Désespoir

Malgré le feu crépitant dans l'âtre ; les couleurs criardes qui recouvraient les murs ; les babillages clownesques de Scintillam et le bain fumant dans lequel Annie ressuscitait silencieusement, une atmosphère glaciale pesait sur la demeure.

Pour s'éclipser des décombres du Kiosque Rose, la troupe avait due courir. Beaucoup de Wolkenais s'étaient lancé à leur poursuite dans l'espoir d'abattre Annie, et d'ainsi sauver le Monde des Nuages de son funeste destin. Mais aucun courtisan ne put fusiller l'humaine qui s'était plus ou moins évanouie sur le dos de Varid, les doigts cramponnés à ses cheveux pour ne pas perdre l'équilibre.

Une fois cloisonnés dans Scintillam, la famille avait supplié la demeure de fuir vers les recoins les moins fréquentés de la Wolken. Cela faisait donc désormais cinq heures qu'elle glissait vers l'horizon assombri, et ses soufflements épuisés résonnaient sinistrement, quoique épouvantablement à l'intérieur du logis. Elle allait tellement vite que des objets ne cessaient de dégringoler au sol. Casseroles, vases, rouleaux de parchemins, cuillères et chandeliers cascadeurs se joignaient aux mélodies habituelles de la vie dans un remue-ménage alarmant. Balayette à la main, pipe dans l'autre, Solveig déambulait de pièces en pièces, plus flamboyante que jamais.

Par deux fois, Annie l'avait vu surgir dans la salle d'eau en quête d'un flacon de parfum renversé, et elle était bien contente d'avoir tirer le paravent devant la bassine pour être à l'abri des regards. Pas seulement pour protéger son intimité – non – mais aussi pour ne pas qu'on aperçût à quel point elle s'était livrée au désespoir.

Le désespoir n'avait pas de réel goût, ce qui faisait de lui la pire des saveurs. Malgré son apparente fadeur, il restait terriblement infect, froid, et surtout très lourd. En effet, il pesait considérablement sur l'estomac, comme si vous auriez avalé une pierre. Une pierre grise et mousseuse, une pierre dissimulant l'entrée d'une fourmilière d'insectes rouges.

Annie se sentait défaillir sous le poids de l'arôme. Le gouffre au fond de son cœur prenait ce soir des proportions écrasantes, si bien qu'en plus de la magie, la jeune fille avait l'impression de voir disparaître un morceau d'elle-même. Et ce ressenti était glaçant.

Malgré la délicieuse eau chaude dans laquelle elle baignait, Annie fut soudain secouée par une crise d'éternuements assez impressionnante. Mais si son nez commençait à couler abondamment, elle en avait cure. Elle avait beaucoup d'autres chats à fouetter. Un monde à sauver.

Cette fois-ci, ce fut un soupir qui la secoua.

Comment procéder ? Les paroles d'Ambud lui revinrent systématiquement en tête : « Si jamais tu as un quelconque problème, envoies un messager à Aveklaire, quatorzième nid d'or. C'est ma résidence. Tu t'en souviendras ? » Effectivement, Annie s'en était souvenue. Mais lui demander de la ramener sur Terre – en espérant qu'il approuve cette décision – lui semblait vraiment beaucoup trop simple.

Elle poussa un nouveau soupir à fendre l'âme alors que son regard errait à travers la pièce. La vapeur chaude de son bain avait embué le miroir en face d'elle et quelques flaques sinistres nimbaient le carrelage glacé. La salle d'eau était le lieu le plus désert et le plus pâle de tout Scintillam, l'endroit idéal pour bien déprimer.

Une commode marbrée surplombait le plafond également carrelé, où pendait un lustre de cristal. Des serviettes sèches et râpeuses s'empilaient maniaquement à côté de la bassine en porcelaine rare. Aucun bruit ne troublait le silence inhumain de cette pièce circulaire, sinon quelques clapotements lorsque Annie changeait de position.

La jeune fille observa ses cheveux qui plongeaient lugubrement dans les eaux tandis que dans le sens contraire, ses genoux osseux en jaillissaient comme deux cimes de montagnes. Une nouvelle pensée germait en elle, plus terrible que toutes les autres. Et si les passagers de Scintillam ne voulaient plus d'elle ? C'était une criminelle, après tout, de quoi s'attirer de sérieux problèmes. Annie se savonna pensivement. Et s'ils attendaient le bon moment pour la tuer, récoltant ainsi une popularité certaine ? Pourquoi prendraient-ils autant de risques pour une pauvre jeune fille comme elle ?

