Des chiffres et des lettres

Par Bleiz
Notes de l’auteur : Bonne lecture !

Lecteurs, il est 21 heures. Je suis rentrée. Je vais vous dépeindre, action par action, ce qui s’est passé. Peut-être que ça m’aidera aussi à réaliser, parce que je ne parviens pas à traiter toutes les informations en ce moment. 
D’abord, je n’ai échappé à ma mère que de peu. Genre, très très peu. Peu comme les portes du métro qui se referment et la silhouette familière qui brandit du poing en s’écriant « Sale gamine, reviens ici ! » qui s’évanouit rapidement. Un changement quelques stations plus tard et je saute dans la ligne 2. En 10 minutes à peine, je suis arrivée à destination. Il ne me reste plus qu’à trouver le chemin jusqu’au cimetière et comme c’est un lieu hautement touristique, il ne me fut pas difficile de m’y rendre -allez savoir pourquoi, il y a des gens que ça intéresse de voir de la pierre enrobant des squelettes. Pour ma part, quitte à avoir une chose en enrober une autre, je préfère un Twix. M’enfin, chacun ses goûts. 

En face des portes, que vois-je ? Non, pas un individu suspect avec des dents trop longues pour être honnêtes, les horaires d’ouvertures. L’imbécile m’a convoqué une petite, ridicule heure avant que ça ferme ! Certes, ce n’est pas comme si je souhaitais m’y attarder, mais si je dois négocier son silence, ça risque de prendre plus longtemps. Maître-chanteur de pacotille, va.
Un bref regard à mon téléphone m’a averti que j’étais en avance de quelques minutes (et que ma mère avait prévu de me réduire à moins que néant quand je rentrerai à la maison).
Il y a quelque chose d’inquiétant à attendre un ennemi, une potentielle menace, devant un cimetière. Surtout quand on ne connait rien de lui. Mais vous me connaissez lecteurs, je ne suis pas une poule mouillée. Ingrid Karlsen ne cède pas aussi facilement à la peur ! Même quand elle doit pénétrer dans un parc rempli de gens morts sur lesquels elle va devoir marcher parce que les gens ont trouvé que c’était une bonne idée de les mettre là. Mmmm. 
Sans me donner l’occasion de revenir sur ma décision, j’avançais d’un pas décidé dans le cimetière. 

Mes illusions de labyrinthe aux mort-vivants s’évanouirent dès que je franchis la barrière. Certes, il faisait sombre. Mais comment aurais-je pu ressentir de l’effroi dans un endroit pareil ? 
Le soleil se couchait lentement derrière les immeubles et teintait de rose et d’orange les dernières minutes du jour. Les ombres s’étendaient sous mes pieds et la pierre des mausolées se retrouvait colorée de tons pastel. Les étoiles avaient déjà pointé le bout de leur nez, mais à cet instant, rien n’aurait pu m’arracher aux dernières lueurs du jour. Je contemplais les fantômes violets, roses et oranges dans lesquels baignait les lieux. Les couleurs se diluaient, coulaient sur les murs et les tombes. Je me sentis comme baignée dans de la lumière de vitraux : peinture et lumière devenus presque tangibles, il me semblait avoir perdu contact avec le sol. 
Je me mis lentement en marche, tenant d’enjamber les petites poussières flottantes dans la lumière. Le silence des lieux était saisissant et une part de moi se sentait presque mal de le troubler. Pourtant, à travers mon ébahissement, la raison de ma présence ici me revint brutalement en mémoire. Les frissons que m’avaient arraché l’air frais disparurent en un éclair, remplacé par de la rage. Comment allais-je pouvoir retrouver l’expéditeur de cette lettre alambiquée ? Les rimes ne valent pas qu’on leur sacrifice autant d’informations, surtout dans des situations comme ça !
J’errais, faute de mieux. Je ressassais chaque mot du message, cherchant un indice. En effet, le corbeau m’avait indiqué le cimetière. Mais c’est qu’il est vaste ! Et je refusais de m’y perdre ! Vadrouiller entre les tombes des grands esprits de ce monde à la nuit tombé, ce n’était pas ma tasse de thé. Je marchais encore un peu, mais aucune silhouette effrayante ou menaçante n’apparut dans mon champ de vision. De plus en plus décontenancée, je fis demi-tour et me rendis aux portes du cimetière. Personne.

