Deuxième partie: Sur le Tlaloc - Chapitre 12 - Alejandro Monteña

« Cette cicatrice tombe très bien ! C'est le prétexte parfait pour cacher en permanence ton visage. Si tu étais un homme, tu aurais déjà dû commencer à avoir de la barbe. Je m'inquiétai un peu de savoir comment remédier à ça. »

Madame Morgane fixait la cicatrice que Sawney Bean m'avait laissé au niveau de la mâchoire. Elle était profonde, mais ne déformait pas mon visage. La patronne voulait cependant faire croire le contraire.

Elle me tendit un foulard cramoisi et crasseux.

« Met ça pour cacher le bas de ton visage. Garde-le en permanence et ne l'enlève surtout pas pour dormir. Prétends que ta blessure s'est infectée, que tu es défigurée et que tu ne veux effrayer personne. Pour être crédible, sur le navire, il faudra que tu manges seule, à l'écart de tous, pour que personne ne découvre la vérité.

— Encore des restrictions ? Ça ne finira donc jamais !

— Tu préfères mourir, peut-être ? »

La voix de la patronne était sèche, comme pour me rappeler qu'elle n'avait aucune obligation de m'aider.

Je lançai un regard suppliant à Arwa. Maintenant qu'elle savait, elle était autorisée à participer à mon travestissement et à faire ses propres suggestions. Sur son visage, je voyais bien son mécontentement, mais aussi son impuissance.

Mes yeux se posèrent sur le foulard. Je soupirai. Après tout, cela ne me coûtait pas plus cher que tout le reste. Mais hors de question de le porter pour dormir ! Je prendrai le hamac du fond et me tournerai face au mur pour qu'aucun membre de l'équipage ne se doute de quelque chose.

 

*

 

Je sortis du bordel pour me rendre à la taverne. Là-bas, Ferguson, Isiah et La Guigne dévoraient leur repas. Quand ils me virent, ils ricanèrent.

« Il n'y a pas de quoi rire, répliquai-je sèchement.

— Oh ! Adrian, comment tu peux dire ça ? Tu as sûrement passé une meilleure nuit que nous tous réuni ! »

Ferguson s’esclaffa plus fort encore, comme s'il venait de sortir la meilleure plaisanterie de la journée. Je décidai de l'ignorer. Après tout, lui seul savait à quel point le cadeau de l'équipage était inadapté. Les autres me charriaient seulement pour un acte qui n'avait pas eu lieu.

« Alors, renchérit Isiah, quels sont les talents cachés de Théoris ? Allez, Adrian, tu peux me le dire ! J'ai jamais eu assez d'argent pour me la payer. »

Mon visage devint cramoisi. Gênée, je serrai mes lèvres, bien déterminée à jouer la carte du silence. Le cuisinier me tapota l'épaule et rit aux éclats.

« Très bien, Adrian, garde tes petits secrets pour toi ! »

La Guigne me tendit son verre de rhum que je bus cul sec. Le patron de l'établissement vint m'apporter un repas, commandé d'avance par Ferguson. Je me restaurai en silence : les événements de la nuit m'avaient affamée.

« Alors, quand est-ce qu'on repart ? Demandai-je pour changer de sujet.

— Pas tout de suite, répondit Ferguson. Ça fait un moment que les hommes n'ont pas vraiment profité des escales, laissons-les se divertir quelques jours. De toute manière, quand ils n'auront plus un penny, ils voudront repartir.

— Il faudra profiter de ce temps-là pour t'entraîner à l'épée, gamin ! intervint La Guigne. Ta défense laisse encore à désirer. Si tu avais été plus vigilant, tu serais pas obligé de cacher ton visage derrière cette chose !

— On m'a dit de le porter en permanence. Le chirurgien a eu du mal à soigner mon infection, donc mon visage n'est pas beau à voir !

— Fais comme tu veux, répliqua le capitaine. Tant que tu fais ton travail correctement, je me fiche de ce que tu fais avec ton corps. Tu peux même retrouver la femme d'hier à chaque escale, si ça te fait plaisir, tant que tu payes de ta poche ce que tu lui dois. »

Je lui lançai un regard noir, mais ça ne le fit que rire davantage.

