Deuxième partie : Les rêves. Chapitre 5 - Tenter de vivre

Par Keina

Les draps dans lesquels Ianto se réveilla étaient si doux, si confortables, qu’un instant, il pensa avoir rêvé ces dernières semaines. Ça avait été si épouvantable, ça ne pouvait pas être vrai, n’est-ce pas ? Un cauchemar, juste un horrible cauchemar, et s’il tournait la tête il verrait le joli visage de Lisa qui dormait à ses côtés, paisible.

Il pivota, lentement, comme s’il voulait faire durer cet instant pour toujours. Il n’ouvrit pas les yeux, pas encore. Il voulait humer son parfum avant de la voir. Aussi, lorsqu’il ne rencontra que le vide sous ses doigts, lorsqu’à la place de l’odeur épicée de Lisa il n’y eut qu’un relent médical, une larme s’échappa de sa paupière et coula le long de sa joue. Il laissa échapper un gémissement involontaire et, immédiatement, se pinça les lèvres.

— Oh. Vous êtes réveillé ? demanda une voix timide à ses côtés.

Enfin, Ianto se décida à ouvrir les yeux.

Elle se tenait sur une chaise à son chevet, bien droite, dans la même tenue que lorsqu’elle l’avait sorti du caniveau. Cette fois-ci, elle portait des lunettes opaques qui camouflaient sa cécité. Derrière elle, les rideaux mal tirés d’une fenêtre laissaient entrer le soleil.

— Où…

Ianto tenta de parler, mais il lui semblait que ses cordes vocales n’avaient pas servi depuis une éternité.

— Au Royaume Caché, lui répondit calmement la blonde. Vous êtes en sécurité ici. L’énergie magique tempère vos capacités empathiques.

— Qu… quoi ? balbutia-t-il en se redressant sur ses coudes, prenant soudain conscience de la blouse d’hôpital qu’on lui avait enfilé, et, en dessous, du bandage qui couvrait son torse.

Son dos le faisait encore souffrir, mais il ne s’était pas senti aussi bien, aussi détendu, depuis une éternité. Il soupçonna d’avoir été mis sous sédatif pour calmer la douleur. L’aiguille d’une perfusion transperçait son avant-bras.

À l’opposé de la fenêtre et de la femme qui le veillait, il entendit la porte s’ouvrir.

— Il est réveillé ? chuchota une voix douce, soucieuse de ne pas déranger le… malade.

Malade. C’était cela ! Il avait été malade, et les quelques semaines qu’il venait de passer n’avaient été rien d’autre que démence et hallucinations, l’effet de la médication peut-être, ou bien…

Puis il se souvint des mots de l’aveugle (l’énergie magique tempère vos capacités empathiques) et il se redressa complètement sur son lit, cherchant dans son environnement une réponse aux questions qui naissaient.

— Vous vous appelez Ianto Jones, c’est ça ? Pardon, nous avons fouillé dans vos effets personnels, fit la nouvelle venue, une jeune femme, au visage fin et grands yeux verts qui semblaient perpétuellement inquiets.

Un sourire éclaira ses traits tirés, et elle lui tendit une main par-dessus le lit. Il perçut ses émotions (curiosité fatigue stress sympathie timidité), mais elles étaient assourdies, comme un bruit de fond, à la limite du perceptible.

— Bienvenue au Royaume Caché entre les Mondes, monsieur Jones ! déclara-t-elle avec bienveillance tandis qu’il lui serrait la main. Je suis Beve, la… co-dirigeante de cette endroit, et voici mon amie Jane. Ne vous faites plus de soucis. Nous allons nous occuper de vous désormais.

— Bienvenue au… quoi ? ne put que répéter le Gallois avec hébétude.

Comme Ianto le découvrit plus tard, « le Royaume Caché entre les Mondes » se situait dans une poche spatio-temporelle, une faille entre tous les mondes parallèles. Cette ville-monde nichée au creux d’une montagne, dont l’aspect médiéval formait un contraste avec les innovations technologiques que permettaient « l’énergie magique » qu’avait évoquée Jane, constituait un refuge pour une poignée de privilégiés qui y vivaient dans une relative harmonie. Tout au bout d’une avancée rocheuse, le passage vers les autres mondes ne pouvait être franchi que par des créatures semblables à des chevaux que les résidents nommaient elfides, et sur l’un desquels Ianto avait été amené, inconscient.