 « Suis-je arrivée trop tard ? Est-ce un piège ? Va-t-on me dénoncer ? » Dénoncer à qui, je vous le demande ! À ma connaissance, il n’y a pas de Cour Suprême de la Prophétie. Mais il est vrai que nous vivons des temps étranges ; qui sait ce qui se passe au-delà de mes connaissances ? Mais je digresse. Je me tenais donc dans l’entrée du cimetière, les mains enfouis dans mes poches, restant aussi droite que possible sans me prendre gifle sur gifle par le vent -ce qui n’était pas un tâche aisée.

« Pythie ? »

Je me tournais brusquement. Celui qui m’avait interpellée se tenait derrière moi et ses paroles avaient eu un étrange écho dans cet espace désert. Mais déjà, je sentais la peur me quitter car la voix était jeune. Jeune comme moi.

« Bonsoir, c’est bien moi, en effet. À qui ai-je l’honneur ? »

C’était un garçon, d’après son allure. Une allure banale par ailleurs : jean, baskets, hoodie bleu dont la capuche cachait son visage. Sans attendre de réponse, je me rapprochais à grands pas : un peu plus petit que moi, grassouillet. On était loin du vampire aux yeux rubis et au dangereux dentier. J’en aurais été presque déçue. 

« Je n’étais pas sûr que tu viennes...

-Tu n’as pas pris la peine de décliner ton identité dans ta lettre. C’est le bon moment pour me dire ton nom, non ? C’est-à-dire que ce n’est pas très juste, tu connais déjà le mien. Je suis désavantagée.

-Je suis Tristan, » annonça-t-il en rejetant son capuchon en arrière. Une bouille un peu ronde, des cheveux blonds raides un peu trop longs, des yeux bleus... Cette fois, j’en étais sûre : jamais de ma vie je n’avais rencontré ce type.

« Bien, bien, Tristan. Maintenant que nous nous sommes présentés, tu vas sans doute pouvoir m’expliquer ce que tu mijotes ? Autant te dire que je n’apprécie que très moyennement les menaces qui m’amènent dans un cimetière la nuit. Explique-toi.

-Pas ici. » Ses yeux balayaient les alentours. Il fit une pause avant de chuchoter : « Je ne pense pas que tu veuilles vraiment qu’on discute de... ce que tu sais, ici. »

Saleté. Il avait raison. Je me retins de le fusiller du regard en lui demandant de mon ton le plus poli :

« Où, alors ?

-Dans le cimetière. Je connais un endroit, personne ne nous entendra. »

Au temps pour moi, j’étais pleine de préjugés sur les vampires. Il allait peut-être se révéler un serial-killer buveur de sang dans les minutes à venir. Il dut sentir ma réticence car il souffla :

« Je connais le Père Lachaise comme ma poche. De plus, tu n’as pas à t’inquiéter, je ne te laisserai pas t’égarer. »

Quel choix avais-je ? Je hochais la tête en silence et lui emboitais le pas. Je ne sus qu’à mon retour que c’était quelqu’un de parole, car rassurez-vous lecteurs, j’écris ces mots en un seul morceau. Cependant je vous avoue, à vous exclusivement, que je n’en menais pas large sur le coup. Je pense avoir maintenu une « poker-face » acceptable tandis que le dénommé Tristan me baladait entre gargouilles torturées et tombes recouvertes de pommes de terre. Malgré ses paroles plutôt rassurantes, je me méfiais. Il avançait avec l’air égaré de ceux qui vivent constamment dans leur bulle. Parfois, en tournant après un caveau, il hésitait et faisait soudainement demi-tour. Même avec les meilleures intentions du monde, je n’étais pas sûre qu’il réussisse à ne pas me perdre...
Finalement il s’arrêta devant un petit enclos, près d’un mur, où trônaient deux tombes surélevées.

« Tu nous présentes ? » dis-je en observant les pierres tombales d’un œil circonspect.

