Déblayage

Par Maud14

Ali, Hyacinthe, Alexandre et Ahmed partirent de bonne heure le lendemain matin pour la Baie de Mnazi dans l'extrême Sud de la Tanzanie, non loin de la frontière. L'air du petit matin les accompagna de ses bras frais aux milles senteurs florales et fruitées émanant de la végétation environnante. 

Ils étaient accompagnés de leur « garde du corps », nommé Koinet, un grand type aux trapèzes proéminents et aux habits presque aussi noirs que sa peau s'ils n'avaient pas été légèrement délavés. Koinet, « le grand » en Maasaï descendait de ce peuple du Nord du pays. Mais à l'âge de 14 ans, à l'heure où les jeunes hommes doivent prouver leur force et se soumettre au rituel, il avait décidé de quitter les siens, refusant cette vie qu'on lui imposait. Même s'il avait fait le choix de se détourner de ses ancêtres, il n'en possédait pas moins un respect profond - du moins c'est ce qui transpirait lorsqu'il leur racontait son histoire durant le trajet. 

Son anglais n'était pas mauvais, et il leur expliqua quelques traditions Maasaï, alors que le haut de son crâne touchait presque le plafond de la Jeep. Alexandre gagnait toujours le duel de la carrure la plus imposante et ne pouvait se tenir qu'avachis dans le véhicule, mais Koinet n'avait pas de quoi baisser les yeux. 

« Mon peuple est un peuple d'éleveurs qui, depuis des générations, suit les pluies saisonnières de l'est africain, et déplace ses troupeaux d'un lieu à l'autre pour permettre à l'herbe des pâturages de repousser. L'élevage du bétail est un peu le pilier de leur vie. Le nombre de bêtes que possède un Maasaï est la base sur laquelle se mesure sa richesse, tout comme le nombre de ses enfants. Et toutes les relations entre individus, familles et clans s'établissent sur la base de l'échange de bêtes. Mon peuple tire tout de la vache et se nourri de viande crue, de lait et de sang ». 

Hyacinthe, coincée entre Alexandre et Ali, était fascinée par ce qu'elle entendait. Même si elle avait vaguement lu sur ce peuple mythique du Kenya et de la Tanzanie, elle jubilait de pouvoir se trouver en compagnie d'un vrai descendant et de l'en entendre parler. Ses yeux fixaient la bouche rebondie à l'arc de cupidon très dessinée de Koinet lorsqu'il se retournait vers elle depuis son siège passager à côté d'Ahmed qui conduisait. 

Il leur parla d'Enkaï, leur Dieu qui leur a confié le bétail. Les Massaï se considéraient comme des gardiens et non comme propriétaires de leurs bêtes. Puis, il se confia sur la fameuse cérémonie de l'excision et de la circoncision décriée notamment par les partisans des droits de l'homme. C'est sans doute la période de la vie des Maasaï qui fascine le plus et qui fait l'objet de tant de spéculation. 

Lorsqu'ils ont une douzaine d'années, les jeunes hommes commencent à tenter de prouver leur bravoure aux yeux des morans ( les plus vieux), pour leur montrer qu'ils sont prêts à devenir, eux aussi, des hommes. C'est le laïbon, sorte de chef spirituel, qui décide de la tenue d'une nouvelle cérémonie, qui permettra à plusieurs jeunes de devenir morans. Pendant cette cérémonie, les jeunes doivent se montrer forts et valeureux, et sont soumis à différentes épreuves avec le bétail, comme prendre un taureau par les cornes. Les jeunes filles quant à elles, sont excisées pour marquer le passage dans leur nouveau rôle de femme et de future mère. 

La façon dont Koinet abordait le sujet de façon sereine fit penser à Hyacinthe qu'il avait réfléchis longuement à la question. Il énonçait des faits, sans jugements, sans critiques, sans encensement. Koinet restait neutre. Tout le monde l'écoutait avec une certaine révérence, et considération. Puis, la discussion dériva sur sa nouvelle vie dans le Sud de la Tanzanie, la rencontre avec sa femme et sa petite fille de quatre ans maintenant qu'il adorait et dont il gardait précieusement une photo dans son portefeuille. 