Car c’était là que se trouvait sa place, lui avait dit Jane. Il était un Gardefé, désormais. Tout comme elle.

— En réalité, c’est moi qui t’ai… engendré, si l’on peut dire, lui expliqua-t-elle d’une voix timide, une fois Beve partie. Tu es mort et je t’ai octroyé une partie de mon essence magique pour te ramener à la vie. C’est comme ça que ça se passe. Je suis la première, et la… mère de tous les autres. C’est pour cela que tu ne perçois pas mes émotions.

Ianto déglutit, toujours aussi perdu.

— Pourquoi moi ?

Jane inclina la tête pour se donner le temps de répondre.

— Je ne choisis pas, si c’est ce que tu crois. À intervalle régulier, la magie des Gardefés investit une personne qui possède toutes les qualités requises, une personne qui vient de mourir de mort accidentelle. Puis je pars à sa recherche pour lui expliquer ses droits et ses devoirs envers…

— Accidentelle ? la coupa subitement Ianto. Pardon, mais je ne suis pas mort de mort accidentelle. Si je suis bien mort. Merde !

Il reposa son crâne contre la tête du lit, encore confus et incertain à propos de toutes ces révélations. À  Torchwood, il avait déjà vu des trucs dingues. Ça faisait même partie de son quotidien. Les Super, héros comme vilains, dont les pouvoirs dépassaient l’imagination, les failles spatio-temporelles, les extra-terrestres, les mondes parallèles, il connaissait. Mais… lui et Lisa, ils avaient toujours été normaux. C’était leur normalité, au milieu de la folie de l’univers, qui le faisait tenir debout, qui le faisait continuer. Il ferma les paupières, les rouvrit, humides, redressa le menton, et se tourna vers Jane qui, ne le voyant pas, n’osait plus prendre la parole.

— J’ai… je me suis… enfin, c’était tout sauf accidentel. Je me suis donné la mort volontairement, alors…

L’aveugle hoqueta, choquée par la révélation.

— Oh. Oh ! Alors… c’est pour ça que tu es… enfin, tu es le premier que je trouve si tard et dans un tel… dans un tel… (Elle balbutia, enleva ses lunettes, se frotta les yeux.) C’est toujours difficile, la première réaction, mais… mais ça n’est jamais si… Tes ailes, à quoi ressemblaient-elles ? demanda-t-elle de façon impromptue.

Ianto ferma les yeux, à nouveau. Il ne voulait pas en parler, mais…

— Grandes. À plumes rouges. Et dorées. Je crois. Je ne me suis jamais regardé dans un miroir.

Jane hocha la tête.

— Le halo doré, nous l’avons tous, comme les elfides. C’est grâce à cette magie que nous pouvons franchir le passage entre les mondes, nous aussi. La forme et la couleur de nos ailes, elle nous vient de notre état d’esprit lors de notre mort. Si tu as quitté ce monde en colère, ou malheureux, alors ça explique pourquoi… pourquoi tu as fait cela.

Elle ne pouvait pas évoquer l’amputation, Ianto s’en rendit rapidement compte. C’était un acte si abominable à ses yeux qu’il en était tabou. Il rougit et détourna le regard, même si elle ne pouvait pas le voir. Jane se méprit sur son silence et eut un sourire triste en se levant de sa chaise.

— Elles repousseront, j’en suis sûre. Un jour, quand tu seras prêt. Et elles ressembleront à ce qui te rend heureux.

Elle quitta la pièce, et le Gallois expira doucement. Qu’elles repoussent ? Sûrement pas ! Il ne voulait pas de ces ailes, quel que soit leur aspect. Il ne voulait pas de ce titre, de cette magie, de cette… essence.

Tout ce qu’il voulait, c’était oublier. Oublier la chute de Torchwood, la mort de Lisa, et les semaines qui avaient suivi.

Et tenter de vivre, puisqu’il n’avait plus d’autre choix.

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