Destins liés

CHAPITRE 6

Destins Liés

 

Je suivis William qui marchait à grands pas assurés à travers Azraald. La cité était construite sur des collines, d’où un réseau de rues grimpantes, très larges ou très étroites. Maintenant que les Agramiens étaient partis, tout le monde ressortait petit à petit. Je quittai Sehaliah menacé par l’Impératrice de Sombor et arrivée à Wargad, je me retrouvais de nouveau au milieu d’une guerre.

Les étalages avaient été détruits et quelques personnes pleuraient silencieusement. Les Agramiens avaient attaqué des familles et enlevé des habitants. J’essayai d’ignorer leurs larmes, boitant après William qui ne prenait pas la peine de s’assurer que je suivais, il ne lançait même pas un regard autour de lui. Soit il se fichait de ce qu’il se passait, soit il était habitué à ce genre de scène. J’optai pour la seconde possibilité.

— Ces Agramiens attaquent souvent ? demandai-je en arrivant à sa hauteur.

— Trop souvent à mon goût, répondit-il, son attention fixée devant lui.

— Mais, personne n’essaie de les arrêter ? continuai-je.

Il me lança un regard agacé.

— Dans quel genre de monde as-tu vécu jusqu’à présent ? Les armées se battent mais aucune d’elle n’arrive à prendre le dessus sur l’autre. Un armistice pourrait apaiser les tensions, mais les Agramiens nous ont volé quelque chose de bien trop précieux pour que l’on s’abaisse à une telle chose !

Je le fixai sans comprendre. J’allais lui demander quelle était cette « chose précieuse » mais son regard fut attiré par quelqu’un.

— Charlotte ! appela-t-il.

Il s’élança à travers la rue pour retrouver une jeune femme qui tenait un bébé qui pleurait dans ses bras. J’hésitai à le suivre. Ils avaient l’air de se connaître et du peu que j’entendis, il s’enquit après elle et sa famille. Elle tremblait toujours de l’attaque et gardait son enfant contre son cœur avec la tendresse et la fermeté que seule une mère pouvait procurer. Ce rêve d’une femme me portant contre sa poitrine…

Avant que mes souvenirs, mes rêves, ne reviennent me hanter en plein jour, un gémissement attira mon attention. Une femme rampait sur le sol, sortant d’une rue sombre et si étriquée que je ne l’avais pas remarquée. Je m’élançai vers elle et l’aidai à se redresser mais un cri lui échappa. Je remarquai le sang qui s’échappait d’une hideuse blessure. Je déchirai un bout de ma robe et pressai le tissu contre la plaie mais cela ne fit que lui inspirer une nouvelle vague de douleur.

— Je suis désolée ! Je… à… À l’aide ! Au secours !

Mais ma voix n’était qu’un souffle qui peina à s’échapper de ma gorge. Personne n’entendit mon appel à l’aide, tout le monde était bien trop préoccupé à porter secours à d’autres blessés.

Je me tournai vers William, à l’autre bout de la rue, mais il était en train d’aider un vieil homme à se relever.

— William… ! appelai-je mais ma voix me faillit.

Il n’entendit pas. J’avais quelques notions en médecine, mais pas suffisamment. Cette blessure ne cessait de saigner. La pâleur du visage de la dame était suffisante pour que je sache que… que…

Sa respiration était saccadée et difficile. Mes mains étaient gluantes de son sang chaud mais j’étais frigorifiée.

— Ces… ces Agramiens… ces monstres… murmura-t-elle avec des lèvres tremblantes et teintées de rouge.

— T-tout va bien se passer, mentis-je.

Je déglutis, tentant de trouver une solution. Calador m’avait tant appris, pour soigner des empoisonnements, des égratignures, pour soulager la douleur, mais pas pour faire fuir la mort.

Un autre gémissement lui déchira la gorge.

 — Pasu melor ass, Lilween kasä ídd palär. Enaidi kasä ídd paläri. Ili kasä ídd bogalesor ŵth amoreth Berth Ilmeth

Elle leva son regard gris, rempli de larmes et embrumé par le chemin qu’elle entrevoyait.

Une main se posa lourdement sur mon épaule et je sursautai. William s’agenouilla près de moi et pinça les lèvres lorsque, comme moi, il réalisa qu’il n’y avait plus rien à faire.

— Que les Enaidi vous guident vers la paix, murmura-t-il.

Mais la femme était focalisée sur moi. Elle me fixa avec un sourire perdu.

— Lilween… chuchota-t-elle.

— Ek Lilween kasä ídd pa-palär… chevrotai-je misérablement en elfique. E-Enai

Son regard s’éteint.

— E-ek Enaidi kasä ídd… bogalöri… continuai-je.

Chaque mot était plus faible jusqu’à ce ma voix ne soit qu’un souffle inaudible. William entoura mes mains des siennes et les écarta de la blessure qui avait enfin cessé de couler.

— Elle est partie, dit-il sombrement.

Il agrippa plus fortement mes mains et me força à m’éloigner du corps sans vie. Il attrapa mes épaules et me releva. Je tremblai comme une feuille et me laissai guider sans réaliser ce qui m’entourait.

J’avais vu la guerre et ce qu’elle répandait, j’avais vu ce que la mort accomplissait. Mais je n’avais pas encore tenu le corps de quelqu’un pour sentir ses derniers battements de cœur, je n’avais pas senti le flot de vie cesser entre mes mains… Même ma mère et Calador, je n’avais pas été pour eux.

