Des ombres dans la ville

Par Lyrou

 

Une silhouette galopait à vive allure sur la plage. Elle suivait un carrosse étincelant qui semblait flotter au-dessus des dunes, tiré par les chevaux les plus blancs que la Terre eût portés. Cette silhouette était un jeune à l'allure informe et la peau sur les os, qui courait, courait sans s'interrompre vers la cité où l'attelage le menait.

Les vagues glissaient de l'écume sous ses pieds, l’embrun des gouttes dans ses yeux et le vent des grains dans ses cheveux. Du sel vint dans sa bouche, il tira la langue et manqua de s'effondrer en se prenant les pieds dans la large cape sombre et miteuse qu'il traînait derrière lui. Il était déjà tombé plusieurs fois, la tête dans le sable, le visage couvert de grains et sa tignasse éclaircie, laissant le carrosse le distancer.

Un léger vent se leva, portant le garçon vers l'avant. Le tissu de sa cape l'enveloppa et il manqua de s'envoler. Il rattrapa les chevaux et parvint à s'agripper au carrosse dans lequel il voyait déjà mille et un reflets d'or. Il tenta de glisser discrètement sa main à l'intérieur, sans tenir compte des deux voyageurs qui discutaient et auraient pu le voir, et attrapa ce qu'il put avant de se hisser sur le toit. Il rangea ses trophées dans ses poches puis songea à s'asseoir, mais une bourrasque de vent plus forte que les autres le poussa vers le haut. Il retomba une première fois sur le sable tandis que l'attelage s'éloignait devant lui, puis, une fois debout, ses pieds se soulevèrent du sol plusieurs fois et il finit par décoller complètement. Sa cape en parapente, il survola le carrosse sans être capable de s'arrêter, survola les dunes en les observant avec un œil inquiet puis finit enfin par se laisser porter complètement. Les chevaux étaient loin derrière, continuant leur course dans le désert, imperturbables.

Les hautes tours de la cité se profilèrent finalement, leurs feuilles d'or brillant de mille feux et leurs courbes arrondies renvoyant les rayons du soleil assassin dans toutes les directions. Loin des gouttes que la mer projetait autour d'elle et que le vent emportait, il faisait une chaleur à cuire sur place. En arrivant au-dessus des remparts, le garçon ne s'était toujours pas écrasé dans les dunes. Il survola les premiers murs sans changer d'allure, passa au-dessus des champs que l'on avait fait pousser avec une irrigation des plus importantes, ou par la grâce des dieux diront certains, et arriva au mur d'enceinte de la ville. En passant à côté d'une tour il se crut en sécurité, toujours fendant l’air au-dessus des habitations, ne voyant des rues que les draps colorés que l'on avait tendus entre les hautes bâtisses pour protéger les passants de la boule de feu trouant l'azur du ciel, mais il percuta la tour suivante. Il glissa le long des dorures et des motifs en essayant de s'agripper quelque part ou d'entourer la bâtisse de ses jambes et de ses bras, sans succès. Il atterrit finalement en douceur sur un drap tendu, rebondit dessus plusieurs fois, manquant d'être envoyé contre les murs des hautes maisons qui encadraient la ruelle, et finit enfin par se stabiliser. Il resta allongé pour reprendre son souffle et se releva avec précaution sur la toile instable. Il commença à avancer dessus comme un funambule avant que des éclats dorés n'attirent son attention dans l'un des logements qui donnaient sur la rue. Par l'ouverture il voyait des bijoux, des tonnes de bijoux entassés là dans un coffre ouvert. Il s'approcha, glissa un pied à l'intérieur et rampa comme une ombre jusqu'au trésor, la tête pivotant de tout côté pour assurer ses arrières. Il prit tout ce qu'il pouvait, en mit un maximum dans ses poches et dans les sacoches qu'il avait cousues à sa cape avant de tourner les talons, les yeux brillant de tout cet or qu'il avait trouvé. Il redescendit sur le drap et se laissa glisser jusqu'à son extrémité où il quitta les hauteurs pour atterrir en douceur sur les pavés de la ruelle située en dessous. Enfin à l'abri du soleil, il prit une grande inspiration et avança avec confiance droit devant lui, sans croiser plus d'une ou deux âmes.