J'aimais Ferguson, gamine, vraiment. Mais cette fois-là, il me fallut un effort considérable pour ne pas mettre mon couteau sous sa gorge.

 

Mais c'est un autre couteau, qui n'était pas le mien, qui vint se planter dans le bois de notre table. Tous, nous nous figeâmes. Ferguson, indigné, fut le premier à réagir. Mais quand il découvrit qui était l'intrus, le hurlement qui s'apprêtait à sortir de sa bouche ne produisit aucun son. À la place, un rictus s'afficha sur son visage.

« Tiens, tiens ! Monteña, ça faisait un bail ! »

À mon tour, je me retournai pour connaître l'identité de l'indésirable. Dès que je le vis, je le reconnus.

Le capitaine de la nuit dernière.

Accompagné de deux lascars plus grand que lui-même, il ne m'accorda pas un regard. Après nous avoir salué d'un signe de tête, il se joignit à notre table. M'avait-il reconnu ? Difficile à dire, gamine. Son expression impassible ne dévoilait aucun intérêt pour moi, ni pour personne d'autre. Pour ma part, sa vue me laissa tout aussi perplexe et curieuse que la veille. Il semblait très différent : plus autoritaire, plus sur ses gardes. Cette fois, il endossait pleinement son rôle de chef d'équipage. Entouré de ses matelots, il semblait si jeune... Jamais je n'avais croisé de capitaine de cet âge. Nous avions affaire à un ambitieux, cela ne faisait aucun doute !

« Bonjour, capitaine, commença-t-il. Comment vont les affaires ?

— Bien mieux depuis notre dernière prise, je dois dire ! Mais tu sais bien, je suis entouré de bourses percées. On retournera bientôt en mer. Et toi ? Il paraît que tu as récupéré un galion espagnol ?

— Oui. Il nous aura fallu du temps pour le remettre en état, mais après plusieurs mois de cale sèche, il est prêt à naviguer. On le remet à flot dans deux jours. Mais malheureusement, capitaine, je ne suis pas là pour échanger des banalités avec vous, mais pour demander justice. »

Alors que le nouveau venu tripotait la lame de son poignard, Ferguson fronça les sourcils, perplexe et inquiet. C'est la première fois que je le voyais si peu sûr de lui. Je ne lâchai pas l'espagnol des yeux pendant ce moment de silence. Il était tout aussi énigmatique que la dernière fois, mais en plein jour, quelque chose le rendait plus effrayant. Sous ses traits fins et ses vêtements de capitaine, tout son corps semblait bouillonner de l'intérieur, prêt à défier n'importe qui. Ce n'était plus le capitaine spirituel que j'avais rencontré sur la plage, mais un homme prêt à s'imposer face à ses adversaires.

Isiah, La Guigne et moi, nous posâmes nos mains sur la garde de nos épées tout en étant pendu à ses lèvres, écoutant attentivement le litige qu'il nous exposait :

« Ce matin, avant que le soleil ne se lève, une partie de vos hommes s'en sont pris à mon second. Je sais qu'il n'était pas très apprécié à Nassau, à cause de ces dettes de jeux. Moi non plus, je dois dire, je ne l'aimais pas beaucoup, mais c'était un très bon élément, capable de faire le travail proprement. Seulement voilà, on l'a retrouvé mort, alors que l'on s'apprête à appareiller. C'est très fâcheux. Mais vous et moi, on se connaît bien. Nous ne sommes pas amis, bien sûr, mais nous nous sommes toujours respectés. Il n'y a pas de raisons que ça change, pas vrai ? Vous connaissez les règles, capitaine : un de vos hommes doit rejoindre mon équipage, en guise de dédommagement. »

Ferguson restait muet, ne sachant que dire alors que le capitaine Monteña expliquait la situation. Quant à Isiah, La Guigne et moi, nous devînmes blêmes. Nous connaissions les lois de notre république : si un membre d'un équipage tuait un membre d'un autre équipage, le capitaine du premier pouvait exiger de le remplacer par n'importe quel pirate du second. Or, nous savions tous, autours de cette table, que nous n'avions pas affaire à n'importe qui. Il ne faisait aucun doute que l'espagnol allait choisir l'un d'entre nous, présent à cette table, pour remplacer son second abattu. S'il pouvait s'agir d'une belle promotion, aucun de nous ne souhaitait quitter l'équipage pour un autre. Vois-tu, gamine, l'équipage d'un navire, c'est comme une famille : on ne le sépare pas sans risquer de provoquer une déchirure.