-La dernière demeure de La Fontaine et de Molière. Rassure-toi, ils ne sortent presque jamais. »

Sans plus s’étendre sur la question, il s’accrocha aux flèches de fer, y grimpa et atterrit de l’autre côté avec une dextérité étonnante avant de chuchoter :

« Tu me suis ? »

Avec moult grimaces, j’escaladais le grillage et retombais avec moins de délicatesse que lui. 

« C’est pour ça que tu m’as trainé ici à la tombée du jour ? Pour qu’on se cache en dessous des tombeaux des gugusses qui t’ont inspiré ton poème de Sphinx à deux balles ? En toute illégalité en plus ? » grinçais-je en le foudroyant de derrière mes lunettes.

Il eut la bonne grâce de rougir mais rétorqua :

« Ça me fait mal d’entendre ça de ta part ! »

Touché, mais hors de question que je le reconnaisse. Je haussais les épaules avec dédain et me détournais. J’époussetais avec nonchalance la terre sur mes chevilles tandis que Tristan s’exclamait :

« À présent, tout est fini pour toi !

-Ah oui, vraiment ?

-Oui. Car si tu n’avoues pas de toi-même que ton don n’est qu’un canular, je serai celui qui te livrera à la justice.

-Je vois. Et tu serais suffisamment bon pour me laisser une chance de m’en sortir avec dignité ?

-Oui. Tout le monde mérite une seconde chance.

-Comme c’est noble de ta part !

-J’essaye. »

Quelques que soient ses espérances, il pouvait se brosser. Hors de question que je me saborde ! Je tournais le buste afin de montrer que tout ce qu’il dirait serait inutile. Mais cela ne l’arrêta pas. Le pauvre corbeau se mit à monologuer quelque chose dans ces lignes :

« Je sais que tu n’es pas une vraie prophète... Comment as-tu pu faire ça... Tu as dupé des gens qui te font confiance à présent, ça te fait quoi de savoir ça... Oh, si seulement j’avais ton talent, alors je n’aurais pas besoin de me rassurer en te faisant la morale... »

OK, j’avoue, la dernière partie c’est moi qui l’ai rajouté, mais que le grand Cric me croque s’il n’y a pas un fond de vérité là-dedans ! Plus il parlait et moins je parvenais à me concentrer sur ce qu’il racontait. Je sentais juste le froid de la pierre sous mes fesses, le vent qui s’accrochait à mes chevilles et l’heure qui tournait. Je décidais de couper court à son sermon :

« Qu’est-ce que tu veux en fin de compte ? Que je confesse au monde que je leur ai menti et que je me suis fait une montagne d’argent grâce à leur crédulité ?

-...Ce serait l’idéal, oui. » souffla-t-il en me regardant droit dans les yeux.

Je manquais d’esclaffer de rire. Il reste donc des gens comme lui dans ce bas monde ! Ç’en était presque rafraichissant. Je décidais, presque à regret, de briser ses illusions. C’était lui rendre service : à notre âge, il est un peu tard pour croire à ce genre de choses, vous ne trouvez pas ?

« Si tu crois une seule seconde que c’est ce qui va se passer, tu te fourres le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Tu sais quoi ? Aujourd’hui, c’est jour de bonté, je vais t’apprendre quelque chose : toi, tu t’imagines que je vais suivre tes ordres parce que je suis effrayée ou, mieux encore ! parce que tout au fond de mon petit cœur, il y a un fond d’honnêteté et de morale qui ne demande qu’à remonter à la surface. Sauf que non ! Ça marche pas comme ça ! Ni moi, ni le reste du monde ! OK, j’ai menti. Et alors ? Mes prophéties, elles, sont réelles. Il n’y en a pas une seule qui ne s’est pas réalisée. On est d’accord jusque-là ? Et les conséquences de mes prophéties sont réelles aussi ! Et elles sont toutes positives ! Personne n’a rien trouvé à redire là-dessus. Pourquoi ? Parce que tout le monde s’en tape que ce soit vrai ou faux. Les gens veulent y croire et tant que je leur donnerai ce qu’ils veulent, c’est-à-dire des « preuves » de mon pouvoir, ils refuseront de remettre mon talent en doute. Ils refuseront de renier l’existence de Pythie. C’est ça, la vérité, Tristan. Alors peut-être que toi, qui est mieux que nous autres avec tes principes, ça ne te plaît pas ; mais ce ne sont pas nos affaires. »

Ma tirade eut autant d’effet sur lui que la sienne avait eu sur moi. Il se contenta de hocher la tête avant de me prévenir : 

« Ça va te retomber sur le nez un de ces jours. Je te dirai « je te l’avais bien dit », à ce moment-là. 

