrant son étreinte, collant sa joue à son torse bouillant. Il tenta de se dégager, mais elle leva la tête et agrippa sa nuque pour qu’il la regarde.

« Arrête ça », balbutia-t-elle.

L’air manquait, la fumée s’insinuait dans sa gorge, dans son nez, dans sa bouche. Elle n’allait pas tenir très longtemps. Le regard d’Alexandre se baissa vers elle et ses lèvres se tordirent dans un rictus de douleur grossier.

« Reprends toi! », s’écria-t-elle.

Ses prunelles semblèrent se rétracter sous l’effet de la surprise, et sa bouche s’entrouvrit. L’obscurité de ses orbes se dissipa et le bleu de l’océan réapparut, trouée d’un rayon de soleil. Puis, son regard se porta sur les murs de flammes autour d’eux et ses traits se tendirent sous l’effet de la terreur. Ses mains se levèrent vers le ciel. Un mur d’eau s’éleva du lac et inonda la prison de flammes qui les entourait, éteignant le brasier au passage. Son corps se mit à trembler violemment contre celui de Hyacinthe.

L’incendie éteint, il tomba à genoux.

Tout se passa très vite. La jeune femme sentit qu’on l’attrapait pour la pousser et elle eut juste le temps de voir Ali se jeter sur Alexandre avant de tomber sur la terre cendrée. Elle regarda Ali frapper le visage du titan, impuissante, et son corps accepter le châtiment. La douleur et la rage se peignaient sur le visage du reporter.

« Arrête », souffla-t-elle à bout de force.

Mais il ne l’écoutait pas. Alexandre était à terre, laissant la fureur d’Ali se déverser sur lui sans rien faire. L’affolement la porta et elle se releva pour se jeter contre le son dos et le retenir.

« Arrête! », hurla-t-elle, les larmes aux yeux.

« Espèce de malade! », aboyait Ali.

De toutes ses forces elle le repoussa et il s’arrêta enfin, pantelant, le souffle saccadé, les mains frémissantes. Alexandre restait allongé, inerte, le regard fixant le ciel. Hyacinthe se pencha sur lui et posa une main sur son front. L’incendie de son corps s’était lui aussi éteint. Ses yeux éteints coulèrent sur elle et se plissèrent sous l’affliction. Ils l’inspectèrent, glissant sur elle comme un scanner.

« Qu’est-ce qui t’as pris?, vociféra Ali. Tu voulais la tuer?! »

Hyacinthe lui fit signe de s’éloigner.

« Jamais de la vie. Je ne te laisse plus avec ce fou furieux », cracha-t-il mécontent.

Hyacinthe respirait douloureusement et son souffle sifflait à travers sa gorge.

« Ali, fais moi confiance »

« Je ne lui fais pas confiance à lui! »

C’est alors que Hyacinthe aperçut Marco et Manu à quelques mètres d’eux, la mine horrifiée.

« Ali! S’il te plait », gronda-t-elle.

L’homme poussa un juron et recula quelque peu pour finir par rejoindre les deux autres, mais ses yeux ne quittèrent pas Alexandre. Il se planta là, les bras croisés.

Hyacinthe reporta son attention sur le titan allongé près d’elle. On aurait dit que toute force l’avait quitté. Son visage de marbre semblait impassible. Seul ses yeux exprimaient une profonde tristesse. Elle fut frappée alors par la solitude qui se dégageait de lui.

« Ça va? », demanda-t-elle doucement.

« Tu me demande si moi je vais bien? », dit-il d’une voix rauque, affaiblie. La tâche de lumière dans ses yeux s’était éteinte.

Elle lui offrit un petit sourire contrit qui lui fit détourner les yeux, comme s’il ne pouvait pas supporter sa vue.

« Moi je vais bien »

« J’aurais pu te tuer »

« Mais tu ne l’as pas fait »

Il lui adressa un regard noir, puis, se redressa sur les avant-bras.

« Il faut que je parte. Je suis trop dangereux pour toi, pour vous »

Le ventre de la jeune femme se contracta.

« Je pense, au contraire, que tu as besoin de nous »

Il la regarda, désorienté.

« Comment peux-tu dire une chose pareille? », gronda-t-il.

« Ça arrive à tout le monde de perdre les pédales. Tu vois bien que la solitude ne te sied pas »

Il releva la tête vers la cime des arbres noirs de suie.

« La solitude, souffla-t-il, comme pour lui-même. Puis, il se reprit. Je ne peux pas me permettre de perdre les pédales ».