Le sang n’avait toujours pas cessé de couler. Baissant les yeux, je vis que ce qui coulait contre mes mains était de l’eau fraîche et apaisante. William me nettoyait la peau comme il le pouvait, il avait rassemblé dans un sceau abandonné l’eau d’une fontaine. Autour de nous, tout était calme et les oiseaux chantaient, comme si la guerre et la mort n’avaient jamais atteint cette toute petite place apaisée. L’eau teintée de rouge me prouva le contraire et me ramena à la réalité.

— Je m’excuse, dit-il brusquement.

— Quoi ?

William garda le visage baissé, grave et tourmenté par tout ce auquel il avait assisté. La colère brûlait dans ses yeux, nourrie par l’habitude et l’impuissance.

— J’aurais dû attendre avant de t’entraîner dans Azraald, ou prendre un autre chemin qui t’aurait épargné de telles scènes d’horreur.

— Non, soufflai-je.

Il me regarda, surpris. Moi-même je ne comprenais pas pourquoi je disais une telle chose. Je voulais effacer de ma mémoire ce moment qui me hantera jusqu’à mon dernier instant.

— Je… j’ai vu pire… murmurai-je en baissant la tête.

Les images se succédèrent : ma mère entourée de flammes, le pont couvert de corps sans vie, Calador transpercé par une épée de fumée maléfique…

William me serra les mains, ce qui me ramena dans le présent.

— Si tu te sens de marcher… Myrddin vit en haut de cette colline. Les Agramiens ne sont pas arrivés jusqu’ici donc il… il n’y aura plus de sang.

J’hochai la tête et on reprit le chemin, le silence pesant. Je ne pouvais pas dire s’il voulait m’épargner la vue de plus d’horreurs ou s’il voulait les éviter lui-même. Les rues jusqu’au sommet de la colline étaient si calmes et charmantes que c’en était encore plus déroutant que la vue du sang et de la souffrance.

William s’arrêta brusquement devant une petite maison en bois. Je faillis lui rentrer dedans et il tapa à la porte en bois. Me retournant, je réalisai qu’on pouvait voir tout Azraald depuis cet endroit.

La cité était bien plus grande que ce que j’avais pensé, et plus belle vue d’ici. Les maisons et les bâtiments, aux structures en bois brun et aux murs de chaux blancs, s’étendaient presque à perte de vue. La ville était protégée à l’est, où je me trouvais, par des hautes collines et la forêt. À l’ouest et au nord se trouvaient des immenses champs et pâturages. Une muraille protégeait l’entrée nord, jusqu’à la base des collines plus au sud. Il y avait des tours de garde tout le long de la fortification ainsi que d’autres, construites dans la forêt et sur les collines pour pouvoir protéger des envahisseurs tout le territoire. De la fumée s’élevait de plusieurs endroits à l’entrée nord, où les batailles contre les Agramiens avaient eu lieu. Sur ma gauche, cependant, le palais blanc et doré, surmonté de toits aux tuiles bleu sombre, luisait de mille éclats, comme une couronne protectrice sur la cité d’Azraald. Au loin, l’océan brillait sous le soleil couchant qui englobait tout le paysage d’une lueur chaude.

J’en avais le souffle coupé.

William continua de taper à la porte. Elle s’ouvrit en grinçant.

— Ah ! William ! s’écria une vieille voix.

— Myrddin, je suis venu dès que j’ai appris que vous étiez de retour, dit-il.

— Je me suis précipité ici en apprenant que les Agramiens avaient à nouveau attaqué la ville, j’avais peur qu’ils n’aient volé quelque chose mais ils n’ont pas eu le temps d’arriver jusqu’ici avant que les soldats n’interviennent. Je vois que tu as de la compagnie ! s’écria Myrddin en me lançant un regard.

Il me sourit et William s’écarta pour me présenter :

— Myrddin, voici–

— Prudence, c’est un plaisir de te rencontrer ! lança-t-il en inclinant la tête.

Mon cœur rata un battement.

William me fixa longuement. L’indignité flamboya dans ses yeux lorsqu’il réalisa que j’avais menti sur mon identité mais déjà, Myrddin continuait :

— Où sont mes manières ? Entrez, entrez ! Et installez-vous ! Oh, et pardonnez la poussière qui s’est accumulée un peu partout ces derniers mois !

William me passa devant et me lança un regard lourd de sens. Je le suivis avec hésitation.

Myrddin avait de longs cheveux et une longue barbe blanche emmêlés. Il gardait un grand sourire éclairé par des yeux bleus pétillants. Il s’appuyait sur un grand bâton de bois tortueux. Sa démarche était boiteuse et il avait le dos courbé, ce qui lui donnait une démarche de canard. Il nous suivit et une fois dans la pièce sombre, Myrddin nous désigna de vieux fauteuils recouverts d’une fine couche de poussière.

— Allez-y, asseyez-vous ! lança-t-il, passant dans une autre pièce.

On obéit tous les deux. Je restai immobile et silencieuse. On entendit Myrddin trifouiller quelque chose dans l’autre pièce. William finit par parler, sans pour autant me regarder :

— Alors, Prudence, hein ? fit-il d’une voix accusatrice.

Je rougis de honte sans répondre. Myrddin revint dans la pièce avec son sourire et sa démarche boiteuse :

— Dites-moi, qu’est-ce qui vous amène voir un vieil homme comme moi de façon si pressante ? demanda-t-il en s’asseyant maladroitement.

William ouvrit la bouche pour parler mais je l’en empêchai :

— Un instant, comment connaissez-vous mon nom ? m’enquis-je curieusement.

Le mage se tourna vers moi et sourit malicieusement.

