Désert

Par Dédé

 

Romane et Enola ont eu l’autorisation d’inviter leur cousin Benjamin à venir dormir à la maison. Elles l’ont un peu regretté quand le petit garçon leur a raconté qu’il a fait un cauchemar les concernant :

— Vous étiez en train de jouer dehors. La porte de la cathédrale d’à côté s’est ouverte. Vous êtes allées voir. Vous avez dansé. Et, à la fin, des statues vous ont dévorées.

— Ça mange pas, les statues, se moque Enola qui retrousse les manches de son haut de pyjama vert pomme.

Romane ne dit pas un mot. Elle est allongée dans son lit. Elle a entendu son cousin parler. Il dort sur un matelas par terre. Mais elle veut faire comme s’il n’était pas là. Comme si elle n’avait rien entendu.

— Ce cauchemar m’a fait très peur, avoue Benjamin.

— Jamais je n’irai dans une cathédrale, toute seule avec ma sœur, si ça peut te rassurer. Je ne danserai pas au milieu de la nuit.

Romane se retient de mordre dans sa couverture. Elle ne parvient pas à enlever les images qui s’incrustent dans son esprit. Elle imagine ces statues grinçantes, toutes dents dehors. Avant de se rouler en boule sous la couette, elle finit par dire :

— Je n’irai plus jouer dehors quand il fait nuit. C’est fini !

 

***

 

— Maman ! Maman ! J’arrive pas à dormir. Maman !

Fabienne a l’impression de gigoter dans tous les sens. Pourtant, elle se souvient qu’elle ne passe pas la nuit sur un bateau, qu’elle n’a pas le mal de mer. Ne comprenant pas ce qui se passe, elle sursaute légèrement. Lorsqu’elle ouvre l’œil, elle aperçoit Romane se tenant debout, près d’elle.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? Enola et Benjamin font trop de bruits quand ils discutent ?

— J’ai peur, Maman ! J’ai peur !

Fabienne prend sa fille dans les bras. Romane s’assoit sur le lit entre sa mère et son père qui, lui, dort à poings fermés.

— Benji a rêvé que je me faisais dévorer par une statue dans la cathédrale, explique la petite fille en pointant du doigt la fenêtre de la chambre depuis laquelle on peut apercevoir le monument lorsque les volets sont ouverts.

Fabienne la serre contre elle et lui caresse les cheveux.

— C’est rien. Ce n’est qu’un vilain rêve. Il n’y a aucune statue dans cette cathédrale. Tu y es déjà allée à l’intérieur, rappelle-toi.

Romane se plonge dans ses pensées. Elle se souvient d’être entrée à l’intérieur à plusieurs reprises en journée. Mais, la nuit l’effraie. Elle imagine des statues sortant de l’ombre en pleine nuit et dévorant les enfants.

— Les statues ne mangent pas les gens, tu me le promets ?

Fabienne ne peut s’empêcher de sourire discrètement :

— C’est promis.

La mère marque une pause.

— Tu sais, à ton âge, je faisais un rêve récurrent… le même rêve très souvent. Et, il me faisait un peu peur. Puis, j’ai appris à ne plus avoir peur. Même mieux, j’ai vu de belles choses dans ce vilain rêve.

— Tu veux me le raconter ? propose Romane en s’allongeant dans le lit de ses parents.

Olivier bougonne dans sa barbe et, les yeux toujours fermés, tourne le dos à sa femme et à sa fille.

— J’étais seule au milieu d’un grand désert. Je voyageais en chameau mais il s’était enfui. Dans sa fuite, il avait renversé ma gourde. J’étais perdue et sans eau. Je me souviens que j’avais très peur. Dans mon rêve, j’avais beaucoup marché. Sur le chemin, je rencontrais une vieille femme qui se déplaçait au loin, en me tournant le dos. Je l’appelais, je l’appelais, elle ne me répondait pas. Le vent se levait. Les grains de sable m’aveuglaient. Je voyais de grands oiseaux colorés voleter dans tous les sens. Puis, le vent se calmait et laissait place à une statue de sable. Et cette statue…

Romane se sent captivée par le récit de sa mère. Quelle aventure !

