Elsie

Notes de l’auteur : Quand j’ai développé ce négatif, c’est cette femme en maillot de bain qui est apparue.

Une des multiples conquêtes de l’homme qui souhaitait à sa mort que l’on mette à la chaudière tous ses clichés.

C’était écrit sur la boîte en fer trouvé au vide grenier. Et moi j’ai voulu raconter une histoire.

Quand je l’ai vue, cette petite Américaine avec son petit carré décoiffé, sa jupe ceinturée par cette épaisse ceinture vernie rouge et ses lunettes noires, j’ai tout de suite eu envie d’elle… Et puis ce liseretremontant ses bas, de sa cheville fine à ce que j’imaginais une jarretelle dénuée de culotte.

Dans ma boîte, il y avait bien quelques étrangères. Dolorès, Rita, Grete, Bertie. Une femme à chaque port comme on dit. Moi c’était plutôt à chaque pays visité lors de ma quinzaine d’août. Toujours à la frontière de la France. Pas besoin d’aller à l’autre bout du monde pour jouir des femmes et de la vie. D’autant qu’en auto (hors de question de prendre ces trains bondés d’enfants brailleurs!), les destinations sont restreintes. Ah! Combien j’ai aimé l’Allemagne des années 30. Les bains nus à la fraîcheur des lacs jonchés de sapins verts et ses blondinettes à croquer.

Mais une Américaine… dans mon propre patelin! Les sens m’ont palpités la routine, moi qui avais fait le tour du département. De ma première expérience avec la bouchère à ma dernière conquête, la jolie rouquine du tabac-presse. Oh il y en a dans ma ferraille à souvenirs… Les soirs de bals, la saison des vendanges et les clubs de lectures. Des adultérines et des gamines. Des ingénues, ma secrétaire, les inavouables. Des petites, des rondes, des belles, des capricieuses. Un paquet de demoiselles passent de mes draps au papier glacé. On pourrait me prendre pour un déviant mais ô combien c’est beau une femme. La rondeur des cuisses, un grain de beauté caché au creux du galbe d’un sein, les fesses pleines, les hanches et le ventre accueillant, une boucledéfaite sur la nuque, les joues rosies par la honte et le plaisir.

Elsie…Elsie… Elle n’était pas si jolie mais quelle prestance. Des ces personnes qui envahissent une pièce et dont on ne peut détacher le regard. Elle était arrivée au village pour le mariage d’un lointain cousin. Je l’avais vu attablée au bistrot avec son petit verre de Suze et je m’étais dit qu’elle pourrait être ma dernière. La muse de ma boîte en fer. De mon Brownie Kodak acheté à la foire de Paris l’hiver dernier. Une douceur à dévorer.

Passé l’approche non repoussée, les usages et trois canons de blanc supplémentaires, j’y étais allé brut de pommes. « L’envie de vous immortaliser Madame, qu’en diriez-vous? » Je n’étais encore pas trop mal conservé et j’avais tout misé sur l’émancipationd’une femme d’après-guerre loin de chez elle. Je ne m’y étais pas trompé.

Rendez-vous pris le lendemain midi chez moi pour le déjeuner, nous nous étions dévorés avant même que je serve le soufflé au fromage et les carottes vichy. Sur la pelouse près du cerisier, j’avais dégrafé son corsage, senti l’odeur de son cou, remonté mes mains le long de son déshabillé de soie rose, caressé chaque partie d’elle. Sa peau était aussi douce et crémeuse que le riz au lait que j’avais mis au frais le matin même. 

Tout du long, elle avait gardé ses chaussures. Et c’est ainsi que je la photographia, à l’angle de la maison. Chaussée, dévêtue et avec ses lunettes de starlette.

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