— Je suis juste bon en devinette, voilà tout. De plus, en arrivant au palais plus tôt, on m’a annoncée qu’une jeune fille appelée Prudence Bunker avait été trouvée au pied du chêne. Elle avait réussi à échapper à la vigilance de Durand ce qui, en soit, est une prouesse. Tu aurais pu être un peu plus tendre avec ce pauvre garde, tu sais !

Il se mit à rigoler et se positionna plus confortablement sur son fauteuil. Une nouvelle fois, William me lança un regard, presque admiratif cette fois.

— Alors, William, que se passe-t-il pour que tu sois aussi pressé ? demanda Myrddin en se tournant vers lui.

Visiblement soulagé de pouvoir enfin parler sans être interrompu, il s’empressa de répondre :

— Je viens vous voir parce que, comme vous le savez, ma mère est gravement malade. Le médecin nous a dit que vous aviez la fleur dont on a besoin pour le remède.

— De quelle fleur as-tu besoin ?

— Un bourgeon de lune, répondit le jeune homme.

Myrddin soupira en s’enfonçant dans son siège puis il dit en fermant les yeux :

— Je n’ai plus de ces bourgeons… Je suis désolé. Mais les dernières de ces fleurs sont auprès de la sorcière Lelawala.

— Lelawala ? La sorcière exilée ? Où puis-je la trouver ? demanda précipitamment William.

— Doucement, doucement, jeune homme. Aaaah… La jeunesse. Si je vous dis que vos destins sont liés ? Me croiriez-vous ?

Il nous lança un regard malicieux avec un grand sourire. Un profond soupir m’échappa, tandis que William fronça un peu plus les sourcils. Apparemment cette idée ne lui plaisait pas plus qu’à moi. Mais avant que le mage ne puisse ajouter quoi que ce soit, un sifflement nous interrompit et il se leva pour passer dans l’autre pièce.

— Je vais finir ce thé, je reviens vite, grommela-t-il.

Une fois qu’il fût parti, alors qu’il se battait avec ses tasses et la théière brûlante, je me tournai vers William.

— Je ne savais pas pour ta mère, dis-je à voix basse.

— Tu ne sais rien de moi, répondit-il sans me regarder.

— Je suis désolée, murmurai-je à mi-voix.

— Je n’ai pas besoin de ta pitié, maugréa-t-il d’un air encore plus grognon si c’était possible.

— Non, pour t’avoir menti sur mon prénom, expliquai-je.

Curieux et méfiant, il se tourna vers moi. Je continuai :

— Enfin, non pas que je ne sois pas désolée pour ta mère mais… je sais ce que cela fait de–

Ma voix se brisa et je baissai le regard, secouant les mains nerveusement. Je ne pouvais pas penser au sort qu’avait subi ma mère, dans l’auberge en feu, à Sehaliah. Un autre monde qui semblait si éloigné, non pas simplement par la distance, mais aussi la réalité. Plus je passais du temps à Wargad, plus mes souvenirs de Sehaliah s’embrumaient et devenaient vagues, comme un rêve.

— J-je sais qu’être désolé ne change absolument rien… chuchotai-je, luttant contre les larmes qui avaient envahi mes yeux.

Il continua de m’observer puis il reporta son attention sur Myrddin lorsque ce dernier entra en portant un plateau, son bâton calé sous son bras. William se leva pour l’aider mais le mage l’ignora et posa le plateau en s’effondrant dans son fauteuil. Pour un vieux sorcier boiteux, il était drôlement agile… Il posa son grand bâton contre un mur et versa le thé dans les tasses mais ni William, ni moi ne nous servîmes. Myrddin commença à souffler sur le breuvage chaud d’un air pensif.

— Où en étions-nous ? Ah oui ! Les destins liés ! s’exclama-t-il. Donc, Prudence, que comptes-tu faire ?

— Co… comment ça ? Je veux juste rentrer chez moi !

— Chez toi, hein ? Mais voyons, tu es chez toi… fit-il avec un regard désolé.

Un frisson me parcourut le dos, c’était exactement ce que m’avait dit Dara.

— Je veux rentrer chez moi, à Sehaliah, et retrouver ma vie d’avant ! Ma mère, ma famille… je dois les aider !

Tous deux m’observèrent, surpris par mon ton déterminé. Je baissai mon regard vers mes mains qui s’accrochaient désespéramment à ma robe.

Doucement, Myrddin posa la tasse sur la table, et plongea son regard dans le mien. Je manquai de défaillir – ces yeux… ils étaient si vieux, ils avaient vu tant de choses, je craignis qu’ils ne me submergent et me rendent folle. Il était vraiment le Myrddin des légendes, l’un des Inedor qui protégeaient les mondes de Dareia.

— C’est vous… soufflai-je.

— Moi ? répéta-t-il.

— Vous êtes… vous êtes le Myrddin des légendes. Vous êtes l’un des cinq Inedor envoyés à Dareia pour guider ses contrées.

Ses lèvres tremblèrent. La mélancolie et la tristesse qui envahirent ses yeux manquèrent de m’étouffer.

— Sehaliah se souvient donc de moi après tous ces siècles… Sehaliah… existe donc bel et bien… après tous ces siècles…

Sa voix était épuisée, rendue tremblante par les cycles de vie qu’il avait vécus.

— Dis-moi, Prudence, que s’est-il passé à Sehaliah après la rupture des mondes ? Quel Inedor a pris la charge de guider et protéger cette contrée ? Je doute que ce soit Cuàn. Bladwen ou Cinàed peut-être ? s’enquit-il, frémissant d’émotions et d’espoir.

— Quoi… ? Non, il n’y… il n’y a pas d’Inedor à Sehaliah… ce ne sont que des légendes… répondis-je en secouant la tête. Ou… c’est ce que je pensais jusqu’à ce que j’arrive ici.