-C’est ça, ouais. 

- Tu ne t’es jamais demandé si ce que tu faisais était bien ? Si cette folie des grandeurs dont tu es prise valait la peine de mentir aux autres, de les faire souffrir ? » insista-t-il en écarquillant des yeux incrédules.

« Jamais. » 

Mensonge éhonté s’il en est, certes, mais il me prend déjà pour une sorcière, je n’ai pas de raison d’essayer de créer un lien de confiance avec ce môme. Afin de le distraire de ce sujet qui commençait sérieusement à me peser, je lançais :

« Comment tu as su que je mentais ? Quelqu’un a vendu la mèche ? 

-Non. J’ai deviné tout seul.

-Alors ça, ça m’étonnerait ! » me récriais-je. « Je n’ai jamais révélé le moindre indice, j’ai toujours fait attention. Et c’est moi qu’on me traite de menteuse ? » dis-je en prenant Molière à témoin.

« Au début, c’était juste une impression. Une devineresse qui tombe du ciel, sans aucun signe avant-coureur... c’était trop beau pour être vrai. Alors je me suis penché sur la question. J’ai lu tous les articles à ton sujet, toutes les émissions de télé et surtout, tes interviews. À force de chercher, j’ai fini par trouver.

-Mais trouver quoi, espèce d’âne ?! » m’écriais-je, à bouts de nerfs. « Je faisais gaffe à tout !

-Les mots.

-Quoi, qu’est-ce qu’ils ont, mes mots ?

-Ils t’ont trahi. Tu les employais au hasard, tu ne faisais pas attention à eux.

-Qu’est-ce que ce nouveau délire. C’est ma façon de parler qui t’a fait comprendre que je mentais ? »

Il hocha vigoureusement la tête avant d’enchaîner :

« Tu insistais sur ton surnom de Pythie mais évitais les mots voyante et prophétesse. Devineresse, ça passait, sans doute parce que tu devines réellement ce qui va arriver. Tu restais toujours très vague sur la façon dont t’arrivaient les prophéties et les messages divins. D’ordinaire, les saints et autres reçoivent leur miracles de manière brève, comme dans un éclair de clairvoyance, mais toi il te fallait des jours. Tu étais peu présente sur les réseaux sociaux et le seul compte à ton nom n’était pas géré par toi. « Voyante », « prophétie », « miracles »... Ces termes-là étaient récurrents sur cette plateforme. J’en ai donc déduit que d’un, ce n’était pas toi qui étais aux commandes, et de deux, tu ne t’étais pas confié à ton agent. Cela aurait pu être un manque de scrupules de sa part, certes, mais c’était peu probable. Donc, tu cachais quelque chose qui te mettait mal à l’aise au point de ne pas en parler avec ton plus proche allié... Ça ne pouvait être qu’un mensonge. Et puis, tu ne te ralliais à aucune religion. Sans parler des prix astronomiques que tu infliges à tes clients...

-Ça reste un business, hein.

-Oui oui, je comprends... enfin, voilà quoi. On aurait pu s’attendre à une autre attitude de la part d’une devineresse qui communique avec les dieux et reçoit régulièrement des prophéties. »

J’étais sur le cul. Pardonnez mon langage, lecteurs, m’enfin avouez que c’est le genre d’annonce qui vous coupe la chique ! Ce naze en bleu, ce Schtroumpf-nerd de littérature qui m’avait menacé à coups d’alexandrins m’avait percé à jour... à cause de l’emploi de mon vocabulaire ?! Si ça n’avait pas été aussi absurde, j’en aurais pleuré. Tout à coup, je réalisais quelque chose :

« Mais dis-moi... tu as compris tout ça juste en m’écoutant parler, rien d’autre ? »

Nouveau mouvement de tête affirmatif. Le sot.