« Alexandre », dit-elle tout bas, comme une caresse. Elle joignit le ton au geste de sa main qui se posa délicatement sur la joue du titan. L’affection qu’elle avait pour lui était intacte. Voire décuplée. Il recula vivement la tête comme si le contact l’avait brûlé.

« Tu ferais mieux de t’éloigner de moi »

« Non »

Sans savoir pourquoi, une petite voix au fond d’elle la poussait à faire ce qu’elle faisait. Elle sentait qu’elle devait le rassurer. Qu’elle devait l’empêcher de repartir seul. On le lui avait murmuré.

« Pourquoi? », souffla-t-il alors, tout bas, troublé.

« Parce que tout l’univers a conspiré pour te faire arriver jusqu’à moi ».

Il la dévisagea en silence et ses traits s’affaissèrent à nouveau sous l’effet de l’amertume. Puis, il se releva un peu plus pour s’asseoir.

« Je suis désolé », murmura-t-il.

Hyacinthe s’assit à côté de lui. Le silence était retombé, les clapotis du lac avait repris, paisibles. On aurait dit que rien de tout ça ne s’était passé. Seule l’odeur de brûlé et les fines volutes de fumées rappelaient l’épisode. Il la regarda faire, la mine sévère mais ne protesta pas.

« Tu sais ce que je pense? », dit-elle soudain.

« Non, je ne lis pas dans tes pensées »

« Je pense que ce qui provoque tout ça, c’est que tu refoule ton humanité ».

« Je ne suis pas… »

« Écoute moi. Tu as des émotions? »

Il fronça les sourcils et étudia ses mains.

« J’en ai eu »

« Tu as ressenti de la tristesse pour Koinet, puis, pour Pierrot? »

Il hocha doucement la tête.

« Est-ce qu’il t’ai arrivé de ressentir autre… chose? », demanda-t-elle, ne pouvant empêcher son coeur de battre un peu plus vite.

Il l’observa silencieux, une lueur indescriptible luisant au fond de ses yeux.

« Pourquoi tu me demande ça? »

« Pour te montrer que tu as une partie d’humanité en toi. Point. J’ai l’impression que tu essaye de la taire, de la nier. Mais pourquoi? »

« Parce que. Ça provoque un vide en moi qui me… perturbe. Qui m’empêche de me concentrer, de me développer ».

« Alors embrasse la »

Il lui lança un regard perplexe.

« Embrasse ton humanité, tes émotions, tes sentiments, et comble ce vide »

« Ça me fait peur », avoua-t-il.

« Ça fait peur à tout le monde. Mais ça nous rend plus courageux. Et meilleur, aussi »

Il soupira longuement et ses épaules se détendirent sensiblement.

« J’avais oublié… », murmura-t-il, l’ombre d’un sourire triste au bord des lèvres. Il leva son bras et déposa son pouce sur la joue de Hyacinthe pour y tracer un petit mouvement furtif. Elle n’eut pas le temps d’apprécier le contact que déjà il s’était éloigné à nouveau. La douleur imprégnait ses traits.

« Et si je n’étais pas parvenu à me contrôler? »

« Tout est bien qui fini bien. Je vais bien, je vais mieux depuis que tu es là ».

Les prunelles d’Alexandre s’arrondirent légèrement. Il parut décontenancé.

« Tu ne voulais pourtant pas de moi, la dernière fois »

« J’étais bouleversé par la mort de Pierrot, je t’en voulais égoïstement de ne pas avoir été là, d’être parti, je suis désolée. J’ai mal réagi »

Son visage sembla s’émouvoir subrepticement. Il la contempla de longues secondes et son regard la fit rougir malgré elle. Ils étaient dans le noir, mais la lune les éclaboussait de son halo laiteux.

« Je vais apprendre à me contrôler »

« A gérer tes émotions », souligna-t-elle.

Il se leva prestement, et lui tendit la main.

« Est-ce que tu veux bien m’aider? »

Elle l’accepta et il la leva sans efforts.

« Avec plaisir. Mais d’abord, je crois qu’il va falloir rassurer Ali »

Alexandre coula son regard vers le petit groupe qui les inspectaient au loin, et hocha solennellement de la tête.

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joanna_rgnt
Posté le 14/08/2021
Voilààààààààààààààààà j'avais raison ! Monsieur refoule sa part d'humanité ! Mon Dieu au moins il le reconnait , c'est déjà ça. J'ai hâte de voir comment il va travailler dessus car s'il recommence à péter des cables qui peuvent tuer Hyacinthe ça va pas le faire!!
Maud14
Posté le 17/08/2021
Ouais vaut mieux pas ahaha!
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