Cela voulait-il dire que Myrddin était le dernier Inedor ? Que les autres avaient disparu après la « rupture » ? S’agissait-il du moment où les continents avaient été séparés dans différents mondes, il y a des siècles ?

Profondément troublé, désappointé, Myrddin se laissa de nouveau tomber au fond de son fauteuil. Avant que je ne puisse lui poser la moindre question, son regard fut attiré par mon arc et mon carquois.

— Ce sont de belles armes, de manufacture elfique, n’est-ce pas ?

— O-oui, mon mantë, était un elfe de Lómáwen, répondis-je.

— Un quoi ? murmura William, ne comprenant rien à notre conversation.

— Lómáwen… Les elfes ont donc survécu à Sehaliah. Lómáwen… je n’aurais jamais pensé entendre à nouveau ce nom. Idd as webodelavë miyŵdann ? Y falanemë ?

Je marquai une pause en entendant de l’elfique. Émue plus profondément que ce que j’aurais pensé, j’hochai vivement la tête.

— Il m’a appris tout ce qu’il a pu en six ans. M’exprimer en elfique reste difficile.

— Je suppose qu’en plus de quinze siècles, les elfes de Lómáwen ont dû changer mais dans mon souvenir, ils ne prenaient que très rarement des disciples… Surtout, parmi les humains. Tu dois être quelqu’un de très spécial, ma chère Prudence.

Il me fixa longuement, une lumière nouvelle allumée dans ses yeux. La façon dont il avait dit ces mots me donnait l’impression qu’il savait quelque chose qu’il ne partageait pas avec nous.

Pendant notre fuite, Calador m’avait dit que j’avais été trouvée bébé au pied du Bilderŵ. Les elfes avaient été si effrayés de ne pas comprendre ce que j’étais, d’où je venais, qu’ils avaient voulu m’assassiner. Calador et quelques elfes m’avaient permis de m’échapper et ma mère, Catherine Bunker, m’avait élevée en secret, comme sa propre fille.

— Ma mère est morte, déclarai-je.

— Que sais-tu sur ta mère ? me demanda Myrddin d’un air troublé.

— Elle a été attaquée par des orcs et des envoyés de l’Impératrice de Sombor qui cherchaient à me capturer. Mon mantë m’a sauvée et m’a permis d’atteindre le Bilderŵ qui m’a envoyée ici, à Wargad. Savez-vous pourquoi ma mère a été tuée pour moi ?

Ma voix trembla, j’avais peur de poser la véritable question qui me hantait. Qui étais-je vraiment ? Mais poser cette question à Myrddin, un mage qui devait connaître la vérité, serait accepter que tout ce que je pensais savoir était faux. Ce serait accepter que mon identité fût un mensonge.

Myrddin m’observa longuement. Le crépitement du feu dans la cheminée était le seul son que l’on pouvait entendre, excepté mon cœur qui résonnait dans mon corps entier.

— Je souhaiterai avoir une réponse à te donner, Prudence, mais ce n’est pas possible, répondit-il calmement.

— Excusez-moi, intervint William, je ne voudrais pas interrompre votre discussion qui a l’air fort intéressante – mais que se passe-t-il au juste ? Qui est-elle, d’où vient-elle ? Elfes, Sombor, le Bidule ? Que se passe-t-il, Myrddin ?

J’avais oublié William. À la tête que fit Myrddin, je n’étais pas la seule.

— Ah. William. Oui. Bien sûr, tu souhaites comprendre. Prudence ici, vient du continent de Sehaliah que l’on pensait disparu, mais qui est en réalité devenu un monde indépendant de Wargad. Si les siècles d’histoire ont oublié nos anciens alliés, tels que les elfes ou le Royaume de Sombor, ils font partie de la vie que notre chère Prudence a mené jusqu’à présent. Quant au Bilderŵ, je suppose que c’est ce que tu cherchais à dire, il s’agit du véritable nom de notre chêne magique, qui est un portail entre les mondes de Dareia.

William fixa le mage, sourcils froncés par la concentration. Puis il se tourna vers moi. Une lueur effrayée passa vivement dans ses prunelles. Il avait sans doute voulu croire que j’étais folle jusqu’à ce que Myrddin confirme mes propos. La réalité, et ce qu’elle signifiait, était terrifiante.

— Et ce… portail… est-ce que… d’autres personnes pourraient l’utiliser et envahir le Royaume de Melahel ? demanda William.

Je n’avais pas pensé à cette possibilité. Si Lómáwen était tombé sous l’emprise de l’Empire de Sombor, qu’adviendra-t-il de l’Ilygad et du Bilderŵ ?

— Ne t’en fais pas, William, répondit Myrddin d’un air rassurant. Le Bilderŵ est puissant mais requiert trop d’énergie pour fonctionner. Et même si un sorcier ou un être doté de magie réussissait à atteindre le chêne, le portail est gardé par les fées les plus puissantes de tout Dareia. Si le passage est refusé par les fées, le Bilderŵ ne s’ouvrira pas.

— Comment est-elle arrivée ici, dans ce cas ? continua-t-il en pointant vers moi.

— Elle a un prénom, et je me trouve juste à côté de toi, je te ferai remarquer.

— Je suppose que Prudence a été jugée suffisamment pure pour pouvoir venir jusqu’ici.

— Vu la façon dont elle me regarde, je doute qu’elle soit « pure », remarqua-t-il en me lançant un sourire narquois.

— Excuse-moi ?! Tu veux peut-être une démonstration de mes pures intentions avec mes flèches ?! m’écriai-je.

