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« Aby, ingénieure-webdesigner », se présenta-t-elle.

Ils étaient tous massés dans son laboratoire où était amoncelé tant de matériel informatique et de pièces d'engins spatiaux que leur présence relevait du miracle. Aby était enfouie dans un coin, derrière un enchevêtrement de fils électriques qui pendant d’étagères fixées au plafond mais tendait sa main tâchée de cambouis à travers le bazar pour la leur serrer. On distinguait à peine un morceau de sa blouse qui avait dû être blanche dans une autre vie mais qui n’affichait aujourd'hui qu’une belle couleur grisâtre.

« Ingénieur-webdesigner ? demanda Albane à la fois dubitative et intéressée.

— C'est pour ça qu'il fallait aller la voir elle plutôt qu'un autre, expliqua Raphaël. Elle va pouvoir créer le vaisseau qu'il nous faut. »

Pour parvenir jusqu’ici, ils avaient dû quitter le campus à proprement parler et prendre la direction des ateliers où étaient délocalisées toutes les formations qui prenaient trop de place pour tenir dans les murs historiques de l’Université. Après avoir dépassé les grandes pelouses et les terrains de sport, les étudiants se raréfiaient. Ils étaient arrivés le long de grandes serres où était cultivée la nourriture qui nourrissait les étudiants, dont les pieds de pommes de terre qui produisaient les chips qu’ils grignotaient à longueur de journée. Ils croisèrent quelques agronomes qui leur jetèrent des regards mauvais, pas franchement ravis d’être dérangés par ceux qui ne se salissaient jamais les mains. D’ailleurs, Ludivine et Robin ne cessaient de pester sur le manque de goudron et l’état de leur baskets.

Puis, ils avaient traversé la forêt “pare-feu” qui servait de zone tampon entre les laboratoires des ingénieurs et le reste du campus en cas d’explosions, incidents qui se produisaient assez régulièrement pour rendre cette installation indispensable. Les arbres, denses et hauts, avaient été spécialement conçu pour être ignifugés. Derrière, s’étendaient les ateliers des ingénieurs. Ils n’étaient pas censés y passer tout leur temps, ils avaient aussi des cours mais à mesure qu’ils travaillaient sur des projets de plus en plus évolués, une addiction aux expériences avait tendance à se développer chez eux et on les retrouvait parfois à dormir sur place. Le soir, ils débattaient autour de feux de camp improvisés pour savoir lequel de leurs vaisseaux serait retenu par leurs professeurs pour être testé lors du prochain voyage spatial.

Les ateliers arboraient un style désuet semblable à celui des usines en brique rouge bâties pendant la révolution industrielle. C’était dans la plus éloignée, la plus bordélique et la plus cool pour les néophytes qu’ils avaient retrouvé la jeune femme qu’ils cherchaient.

Aby sortit sa tête de son fatras. Ses grosses lunettes en cul de bouteille qui servaient plus à protéger ses yeux des objets pointus que l’on pouvait trouver partout dans l’atelier qu'à corriger sa vue, cachaient deux iris bleus. Ses cheveux blonds étaient légèrement roussis par endroit.

« Tu es certain que c'est la bonne personne ? glissa Ludivine à Raphaël, pas très rassurée par la dégaine de leur soi-disant sauveuse.

— C'est la meilleure, confirma Raphaël avec un sourire entendu. On ne fait pas mieux.

— Alors les p’tits potes, racontez-moi ce qu’il vous faut. »

Tandis que tous s’étaient promis de ne rien dire à quiconque extérieur au groupe sur ce qu’il s’était passé avant que la situation ne soit réellement désespérée, Raphaël déballa tout jusqu’à l’adresse de la page où se trouvait à présent Eloann. 

Le récit prit assez longtemps, d’autant que Raphaël détaillait toutes les informations qu’ils avaient afin de donner le plus de précisions possible à Aby qui en aurait sans doute besoin pour créer le vaisseau. Lorsque le jeune homme eut terminé, ils étaient tous assis sur le sol crasseux. Lina, Robin et Gaylor, toujours ensemble, avaient trouvé un endroit sans tâche d’huile et étaient adossés contre ce qui ressemblait à une porte. Albane s'était dandinée jusqu’à trouver une roue à poser sous ses fesses. Raphaël était resté debout pour continuer sa narration mais Ludivine avait abandonné l’espoir de rester propre dans un tel endroit et s’était résolue à s’assoir sur une grosse tâche noire dont elle ne voulait pas connaître l’origine.

Après ça, le groupe resta silencieux pendant un petit temps. Albane pianotait sur son portable, pour vérifier qu’Eloann était toujours sur la même page. Aby semblait réfléchir mais difficile à déterminer car elle paraissait sans cesse dans la lune. Elle s’arrêtait parfois dans sa contemplation d’un écrou pour tracer un calcul dans la crasse qui couvrait un vieux pare-brise. Pendant ce temps, la page avait chargé et Albane repéra le code source d’Eloann, ainsi que celui d’un inconnu, tout à côté de lui. Elle allait prévenir ses amis quand Aby prit la parole.

« C’est ok pour vous aider. »

Raphaël poussa un cri de joie. Le reste de la bande, qui n’avait pas encore bien compris pourquoi ils avaient besoin de cette ingénieure plutôt que d’une autre, resta stoïque. Albane ravala son information. Elle aurait tout le temps de les prévenir un peu plus tard.

« Mais à une condition, ajouta la jeune femme blonde en retirant ses culs de bouteille. Je viens avec vous. »

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