Écoeurante besogne

Par Gaji

Le village sentait la moisissure et la pisse. La chasseuse marchait d’un pas rapide sur le vieux pavé défoncé de l’allée principale traversant la bourgade. Elle était enveloppée dans une solide redingote de cuir dont le haut col fermé dissimulait le bas de son visage, la partie supérieure étant plongée dans l'ombre par un tricorne usé. La lune guidait ses pas au milieu des bâtiments délabrés aux formes inquiétantes, sortes de tas de planches pourries contre lequel s'amassaient diverses immondices. Aucune âme ne croisa sa route si ce n’est celle d'un vieux clébard moribond. Des dizaines de corbeaux perchés sur les toits des maisons attendaient comme autant de spectateurs avides, à croire que les habitants s'étaient changés en oiseau.

Alors que la voyageuse solitaire s'approchait du centre du village, elle entendit au loin des gémissements sonores qui lui rappelèrent fortement des cris de bambins. Elle dépassa la dernière cabane qui lui bloquait encore la vue pour surprendre une bien curieuse cérémonie semblant réunir la totalité des habitants du patelin. Au centre de la place faisant face à l’église, du moins à la vielle ruine qui tenait jadis ce rôle, s'amassait hommes et femmes en habit de paysan autour d’un étrange autel. Un brasero orné de flammes d’une teinte rose surnaturelle y prônait au côté d'un vieux prêtre en robe. Les participants priaient dans des postures bizarres qui oscillaient entre le ridicule et le malsain ; leur vue provoqua un frisson à l’étrangère qui s’approcha sans bruit. Le prêtre psalmodiait un sombre chant rituel tout en tenant maladroitement, mais fermement, un nourrisson braillant sa détresse. La suite de la scène s’apparenta à une parodie de baptême, au détail près que l’eau bénite traditionnel fit place à l’horrible feu rosâtre. Les pleurs se changèrent subitement en un bref cri strident avant de se taire définitivement, ne laissant que le crépitement des flammes, les murmures du meurtrier et de ses ouailles, ainsi que les rires des corbeaux.

La chasseuse n’eut que le temps de déboutonner son col avant de vomir bruyamment en s’appuyant sur un réverbère à bec de gaz éteint. Des villageois se retournèrent vers elle, affichant un air stupide de bête bovine. Après avoir craché rageusement sur le pavé boueux, elle dégaina de sous sa redingote une épée à la facture simple, mais à l’état irréprochable ; de fine gravure s’apparentant à des glyphes en parcourait la lame. Deux hommes proches, peu impressionnés par une jeune femme solitaire, commencèrent à la charger en poussant des beuglements bestiaux, leurs grosses mains sales s’agitant déjà en prévision d’actes abjectes de sauvagerie. Le premier s’effondra, la main plaquée contre les vestiges sanguinolents qui lui servait de gorge. Un autre vit l'un de ses membres atterrir à quelques mètres de lui dans un bruit humide ; interloqué par ce comportement singulier de la part de son bras droit, il s’en approcha d’une démarche peu assurée pour finir par s’effondrer mollement.

 Le reste de la foule s’élança à son tour pendant que le prêtre rentrait s’abriter au sein des ombres de son église. Faisant fi de la masse hurlante, la chasseuse sortit une petite poupée d’une sacoche à sa taille, elle aussi était parcouru de graphes incompréhensibles dessinés sur la toile. Un éclat inquiétant s’anima dans ses yeux, elle se mit à murmurer quelques mots à la prononciation inhumaine formés à partir d’un trop petit nombre de voyelles. Les assaillants ralentirent progressivement, comme pris d’une terreur irrationnelle, d’une paralysie inexplicable. Un dernier mot impossible s’extirpa difficilement des lèvres de l’étrangère avant qu'elle n'écrase la statuette entre ses doigts gantés.

L’étrangère passa à son tour entre les portes sinistres de la vieille église pendant que, dehors, des hurlements d’agonies retentissaient en une symphonie de supplications pitoyables, de demandes de libération ; non, ces salopards de tueurs d'enfant n'auront pas le droit à une mort rapide. L’ancienne église était plongée dans une semi-obscurité, seuls quelques braseros semblables à celui de la place illuminaient l’endroit de leurs éclats rosâtres. La lumière malsaine révélait des statues notables par leurs laideurs, ainsi que quelques restes de banc au bois moisi. L’atmosphère était lourde et humide, comme si le lieu lui-même était atteint d’une horrible maladie ; une odeur atroce suintait, plus forte encore que dans les rues du village. Le prêtre se tenait droit au milieu de l’estrade occupant le fond du bâtiment. Les flammes l’illuminaient, donnant un aspect démoniaque à son sourire de cinglé. Ses lèvres s’entrouvrirent pour prononcer quelques prières occultes ; toutefois, c'est du sang qui en coulât à la place, se déversant sur le devant de sa toge pour s’ajouter aux immondices qui la recouvrait déjà. Ses yeux devinrent laiteux, un spasme le secoua et, enfin, il s’effondra misérablement. La chasseuse souffla sur le canon fumant de son pistolet avant de le rengainer à la sangle lui barrant la poitrine. Elle cracha une nouvelle fois sur le sol du temple souillé avant de faire demi-tour en se promettant de ne jamais retourner dans ce lieu maudit. Pendant qu’elle passait à côté des paysans qui continuaient de pousser de pitoyable gémissement débile, le montant de la somme l’attendant à son retour accapara son esprit. Il faudrait vraiment qu’elle revoie ses tarifs à la hausse, particulièrement pour ce genre de besogne merdique

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Soul_i_an
Posté le 02/08/2020
Salut,
Sympa ce format nouvelle, j'aime bien le ton familier de ton récit, ça change et cela m'a apporté du relief à l'univers sombre.... Hehe une sorte de sorceleuse avec un pistolet... Très cool cette courte nouvelle. ^^
Gaji
Posté le 03/08/2020
Bonjour,
Merci pour le commentaire, ça me fait plaisir que ce format court fonctionne.
C'est vrai qu'il y a un côté sorceleuse, je n'y avais pas vraiment pensé. Il faut absolument que je lise les livres. haha
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