« Donc tu n’as aucune preuve ? 

-Oh, je n’irais pas jusque-là. J’ai suffisamment de matériel pour rédiger un article expliquant mes découvertes. Et si jamais cela venait à ne pas suffire... »

Une petite boite noire apparut alors entre ses doigts, tout droit sorti de sa veste. Mon estomac se noua. Il m’avait enregistré. 

« Ceci devrait parvenir à les convaincre.

-Les gens me croiront. » Ma gorge me faisait mal quand je parlais. « Mes fans m’adorent. Ils penseront que c’est faux...

-Ton public est grand mais même avec toute la fascination du monde, des aveux enregistrés te posera problème. Suffisamment pour créer le doute. Je révèlerai alors la vérité avec mes observations. »

Le froid du marbre contre mon dos m’avait entièrement possédée. Mes poings étaient devenus deux pierres de glace qui n’avaient plus qu’un souhait : se jeter contre le visage de Tristan. Impossible, bien entendu. Pas dans ma position. C’est alors que, sans crier gare, le visage de Froitaut me traversa l’esprit. Je me demandai ce qu’il ferait, confronté à un tel choix. Je savais depuis le début qu’il avait des réticences concernant mon plan, pourtant il a toujours gardé le silence. Ce n’est pas une balance, il ne me trahirait pas comme ça. Mais s’il regrettait ? S’il considérait ça comme un mensonge, s’il pensait que c’était pour le mieux... 
Je repoussais cette hypothèse. Ce genre d’idée est inutile. D’autant plus dans cette situation ! Je fis de mon mieux pour reprendre contenance. 

« Et maintenant ? » demandais-je. « Qu’est-ce que tu comptes faire ? »

Il dansa d’un pied sur l’autre pendant un moment, les sourcils froncés. Il répondit finalement :

« Je vais te garder à l’œil.

-Pardon ? » m’écriais-je en me jetant sur mes pieds.  « Non, on s’est mal compris. Les deux options qui s’offrent à toi sont : tu révèles la vérité à qui voudra bien t’entendre, et ils ne seront pas nombreux, tu peux me croire ; soit tu la fermes et tu emportes mon secret dans la tombe ! Y a pas de « je vais te garder à l’œil nia nia nia » ! Tu t’es pris pour quoi, la police ? En plus, rester en contact avec un nerd de littérature qui me menace, non merci ! »

J’eus un mouvement de recul quand il brandit l’écran lumineux de son téléphone juste en face de moi. 

« Permets-moi d’insister.

-Je. Refuse. Dénonce-moi, si c’est que tu veux.

-Mon but n’est pas de te faire du mal, Ingrid, quoi que tu en penses. 

-Qu’est-ce que tu cherches, dans ce cas ?! » hurlais-je. « C’est quoi, ton but ? Me harceler jusqu’à ce que je craque ?

-Je veux que tu confesses toi-même tes crimes. »

Ma panique retomba d’un coup, tant j’étais interdite.

« ...Pardon ?

-Tu as un grand talent qui pourrait bénéficier beaucoup de gens. En reconnaissant publiquement tes torts, tu pourras afficher tes dons de mathématicienne sans tromper le monde. Et en attendant que tu comprennes que c’est la chose à faire, je resterai à tes côtés.

-Je préfère encore que tu me balances aux médias.

-Impossible. Ça doit venir de toi.

-Oh mon... »

Je m’étais trompée sur toute la ligne. Ce n’était ni un vampire, ni un corbeau ordinaire : c’était un sale gosse qui se prenait pour un héros. Et qui voulait me ramener sur le droit chemin ! Je rêvais de lui faire ravaler cet air faussement modeste de sa face de lune. Il brandit à nouveau son téléphone sous mon nez, attendant que j’y rentre mon numéro. Je ne pus retenir un sarcasme :

- Tu crois que le jour où je serai en détresse, je t’appellerai au secours, mon bon Samaritain ?