Annie émit malgré elle un petit cri apeuré, avant de se gifler de tout son crû. La douleur fulgura dans sa joue, et une inquiétante marque rouge se dessina bientôt sur sa pommette. Où était passée l'Annie d'avant ? Celle qui surmontait tout, le visage impassible ? Celle qui sauçait les murs ternes de l'orphelinat dans le seul prétexte de s'amuser ? Celle qui finissait dans le bureau de M. Limitrof chaque fin de semaine ?

Annie se griffa le visage, en voyant tout ses souvenirs affluer d'un seul coup. Une gouttelette de sang se mêla à l'eau de son bain. Un nouvel essaim de questions nostalgiques bourdonnait dans sa tête.

Où était l'Annie qui rêvait secrètement de devenir une célèbre écrivaine ? Celle qui prétendait n'avoir peur de rien ? Celle dont la langue mal éduquée écumait sans cesse des insolences à faire rougir ses interlocuteurs ? Où était-elle ?

L'humaine sentait sa joue enfler doucement. Son regard brouillé de larmes voleta abruptement à l'unique et minuscule fenêtre de la salle d'eau. Comme pour se moquer de son terrible désespoir, un rayon de soleil éblouissant filtrait à travers le fin rideau de soie. Annie hurla presque son juron. Elle aurait voulu que le climat s'harmonisât avec son humeur tempétueuse. Elle aurait voulu faire face à une triste grisaille hivernale, une pluie qui ricochât lourdement contre les vitres. Mais même les nuages semblaient se rire de sa faiblesse.

Ses paupières s'écroulèrent sur ses prunelles brunes. Annie déglutit, renifla, enfonça ses ongles dans ses paumes mais rien ne pouvait arrêter ses yeux si désireux de produire leur propre pluie. Une larme se détacha gracieusement de ses cils tremblants, chemina sur sa joue endolorie et finit par se nicher sur la commissure de ses lèvres. Un goût salé s'étala sans tarder sur sa langue. La saveur du regret. Annie pleurait.

Elle larmoya longuement, très longuement. Si longtemps qu'elle finit par se demander pourquoi ses joues ne fondaient-elles pas. Ses sanglots déchiraient crapuleusement le calme de la pièce. Les larmes s'écrasaient dans son bain dans un goutte-à-goutte apaisant, de telle façon que l'eau mousseuse devînt salée. A chaque nouvelles larmes versées, une nouvelle vague de mécontentement venait lécher son esprit, si bien que plus elle pleurait, plus son humeur retombait.

Il lui fut difficile de mettre fin à cet épisode de relâchement. Ses lamentations se tarissaient rarement et ses hoquets guère plus. Il lui fallut quatre mouchoirs exactement pour venir à bout de sa coulée de nez et son corps était encore parcouru de frissons mélancoliques.

Lorsque son organisme redevint enfin comme à l'accoutumée, Annie s'enveloppa dans l'une des serviettes à disposition, et parcourut les quelques mètres qui la séparait de la fenêtre en prenant bien garde à ne pas s'égoutter partout. Arrivée à la hauteur de la vitre, elle tira doucement sur le rideau. Elle s'était évidemment préparée au spectacle qui se déployait devant elle, mais cela ne l'empêcha pas de demeurer une nouvelle fois étourdie.

Une multitude d'îles flottantes baignait dans une mer de nuages à la blancheur incroyable. Éblouie par le soleil déclinant, Annie s'évertua à détailler leur contenu. Certaines se remplissaient essentiellement d'une végétation grasse et réfléchissante, tandis que d'autres s'inondaient de chefs-d’œuvre architecturaux. Les ombres des arbres s'étiraient. Les diverses cheminées fumaient. Le vent soufflait entre les nuages moelleux. Leurs couleurs des habitats aveuglaient. Les arc-en-ciels naissaient et mourraient comme des courants d'air. Les cabines de téléphériques glissaient.

Annie trouvait la vue magnifique et l'admirant, elle sentit un nouveau nœud se formait dans son estomac. Pour rien au monde elle ne voudrait détruire une telle splendeur. Elle aurait préféré réalisé des kilomètres et des kilomètres à bord du plus dangereux des téléphériques que d'assister à la destruction de la Wolken... et de plus encore.

