De l'hiver naît le printemps

Par Rimeko
Notes de l’auteur : Et c'est reparti pour les textes d'atelier ! Celui-là est une réécriture d'une ébauche faite pas un autre membre ;)

Rouge rose.

Jaune souci.

Bleu violette.

Les petites mains potelées de Mai se tendirent vers les délicats pétales, les effleurèrent précautionneusement, presque religieusement. L’enfant était fascinée. Derrière, les silhouettes floues de ses parents murmuraient d’un air amusé, la pointaient du doigt. Elle, ne voyait plus que les plantes en face de son émerveillement.

Ensemble, ils plantèrent un abricotier.

Elle passerait toutes les journées à venir, soit en compagnie de cette vie immobile, soit plongée dans des livres dédiés à leur office. Lentement, par son dévouement et son adoration, elle faisait éclore les graines, croître les tiges, s’ouvrir les corolles. Tout ce monde du silence naissait et s’épanouissait sous ses caresses.

Les yeux fermés, parfois, elle l’explorait du bout des doigts. Le velours des roses, les chatouillis des minuscules lobélies, les mises en garde des cactus, la solidité réconfortante du tronc des arbres… Elle pouvait s’y perdre pendant des heures.

Au printemps, lors de la renaissance de son univers, elle ne pouvait se départir d’un sourire éblouissant – et de même, quand les prémices de l’automne s’insinuaient au milieu du vert, Mai s’éteignait. Elle savait qu’au fond, la nature bénéficiait du cycle des saisons, mais comme toute mère, elle répugnait à voir ses enfants s’en aller, même si c’était seulement pour un long hiver.

 

Un jour, alors que Mai s’était aventurée hors de son domaine, en quête de jonquilles dont la dernière gelée ne serait pas encore venue à bout, elle découvrit d’autres mains que les siennes au milieu des petites étoiles couleur de soleil. Elle releva la tête, et ses yeux verts plongèrent dans d’autres yeux, d’un marron riche, couleur d’humus et de vie.

Il s’appelait Narcisse.

Avec lui, elle découvrit tout un arc-en-ciel d’émotions, aussi magnifique que l’éventail de couleurs du règne végétal.

Passion écarlate.

Vert angoisse.

Orange plaisir, comme un lever de soleil, la première fois qu’elle l’embrassa.

Jaune, rouge, violet, tout le panel de l’extase peint sur ses paupières closes.

Rose routine, leur dynamique à deux, leur complémentarité.

Les pointes électriques de la jalousie.

Noir. Pour la première fois quand elle pensât avoir été trahie, puis après l’avoir confronté à tort et qu’un blanc glacial se soit insinué entre eux, et la troisième quand elle eût enfin raison.

Rouge et bleu électrique, la rage, pure et brûlante.

Les regrets.

Il est toujours trop tard pour les regrets.

Rouge comme le sang sur ses mains, bleu comme les traces laissées sur son visage à elle, sur son cou à lui. Vert rouille comme la pelle encore dans ses mains. Blanc os.

Mai n’aurait pas pensé que cette rencontre au milieu des jonquilles l’aurait conduite à cette panique-ci, celle de se demander où cacher un corps avant que la police arrive.

Elle l’a enterré sous l’abricotier.

Au moins, ce fiasco nourrira son premier né.

 

Jamais non plus elle n’aurait pensé que de l’union de son arbre adoré et de son amour humain s’élèverait une magie occulte, d’autant plus puissante qu’elle faisait écho à sa nature profonde.

Sorcière.

Elle agrandit l’un de ses pots de jardinage pour en faire un chaudron, chercha pendant de longues journées un bois adéquat pour y tailler un sceptre. Ses pas la menaient sans cesse à l’abricotier, mais elle se refusait à l’entailler. Ce serait comme mutiler sa propre chair.

Il fallut que ses rêves lui murmurent à l’oreille pour qu’elle comprenne que ce n’était pas l’arbre qui l’appelait, mais le terreau fertile où il plongeait ses racines. Mai repartit chercher la pelle avec laquelle elle l’avait tué, puis elle creusa, ignorant les muscles douloureux de ses bras, ignorant la raideur que l’âge avait imprimée dans ses articulations.

Narcisse lui avait fait connaître les quatre saisons de l’amour – le frisson incertain la première étreinte, la chaleur passionnée de l’orgasme, l’engourdissement de l’habitude, le froid glacial de la trahison – et maintenant, tout comme ses plantes adorées, elle allait renaître de l’hiver.