« Cette affaire est vraiment regrettable, finit par lâcher Ferguson. Donne-moi les noms de ceux qui ont tué ton second : je réglerai leurs comptes. Tu sais que je suis intraitable sur le sujet. Pour ce qui est du remplacement de ton second, puis-je te faire mes propres suggestions ?

— Pour que vous me refourguiez l'un de vos bras cassés sans intérêts? Non, merci capitaine. De toute manière, il y a un homme de votre équipage qui m'intéresse particulièrement. Je ne veux recruter que cet homme-là. C'est ma seule condition. »

Ferguson suait. Il craignait tout autant que nous le choix de Monteña, qui se porterait sans aucun doute sur l'un de ses plus proches collaborateurs. Que serait le Nerriah sans Isiah, ou sans La Guigne ? Peu de chose, à vrai dire. Seulement, nous n'avions pas le choix : notre équipage venait tout juste de retrouver un semblant d'équilibre. Entrer en conflit avec d'autres pirates risquait de fragiliser ce que l'on venait tout juste de réparer.

« Très bien, finit par lâcher Fegruson à contre cœur. Donne-moi le nom du matelot qui t'intéresse, il sera à ton service demain matin. »

Le jeune capitaine sourit. Il me sembla déceler de la malice dans son regard, satisfait d'avoir obtenu ce qu'il voulait. Toute l'attention était rivée sur lui, en attente de savoir qui allait quitter le Nerriah pour le rejoindre.

Lentement, il leva sa dague.

Lentement, à l'aide de la pointe de sa lame, il me désigna.

À cet instant, mon cœur bondit dans ma poitrine. Moi ? Alors qu'Isiah était capable de se battre avec ses ustensiles de cuisine ? Moi ? Alors que La Guigne avait toutes les compétences nécessaires pour remplacer son second ? C'était incompréhensible, improbable, même grotesque !

Je me tournai vers Ferguson pour l'interroger du regard, mais il s'était pétrifié. Ce jour-là, gamine, j'ai lu dans son expression un sentiment que je ne vis chez lui que cette fois-là : la peur. Son visage avait pris le masque d'un père, terrifié à l'idée de voir son enfant lui être arraché. Cela me troubla, gamine. Jamais il n'avait exprimé quoi que ce soit qui ressemblait à de l'instinct paternel envers moi. Pas une fois en cinq ans ! Mais ce n'est pas parce qu'on exprime pas les choses qu'elles n'existent pas. Alors je compris que, moi non plus, je ne voulais pas être séparé de lui.

« Et si je refuse ? » demandai-je droit dans les yeux au capitaine Monteña.

Mais celui-ci ne me répondit pas. Il se contenta de me fixer avec intérêt. Le silence se prolongea, jusqu'à ce qu'Isiah répondît à sa place :

« Tu n'as pas le choix, Adrian, c'est la loi. »

Personne n'osa ajouter quoi que ce soit. Ferguson était pétrifié, La Guigne avait baissé les yeux, et Isiah fixait l'espagnol avec méfiance. Quant à moi, je pris une grande inspiration, résignée. Tous mes efforts pour survivre jusque-là me semblait réduit à néant. En changeant d'équipage, je m'exposai davantage à ce que mon secret soit révélé. Et, cette fois, si ma véritable identité devenait connue de l'équipage de l'Espagnol, j'étais foutue sans préavis. Ça ne serait pas de tout repos, gamine, je le savais bien. Mais que faire d'autre ? Si je me défilais, on me chasserait sûrement de Nassau, me laissant seule sur une barque sans provision.

Face au jeune capitaine, j'inclinai la tête en signe d'accord. Ce dernier dévoila ses dents blanches en un sourire sincère.