Son regard se fit d'acier. Coûte que coûte, qu'importe le prix, elle sauverait le Monde des Nuages.

 

 

 -  Annie ? Tout va bien ?

L'interpellée sursauta. Xia venait de pénétrer dans la pièce, les bras fléchissants sous le poids d'un plateau. Un sourire qui pourrait s'avouer venimeux encombrait ses lèvres, et elle avait revêtu une nouvelle toilette de perle, fendue sur le côté. Ses bouclettes de nouveau impeccables dansaient autour de son regard pétillant.

 -  Malgré mes protestations, Maman m'a obligé à t'apporter de la soupe de comète. (Xia posa le plateau sur la commode de marbre dans un fracas cristallin) J'imagine qu'avec tout ce qu'il vient de se passer, tu n'as pas très faim, n'est-ce pas ?

Parler parut soudain à Annie comme la pire des tortures. Elle étira pourtant ses lèvres en un sourire tremblant, tandis que des mots hésitants émergeaient de sa bouche :

 -  Non, pas vraiment.

Xia hocha doucement la tête, ses bouclettes virevoltant autour de son visage orangé. Puis la lumière au fond de son regard s'éteignit brutalement.

 -  C'est grave ce qui nous arrive.

Annie faillit éclater de rire. « Grave » était un bel euphémisme. Xia ne se rendait-elle pas compte qu'ils vivaient un véritable apocalypse ? Ne se rendait-elle pas compte qu'elle avait besoin de rester seule ? L'humaine resserra sa serviette autour de sa poitrine, réalisant soudain à quel point sa tenue était indécente.

 -  Tu... permets ? Demanda-elle en indiquant le paravent.

Pour toute réponse, Xia détourna pudiquement les yeux. Annie se changea à la hâte, enfilant ses vêtements humains. Le contact laineux de son pull la réconfortait, tandis que son pantalon, après une semaine à ne revêtir que des robes, semblait le comble du confort.

Xia ne fit aucun commentaire en la voyant revenir drapé de cette façon, mais ses lèvres esquissèrent un semblant de rictus. Le menton haut, le visage impénétrable, Annie avançait à grandes enjambées vers la soupe de comète qui refroidissait sur la commode. Son apparence déterminée n'était qu'un leurre. Tout ce qu'elle désirait, c'était enfouir sa figure dans un oreiller bien moelleux, laissant libre cours à ses larmes. En revanche, sa fausse détermination trompa Xia.

 -  Tu es courageuse, Annie.

La complimentée s'empara du bol de soupe avec brutalité.

 -  Je ne suis pas courageuse, murmura-elle, comme pour se convaincre elle-même. Je suis la pire des lâches.

Hélas, Xia entendit ses paroles. D'un mouvement vif, sa tête se tourna vers elle. Mais lorsqu'elle s'approcha d'Annie dans un gracieux ondoiement, celle-ci aperçut de la douleur dans son œillade. Ses pommettes s'étaient repliées, et l'un de ses sourcils se cambrait d'une manière interrogatrice.

 -  Tu es la fille la plus brave que je n'ai jamais rencontré, Annie. Tu as découvert un univers la tête haute. Jamais je ne t'ai entendue pleurer la nuit. Tu m'as parlé de ton atroce enfance avec naturel, alors que tu me racontais l'histoire d'une fillette mal-aimée et battue par ses parents. Tu viens d'apprendre que tu es un danger mortel, mais tu avances encore sans faillir. Tu...

 -  Tu te trompes, Xia, l'interrompit Annie. Une profonde faille zèbre actuellement mon cœur. Je suis brisée. Comment peux-tu me prétendre courageuse alors que cela fait quatre heures que j'occupe la salle d'eau, et que je me griffe le visage ?

Xia ne répondit pas à cette ultime question. Elle l'observa d'un œil dépourvu d'énergie, sûrement le voulait-elle compatissant. Le langage du regard, joyau à émotions. Puis elle avança une main vers la joue éraflée de sa partenaire. L'humaine ne se défendit pas. Elle ne ressentit même pas de picotement quand Xia la caressa avec une infinie douceur.

 -  Annie... Chuchota-elle.

Xia se fendait d'un sourire gracieux, mais dans lequel Annie descellait sans mal une forme de tristesse. Pour cause : une larme roulait sur sa pommette.