Ils longèrent la cote et débouchèrent sur la Baie de Mnazi aux couleurs turquoises et aux palmiers à moitié séchés par le soleil. Ils roulèrent encore de longues minutes et les contours d'un chantier commencèrent à se dessiner au loin. Autour d'eux, une épaisse végétation offrait de l'ombre et de la fraicheur, mais plus loin, une grosse portion avait été rasée pour laisser la place à la construction d'une nouvelle route qui desservait le site. A ses abords, un immense carré de petites maisonnées toutes identiques les unes des autres se détachait du paysage paradisiaque. En plein milieu de ce qui s'apparentait avant à une forêt. On aurait dit que les frêles demeures avaient été déposées du ciel sur un lopin de terre blanche. 

La Jeep s'engagea dans ce nouveau village où Alamar avait parqué les expropriés, et la symétrie spartiates des rues sauta aux yeux de Hyacinthe. On aurait dit que tout avait été calculé au millimètre près : les espaces entre les maisons, les largeurs des rues, les hauteurs des bâtiments. La jeune femme trouva cruellement que ce village manquait de vie, d'authenticité, d'humanité. Tout était neuf, lisse, pasteurisé. 

Ahmed se gara au pied d'une maison au toit de tôle verte devant laquelle deux hommes et une femme se tenaient sur le perron. Ces membres de l'association environnementale et humanitaire de la région de Mtwara les accueillirent chaleureusement et leur proposèrent un thé. Comme ils les avaient discuté à l'avance, Alexandre sortit la caméra et se positionna dans un coin de la pièce. Ali et Hyacinthe devaient s'entretenir avec le chef de l'association sur les retombées du projet d'Alamar dans la région. Dans la petite pièce, un tableau représentait la terre entrain de cuire dans une poêle sur le feu. Des photos de la Baie étaient également affichées. Un ventilateur projetait un léger vent dans l'air, ce qui n'était pas de trop. 

Ils commencèrent à discuter tranquillement. Hyacinthe posait les questions, Ali rebondissait parfois. Alexandre filmait. Jackson, le président de l'association, était tout à fait motivé à répondre à leurs interrogations et à exposer les problèmes que leur structure relevait. 

« Qu'elles sont les premières conséquences concrètes de ce projet sur le terrain? », demanda Hyacinthe. 

« On estime qu'avec ce projet, au moins 12 000 familles ont ou vont perdre une partie ou la totalité de leur terres, détaille Jackson. Concrètement, Alamar fait du porte-à-porte sur place, rachète des terres, promet de réinstaller les habitants dans de nouveaux villages et de leur redonner un terrain comme celui-ici. Il a fallu attendre deux ans pour que le terrain soit enfin disponible du fait de la réticence de certains propriétaires à céder leur parcelle. Et au delà de la dureté que peut représenter une telle expropriation, les "compensations" promises peinent à satisfaire les habitants. 

« Qu'est-ce qui bloque? »

« On ne prend pas en considération leurs coutumes, ni leurs façons de vivre. On observe par exemple dans certains villages du coin où des familles ont déjà été réinstallées, que des clans ont été mélangés et doivent désormais vivre les uns sur les autres. Et puis, certains biens communs, comme des terrains de pâturage partagés avec les voisins ou des puits, n'ont pas pu être déplacés. Ça fragilise aujourd'hui le quotidien de chacun ».

« Et d'un point de vue environnemental, quelles conséquences directes? » 

« Très clairement, la qualité de l'air et de l'eau pourraient se voir menacer. Des activités d'exploration pétrolière menées il y a quelques années en Tanzanie avaient déjà rendu l'accès à l'eau potable plus compliqué. Il n'y a aucune raison pour que cela se passe différemment aujourd'hui. N'importe quelle fuite pourrait avoir des conséquences désastreuses sur les lacs et les rivières aux alentours ». 

« Comment se passe le dialogue avec Alamar? », interrogea Ali, les bras croisés sur le torse. 

Jackson balaya des miettes invisibles sur la table, le regard prosterné. 

« Ils brandissent leur charte de démarche sociale à tout va. On discute très peu avec eux finalement. Ils nous placardent des affiches pour nous expliquer ce qu'ils font, les prochaines étapes du projet, nous envoient des sortes de coordinateurs/médiateurs, bref des contacts dans une permanence du village qui n'est quasiment jamais ouverte. Ils sont censés mettre en place des choses, des structures médicales, mais aussi concernant l'agriculture, l'éducation etc... Pour le moment, rien n'est fait. Et ça fait déjà un an que le village existe! ». 

La voix de Jackson s'était élevée, vibrait dans la petite pièce. Ses yeux noirs envoyaient des éclairs, ses épaules s'étaient crispées. A côté de lui, ces deux collègues hochaient piteusement de la tête, approuvant ces dires. 