— Bien que ce serait amusant, je doute que tu sois capable de l’égratigner, Prudence, intervint Myrddin en repoussant mon arc et mon carquois du bout de son bâton (sans doute pour éviter de nettoyer le sang plus tard). William est l’un des meilleurs guerriers de Melahel, et a été entrainé par les plus expérimentés.

— Je croyais que tu n’étais qu’un forgeron ?

William soupira, mais cela le ramena sur la terre-ferme.

— Ma mère a besoin du bourgeon de lune. Myrddin, vous dites que cette fleur se trouve chez Lelawala, n’est-ce pas ?

— Oh, je viens de me souvenir où notre conversation s’était arrêtée avant que l’on ne parle de Sehaliah ! Vos destins sont liés ! Laissez-moi reprendre le fil de mes idées !

— Un instant– je veux rentrer à Sehaliah et retrouver ma vie d’avant ! m’écriai-je.

Myrddin marqua une pause, et me fixa d’un air compatissant.

— Retrouver ta vie d’avant ? Penses-tu vraiment qu’ouvrir le Bilderŵ serait aussi facile ? Penses-tu vraiment que je t’enverrai aux mains d’ennemis qui cherchent à te capturer, d’après ce que j’ai compris ? Sais-tu seulement pourquoi ils en ont après toi ?

— Vous êtes un Inedor, le sorcier le plus puissant qui existe dans tout Dareia– tous les mondes de Dareia ! Vous devez avoir la magie nécessaire pour m’y renvoyer, non ?!

— Malheureusement, non… Vois-tu, il y a plus de quinze siècles, lors de l’évènement que l’on appelle la Rupture, lorsque les continents de Dareia sont devenus des mondes séparés les uns des autres, j’ai perdu ma magie. Je peux toujours faire des petits sorts, aider comme je le peux ceux qui en ont besoin, mais… ma puissance a disparu. Même si je le voulais, je ne pourrais pas te renvoyer à Sehaliah.

J’essayai de garder un visage ferme mais mes lèvres tremblotèrent et je finis par baisser le regard. Je sentis ceux, si lourds, de Myrddin et William sur moi.

— Ne t’en fais pas, je suis de ton côté, reprit Myrddin, s’il y a une solution, je la trouverai. Seulement, le passage que tu as emprunté ne s’ouvre qu’en de très rares occasions, ou grâce à une énorme quantité de magie à laquelle nous n’avons pas accès. Le Bilderŵ a dû utiliser une immense magie pour t’envoyer ici, il aura besoin de temps pour pouvoir se remettre d’un tel évènement, au moins quelques décennies.

— Des décennies ?! m’écriai-je. Ça veut dire–

— Cela veut dire que tu es coincée ici… conclut-il en perdant son sourire. Sauf si une solution alternative est trouvée mais cela prendra beaucoup de temps.

Je fus prise de vertiges et une nausée soudaine me frappa. Je titubai mais William m’attrapa le bras. Je mis ça sur le fait que je venais d’apprendre que j’étais coincée dans ce monde pour des décennies mais le visage de Myrddin devint grave. Il se pencha vers moi et je reculai, essayant de l’éviter et surtout, d’ignorer les vertiges qui me tambourinaient le crâne. Il prit ma main gauche, la peau assombrie par cette maladie étrange.

— Depuis quand as-tu ceci ? Depuis ton arrivée ? Que s’est-il passé ? Comment te sens-tu ? demanda-t-il d’une voix précipitée.

— Je… je ne sais pas…

— Je ne connais pas ce mal, fit William, mais j’ai pensé que vous pourriez l’aider.

— Tes vertiges ne sont pas la simple raison de la fatigue ou de ton arrivée ici, laisse-moi t’examiner pour que je puisse t’aider.

Après un long moment, je finis par acquiescer silencieusement. Il se leva avec un sourire et fit le tour de la table pour s’approcher de moi. Il posa sa main sur mon front et ferma les yeux pour se concentrer. Des images passèrent dans ma tête que je reconnus immédiatement : la femme qui courait dans la forêt avec un bébé dans ses bras sous un ciel ténébreux et déchiré d’éclairs. Les mêmes flashs dont j’avais rêvé avant d’atterrir ici… La présence froide lorsque j’étais tombée à Wargad me revint. Bien que ce n’était qu’un souvenir, je frissonnai.

Je me dégageai de la main de Myrddin qui rouvrit ses yeux. L’espace d’un instant, un immense trouble envahit ses yeux et un air grave s’imposa sur son visage. Il tenta de le cacher en souriant maladroitement, mais cela ne fonctionna pas.

Il prit ma main et observa de près la peau noircie et les veinures qui traversaient mes doigts, s’entortillant telles des vignes grimpantes. J’ouvris la bouche, hésitante, et il me fixa d’un air sombre, m’encourageant à parler.

— Quand… je suis arrivée dans ce monde, quelqu’un m’a parlé.

L’intensité du regard de William m’accabla. Myrddin cessa tout mouvement.

— J’ai entendu des mots dans… je crois que c’était de l’elfique mais je ne suis pas sûre…

— Quels mots ? J’ai besoin de savoir quels sont les mots exacts que tu as entendus pour connaître le sort dont il s’agit. J’espère me tromper sinon…

Je restai silencieuse un instant, me remémorant ce que j’avais entendu quand la présence s’était trouvée près de moi. Même si je n’avais entendu ces mots qu’une seule fois, ils me donnaient tant froid dans le dos que je m’en souvins parfaitement.

— Nethí Kesena.