 -  Bois ta soupe.

L'humaine, le menton tremblotant, ne s'attendait pas à cette déclaration, mais obtempéra sans se faire prier. Sitôt que son nez tomba dans le récipient, elle s'étonna que son contenu lui évoquât de la peinture asséchée. En vérité, la soupe de comète prenait la forme d'un pathétique liquide argenté et scintillant. Des petits et mystérieux morceaux sableux flottaient à la surface du bol.

La jeune fille fronça le nez. Non seulement elle n'avait guère faim, mais ce breuvage semblait tout à fait répugnant. Ignorant sa vive envie de jeter le récipient dans la bassine encore remplie d'eau, elle y trempa ses lèvres tremblantes avec anxiété.

Sa première gorgée s'avéra aussi peu appétissante qu'elle l'avait prédit. Aigre, cette mixture soluble ne semblait être qu'un mélange de poivre, de sel de sucre dans de l'eau savonneuse. La saveur cotonneuse du regret.

Annie avala sa gorgée en réprimant son écœurement, puis sourit à Xia. Elle forçait sur les muscles de sa mâchoire pour faire durer ce sourire toujours un peu plus longtemps. Il avait beau être forcé, pétrifié, blafard et épuisé, elle y faisait passer toute sa gratitude à l'égard de la jeune coquette.

Mais loin de comprendre le message que cette convulsion dissimulait, Xia fronça les sourcils en remportant son attention sur le plateau, en dangereux équilibre sur une multitude de flacons.

 -  Je t'ai ramené la gazette du soir, j'ai pensé que son contenu pourrait t'intéresser...

 -  Ah.

Annie s'apprêta à saisir le journal, mais avant même qu'elle puisse esquisser un geste, Xia releva ses jupes, replaça une bouclette derrière son oreille et s'en fut d'une démarche épouvantée. Annie sourcilla, abasourdie, et son geste se suspendit. Xia redoutait-elle sa réaction face au journal ? Son palpitant s'affola soudain. La gazette devait certainement la mentionner. Un bâtiment qui s'effondre ne devait pas être un événement sans importance dans un monde tel que celui-ci.

Des fourmillements au bout des doigts, elle attrapa le papier et éplucha son contenu avec inquiétude. Elle n'eut pas à chercher indéfiniment. Son prénom figurait dans le premier article.

Ses battements de cœur plus bruyants que jamais, elle lut :

 

UNE ÉTRANGÈRE QUI SERA ÉPHÉMÈRE

 

Le Kiosque Rose, Cité Bleue, dix-septième arrondissement, a toujours était vanté pour son atmosphère calme et le parfum alléchant de ses mets.

A midi, en revanche, cette divine réputation a été révolue. Chers lecteurs, Schyama est revenue, dans ce restaurant même, après de longs mois de silence et de soulagement.

Elle apportait une nouvelle, une nouvelle qui pèsera sur chacun de vos cœurs. La dissolution de Magie aux abords de la Cité Blanche n'était une erreur de magicien – l'enquêteur Badal vient d'ailleurs de l'affirmer – mais le début d'un apocalypse inédit. Une humaine a récemment entré en zone Wolkenaise, et elle boit la Magie. Une buveuse de Magie !

Rassurez-vous, cette étrangère est déjà dans les recherches primordiales. Elle sera éphémère à n'en plus douter.

Quiconque apercevra une jeune fille correspondant aux données ci-dessous sera dans l'obligation de l'amener au Commissariat de Recherches pour Sécurité Magique (CRSM) dans les plus brefs délais. La personne qui nous la livrera obtiendra une récompense de dix millions de plumes de phénix.

 

Bouche bée, le cerveau bourdonnant, Annie observa les titres des autres articles. Après « UNE ÉTRANGÈRE QUI SERA ÉPHÉMÈRE » venait « MERCI SCHYAMA » « MANQUE DE MONNAIE ? CHERCHEZ ANNIE BLOUNEY » et ainsi de suite jusqu'à « LE NOUVEAU ROMAN DE SIRIUS DE TEMPUS, EXTRAIT »

Puis elle tomba brutalement nez-à-nez avec une représentation caricaturale de son visage. Sur ce, elle explosa en sanglots. Sur le dessin, le blanc de sa peau était encore plus clair que la teinte du papier lui-même, et luisait sous l'éclairement du lustre de cristal. Ses yeux noirs s'étiraient jusqu'à ses oreilles, tandis que la flamme qu'ils contenaient brillait d'un éclat cruel. Le dessinateur avait amaigri chacun de ses traits, ce qui la rendait dépourvue de lèvres. Son menton s'affûtait d'une pointe volontaire. Une mince convulsion provocatrice fendait ses lèvres. Elle paraissait cruelle, moqueuse. Formés en lettres de sang le mot « Wanted » assombrissait sa joue.