« N'y avait-il pas un parc marin ici, dans la Baie, auparavant? », relança Hyacinthe. 

« Eh si, c'est bien ça le problème. Il a été créé en 2000 et s'étend jusqu'à la frontière avec le Mozambique. On parle d'une biodiversité marine d'importance mondiale qui couvre 650 kilomètres carrés, dont 33% à terre. Le parc s'étend de la partie nord de l'estuaire de Ruvuma à la baie de Mnazi, et on est pile dedans! On a des mangroves, des rives rocheuses et sablonneuses, des vasières, des marais salants, des récifs coralliens frangeants, des plaques de récifs lagunaires, des herbiers marins, trois îles ». 

« Et l'Etat dans tout ça? »

Jackson lâcha un rire jaune. 

« L'Etat? Ce cher Etat... Oh... il mange dans la main d'Alamar. Il a complètement fermé les yeux sur cette classification de parc marin. C'est le cadet de ses soucis. Notre ministre de l'écologie est une pure marionnette. Une façade en papier mâché ». 

A ces mots, il cracha à terre. Hyacinthe fit comme si elle n'avait rien vu et continua. 

« Et la presse? »

« La presse nationale, c'est de la propagande! Elle dépend directement du gouvernement. Vous savez ici, la censure est monnaie courante. L'état fait pression sur nous parce qu'ils aiment pas trop qu'on parle. Mais on peut pas rester silencieux devant ce qui ce trame ici. On en a marre de tout accepter. Alors on compte sur vous, les journalistes internationaux. Mais vous êtes pas nombreux à venir jusqu'ici ». 

« Vous dites qu'on fait pression sur vous? », reprit Ali. 

Jackson lança un regard vers ses collègues qui lui répondirent par un plissement de front. 

« Un de nos hommes s'est fait tabasser l'autre soir, parce qu'il avait envoyé à un journaliste Allemand des documents qui montraient de manière factuelle certaines conséquences du projet. On sait pas trop comment ça s'est su. Mais l'ambiance n'est pas très safe ». 

« Et du côté des terroristes du Mozambique? », ajouta Hyacinthe. 

« On va dire que c'est la cerise sur le gâteau. On vit un cercle vicieux très dangereux, surtout pour la population. Le projet d'Alamar couplé à la pauvreté de la région, c'est le miel qui attire les abeilles. Et celles-là sont particulièrement meurtrières. 

Ils discutèrent encore quelques temps. Hyacinthe écrivait ses notes dans son téléphone portable pour aller plus vite, enregistrant en même temps l'interview. Puis, ils leur proposèrent de les faire visiter en voiture le village sorti de terre qui avait pris le nom de « Upya », signifiant de manière assez ironique « renouveau ». 

Alexandre cala la caméra sur la vitre ouverte et filma les rues presque désertes et artificielles qui défilaient sous leurs yeux. 

Avant qu'ils ne repartent, Jackson leur confia les fameux documents qui avaient mis en danger son collègue.

« Faites attention à vous, murmura Hyacinthe en les rangeant dans son sac. Je m'en voudrais si... »

« Ne vous en faites pas. C'est notre choix. C'est notre job. Je compte sur vous pour faire le votre ». 

Ils remontèrent dans la Jeep et filèrent vers la route principale, des questions bourdonnant encore plein la tête. Chacun restait silencieux, assimilant la pléthore d'informations qu'ils avaient récolté et qui seraient précieuses pour la suite de leur reportage.

 

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joanna_rgnt
Posté le 05/05/2021
J'aime beaucoup la façon dont tu décris les paysages et la manière dont tu expliques la coutume du peuple. J'espère qu'ils ne vont pas avoir d'ennuis... J'espère que tu vas poster la suite bientôt en tout cas !
Maud14
Posté le 05/05/2021
Oh merci ça me touche! j'ai aussi pas mal de chapitre sous le coude...!
joanna_rgnt
Posté le 05/05/2021
Oui je viens de voir que tu as mis le suivant ! Je vais le mettre de suite ! Comme ça, grâce à toi je vais pouvoir publier mon chapitre 5 MDR
Maud14
Posté le 05/05/2021
ahaha j'avoue on carbure aujourd'hui !!!
joanna_rgnt
Posté le 05/05/2021
Je te jure ! Mais c'est bien !! C'est ça l'entraide , et j'aime bien me découvrir des atomes crochus avec des écrivains hihi
Maud14
Posté le 05/05/2021
Je suis totalement d'accord! :)
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