De ce côté-ci des draps, la vie paraissait déjà moins luxueuse. Des portes défoncées, des intérieurs vides et poussiéreux, des céramiques brisées et ces ombres vaguement colorées que les toiles projetaient un peu partout en filtrant la lumière du soleil. Puis il déboucha sur une allée plus importante, noyée par la foule. Ça grouillait, ça criait, ça courait de partout. Le long des bâtisses il y avait des vendeurs d'un peu de tout, des livres, des jouets en bois, des bijoux, des repas tout faits qui grillaient dans d'immenses poêles, de légumes divers et variés qui poussaient tant bien que mal hors de l'enceinte, des épices de toutes les couleurs qu'il était possible d'obtenir, des graines, des plantes... Les effluves parcouraient la rue en y stagnant la journée entière, chatouillant les narines et amenant tout un chacun entre ces murs-ci. Puis il y avait les passants, ceux qui marchaient en flânant, s'arrêtant de temps à autre pour acheter une bricole, ceux qui étaient venus exprès pour ça et qui stoppaient leur avancée tous les deux mètres et ceux qui couraient parce qu'ils n'avaient pas le temps. Et puis il y avait lui, le voleur, qui se mêlait à chaque catégorie selon l'occasion, dérobant en passant près des stands les petits objets qu'il pouvait attraper sans que sa main ne s'expose trop aux regards. Il passait au milieu de la foule comme un fantôme, vaguant d'un côté à l'autre sans jamais vraiment s'arrêter, glissant au fur et à mesure ce qu'il obtenait dans ses poches. Il remonta la rue au pas de course puis bifurqua sur la gauche dans une ruelle si encadrée par les hauts bâtiments qui la longeaient qu'elle était plongée dans l'obscurité même en plein jour. C'était le premier signe que l'on entrait dans les bas-fonds. Ça et l'odeur déjà bien moins agréable de chair en décomposition et de moisissure qui s’immisçait partout. Tout un chacun ici glissait comme une ombre, les voleurs, les assassins, les promeneurs perdus... personne ne restait, l'on ne faisait que passer.

Le garçon s'engouffra dans les dédales, rentrant de temps à autre dans un bâtiment troué de part en part pour couper les ruelles, courant parfois, marchant sinon, d'un pas furtif et rapide qui se voulait silencieux. Galopant au milieu des ruines, flânant dans les ruelles, il avançait sans destination réelle, en attendant la nuit qui se profilait sans qu'il ne puisse la voir, caché dans les bas-fonds. Il se trouva finalement une échelle praticable le long d'un mur pour remonter dans les hauteurs. Il grimpa sans se soucier des barreaux qui lâchaient sous lui ou cassaient au contact de ses pieds, s’agrippa sur le drap pour se hisser dessus et s'y allongea quelques instants. Les étoiles apparaissaient dans le ciel tandis que le croissant s'élevait au-dessus de l'horizon. Il resta là, immobile, observant les astres sans un bruit et sans aucune notion du temps qui s'écoulait.

Puis il se leva brusquement et avança jusqu'à un trou dans le mur du bâtiment de gauche. Il se glissa à l'intérieur et plissa les yeux pour scruter des mouvements dans l'obscurité de la pièce. Rien. Il attrapa une allumette et enflamma la torche qu'il avait accrochée en faisant de ce lieu son domicile occasionnel, comme beaucoup d'autres endroits dans la ville. Il n'y avait rien sinon un tas de paille dans un coin où trônait un oreiller rouge et doré qui tranchait avec l'entièreté de la pièce, sombre, sale et cassée de partout. Le voleur dégagea un peu de paille et souleva une latte de bois. Là gisaient des semaines d'accumulation de trésors divers et variés allant d'un ensemble de bijoux couverts de feuilles d’or à des céramiques finement décorées mais parfois cassées en passant par des fioles d'épices ou des vieux livres reliés. Les yeux du garçon brillaient devant tant de jolies choses. Il resta à les regarder sans bouger quelques longues minutes avant de secouer la tête pour reprendre ses esprits et d'y ajouter la collecte de la journée en vidant ses poches et les sacoches de sa cape. Il s'assit en tailleur à côté pour observer ce qu'il avait accumulé puis replaça la latte. Il fit quelques tours de la pièce, enlevant un tas de poussière et de cendre par-ci par-là puis se jeta sur sa paille avant de se rouler en boule autour de son oreiller. À la lueur de la torche, qui s'éteindrait dans la nuit, il laissa doucement venir le sommeil tandis que quelques insectes grésillaient dehors, sans autre foyer que les toits de la ville.