Cette tâche rouge dansa dans sa tête jusqu'à ce qu'elle se glissât discrètement dans sa tisse, toujours vêtue de la sorte, l'estomac vide et le cœur gros.

Au bout de quelques heures transpirantes, les bras du sommeil l’étreignirent et Annie sombra.

 

*

Une silhouette se matérialisa. Élancée, elle appartenait à une femme dont le nez avait dû faire une sacrée poussée de croissance. Juchées adroitement dessus, des lunettes rectangulaires et turquoises lui ajoutaient une touche de civilisation indéniable. Ses grands yeux azur que le verre des bésicles rendait plus énormes encore se cerclaient de noir, mais d'une main inexperte.

En effet, la femme était vêtue et maquillée avec le comble de l'élégance, sans que cela ne lui aille trop bien. Le corsage de sa robe courte et dentelée paraissait abominablement serrée, tandis que ses talons aiguilles semaient sur le carrelage une empreinte de sévérité.

Un soupir s'évada de ses lèvres pincées, tandis qu'elle enfonçait une énième épingle dans son chignon, hissé au sommet de sa tête.

Cela faisait de bonnes minutes qu'elle errait dans le salon, observant chaque meubles d'un air suspicieux. Elle s'agenouilla pour regarder sous le canapé, se releva. Elle déplaça légèrement le buffet en pin, le replaça. De toute évidence, elle cherchait quelque chose. Mais quoi ?

Avec le tintement métallique de ses souliers contre le sol, elle se désintéressa de la commode pour le reste du salon. Tout semblait impeccable. Les quatre murs immaculés réfléchissaient la lumière du soleil, dissimulé derrière un énorme rideau lavande, qui ruisselait presque au sol. Un rideau ? Les lèvres de la femme esquissèrent une brève convulsion, mais il serait impossible de déterminer s'il s'agissait d'un sourire triomphal, ou d'une grimace écœurée. C'était sans doute un peu des deux.

Les talons soudain pressés, elle allongea le pas en direction de cet imposant morceau de tissu, puis l'écarta d'un revers de main.

Ce qu'elle y trouva dissimulé aurait pu la surprendre.

Une petite forme grelottante, surmontée d'un épais duvet de rubans noirs. Une fillette, visiblement terrifiée. Son long regard d'encre se leva lentement vers la femme, dont les narines commençaient progressivement à se dilater.

En effet, derrière ses lunettes rectangulaires, son regard s'avouait orageux.

 -  Tu es donc là, petite sotte ? Pensais-tu que tu allais m'échapper en te cachant ? Tôt ou tard, tu passerais à la casserole, de toute façon ! Alors cesse donc tes dissimulations, je ne suis pas là pour jouer à cache-cache, moi !

Sa voix était si aiguë que la fillette ne put s'empêcher de plaquer ses deux mains contre ses oreilles. Mais le timbre puissant de sa mère persistait même derrière cette épaisseur de chair :

 -  Tu sais ta bêtise, petite idiote ! Tu sais que tu as cassé la bouteille de whisky de ton père ! Tu sais, tu sais, tu sais, imbécile de poupon rose !

En vérité, il s'agissait plutôt d'un poupon blanc. La fillette possédait une peau si blême qu'elle rivalisait avec la teinte de la neige. Ses lèvres tremblotèrent encore, avant qu'elle s'effondrât en bruyants sanglots.

 -  Je n'aime pas les chialeuses, alors fais-moi le plaisir de cesser le massacre ! S'indigna Gladys Blouney. La fureur de ton père sera terrible, tu peux me croire !

Pourtant, elle parlait avec une certaine excitation au fond de la voix, comme si elle allait bientôt assister à un spectacle des plus magiques. Puis sa main s'éleva dans les airs. Une main pâle, longue, caleuse, vernie, et plate comme une planche à pain. Elle parcourut en quelques instants imperceptibles les mètres qui la séparaient de la joue de la fillette, sur laquelle elle atterrit avec un claquement monstrueux.