Un souffle froid passa sur nous. Les flammes des bougies tremblèrent d’un air inquiétant. La douleur foudroyante pulsa à travers mon corps et les veinures noires s’étendirent le long de ma main. Des larmes de douleur et d’impuissance me montèrent aux yeux.

Après l’étrange phénomène qui avait suivi ces mots, William regarda tout autour de nous d’un air anxieux mais Myrddin n’était pas surpris. Son expression était ténébreuse et indescriptible.

— Je sais ce qui cause ton trouble, Prudence.

— Au vu de l’expression de votre visage, vous aviez raison et ce n’est pas bon pour moi, n’est-ce pas ? maugréai-je.

— Il s’agit d’un sort très ancien et très puissant.

— Évidemment, il est ancien et puissant, ironisai-je avec un soupir. Je suppose que je vais mourir si je ne trouve pas une solution impossible à obtenir, n’est-ce pas ?

— Ce sort va se répandre et t’affaiblir de plus en plus. Tu auras des vertiges, de vives douleurs comme ce que tu viens d’expérimenter, un état de faiblesse tel que tu risques d’être incapable de bouger. Et au moment où ces veinures noires atteindront ton cœur… tu mourras.

Je cessai de respirer, la panique m’envahit. William avait l’air aussi remué que moi. Le vieux sage se réveilla de sa torpeur.

— Cependant, la solution n’est pas impossible à obtenir. C’est un sort très compliqué, qui requiert beaucoup d’ingrédients, mais ce n’est pas impossible.

— Vous pouvez l’aider dans ce cas ? demanda William.

J’étais surprise par son soucis.

— Malheureusement, non, répondit Myrddin (ce qui n’était pas vraiment une surprise). Pas ici, pas avec moi. Je suis trop occupé et je n’ai pas les ingrédients nécessaires. Tu dois aller voir l’une de mes amies qui saura t’aider mieux que moi, expliqua-t-il.

— Et de qui s’agit-il ? hésitai-je, même si j’avais une idée de « qui ».

— La sorcière Lelawala.

William eut l’air offusqué, mais le mage continua en ignorant le jeune homme.

— Elle est experte en magie curative, il n’y a personne de mieux placé qu’elle pour te libérer de ce sort.

Je déglutis et cette fois-ci, William sembla enfin décidé à réagir et à intervenir :

— Myrddin, vous ne pensez sérieusement pas envoyer cette fille chez Lelawala ? Et surtout pas avec moi ? Elle va me ralentir ! Et puis, elle ne sait pas se battre, on va devoir traverser la forêt ! On va se retrouver entre le territoire des Agramiens, des ogres et–

— Des quoi ? glapis-je mais les deux hommes m’ignorèrent et se regardèrent intensément.

— William, tu as besoin d’aller voir Lelawala pour sauver ta mère. Et Prudence a besoin de voir Lelawala pour avoir la vie sauve. Quand je disais que vous étiez liés. Prudence a reçu l’enseignement d’un elfe, elle connait la forêt et sait se défendre. Et puis, je sais que je peux compter sur toi pour la protéger en cas de besoin.

— Mais ! Elle va me ralentir ! Ma mère a besoin de cette plante au plus vite ! Je ne peux pas aller chez Lelawala seul et lui dire de revenir avec moi pour soigner Prudence ? proposa-t-il – ce qui m’allait très bien, personnellement.

— Et Prudence mourra d’ici quelques jours seulement. Tu n’auras jamais le temps d’aller chez Lelawala et de revenir avec elle. Et tu sais que peu de messages peuvent arriver chez Lelawala. Ta mère peut encore survivre plusieurs mois, Prudence n’a que quelques jours devant elle avant de s’éteindre.

William détourna le visage d’un air agacé. Il ne voulait pas me prendre avec lui et je ne voulais pas y aller mais je n’avais pas le choix.

— Myrddin, vous ne pouvez pas ralentir l’affaiblissement le temps que William revienne avec Lelawala ? suggérai-je.

William fixa Myrddin avec espoir, mais ce dernier secoua la tête.

— Si c’était aussi facile… Je le ferais. Mais je ne peux pas. Ne crois pas que cela me fasse plaisir d’envoyer une jeune fille sans la moindre connaissance de ce monde au milieu d’une forêt remplie d’ennemis et de créatures dangereuses. William, cela ne me dérange pas, mais toi…

— Merci de m’envoyer dans la forêt remplie d’ennemis, grommela William en haussant un sourcil.

— Il sait se battre, il connaît la forêt et les créatures qui y habitent. Ce n’est pas ton cas, Prudence. Je ne sais rien de ce que ton mantë t’a appris et de tes compétences. Si cela ne tenait qu’à moi, j’enverrais un escadron entier avec toi et William mais les temps sont trop difficiles pour me permettre une telle chose et la discrétion est ce qu’il y a de mieux pour votre survie.

Je ne pus m’empêcher de soupirer, j’avais de moins en moins envie d’aller dans cette forêt.

— Je croyais que vous étiez puissant… murmurai-je à mi-voix.

Myrddin eut un rire triste et me répondit avec un regard rempli de mélancolie :

— Ce fut le cas, un temps. Mais aujourd’hui, les choses sont complètement différentes. La guerre fait rage et bientôt, elle sera sans doute terminée bien que je ne veuille pas penser à son issue…

Il me lança un regard hésitant et continua :

— Comme je te l’ai dit, les temps sont difficiles… Je suis l’un des plus proches conseillers de Durand et il s’agit de la dernière ligne droite avant la fin de la guerre contre les Agramiens. Je ne peux pas m’égarer et vous aider plus que ce que je suis en train de faire… Et je le souhaiterais, crois-moi, mais j’ai les mains liées.