 

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Fannie
Posté le 16/05/2018
Coucou Lyrou,
L’été passé pour les Histoires d’Or, j’avais lu le début de Mandarines ; j’ai l’impression que ton écriture a évolué. Dans ce style descriptif, tu arrives bien à restituer les ambiances, tant en images qu’en sensations.<br /> Comme je suis plutôt visuelle (dans la lecture et l’écriture), je regrette de ne pas avoir plus d’indications sur l’aspect physique du protagoniste, mais ça ne m’empêche pas de m’intéresser à lui et d’avoir envie de le suivre dans ses aventures.
Coquilles et remarques :
tiré par les chevaux les plus blancs que la Terre eut porté [eût portés ; subjonctif plus-que-parfait]
Les vagues glissaient de l'écume sous ses pieds, l’embrun des gouttes dans ses yeux et le vent des grains dans ses cheveux [Normalement, il faudrait ajouter des virgules après « l’embrun » et après « le vent » pour exprimer l’ellipse du verbe.]
mais une bourrasque de vent plus forte que les autres [« bourrasque de vent » est considéré comme un pléonasme]
et leur courbes arrondies renvoyant les rayons du soleil [leurs]
toujours fendant l’air au dessus des habitations [au-dessus]
la tête pivotant de tout côté pour assurer ses arrières [de tous côtés]
Enfin à l'abri du soleil il prit une grande inspiration [J’ajouterais une virgule après « soleil ».]
amenant tout un chacun entre ces murs ci [ces murs-ci]
caché dans les bas-fond [bas-fonds]
Il y a des mots qui se répètent beaucoup, comme « dessus », « au-dessus » ; là, il faudrait changer la tournure des phrases pour pouvoir les remplacer.<br /> Il y en a d’autres comme « (r)attraper », « bâtisse », « accumuler », « arriver » (deux fois dans le même paragraphe) ou « tout un chacun » qui ne sont pas forcément utilisés souvent, mais qui laissent une impression de répétition. Il suffirait d’employer des synonymes.
Lyrou
Posté le 16/05/2018
Hey Fannie!
Je pense que c'est plus le contexte d'écriture et ce que j'en attendais qui a changé le style mais c'est chouette de savoir que je peux faire deux rendus différents comme ça (et au passage j'espère que le début de Mandarines t'as plut du coup)
Pour le voleur c'est vrai que je ne le décris pas beaucoup, mais pour l'histoire j'aime bien ça au final, le fait qu'il ne soit qu'une ombre
Merci beaucoup pour le relevé de coquilles, les voilà corrigées. Pour tout ce qui est répétitions merci aussi, il faudra que je revienne là-dessus pour relire ça
Je file à ton autre commentaire ! 
Luna
Posté le 25/04/2018
Coucou Lyrou !
Chose promise, chose due, me voilà enfin à poster un petit commentaire sur cette fiction pour laquelle j'ai un coup de cœur <3
Je te ferai un petit commentaire par chapitre car j'ai relevé quelques coquilles, mais rien de bien méchant.
Je trouve que ta plume a beaucoup mûri depuis la dernière fois où je t'ai lue (et ça doit faire un bail, je m'en excuse). En tout cas, je suis très heureuse de la redécouvrir. On entrevoit dans cette histoire un monde étonnamment vaste dont tu ne nous livres pas toutes les clés. On aurait presque envie qu'elle dure plus cette histoire. Je te ferai part de mon ressenti global dans le dernier chapitre, en attendant, je te livre les quelques coquillettes que j'ai pu relever :
<br />
« qui semblait flotter au dessus des dunes » → « au-dessus »
« Cette silhouette c'était un jeune... » → Le début de cette phrase sonne bizarre, j'aurais soit mis une virgule entre « silhouette » et « jeune », soit j'aurais enlevé le « c' » (mais c'est très personnel...)