— Cette statue… Il y avait plusieurs visages de femmes qui crachaient des serpents. De vrais serpents. C’était effrayant…

Fabienne vérifie qu’elle n’est pas en train de traumatiser sa fille.

— Tu as dû avoir très peur toute seule avec le danger, se désole Romane.

Fabienne acquiesce :

— Avec le temps, je retiens le beau paysage désertique, la magnificence des oiseaux. Les serpents qui m’ont fait peur, la solitude, je n’y pense pas de suite.

La mère caresse les cheveux de sa fille avant de conclure :

— Ce que je veux dire par là, c’est que la peur, c’est comme un animal sauvage. Elle se dompte. Et en attendant, il faut voir la beauté dans toute chose. Tu sais que le rêve de Benjamin n’est pas vrai. Tu sais que tu ne rentres pas dans la cathédrale la nuit. Tu sais qu’il n’y a pas de statues à l’intérieur. Tu sais que les statues ne mangent pas les gens, encore moins les petites filles. Donc, tu n’as aucune raison d’avoir peur.

En guise de réponse, Romane sourit. Avant de fermer les yeux, elle chuchote :

— Merci, Maman ! Je t’aime.

 

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Zig
Posté le 20/08/2020
C'est une belle leçon de vie, et j'adore la manière dont tu reprends la première carte (qui semblait moins liée à ta famille que les autres), pour proposer une structure que je trouve pleine d'intelligence !

Vraiment, le travail de la trame m'impressionne... Evidemment elle est servie par une plume juste, efficace, et économe (dans le bon sens), mais ça reste vraiment la malice avec laquelle tu construis ton univers qui me plait le plus !
_HP_
Posté le 09/08/2020
Coucou !

J'ai adoré ce DLP (comme tous les autres, me diras-tu, et tu auras raison x)). J'aime énormément la façon dont tu entremêles les cartes, "réutilises" les personnages ^^
C'est un très beau texte, Romane est très touchante, j'aime beaucoup ^^
Yvaine
Posté le 02/08/2020
La morale de ce texte est si belle ❤ La relation mère/fille est attendrissante, et c'est chouette comme tu mélanges plusieurs cartes ! La raison et la peur se mêlent, s'entremêlent, se combattent, c'est très joli. Et puis, ça se finit par "je t'aime", alors bon... Comment ne pas apprécier ?
Pamiel
Posté le 27/07/2020
Aw, c'est adorable !
J'ai aimé ta conclusion. Au début, j'étais un peu confuse parmi les personnages mais j'ai vite oublié les autres au profit de Romane. De sa peur, de sa curiosité aussi (c'est elle qui pose les questions à sa mère, un détail que j'apprécie beaucoup). La description du désert est très belle. Peut-être, quand sa mère la rassure, "et en attendant il faut voir la beauté en toute chose" que moins de périphrases auraient renforcé la douceur qu'elle laisse entrevoir. Par exemple en supprimant le "en attendant", ou le "donc", ou les "c'est que". Histoire de fluidifier sa parole, de la couler comme de l'eau jusqu'à l'oreille de sa fille, pour l'apaiser.
Très jolie nouvelle, en tout cas. Bravo !
Dédé
Posté le 27/07/2020
Merci Pamiel pour ton passage par ici ! :D

Eh oui, il y a beaucoup de personnages dans ce DLP. Je comprends qu'on puisse se perdre. Et il est vrai que dans le discours de la mère, il peut y avoir des "mots-parasites" que je pourrai enlever à la relecture.

Un grand merci à toi, encore une fois ! :D
Dédé
Posté le 30/07/2020
Pour te répondre par rapport à ton message sur le forum, effectivement il y a du lien entre toutes les histoires et elles se déroulent dans un même univers réaliste ;)
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