— Myrddin, vous avez dit que ce… sortilège avait été lancé par un magicien, n’est-ce pas ? Qui ? Et pourquoi moi ? Est-ce… la voix qui a prononcé ces mots quand je suis arrivée à Dareia ? demandai-je, essayant de comprendre comment j’avais fini avec une épée de Dormakh au-dessus de la tête.

Il hésita, et secoua légèrement la tête en pinçant les lèvres.

— Je souhaiterai pouvoir te donner des réponses à tes questions, Prudence, mais je n’en sais pas plus… Tout ce que je peux faire c’est vous guider tous les deux pour que vous arriviez chez Lelawala au plus vite afin que tu sois soignée.

Personne n’ajouta quoi que ce soit avant un long moment. Myrddin releva ses yeux, vers William et moi.

— Alors ? Êtes-vous prêts à risquer vos vies pour sauver ce qui vous tient à cœur ? nous demanda-t-il.

William poussa un soupir, comme s’il savait qu’il allait regretter sa décision.

— Si vous pouvez m’assurer sans la moindre hésitation que le bourgeon de lune sauvera ma mère et se trouve chez Lelawala, dans ce cas, j’irais… dit-il d’une voix lasse.

— Je peux te l’assurer, William, répondit le vieux sage avant de se tourner vers moi. Et toi ? Prudence ?

Je soupirai à mon tour, mais plus de désespoir qu’autre chose.

— Si je reste ici, je suis morte. Si je pars, j’ai de grandes chances de mourir et une petite chance de survivre alors… autant miser sur ma petite chance, murmurai-je.

— Bien. William saura te protéger, il est sans doute l’un des meilleurs épéistes du pays. Tu seras en sécurité tant que tu resteras à ses côtés.

Myrddin se pencha vers moi, l’air de nouveau grave.

— Ma chère, crois-moi quand je te dis que tu es importante et dois survivre.

— En quoi puis-je être importante ?

Il se pencha un peu plus en avant et William décida de ne plus écouter. Myrddin me prit les mains et plongea ses yeux bleus dans les miens.

— Tu es importante, pour Wargad, pour tout Dareia. Tu es importante. Les temps vont changer, Wargad va redevenir le pays prospère qu’il était il y a quelques décennies…

Je retirai brusquement mes mains. Je n’aimais pas ce qu’il disait, encore moins ce que cela pouvait sous-entendre.

Il ne fut pas perturbé et se redressa, cherchant quelque chose autour de lui.

— Puisque tu dois aller voir la sorcière Lelawala, tu dois lui apporter un message de de ma part.

J’ouvris de grands yeux et le fixai sans comprendre.

— Un instant, il n’a jamais été question d’un message, répliquai-je.

— Maintenant, c’est le cas, lança-t-il en se levant.

Je n’eus même pas le temps de protester qu’il nous avait déjà le dos tourné, occupé à écrire quelque chose.

— Ceci, est un message de la plus haute importance pour Lelawala. Tu dois absolument le lui remettre en mains propres et en aucun cas, lire ce message. Cela pourrait changer l’avenir du pays tout entier.

Il se retourna vers moi et me tendit un petit tube en bois dans lequel il avait glissé le papier et autour duquel une cordelette me permettait de le garder en collier. Je cachai le petit rouleau qui protégeait le papier dans ma robe pour être sûre que cela ne se perde pas.

— Est-ce que tu m’as compris ? demanda-t-il en plongeant son regard dans le mien.

J’acquiesçai silencieusement et il sourit d’un air soulagé. Il se tourna d’un air pensif vers les étagères encombrés de livres, de parchemins et de bocaux.

— Il me semble que j’ai quelque chose qui pourrait vous aider… murmura-t-il pour lui-même.

Il se rendit vers les piles de livres et de parchemins et se mit à vérifier tous les rouleaux. Après quelques instants, il émit un cri victorieux et revint vers nous.

— Voici une carte très ancienne, déclara-t-il en la posant sur la table.

— Elle est plus que juste ‘ancienne’, remarquai-je.

Les coins tombaient en morceaux et des trous en plein milieu témoignaient des bestioles qui en avaient fait leur déjeuner. Le document était incrusté de poussière et l’encre était si effacée que je peinais à voir la moindre ligne. William fronça les sourcils, aussi confus que moi.

— Voici le fleuve Dubro qui s’écoule jusqu’au Lac Drych. Cette ville est Eldergulch et–

— Eldergulch n’est qu’un village à moitié abandonné, remarqua William.

— Ce n’était pas le cas il y a encore quelques siècles. Avant le génocide des « Terres Rouges » contre les nains, les elfes et les sorciers, mené par le Roi Aden et sa mère, les Montagnes d’Edyrn étaient encore le dernier refuge wargadien du Royaume nain de Dhur Gurhum. Les constructions des nains sont trop imposantes et trop bien faites pour connaître des dommages après seulement quelques siècles d’abandon. Certaines habitations sont encore vivables, et c’est là que Lelawala s’est installée.

Il pointa à un chemin en pointillé rouge, se perdant dans les montagnes.

— Cette carte indique l’un des grands portails nains et la route qui mène jusqu’à la maison de Lelawala.

— Monter un chemin dans les Montagnes d’Edyrn en plein hiver est du suicide, Myrddin, fit William. Entre le froid et les orcs, nous n’atteindrons jamais ce portail.

— Sauf avec un peu de magie pour vous protéger du froid et des ténèbres !