« il voyait déjà miles et un reflets d'or » → « mille et un »
« des deux voyageurs qui discutaient et qui auraient pu le voir » → tu pourras enlever le deuxième « qui » pour alléger la phrase, je ne pense qu'il soit nécessaire ici
« leurs feuilles d'or brillant de miles feux » → « mille feux »
« renvoyant les rayons soleil assassin » → « les rayons du soleil assassin »
« En arrivant au dessus des remparts » → « au-dessus »
« passa au dessus des champs » → « au-dessus »
« les draps colorés que l'on avait tendu » → « que l'on avait tendus »
« entre les hautes battisses » → « bâtisses »
« ou d'entourer la battisse de ses jambes » → « bâtisse »
« et dans les sacoches qu'il avait cousu » → « qu'il avait cousues »
« pour atterrir en douceur sur les pavés de la ruelle située en dessous » → Je ne suis pas convaincue que le « située en-dessous » soit nécessaire, tu peux l'enlever sans que ça gêne la compréhension et ça allégera la phrase.
« De ce côté ci » → « ce côté-ci »
« Le long des battisses » → « bâtisses »
« des épices de toutes les couleurs qu'il était possible d'obtenir » → Je trouve que la dernière partie « qu'il était possible d'obtenir » gagnerait à être enlevée pour fluidifier la phrase.
« Tout un chacun ici glissait comme une ombre » → J'aurais mis des virgules pour rythmer davantage la phrase « Tout un chacun, ici, glissait comme une ombre »
« de temps à autres » → « de temps à autre »
« tandis que le croissant s'élevait au dessus de l'horizon » → « au-dessus »
« Il s'assit en tailleurs » → « en tailleur »
« enlevant un tas de poussière et de cendre par ci par là » → « par-ci par-là »
<br />
Je me suis également demandé pourquoi tu avais intitulé ce premier chapitre « Sous les toiles de la ville » puisque tu le termines en parlant des « toits », car j'avais la sensation que cette fin y faisait écho. Sinon, j'aurais bien vu également « Sur les toiles de la ville » puisque ton voleur vole (au sens premier du terme xD ) dans les airs avec sa cape. Bon, c'est une réflexion très personnelle. Je ne t'enjoints pas à le changer hein, pas du tout, c'était juste une petite remarque.
<br />
En tout cas, je réitère ce que je t'avais dit, j'aime j'aime j'aime <3 Il n'y a pas un dialogue et pourtant le texte est vivant.
Je reviens très vite pour la suite ! :) (Ça me permet de m'entraîner un peu avant la grande lecture ^^)
À bientôt Lyrou !
Luna
Lyrou
Posté le 25/04/2018
Coucou Luna!
 Déjà merci beaucoup pour ce précis relevé de coquilles, les voilà corrigées <3
Pour ma plume ouf c'est chouette qu'elle aie murie surtout si ça fait longtemps aha. Quant à l'univers j'espère que les clés manquantes ne créeront nulle frustration et que ça restera quelque chose d'agréable vu que c'est un risque mine de rien.<br />Par rapport au nom du chapitre je t'avouerais que je l'ai choisi rapidemment avant de mettre en ligne, sous les toiles principalement pour faire un parallèle avec le "sous les toits" qu'on croise plus souvent et parce qu'une bonne partie du chapitre se passe justement sous les toiles mais je concède que ce ne soit pasl'endroit où il se passe le plus de choses ici. Si je trouve quelque chose de plus inspiré je le changerai dans tous les cas : )
Je suis très content que ce texte t'aie plut jusqu'ici et j'espère que le reste te plaira aussi!
 
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