La fillette hurla en s'écroulant parterre, tandis que ses ongles anxieux s'enfoncèrent dans sa poupée de chiffon, tenue contre sa poitrine sans volume. Puis elle se redressa sur un coude. Cette petite chose recroquevillée portait une immense marque rouge sur sa joue gauche, et elle débordait légèrement sur son front. Cette petite chose recroquevillée portait un nom, Annie Cynthia Blouney.

 

*

Annie se réveilla en sursaut, un sillon de sueur en travers de la joue. Le sang bouillonnait dans sa joue meurtrie. Elle avait revu un moment de son enfance, comme la précédente fois.

Elle réprima un sanglot en enfournant son visage dans son oreiller. Pourquoi ces souvenirs se réinvitaient dans son esprit ? Quelle était la clé de cette nouvelle énigme ?

Ses doigts humides se renfermèrent sur un objet mou et informe, une poupée de chiffon à moitié décousue.

Annie haleta en la ramenant contre sa poitrine. Elle l'avait un peu délaissé cette dernière semaine, tellement elle aspirait à comprendre les coutumes Wolkenaises. Lys était donc resté sur les édredons de sa tisse, attendant bien sagement son retour au sommeil.

Son béret aussi était sorti de l'ordre de ses priorités. Elle avait tout juste pu l'extraire des décombres du Kiosque Rose avant que Varid ne l'empoignât et l'emportât dans une course folle jusqu'à Scintillam. Des courbatures lui faisaient d'ailleurs sentir à quel point l'exercice avait été rude.

La poupée lovée contre le cœur, Annie tenta à grand peine de se rendormir. Hélas, ce n'était pas mince affaire. Dès qu'elle fermait les yeux, le visage rieur de Schyama s'imprimait sous ses paupières.

Renonçant au sommeil, Annie s'extirpa lentement des draps suaves pour retirer son pull inondé de sueur. Puis elle enfila un haut cotonneux que lui avait prêté Xia, et qui servait de sous-robe lorsque la brume se glaçait. Pourtant, Annie ne rajouta pas d'autres étoffes au-dessus de ce débardeur. Elle en avait sa claque des robes, des breloques sophistiquées, des jupons volumineux, des inséparables miroirs de poches et des escarpins vertigineux.

Avec toutes ces épaisseurs, elle ne se sentait pas libre de ses mouvements.

Ainsi revêtue, elle s'ébroua pour se mettre les idées au clair. Une en particulier s'imposait à son esprit : fuir.

La jeune fille retint son souffle. Fuir pour trouver elle-même les réponses à ses questions. Fuir pour protéger Scintillam et ses passagers. Fuir pour se faire oublier. Fuir pour être à l'abri. Fuir pour retrouver le goût merveilleux de la solitude. Fuir pour ne pas vider davantage le porte-monnaie de Solveig. Fuir pour accéder à de nouvelles révélations. Fuir pour dire adieu aux artifices Wolkenais. Fuir pour être hors de la portée de Schyama. Fuir pour la liberté. Fuir pour aider. Aider la famille de Scintillam.

Annie se leva laborieusement, alors qu'un creux ombragé marquait l'empreinte de sa tête sur l'oreiller.

Elle imaginait très bien les yeux de la famille pétiller à la mention d'une récompense de dix millions de plumes de phénix. Ils voudraient certainement se venger d'avoir déjà dépensé cent plumes pour une humaine aussi dangereuse qu'elle.

Annie frémit. Elle ne voulait pas mourir. Toute la confiance qu'elle avait logé en Solveig, Xia et Varid s'évaporait soudainement.

D'un geste précipité, elle attrapa sa sacoche gisante vers le fond de la tisse, et enfourna Lys, ses docs et son béret dedans. Avec une panique semblable, elle quitta la pièce moelleuse. Une fois dans le couloir, ses pas se firent beaucoup plus discrets. Elle colla son oreille au bois des portes qui menaient aux autres tisses et percevant des paisibles ronflements, elle fut assurée que chacun de ses compagnons dormait à poings fermés.