Il rigola et partit chercher un bocal qui contenait de grandes plaques de gemmes en forme de pétales. Elles étaient de différentes nuances de bleu et scintillaient à la lumière. Myrddin les posa sur la table et je ne pus m’empêcher de me pencher vers ces trésors naturels, attirée et enchantée par la danse des couleurs. Ces plaques étaient chaudes et j’encerclai mes mains autour du bocal. C’était comme un feu réconfortant enfermé dans une prison de verre.

— Ce sont des écailles de mue de dragon provenant de l’Île Du. Ces écailles contiennent la magie du feu d’Aedd, l’Enaid qui a créé le feu originel et les dragons. À partir de ces écailles de jeune dragon, je vais vous créer un sort qui vous protégera du froid et des ennemis. Il faudra verser ce liquide sur vos capes mais attention ! Le sort ne fonctionnera que vingt-quatre heures une fois répandu, donc vous ne devrez l’utiliser uniquement lorsque vous serez déjà sur le sentier nain et que le froid devient insupportable.

— De la magie… maugréa William.

— Je sais que tu ne fais pas confiance en la magie, mon petit, mais si tu veux aider ta mère, tu n’as pas le choix.

Le « petit » William souffla d’agacement et croisa les bras sur sa poitrine mais n’ajouta rien. Myrddin se retira dans une autre pièce avec les écailles de dragon et d’autres ingrédients sous ses bras.

— Tu… tu n’aimes pas la magie ? demandai-je. À Sehaliah, les sorciers sont rares mais admirés.

— La magie… pose beaucoup de problèmes, et n’en résout pas beaucoup, répondit-il. Le peu de fois où j’ai fait face à de tels phénomènes ne m’ont pas laissé de bons souvenirs. Je préfère miser sur ma force et mes capacités plutôt que quelque chose d’aussi volatile que la magie.

Mon regard se baissa sur ma main que je recouvris aussitôt.

À part le mage que j’avais rencontré quand j’étais petite et avait apaisé mes cauchemars concernant le Bilderŵ, toutes mes expériences face à la magie s’étaient aussi révélées tragiques. Si ce n’était pas pour la magie, l’Impératrice de Sombor n’aurait jamais existé. Si ce n’était pas pour la magie utilisée par Omri, ma vie n’aurait pas été détruite et ma famille serait encore en vie. Si ce n’était pas pour la magie qui s’abattait sur moi… je n’aurais pas à risquer ma peau dans ce monde de fous.

William remarqua mon inquiétude parce qu’il éleva de nouveau la voix :

— Ne t’en fais pas, Myrddin a toujours su me guider. Je lui fais confiance et s’il dit que Lelawala peut te soigner, elle le fera.

Un bruit d’explosion depuis la pièce où était parti Myrddin nous fit sursauter. On se lança un regard hésitant au moment où l’Inedor arriva avec deux fioles fumantes dans les mains. Son visage était couvert de suie, sa barbe étincelait et des trous auréolés de rouge étaient apparus sur ses manches – sans doute l’effet du sort qu’il venait de créer.

— Le sort est préparé ! N’oubliez pas que le moment où le liquide sera versé sur vos capes, vous n’avez que vingt-quatre heures pour atteindre Lelawala ou le froid vous tuera.

— Merveilleux, maugréa William.

Le verre était brûlant et le liquide ressemblait à du sang bouillant.

Redevenant sérieux, Myrddin nous fixa longuement, comme s’il cherchait à voir les fils de destin qui nous liaient, William et moi. Ne voulant pas prendre le risque d’avoir un autre sort qui pourrait nous exploser à la figure, William se leva.

— Merci pour tout, Myrddin, dit-il, avant d’ajouter à mi-voix, je suppose…

— N’oubliez pas que vos destins sont liés, lança Myrddin en nous raccompagnant à la porte avec sa démarche boiteuse.

— Ça, je ne risque pas d’oublier, grommela William en remettant sa cape et en quittant la maison.

— Ah ! Et Will ! s’écria Myrddin. N’oublie pas d’aller voir nos vieux amis, ils sauront vous aider ! lança-t-il avec un petit rire.

William acquiesça d’un air aigri. Il commença à traverser la clairière et je me tournai vers Myrddin.

— Merci, Myrddin. Je suppose ?

J’allais suivre William quand le vieil homme m’attrapa le bras et me força à me pencher vers lui, parlant de manière que je sois la seule à entendre :

— Fais quelque chose pour moi, Prudence. Essaie de retrouver la princesse disparue mais, garde cela secret, d’accord ?

— Que voulez-vous dire ? bafouillai-je.

— Va chez Lelawala, sauve ta vie et accomplis ma double mission : remettre le message à Lelawala et trouver la princesse disparue, continua-t-il.

Il me tapota le bras et retourna dans sa maison, sur le point de fermer la porte grinçante… Je la bloquai, et me penchai vers lui une nouvelle fois :

— Myrddin… Vous savez des choses que vous ne me dites pas, n’est-ce pas ?

Myrddin mit sa main sur mon épaule et la serra.

— Je fais tout ce que je peux pour t’aider, ma chère. Je te le promets. Mais en retour, promet-moi de tout faire pour te sauver – tu es innocente et tu mérites de vivre une longue et heureuse vie. C’est ce que souhaiterait ta mère.

J’avais encore des centaines de questions à poser concernant cette « double-mission » mais il referma la porte avant que je ne puisse lui demander quoi que ce soit. J’allais les poser à William quand je me souvins que cette histoire de princesse devait rester secrète. Je soupirai pour la énième fois aujourd’hui et en me retournant, je constatai que William avait disparu, déjà dans les rues d’Azraald.

Je me précipitai à sa poursuite, mais il ne me dit absolument rien sur le reste du chemin jusqu’à la forge, m’ignorant admirablement.

Cette quête sera merveilleuse…

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