« Bienvenue à bord, moussaillon ! Retrouve-nous à l'aube sur le port. Nous prendrons des chevaux pour rejoindre mon navire. »

Sur ces mots, Monteña se leva et s'éloigna avec ses hommes d'équipages. Alors qu'il s'apprêtait à sortir de la taverne, il croisa sur son chemin le capitaine Hornigold, qui le salua à notre plus grande surprise. Tandis que nous observions les deux hommes bavarder, je demandai à mes camarades :

« Qui est-il, exactement ?

— Alejandro Monteña est l'un des plus jeunes capitaines de Nassau, m'informa Isiah. On dit aussi qu'il est le plus ambitieux de tous les pirates. Les équipages espagnols ne sont pas très nombreux, ici, mais le sien est certainement le plus redoutable. On dit même que Barbe Noire a essayé de le recruter avant Charles Vane, mais Monteña a refusé.

— Pourquoi ça ?

— Il ne s'intéresse pas à la politique de Nassau, ni à la République. On dit qu'il ne sert que ses propres intérêts.

— Le genre de type à ne servir que sa propre cause, renchérit La Guigne. J'ai beau ne pas descendre à terre souvent, sa réputation m'est quand même parvenue. Il paraît qu'il navigue comme un virtuose et que son navire vole presque au-dessus des flots. Tu es jeune, Adrian, c'est normal de ne pas rester dans le même équipage pendant toute sa carrière de pirate et, pour le coup, je crois que c'est une très belle opportunité pour toi. »

Je me tournai vers Ferguson, en attente de son avis. Mais vois-tu, gamine, il s'était terré dans le silence. Il fixait son verre de rhum comme si son propre rafiot flottait dedans.

 

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maanu
Posté le 29/05/2022
J’ai adoré ce chapitre ! La réaction de Ferguson à l’idée de se séparer de Saoirse est très touchante, et même si c’est un peu triste de la voir quitter le bateau et l’équipage auxquels on commençait à s’attacher, j’ai hâte de voir ce que va donner cette nouvelle partie de son histoire ! ;)
Et cette histoire de règles de la piraterie nous plonge encore un peu plus dans l'histoire, c'est très chouette !

Comme d'habitude, petite pêche du jour :
- « Madame Morgane fixait la cicatrice que Sawney Bean m'avait laissé au niveau de la mâchoire. » → « m’avait laissée »
- « Met ça pour cacher le bas de ton visage. » → « Mets-ça »
- « Tu as sûrement passé une meilleure nuit que nous tous réuni » → « réunis »
- « Alors, quand est-ce qu'on repart ? Demandai-je pour changer de sujet. » → problème de majuscule ;)
- « Après nous avoir salué d'un signe de tête » → « nous avoir salués »
- « M'avait-il reconnu ? » → « reconnue »
- « Mais malheureusement, capitaine, je ne suis pas là pour échanger des banalités avec vous, mais pour demander justice. » → il y a répétition du « mais » : je pense que tu pourrais te passer du premier, et commencer directement à « Malheureusement »
- « Je ne lâchai pas l'espagnol des yeux » → il me semble qu’il faudrait une majuscule à Espagnol, mais à vérifier…
- « tout en étant pendu à ses lèvres » → « pendus »
- « autours de cette table » → « autour »
- « l'un de vos bras cassés sans intérêts » → « sans intérêt »
- « Mais ce n'est pas parce qu'on exprime pas les choses » → « n’exprime pas »
- « Tous mes efforts pour survivre jusque-là me semblait réduit à néant » → « réduits »
- « En changeant d'équipage, je m'exposai davantage à ce que mon secret soit révélé » → « je m’exposais »
- « Monteña se leva et s'éloigna avec ses hommes d'équipages » → « d’équipage »
- « Il fixait son verre de rhum comme si son propre rafiot flottait dedans. » → j’ai beaucoup aimé l’image ! ^^
M. de Mont-Tombe
Posté le 31/05/2022
Hello ! Comme toujours, merci pour tes retours si précieux. :) J'espère que cette nouvelle partie de l'histoire te plaira !
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