N'effleurant le sol que du bout de ses orteils encore nus, elle se glissa dans la cuisine. Là-bas, elle dévalisa les placards, à la recherche de provisions. Bien qu'elle vivait en Wolken depuis une semaine environ, sa connaissance en matière d'aliments restait basse. Elle s'empara donc d'un sachet de « muffins à la donnâe » et de « pain saveur Grande Ourse »l'esprit troublé.

Puis, la sacoche jetée sur son épaule, elle déverrouilla la porte d'entrée. Elle ne prit pas garde à la variation étonnée qui fusa à travers du ronflement de Scintillam. Elle plongea dans la nuit noire, sans un regard en arrière.

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Debout la Nuit
Posté le 10/11/2020
Bonjour Pluma Atramenta.
Dans un chapitre précédent, tu dis que les humains ont perdu la magie. C'est une belle idée, et peut-être tellement juste!
Les aventures de cette adolescente sont bien difficiles, surtout sans personne pour l'aider.
J'espère que l'avenir s'éclaircit plus tard.
Pluma Atramenta
Posté le 10/11/2020
Merci beaucoup !
Effectivement, je tortures assez Annie (héhé) ! XD J'espère que la suite te plaira tout autant ! ^^
Prudence
Posté le 23/06/2020
Re ! Je confirme ce que je disais dans les com' au chapitre précédent. C'est parti pour l'aventure ! C'est une excellente idée, cette première partie ou Annie se pose des questions. Le court dialogue entre elle et Xia :D
Pour ce qui est du passé d'Annie, je commence à douter de la tournure des événements : est-ce que cela aura un lien avec la suite, "conséquences" ?
Comme Alice_Lath, je trouve que la réaction d'Annie est logique (on aurait tous fait comme ça, je pense XD). En plus, ça pimente un peu les choses (la suite ! la suite !)

Autres (détails) :

"Tu viens d'apprendre que tu es un danger mortel, mais tu avances encore sans failler." -> faillir, non ?
"Elle en avait sa claque des robes, des breloques sophistiquées, des jupons volumineux, des inséparables miroirs de poches et des escarpins vertigineux." -> XD, j'ai failli éclater de rire !

Voili voilou ! A plus tard ^^
Pluma Atramenta
Posté le 23/06/2020
Merci encore !
Eh oui, il fallait bien que l'intrigue se ramifie un jour ou l'autre ! ^^
Failler ? Ai-je réellement écris cette immondicité ? :O Ah oui. Corrigeons cela de ce pas ! (c'est à quel moment par contre ?)
- Si tu as failli éclater de rire, je pense que c'est plutôt bon signe ;)

A très vite !
Prudence
Posté le 24/06/2020
C'est dans une réplique de Xia ! XD
Si tu as Word, chez toi, tu peux rechercher (tout en haut à droite de l'onglet accueil) "failler", et le logiciel de proposera tous les "failler" du roman. C'est plus simple (si tu ne connaissais pas ça encore, et si tu as Word) ^^
-Oui, plutôt bon signe. L'humour, c'est très important :-D
Pluma Atramenta
Posté le 24/06/2020
Non, je n'ai pas Word, je suis sur Open Office, mais merci ! ça pourra toujours être utile ;)
Alice_Lath
Posté le 16/06/2020
Logique j'ai envie de dire haha, à sa place, j'aurais fait pareil, même si ça ne va pas arranger sa situation puisqu'elle "continue à respirer". Peut-être qu'elle pourrait trouver refuge à la Cité Noire ? Puisqu'après tout, ils ne craignent pas le fait qu'elle respire, elle y serait mieux qu'ailleurs. C'est triste, mais c'est comme ça. Ou peut-être que le pégase aurait des réponses. Je trouve ça un peu étrange de la part d'Annie "Trop simple de retourner sur Terre", qu'est-ce qu'elle en sait ? Dans sa position, c'est le premier réflexe à avoir je pense :)
Pluma Atramenta
Posté le 16/06/2020
Merci beaucoup !!!
Effectivement, c'est le premier réflexe à avoir. J'ai sûrement mal formuler, car Annie ne perd pas pour autant l'idée d'aller le voir.
DraikoPinpix
Posté le 04/06/2020
Coucou !
Pauvre Annie, pas étonnant pour cette fin ! En tout cas, elle a de sacrés ennuis !
Voyons voir comment évoluent les choses pour la suite ! :)
A bientôt !
Pluma Atramenta
Posté le 04/06/2020
Merci :)
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