-Je peux te conseiller. T’aider. J’ai un point de vue différent du tien... ça pourrait t’être utile. »

Je reniflais dédaigneusement mais considérait sa proposition. Il n’avait pas totalement tort. Il avait aussi deviné ce que je tramais avec aussi peu d’éléments, il n’était donc pas stupide. En tout cas, pas tout à fait. Je répondis avec lenteur :

« On peut savoir pourquoi tu me proposes ça ? Tu n’avais pas l’air très enthousiaste pour rentrer dans mon équipe avant...

-Parce que comme ça, je pourrais limiter la casse. Puisque tu ne veux pas entendre raison, c’est la seule chose à faire... En attendant que tu changes d’avis. 

-Je me demande quel genre de trauma tu as, pour tenir à ton rôle de chevalier blanc à ce point...

-Ça a dû se passer juste après que tu aies eu ton complexe de supériorité.»

C’est ainsi que j’ai donné, de mauvaise grâce, mon numéro et que j’en ai gagné un dans mon répertoire. Son surnom, de mon crû, souligne sa personnalité à merveille. « Tristan-pis pour sa gueule ». Qu’en pensez-vous, mmm ? Pour ceux d’entre vous qui se dirait : « Quand même ! Elle n’est vraiment pas aimable envers ce pauvre garçon. Il pense bien faire. Pourquoi ne montre-t-elle pas plus de sympathie à son égard ? » Je vais vous répondre, amis lecteurs, pas d’inquiétude. Je suis aussi dure envers ce tas de neige parce qu’outre la menace qu’il représente envers mon plan génial, il a eu le culot de me dire ça :

« Ne t’inquiète pas, Pythie. Peu importe le temps que ça prendra, je suis certain que tu finiras par être d’accord avec moi.

-Et tu tires ta certitude d’où ? De Philo-magazine ? Le Bien triomphe du Mal ? On n’est pas dans un conte de fées...

-Si c’était le cas, la répartition des rôles serait évidente. » Et il ponctua sa pique d’un regard condescendant.

Et ça, sur le chemin nous ramenant à la sortie du cimetière :

« Nos chemins se séparent ici, sorcière. Je ne peux pas t’interdire de mentir au grand public, mais évite de donner des pommes aux enfants, d’accord ? Ah, reste éloignée des fuseaux et des machines à coudre aussi, ça vaudra mieux pour tout le monde. »

Il m’a planté sur ces mots, l’affreux ! Comment a-t-il osé me parler sur ce ton ? Moi, Ingrid Karlsen, génie mathématiques, alias la grande Pythie dont la renommée de devineresse a traversé les océans ? Vous voyez, c’est ça que ça donne, les études littéraires et les gros bouquins pleins d’histoires insensées : des lunatiques bourrés de morale, de certitudes et de citations à deux balles ! Blablabla et vas-y que je cite un gars que personne ne connaît. Moi aussi je peux dire des trucs de gens morts ! Pythagore et Marie Curie, ils ne sont pas encore fringants de vie, respirant la bonne santé (ou respirant tout court) que je sache, n’est-ce pas ? Pourtant, vous ne me voyez pas étaler ma science sur la tronche de chaque personne que je croise ! Pourquoi ? Parce que je suis quelqu’un de bien ! Mais ça, Môsieur Tristan, ça lui passe par-dessus la tête.
En plus, il ne trompe personne. OK, c’est un génie de la littérature ou je-ne-sais-quoi. J’ai fait quelques recherches sur internet et apparemment, il a gagné plusieurs compétitions d’écriture et son expertise de romans lui a valu d’avoir des articles publiés dans des journaux. Mais ça sert à rien. La preuve : il sait ce que je trafique, mais sa morale à deux balles l’empêche de faire quoi que ce soit. S’il était doté d’un pouvoir comme le mien, il agirait exactement comme moi. La seule chose qui le retient de suivre ses ambitions, c’est sa faiblesse. Les mots n’ont pas d’application concrète, ils vont et viennent, flottent dans les oreilles pendant un moment et puis s’en vont. Aussi simple et triste que cela. Il ne m’a pas encore contacté, au passage. Je ne sais pas ce que je préfère : savoir ce qu’il prépare ou me bercer de l’illusion qu’il en a fini avec moi...