Elle monta sa colonne vertébrale sur une longue tige de bambou, coiffa son tout nouveau sceptre de son crâne. De la mort naît la vie, et Mai figea son petit coin de monde dans un printemps qu’elle voulait éternel.

Les premières années furent heureuses. Elle était revenue à la plénitude du tout début, seule au milieu de ces couleurs qui ne parlaient pas, ne bougeaient, ne trompaient pas. Les fleurs n’en finissaient plus d’éclore.

Et puis, si lentement que c’en était à peine perceptible, ses enfants commencèrent à dépérir, à s’étioler, leur formidable renaissance perpétuelle les épuisant, sapant leurs forces et leur éclat. Mai ne semblait pas s’en rendre compte – mais de même, elle remarquait à peine la décrépitude de son propre corps. Bientôt, après s’être accroupie devant son abricotier agonisant, elle ne put se relever. Alors elle resta assise, les mains dans la terre stérile, le front appuyé contre l’écorce rugueuse.

Seul son sceptre ne changeait pas, l’os restait toujours aussi blanc, toujours aussi lisse.

L’abricotier fleurit à nouveau quand le crâne de Mai roula tout contre celui de l’amour de sa vie – et après l’hiver, comme toujours, revint le printemps.

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Vylma
Posté le 07/04/2020
Vraiment très sympa !

J'ai du relire les premières phrases d'introduction plusieurs fois (il faut croire que mon cerveau a du mal à comprendre quand on met deux couleurs de suite, quel que soient leurs sens).

Mais c'était une très bonne introduction à toutes les images utilisant des couleurs par la suite, surtout la description de la relation avec Narcisse, dont le rendu était très imagé (forcément) et juste. Je me dis que ça ne devait pas être évident de trouver une couleur pour chaque émotion / étape, et de la développer.

Connaissait pas les lobélies, c'est bien joli :)

A l'arrivée de Narcisse dans l'histoire, je me suis demandée si ça allait finir comme dans la mythologie, que Mai soit une nymphe et qu'elle se sacrifie de dépit (ce que je n'ai jamais trop compris).

Que ce soit lui qui y passe et qu'elle se définisse comme sorcière (avec l'image de puissance que ça implique, en tout cas dans mon imaginaire) est à mon avis un bon détournement du mythe ^^

J'ai du mal à faire le lien entre le côté fantastique (sorcellerie, printemps "forcé" par magie, bâton rigolo à base d'os) et le cadre semble-t-il contemporain (avec la référence à la police), mais je me dis que c'est sans doute à cause de la taille de la nouvelle.

Merci pour ce partage, ça faisait longtemps :D (et encore je suis en retard dans mes lectures FPA...)
Vylma
Posté le 07/04/2020
(Je me rends compte que j'ai laissé un gros pâté, et j'ajoute à ça que j'aime bien la fin (les crânes qui roulent c'est toujours marrant))
Rimeko
Posté le 07/04/2020
Je me suis tapé un petit délire sur les couleurs, j'avoue xDD En fait je suis synesthète ; c'est quand tu associes un stimuli à un autre qui n'a rien à voir, et dans mon cas c'est surtout associer des couleurs à tout, à la musique, aux émotions, à des textes, aux lettres de l'alphabet même... C'est comme ça que mon cerveau perçoit le monde, du coup c'était pas trop dur d'en trouver une pour chaque émotion (même si j'ai dû adapter un peu pour ne pas avoir de répétitions) :P J'évite de trop en parler dans des textes plus "normaux", mais là clairement ça allait pas être un texte normal donc je me suis lâchée !
Je connaissais pas les lobélies non plus, mais j'ai gardé parce que c'était dans l'ébauche originale pour une obscure raison ^^
Oui non j'aime pas la fin de ce mythe, je cherchais surtout un nom de garçon qui faisait référence à une plante, et puis ça prédisait en quelque sorte que leur relation n'allait pas marcher sur le long terme....
La police était dans l'ébauche aussi, donc j'ai pas trop réfléchi, surtout que c'était en temps limité car en atelier... Mais genre je le vois comme de l'urban fantasy ? C'est notre monde, mais la magie existe, et on peut faire des sceptres de sorcière avec des colonnes vertébrales xDD J'expliciterai ça si jamais je corrige par contre, oui ^^
Merci à toi pour ta lecture régulière, ça me touche vraiment beaucoup de toujours te retrouver ici <3
(et vive les crânes qui roulent)
Vylma
Posté le 08/04/2020
Ça passerait dans de l'urban fantasy un peu chelou ^^
Et c'est un plaisir de lire tes p'tits textes :)
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