Ah, aussi, je suis privée de sortie jusqu’à date indéterminée. Ma mère n’était pas vraiment satisfaite de mon escapade hors de la maison et de ma fuite en métro. Mon frère a eu la délicatesse de ne pas commenter mais j’ai bien vu qu’il manquait de s’étouffer de rire. Il cependant eu la bonne idée de m’amener un cookie quand j’étais dans ma chambre parce que d’après lui, il était bon signe que je fasse des bêtises et qu’il fallait que je continue comme ça. Je méditerai là-dessus... Quant à mon père, rien de très surprenant. Content que j’aille bien, d’accord avec ma mère. Donc je suis punie. Je n’ai l’autorisation de sortir de la maison que pour le travail, vous vous rendez compte ? Et demain, à la première heure, je dois donner des explications à ma mère. Je sais déjà à quoi je vais passer ma nuit...
 

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sifriane
Posté le 19/02/2022
Coucou Bleiz,
Je suis assez d'accord avec Edouard, m'enfin c'est Ingrid, elle peut pas se faire avoir aussi facilement.
J'aime beaucoup le personnage de Tristan, très intéressant. J'imagine assez un pré-ado lire cette histoire et être inspiré par les maths, ou maintenant la littérature.
Je ne savais pas trop où j'allais en débutant cette histoire, et je ne suis clairement pas déçue.
A bientôt:)
Bleiz
Posté le 21/02/2022
Bonjour,
Oui, décidément, il va falloir que je retravaille ce chapitre en profondeur. J'ai quelques pistes sur la façon dont je vais modifier les choses. Merci pour ton commentaire, et à bientôt :)
Edouard PArle
Posté le 17/02/2022
Coucou !
Je commence par ma petite réserve. Ingrid est vraiment trop naïve je trouve dans ce chapitre. Elle avoue au premier venu sa supercherie sans qu'il ait avancé de preuves particulières (j'imagine qu'il n'y a pas besoin d'être Tristan pour accuser la pythie de supercherie). En plus, elle est censé un minimum connaître l'univers des réseaux sociaux et la technologie donc elle devrait être plus méfiante quand elle parle. Je ne sais pas mais le coup de l'enregistrement me paraissait un peu "facile" au vu de ce qu'on a eu à voir du personnage jusqu'ici.
J'étais content de découvrir l'adversaire de la Pythie. Il paraît à première vue bien sympathique mais je préfère me méfier des apparences dans un premier temps. En tout cas on s'oriente vers un génie vs génie, j'en salive d'avance. (ça me rappelle les artemis fowl vs opale xD).
Les piques d'humour fonctionnent toujours très bien.
Petite remarque :
"Pour ma part, quitte à avoir une chose" -> quitte à voir ?
Un plaisir,
A bientôt !
Bleiz
Posté le 19/02/2022
Bonjour,
Merci pour ton commentaire ! Je suis d'accord avec toi, l'enregistrement est un peu facile... Plus j'avance dans l'histoire, plus je me rends compte des petites incohérences. La réécriture ne va pas être simple !

Merci encore et à bientôt :)
Benebooks
Posté le 03/02/2022
Enfin ! Je voulais savoir !
Et je suis surprise ! Intello contre intello, dont l'un se prend pour une sorte d'ange gardien... Le genre impossible à résonner.
J'aime bien l'idée que Tristan est découvert la supercherie juste par réflexion, j'aime les personnages qui utilisent leur sens de la déduction plutôt que la force brute
J'ai hâte de voir comment cette pauvre Ingrid va gérer tout cela... Le piège commence lentement mais sûrement à se refermer...
(J'apprécie aussi que dans des moments plus sérieux, tu saches calmer le côté arrogant d'Ingrid et ses sarcasmes, pour qu'ils ne viennent pas alourdir le texte)
A bientôt !
Bleiz
Posté le 04/02/2022
Merci pour ton commentaire ! Je suis ravie d'avoir réussi à te surprendre ! Néanmoins, en lisant tes commentaires, je ne peux m'empêcher de penser que tu vas être surprise par le tour des évènements à venir...
À bientôt ! :)
Benebooks
Posté le 04/02/2022
Je l'espère bien ! A bientôt ^^
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